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Critiques de Thomas Pourchayre (2)
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Revue Daïmon 1
  27 janvier 2022
Revue Daïmon 1 de Thomas Pourchayre
Mme Belandry,

Lu d’abord, finalement feuilleté, le premier numéro de « Daïmon », datant de l’automne 2018.

Je sais bien qu’un critique parle toujours trop tard de l’exemplaire initial d’une revue : les remarques qu’il fait, en particulier si elles sont sévères et négatives, risquent fort de ne pas s’ajuster avec la mentalité du jour réactualisée, sans compter qu’on humilie peut-être au rappel des erreurs passées que le temps peut avoir rendues évidentes. J’ignore si votre esprit a changé ; je ferai comme s’il n’en était rien ou me contenterai de critiquer le magazine tel qu’il est ou plutôt tel qu’il était, ce qui, pour mon intention et pour votre réception, reviendra au même.

Je félicite premièrement votre projet : rien de plus louable qu’une revue par laquelle on propose de valoriser les « singularités littéraires », comme vous l’indiquez en sous-titre ; et c’est bien pour cette raison que je l’ai acquise, parce qu’une telle ambition est à peu près disparue, impliquant une audience nécessairement rare et une volonté d’élection : qui donc s’intéresse à ce qui diverge, sinon des êtres spécifiques, c’est-à-dire une minorité, un lectorat rare de niche ? Voilà aussi pourquoi en France on manque d’artistes : les principaux succès vont à la racole et aux « parrainés », mais les écrivains, les vrais de l’écriture, sont dédaignés comme difficultueux et élitistes. Vous eûtes raison à mon sens, en dépit du risque, de juger qu’il faut qu’exister un média pour célébrer et favoriser les véritables bons et les bons obscurs. Un magazine ou un journal se doit de donner avec justesse le défi d’exposer des talents inconnus, des talents de province, des talents de petits réseaux, des talents sans complaisance pour les goûts vagues de troupeau, et de rétablir par subtiles influences le sentiment de la qualité littéraire. Oui, mais alors il faut savoir élire et, faute d’être sûr, on peut multiplier les présentations alternatives : c’est à cette condition qu’un lecteur voudra vous suivre, à condition qu’avec un goût très indiscutable vous lui permettiez de rencontrer des plumes très indéniables.

Or, un auteur par revue, en particulier si c’est pour présenter quelque Pourchayre, voilà qui ne place pas votre entreprise sous les meilleurs auspices.

Avant de parler de sa prose, je voudrais parler de la vôtre, puisque vous vous en servez pour commenter votre auteur et pour l’interviewer. Voilà : il faudrait enfin cesser, je pense, et donner à honnir, cet ersatz de style déjà même un peu passé dont on se sert depuis des décennies dans les catalogues de peintres abstraits, consistant à vanter des vertus invisibles en des termes si généraux qu’on les trouve employés à peu près identiquement dans le catalogue de l’année suivante sans que le snob accoutumé en perçoive le plagiat. On ne devrait plus pouvoir écrire de nos jours sans encourir un ridicule notoire des naïvetés universelles et pseudo-poétiques comme « Tantôt acérés tantôt arrondis, ces textes soit brûlent sur le bord, soit coupent à l’intérieur », ou des lapalissades trop œcuméniques comme : « Il s’ancre pourtant dans la terre par la force même de son abstraction. Les mots appellent à eux et rejettent, car leur voix est tranchée et résonne comme des pas qui grincent sur des chemins rocailleux. » ; et on peut même imaginer des lois, des lois esthétiques j’entends comme celles qui défendent en peinture de fixer le nez d’un personnage en-dessous de la bouche, interdisant, pour le goût d’une juste rigueur d’artiste, de pousser la complaisance et le maniérisme jusqu’à demander à l’écrivain, comme vous le fîtes en une espèce de désœuvrement niais : « Pourquoi les nuages se sentent-ils si seuls, déjà ? » ou : « L’existence, la plupart du temps, est-elle un chapelet de balivernes aux doigts des innocents, comme le dit Pierre Autin-Grenier ? ».

De pareilles formules, fondamentalement, ne font qu’entretenir la mauvaise littérature, non seulement parce qu’elles relèvent du proverbe qui anéantit la singularité que vous prônez en exergue, mais parce qu’elles contribuent à l’illusion commune et dévastatrice selon laquelle le livre, et l’œuvre artistique en général, est une somme de décorations inanes. On fait ainsi, en parlant, de la conversation du salon, de la mondanité, on ne fait pas de la promotion sérieuse et argumentée : ces élégances vides et fates empêchent de distinguer, oblitèrent le discernement qui, même en art, mérite d’être fondé sur des critères et des raisons.

Quant à Pourchayre, il m’a immédiatement rappelé un auteur dont j’avais eu la curiosité d’acheter le livre, il y a douze ans, à Provins ; pour son nom, si je m’en souviens, j’ignore pourquoi : il s’appelait Édouard Rozier, et son recueil s’intitulait Impressions, et si je le cite ici, ce n’est point pour le vanter (encore que vous pourriez l’apprécier), mais parce que peut-être cet amateur y prendra plaisir.

J’en conserve la même impression de presque rien : finir son livre, c’était, même après l’avoir compris, comme ne pas l’avoir commencé, mais avec deux heures d’existence en moins, écoulées et perdues sans aucun avantage.

Il faut, sincèrement, que vous ayez encore trop peu lu pour vous satisfaire de tels récits où tout est flou sans profondeur, confus sans complexité, abstrait sans beaucoup d’art. Ce n’est pas mal écrit, mais on n’en tire rien. On peut, certes, simuler quelque élévation, on est toujours en mal de préciser à quel sujet, à moins de faire dans l’éloge par défaut. Pourchayre, c’est de la philosophie sans thème et sans situation. On ne sait qu’à peine de quoi ça parle, et le peu de jeu spirituel qu’on devine est faible et sans conviction, ça n’a point la valeur d’une thèse ou d’une théorie, ni la vertu d’une esthétique ou d’un manifeste en acte. J’écrivais à peu près ainsi quand j’étais étudiant et que, n’ayant d’idée sur rien, je m’entraînais à faire de la prose pour me trouver par hasard des figures qui « venaient » forcément. C’est évanescent ; on n’y devine pas un esprit mais une volonté d’écrire qui, sans résolution nette, se contente d’un morceau extrapolé sans élaboration, sans esprit de suite : c’est un laisser-aller inabouti, ça n’a même aucune vocation à la littérature sauf à rejoindre quelque « lot » symbolique, et l’auteur lui-même, ce Pourchayre, j’en suis certain, ne vous dirait pas qu’il en est fier, il vous dirait que le texte est « advenu » sous sa main, qu’il « devait se réaliser », qu’il l’a « laissé se concrétiser » et qu’il « représente une parcelle du monde contemporain ». Qu’on juge passable et publiable des tentatives si peu denses, et qu’on les promeuve au rang de littérature, et même de « singularité littéraire » jusqu’à en dresser les sibyllines louanges, c’est ce qui conforte le Contemporain dans la pensée fausse que tout se vaut et qu’il n’y a rien à distinguer, qu’on peut s’extasier de tout pour autant qu’on se plaise à en disserter, qu’un commentateur féru a toujours raison de parler favorablement de tous les livres qu’il touche s’il a seulement le cœur de s’en donner l’entraînement.

Je veux encore espérer que Pourchayre ne vous a laissé que des fonds de tiroir, que des textes refusés ou que des récits de sa jeunesse : je ne le blâmerais pas ainsi pour ce que ses écrits sont piètres, je ne ferais que lui reprocher de vous avoir communiqué ses restes. Après tout, des restes, j’en ai aussi dont certains valent moins que des nouvelles de votre numéro que j’ai lu ; mais moi, en conscience, je ne vous les aurais pas vendus, je ne vous les aurais pas non plus donnés autrement que sous votre insistance et sous la promesse de votre strict usage personnel, parce que j’aurais eu honte de les produire. Il faut au monde des œuvres : le monde a bien assez l’embarras des brouillons qu’on lui donne pour œuvres.

Aussi, il faut que vous ayez peu écrit, ou bien seulement, par éventualité, quelques thèses universitaires, pour ne pas vous rendre compte combien de tels écrits sont faciles à produire : vous n’avez là-dedans pas une idée, pas un concept, pas une intrigue suffisante et ficelée, rien que le peu qu’on pourrait appeler du pompeux nom de « vision », ce qu’une vantardise ou une rouerie, qu’un opportunisme en tous cas mêlé d’inepte tradition, exhausse couramment au rang de « poésie intérieure » ; et il ne reste qu’à pérorer joliment sur une situation dont les linéaments ne forment pas un contour, sans se sentir le devoir de mener cette spontanéité vers quelque fin parachevée. Ce n’est pas un travail, cela, c’est la surestime d’une écriture automatique qui veut passer pour de l’art, par paresse, par penchant. « Il suffit d’une vision, et alors je suis quelqu’un. Si je rédige cette vision avec un peu de joliesse, ça y est, je suis un artiste. ¬— Mais alors, tout le monde est un artiste ! Tout le monde a des visions et des joliesses ! »

Autrement, Madame Belandry, tout texte serait une « singularité littéraire » !

Je me console un peu en pensant que ce numéro sur Pourchayre est peut-être une faveur que vous lui accordâtes parce qu’il est bon ami à vous : il n’est pas illégitime, tout en particulier quand on démarre une revue, d’utiliser ceux qu’on dispose le plus immédiatement, de s’ouvrir ensuite par degrés l’accès à des artistes plus solides que la notoriété vous offre. Oui, mais j’ai lu récemment un roman de Laurent Bonnet, auquel vous dédiâtes un numéro ultérieur et récent de « Daïmon », qui s’inscrit, je le crains, dans l’innocuité de ce Thomas Pourchayre : c’est un monsieur qui, aussi, n’écrit pas mal, mais qui n’a aucune fermeté comme artiste, et qu’on ne peut apprécier sur aucune fulgurance ni sur aucune constance, et qu’il faudrait plutôt diriger s’il en avait l’humilité. La preuve même, c’est que si je vous demandais, là bien concrètement, sans formule ni ampoule, ce que ces textes vous ont appris comme forme ou comme contenu, vous ne répondriez pas autrement qu’en m’indiquant comme ils « s’inscrivent dans la modernité » ou toute autre tournure allusive et dissimulatrice du même néant. Ce « moderne »-là, c’est bien exactement le moderne d’hier, le moderne qui a disparu, celui dont on ne se souvient pas ou uniquement parce qu’une faveur les a inscrits dans les programmes scolaires, c’est le moderne fruit d’une génération de poseurs sans pensées qui ont manipulé des mots pour faire accroire qu’ils avaient du sens… qu’on a crus sur paroles, paroles…

Voilà pourquoi, Mme Belandry, à moins que vous puissiez franchement me faire la promesse d’une littérature plus élevée dans les numéros à venir, je crois que, bien que j’approuve votre projet d’un recueil de nouvelles propre à faire connaître des plumes enfin pertinentes et artistes – car c’est exactement cela qu’il faut faire : établir la connaissance publique de certains noms encore confidentiels au sein d’une sélection digne d’un éditeur (j’y participai avant d’avoir lu la revue, et j’entends à présent que mon récit, après cette critique, ne saura être reçu avec plaisir) –, je n’achèterai plus votre revue, « Daïmon » – mais je vous remercie bien de m’avoir, quoique sans volonté, incité à songer à en faire !
Lien : http://henrywar.canalblog.com
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Tire, et tout viendra
  20 décembre 2017
Tire, et tout viendra de Thomas Pourchayre
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Un fil que l'on tire à perdre l'esprit, comme une petite musique qui trotte dans la tête et ne vous lâche plus, va crescendo jusqu'à l'épuisement final dont on sort aussi sonné que le héros aux prises avec ses rêves qu'il s'emploie, au prix d'un combat désespéré, à ne pas laisser s'effilocher. "À quoi ça sert, l’enfance, bon sang ?" A ne plus se souvenir que d'un océan de sueur.

Hameçonnée et ferrée par un auteur, et un narrateur, que je découvre avec bonheur !



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