AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Note moyenne 3.92 /5 (sur 11 notes)

Biographie :

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés

Ajouter des informations

Entretien avec Richard Mèmeteau, à propos de son ouvrage Sex Friends


06/08/2019

Après un essai sur la pop culture, Richard Mèmeteau s’attache dans Sex Friends à proposer une éthique sexuelle loin des clichés. Si vous pensez que les sites et autres applications de rencontre servent juste à multiplier les conquêtes ou idéalement trouver l’amour, on vous conseille de lire cet essai qui trace une troisième voie en forme de plaidoyer pour l’amitié sexualisée. Nous avons posé quelques questions à son auteur pour mieux comprendre sa démarche intellectuelle, quelque part entre les classiques de la philosophie et des références pop.

Vous semblez avoir à titre personnel une expérience étendue des sites et applications de rencontres. Pourquoi avoir écrit ce livre récemment, et pas il y a quelques années ? Est-ce lié aux bouleversements qu’ont connus ces plateformes, notamment avec l’arrivée de Grindr en 2009, puis de Tinder en 2012 ?

Il y a un écart considérable entre les sites de rencontres et les applications de rencontres. Ces dernières utilisent la géolocalisation et font revenir dans le jeu de la drague le temps et l’espace réels. Elles nous apprennent à redevenir opportunistes. Les correspondances électroniques des sites de rencontres se prêtaient plus volontiers à un jeu littéraire, inventif, certes, mais moins pragmatique. Le fantasme d’un univers virtuel coupé du réel est battu en brèche par la simple invention de la géolocalisation.


La science-fiction avait longtemps caressé le rêve de corps vaporisés en informations, téléportables et immortels. Au contraire, notre technologie moderne s’est concentrée à tracer au plus près possible nos corps réels. Beaucoup de critiques à l’encontre des nouveaux modes de rencontres n’ont pas saisi cette nuance et pourtant elle est sensible depuis plus d’une dizaine d’années maintenant.



Plus qu’un grand défouloir sexuel, ces sites et applications seraient selon vous le lieu du dévoilement, voire de la construction, de notre identité. De qui nous sommes et de ce à quoi nous aspirons. C’est donc en fait un rapport bien plus profond à soi et aux autres qui se joue, au-delà de la recherche d’un coït ou même d’une rencontre ?

Le point de départ de mon raisonnement est que nous échouons largement à faire fonctionner ces technologies dans le but d’un ciblage du partenaire parfait. L’écran fait écran à nos propres désirs. Il est une médiation incontournable, qui ralentit la satisfaction de nos désirs. Nous compensons en investissant ce médium et en construisant des identités qui expriment nos désirs. Les identités numériques ne disent pas qui je suis vraiment (si cela avait un sens) mais elles servent d’interfaces pour entrer en relation. « Dis-moi quelle est ton identité pour savoir si je peux me lier à toi » explique une chanson d’Of Montreal.


C’est là à mon avis la vérité de l’identité, elle sert à relier efficacement. Il y a donc un souci de vérité – autrement la rencontre dévoilera aussitôt le mensonge. Mais on peut toujours tolérer des petits mensonges tant que la relation n’en est pas menacée pour le temps qu’elle durera. Au moins pour trouver les autres, on a donc besoin de se tourner vers soi et de savoir dire qui l’on est.


Vous réfutez la métaphore du « marché de la drague », qui ferait de chacun un consommateur. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

J’aimerais plutôt qu’on parvienne à définir ce qu’on entend par « marché » dans ce cas-là ! Si on juge la force d’un concept à sa capacité à désigner de nouvelles réalités, il vient fatalement un moment où il ne signifie plus grand chose… Nous vivons un grand moment de réductionnisme économique : nous essayons de tout penser en termes de marché, de la démocratie à l’éducation en passant par l’écologie. Mais on trahit plutôt notre manque d’inspiration. Il existe un marché matrimonial où l’on échange des épouses contre des dots, certes. Mais dans la drague numérique, on ne paye pas ceux qu’on rencontre pour coucher avec nous. On n’est pas obligé non plus de payer un abonnement.


Evidemment, j’aimerais être du côté des critiques du néo-libéralisme qui expliquent que le marché a seulement changé de forme. Mais je les soupçonne d’être puritains et de préférer de parler de marché pour éviter d’avoir à parler de sexe. C’est vrai qu’on peut traiter l’autre comme une marchandise, mais c’est un fantasme sexuel. Le concept de marché suppose que nos désirs seraient rationnels et qu’ils suivraient une loi. Mais c’est oublier un peu vite que tous les échanges ne sont pas des échanges marchands, et que les lois des échanges non-marchands sont bien différentes.


Il est plus utile de montrer comment une autre rationalité vient contrarier la prétendue logique capitaliste des rencontres numériques. Deux amants qui négocient une rencontre empruntent davantage à la théorie des jeux qu’à la transparence totale dont aurait besoin un marché pour attribuer une valeur. C’est l’une des plus vieilles leçons que la sociologie a légué à ce sujet depuis Willard Waller : il ne faut pas trahir son empressement mais simuler au contraire son désintérêt pour maintenir l’autre dans un état de disponibilité. C’est-à-dire agir à l’inverse de l’intérêt économique bien compris. C’est un jeu, et non une transaction marchande.


« Tout ce que nous promet l’amour, on peut le trouver ailleurs. » L’amour en prend largement pour son grade, dès le sous-titre de votre livre d’ailleurs. Vous défendez l’idée que ce n’est aujourd’hui plus un absolu, le paradigme de toute rencontre impliquant une relation sexuelle, mais qu’on peut lui préférer une forme d’amitié sexualisée. Est-ce que vous ne prenez pas le risque de réduire l’amour à ses manifestations physiques, en-deçà de la métaphysique justement ?

J’ai trop de respect pour la métaphysique pour lui coller dans les pattes un concept aussi bancal que l’amour. Mais je n’interdis personne d’être amoureux… de mon point de vue, il s’agit plutôt du nom qu’on donne à une phase de questionnements et d’interrogations. L’amour est le nom d’une crise. Ce que je défends en revanche, c’est l’idée que l’amitié sexuelle est l’option minimale la plus souhaitable. Elle est au fondement d’une sexualité qui se préoccupe minimalement d’être éthique. Parce qu’en tant qu’êtres sexués, la sexualité nous offre beaucoup de plaisirs, nous épargne beaucoup de réflexions, mais nous donne aussi de multiples occasions de nous corrompre moralement. Se sauter dessus au nom d’un feeling ou d’un coup de foudre a donc toutes les chances de produire de piètres résultats.


Si vous pensez au couple emblématique de Quand Harry rencontre Sally, leur couple est justement rendu possible par des phases successives d’amitié et donc d’honnêteté où les masques des rôles hétérosexuels tombent. Je ne vends pas une philosophie de développement personnel, et le projet d’être honnête envers soi-même est tout sauf « inspirant », excitant, ou obsédant (ou je ne sais quel notion de la littérature de développement personnel). Mon intention n’est pas de compiler platement tous les moyens pour parvenir à un orgasme assuré. Je ne crois même pas m’être vraiment aventuré à définir positivement le plaisir sexuel. En revanche, miser sur un bon vieux « connais-toi toi-même » est peut-être le meilleur remède contre une certaine forme de matérialisme et de positivisme à la petite semaine.


Le sex friend est donc cet ami respecté, avec qui l’on a des relations sexuelles plus ou moins régulières. Une sorte de troisième voie entre le séducteur invétéré et l’amoureux transi qui poserait les fondements d’une éthique sexuelle. Pensez-vous qu’il faut impérativement multiplier les partenaires pour « bien rater sa vie amoureuse » ? Et est-ce souhaitable que tous les « plans cul » deviennent des amis ?

Non. Mon propos est plutôt critique à l’égard du « conquérant » qui fatalement cause sa propre destruction. Le libertinage, et son parfum de subversion bourgeois, me semble historiquement dépassé. Mais je trouve toujours douteux certains principes de la monogamie. Ce que je ne comprends pas, c’est le contrat tacite qui voudrait que, pour être heureux, on puisse exiger de l’autre qu’il sacrifie une partie de ses pulsions. Ces pulsions le définissent en partie et me le rendent d’ailleurs agréable. Mettez ça sur le compte de mon indécrottable nietzschéisme, mais j’ai du mal à ne pas être effrayé par le degré de renoncement qu’on camoufle en vertu conjugale. Pour le reste, ne multipliez pas plus les partenaires que votre propre honnêteté ne le permet.


C’est pour cette raison qu’on doit pouvoir dire qu’on est une salope sans que ça ne cause d’autre tort qu’un long débat philosophique sur la sexualité ou le sens de la vie. Une salope a le privilège de l’honnêteté. Ce qu’on apprécie n’est pas nécessairement la durée de la relation qui s’instaure mais qu’on sache à quoi s’en tenir – quand il y a cette honnêteté il y a déjà une esquisse d’amitié possible, et c’est souvent suffisant. Il n’est pas possible, ni peut-être souhaitable d’être l’ami véritable de ses moindres conquêtes. Mais on sait au moins que nos conceptions de la sexualité convergent. Mais pour le reste, on peut trouver enviable de n’avoir pas de sexualité du tout, ça ne me semble pas aberrant.


On retrouve dans Sex Friends beaucoup de références à des films et musiciens anglo-saxons, souvent américains, pour donner un relief culturel à vos propos. Est-ce simplement lié à vos goûts personnels, ou plutôt au fait que la France produit encore peu de discours sur ces sujets ?

Les Français ne produisent pas de bonnes comédies romantiques pour tellement de raisons (posture ironique constante, paradigme romantique écrasant, trop peu d’intérêt pour le public jeune ou trop peu de jeunes réalisateurs…). Mais il y a plusieurs références françaises dans le livre, dont Jacques Demy par exemple.


La dimension anglo-saxonne que vous soulignez est peut-être un effet du titre. Mais en réalité « sex friend » est plutôt un barbarisme français reconstitué à partir de l’expression anglo-saxonne « fuck buddy ». Ecrire « éthique du plan cul » (ma première proposition) était peut-être trop frontal. Pour le reste, je regarde et écoute ces films et ces chansons, et comme le suggère Roland Barthes, ils peuvent nous instruire plus que les livres de philosophie, dans la mesure où ils apparaissent concomitamment à nos expériences. Une philosophie ordinaire s’occupe plutôt de produire une théorie et de voir ensuite comment notre expérience tombe dans ses filets. Ces œuvres accompagnent nos expériences. Ce qui m’intéresse dans ces œuvres pop également est qu’elles proposent une situation éthique partagée, réellement ou idéalement. Elles sont prosélytes, conflictuelles, voire délibérément inachevées et appellent toujours un dialogue ou une critique.


Au-delà de l’évidente multiplication de plateformes de rencontres toujours plus spécialisées (pour ceux qui préfèrent les gauchers, les imberbes, les détenteurs d’un troisième téton par exemple), quelle évolution majeure peut-on à votre avis imaginer ?

L’évolution de ces applications sera forcément liée à celle que suit Facebook après le débat sur Cambridge Analytica. On devrait pouvoir posséder nos propres données, cesser l’exploitation de nos données à des fins de manipulation, et favoriser une interopérabilité des interfaces entre elles plutôt que de nourrir le monopole de quelques firmes, etc.



Richard Mèmeteau à propos de ses lectures



Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Deux blogs : celui de Didier Lestrade et de Titiou Lecoq.



Quel est le livre que vous auriez rêvé écrire ?

J’aurais adoré pouvoir écrire une saga mythologique folle comme celle de Gilgamesh et Enkidu. Autrement Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, autre saga folle dans son genre.



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Dune, de Frank Herbert.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Ca doit être un livre de philosophie, probablement Matière et Mémoire, d’Henri Bergson.



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Le Rouge et le Noir, de Stendhal.



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Brontez Purnell, Johnny Would You Love Me If My Dick Were Bigger.



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Je ne vois pas vraiment de classique dont la réputation est franchement surfaite. Personne ne se trompe trop en disant que la poésie de Pierre de Ronsard risquerait de disparaître si elle n’était plus enseignée. Ça ou Michel Foucault peut-être…



Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Le « I would prefer not to » de Bartleby, par Herman Melville. Et si je devais choisir une citation philosophique, ce serait celle de Nietzsche dans Vérité et mensonge au sens extra-moral : « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. »



Et en ce moment que lisez-vous ?

Nietzsche au Paraguay de Christophe Prince.



Découvrez Sex Friends de Richard Mèmeteau aux éditions Zones :




Entretien réalisé par Nicolas Hecht.






étiquettes
Videos et interviews (2) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de
Richard Mèmeteau - Pop culture .
Richard Mèmeteau vous présente son ouvrage "Pop culture, réflexions sur les industries du rêve et l'invention des identités" aux éditions La Découverte. http://www.mollat.com/livres/memeteau-richard-pop-cultures-reflexions-sur-les-industries-reve-invention-des-identites-9782355220487.html Notes de Musique : Jahzzar/Wake Up/12 Birthday Cake. Free Music Archive.
Podcasts (2) Voir tous


Citations et extraits (7) Ajouter une citation
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
Les hommes n'ayant pas l'obligation d'exister socialement à travers un mariage, ils peuvent obtenir plus facilement un statut social et une base économique et ainsi progfiter plus longtemps de la légèreté du jeu du 'dating'. (...) C'est sur le fond de ce contrôle social puissant que la logique économique joue sa partition.
Commenter  J’apprécie          20
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
C'est la prise de conscience que les sexualités engagent autre chose que le plaisir, qu'elles ont aussi des conséquences morales, sanitaires, sociales ou politiques. Ce dont il est question,en réalité, c'est d'éthique sexuelle.
Commenter  J’apprécie          20
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
Le viol n'est pas la manifestation d'une 'pure pulsion', c'est un problème social, indissociable d'une domination de genre, d'une société qui en organise la possibilité.
Commenter  J’apprécie          20
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
(au sujet de Grindr) La liberté de l'utilisateur est en un sens plus grande parce qu'on ne le force pas à s'engager dans un 'j'aime' ou 'j'aime pas' systématique.
Commenter  J’apprécie          20
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
(au sujet de Tinder) Contrairement aux applications gays qui profitent de l'appui d'une communauté réelle de pairs, ici le contrôle social survient par l'intermédiaire des réseaux sociaux.
Commenter  J’apprécie          10
Lucillius   21 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
L'éjaculation faciale est au porno ce que le ketchup est aux frites : une idée originale au départ, qui a atteint un tel niveau de systématicité qu'elle en a perdu toute saveur. Notre imaginaire pornographique est devenu permocentré. Les hommes sont si aliénés par la virilité qu'ils finissent par être hypnotisés par cette minuscule fonction corporelle. Il suffit de regarder quelques pornos d'avant les années 1980 pour constater à quel point l'éjaculation y était secondaire.
Commenter  J’apprécie          00
marianne   18 août 2019
Sex friends de Richard Mèmeteau
S'il y a une fonction salutaire dans les sites de rencontres, c'est précisément de replacer cette drague sauvage dans des espaces de réciprocité choisie.
Commenter  J’apprécie          10

Acheter les livres de cet auteur sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox

Bibliographie de Richard Mèmeteau(2)Voir plus
Listes avec des livres de cet auteur
Lecteurs de Richard Mèmeteau (23)Voir plus


Quiz Voir plus

Tintin : quelques énigmes

Très à la mode en ce moment le vélo ! Dans quel(s) album(s) peut-on voir Tintin rouler à bicyclette ?

Les bijoux de La Castafiore
Le Lotus Bleu
Les 2

10 questions
63 lecteurs ont répondu
Thèmes : tintinophile , bande dessinée française , MandragoresCréer un quiz sur cet auteur