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Critiques de René Le Corre (2)
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Mon Finistère. Racines du Bout de la Terre
  07 avril 2021
Mon Finistère. Racines du Bout de la Terre de René Le Corre
J'ai dit et je le répète, je considère Mon Finistère de René le Corre, livre d'une centaine de pages à tout casser -qui mériterait amplement une large diffusion - comme une oeuvre majeure, supérieure dont le message est aussi fort que le Voleur de bicyclette ou l'Arbre aux sabots. Ce petit livre traite des moments les plus durs de cette vie en Basse Bretagne absolument rurale, enclavée, entre Quimper et Douarnenez pendant la période d'avant 14. le mot qui me vient spontanément à l'esprit est celui de la dignité de l'homme, dans cette contrée bretonne mi-païenne, mi-chrétienne où tout semble se jouer autour de l'Eglise de Gourlizon. L'auteur n'échappe pas à son destin : on a faim, quand il fait froid, il fait très froid, on trime, l'avenir est sombre hormis le dur travail au champ comme une bête de somme. Fils de pauvre, il sera loué au fermier moyennant une rente salutaire versée au père de famille nombreuse . Il n'est jamais question de chapardage, oh que non ! Comme le granit qui ne ment pas, on n'a pas idée dans la tête de ce petit garçon facétieux qui a bien conscience qu'il lui faudra compter sur lui-même pour sortir de ce lot implacable. Je ne vais pas tout dire ici, mais je voudrais signaler que les rares joies de l'existence au sein de cette famille peuvent se compter sur les doigts d'une main dans l'année. Alors quand les bons moments de l'existence sont là, on s'en souvient.

Comme celui-ci :

"Août 1914. C'était un mardi. Jacques, qui faisait son service militaire, avait obtenu une permission de 24 heures pour assister au mariage d'une voisine de Guelennec. Vers les quatre heures, alors que le repas de noces battait son plein, deux gendarmes font irruption dans la grande salle de chez Jean-Louis Pliquet, à l'autre bout du bourg et demandent à haute voix le permissionnaire Jacques le Corre qui est prié de regagner son corps immédiatement. Il y eut un silence de mort dans cette assemblée si pleine de joie l'instant d'avant. Je l'ai su beaucoup plus tard par quelqu'un présent à ces noces : Jacques serait devenu tout blanc, comme frappé de stupeur. Cependant lorsqu'il est venu à la maison pour reprendre sa tenue militaire, mine de rien, il chantonnait devant nous tous. Ma mère pleurait, et lui dit :

"Tu n'as pas peur ?

-Mais non, dans trois mois nous serons à Berlin, répondit-il .."



Autre bon moment rare de l'existence, quand René le Corre est garçon de ferme "loué", il pourra enfin s'acheter un vélo : "ce sera le plus beau jour de sa vie..". Comme s'il fallait mériter la vie comme jamais dans un tel rapport parfois bien cruel : ces souvenirs si durs d'avant la Grande Guerre, qu'on ne peut oublier ont pourtant passé, insidieusement pourrais-je dire, il s'en faut de la plume de René Le Corre pour nous les restituer avec brio et justesse dans une humanité déchirante .. René Le Corre aurait pu ajouter pour qualifier cette vie qui échappait parfois à son sort par quelques évènements distrayants qu'elle était rythmée dans la monotonie de ses jours par la souffrance et qu'il n'y avait là ni pitié, ni chagrin ..mais il nous le laisse à penser ..



Quand je lis sous la plume de Jean de la Bruyère " Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur. Il manque à quelques uns jusqu'aux aliments ; ils redoutent l'hiver ; ils appréhendent de vivre ..", J'en vois plus de 3 siècles après l'écho dans le récit de René le Corre. La plume de ce dernier, on le remarque dans l'extrait précité, est impérieuse, comme le sabot du cheval qui martèle le sol : il n'y a pas d'économie, il n'y a pas de fioritures. Elle est pure, au service de l'idée narrative. Oui je ne crains pas de dire que les épisodes du récit de René le Corre se conjuguent à mes yeux avec l'universel, ils s'élèvent d'un semblant de normalité comme la colline de Giono ou de ce train de la Sonate à Kreutzer de Tolstoï où seul l'artiste de génie en fait toute la différence pour n'avoir pas laissé passer l'occasion de décrire ces grands moments de l'existence partis de rien. Une véritable réflexion sur le monde des hommes.



J'ajouterai pour terminer la partie sur la mort pathétique du père survenue en 1915 - aucun médecin ne fut appelé, "on n'avait pas de quoi le payer et on ne saura jamais de quoi il est mort" - : elle est brossée en quelques lignes page 16 (*), mais tout est dit . C'est le talent épique de René le Corre. le frère Jacques dont j'ai parlé plus haut qui est au front en sera informé par un permissionnaire venu à Gourlizon. La mère s'abstint de le prévenir pour lui épargner le chagrin, dira-t-elle ! .. Quel fatalisme extraordinaire ! On baissera la tête, implorera le Bon Dieu, et on se remettra sans plus tarder au travail. Je ne peux m'empêcher de penser que quand même ce jour-là, une partie intenable se jouait dans les coeurs sous quelques toits à Gourlizon.. Il fallait presque se cacher pour pleurer dans les chaumières, tous sexes confondus ; on pourrait presque dire que le dicton : à faire pleurer dans les chaumières qui ne risque pas d'être né à Gourlizon, en apporte de ce lieu un sérieux démenti.



(*) Peut-être que René le Corre en eût dit plus sur la mort de son père. Il était trop petit pour s'en souvenir vraiment. Aussi ce qu'il y rapporte, il le tient d'autres, de son frère aîné Jacques. Mais je me demande même s'il y eut une veillée ? Denez Prigent dans son Léon plus pieux nous dirait qu'en Bretagne, il n'y a pas trop de différence entre les morts et les vivants..



René le Corre (1908-2002). Mon Finistère. Racines du bout de la terre. Editions Récits, Côtes d'Armor. 9 euros.
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Mon Finistère. Racines du Bout de la Terre
  26 juin 2020
Mon Finistère. Racines du Bout de la Terre de René Le Corre
Degemer mat e breizh ! Bienvenue en Bretagne !



Petit format pour ce très joli roman de moins de cent pages que René le Corre nous livre à titre posthume puisqu'il nous a quitté en 2002 et que son récit a été publié en 2017. Un récit tout en pudeur, dans l'amour et dans le respect des traditions bretonnes, qui oscille entre le témoignage et l'autobiographie et qui, je le précise, a été publié tel que l'auteur l'a écrit.



Les souvenirs d'enfance et d'adolescence de René le Corre dont l'écriture spontanée, émouvante, nous immerge avec une facilité étonnante au coeur du Finistère. le Finistère, "la Terre du bout du monde", si chère à son coeur et au mien, à Gourlizon, petit village de trois-cents âmes, situé à onze kilomètres de Douarnenez.



René naît donc en 1908 à Gourlizon, orphelin de père à sept ans, il est l'avant-dernier d'une fratrie de huit enfants. le petit garçon est dégourdi, téméraire, c'est qu'il n'a pas vraiment le choix, sa mère est analphabète et les temps sont durs dans les campagnes bretonnes au lendemain de la "Brezel Vraz", la grande guerre comme disent les anciens, on ne mange pas à sa faim et c'est bien souvent que le petit part à l'école l'estomac vide. L'école, qu'il intègre pour la première fois à l'âge de six ans alors qu'il ne parle pas un mot de français (seulement le breton) et qu'il quitte à douze ans, pour être gagé dans une ferme du voisinage à laquelle sa mère loue ses services, "nourri, logé, blanchi" pour trois-cents francs annuels. Il y restera durant trois ans.



Portrait touchant d'un petit garçon facétieux qui fait les quatre-cents coups avec son frère aîné Étienne, le curé de Gourlizon, paix à son âme, doit s'en souvenir encore. Portrait touchant également de l'adolescent qui s'offre son premier vélo avec ses premiers sous gagnés à la ferme et quel vélo ! Vous souvenez-vous de votre premier vélo ? Moi oui, comment ne pas m'en souvenir... Il n'était pas aussi beau que celui de René : un modèle demi-course, jaune canari, estampillé Louvet, un ovni en 1920 où la plupart des vélos étaient de couleur noire ; acheté à Quimper chez un cordonnier reconverti en vendeur de cycles. On se débrouillait comme on pouvait en ce temps là...



Vous l'aurez compris, j'ai plus qu'apprécié la lecture de ce roman. Je vous laisse donc le soin, à votre tour, de découvrir ce très bel hommage que l'auteur rend à la Bretagne, à la langue bretonne, à ses racines, à sa famille, ainsi que la dizaine de photos en noir et blanc que sa fille a eu la merveilleuse idée d'intégrer au récit dont la postface contient par ailleurs un émouvant message.



Pour conclure, conseil avisé d'une bretonne : soyez bien sages surtout ;) car l'ankou veille toujours, terrifiant, tapi dans l'ombre, et il pourrait bien s'échapper du billet que mon ami le korrigan Cascasimir a eu la gentillesse de nous poster en novembre dernier sur les contes et les légendes bretonnes (si vous ne l'avez pas lu, il est encore temps).



Crrr... crrr...crr... Vous entendez l'ankou ?





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