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Dernières critiques
jocelinbeaumont
  18 mai 2021
La Zone du Dehors de Alain Damasio
Probablement le roman de science ficition engagé le plus incroyable qu'il m'ait été donné de lire. Il regorge d'idées neuves, toutes d'une pertinence impressionnante. Bien qu'il s'agisse avant tout d'une oeuvre qui fait réfléchir (références philosophiques à l'appui) , elle n'en est pas mois truffée d'action. Le tout écrit dans un style propre à damasio : une langue elle-même tirée de la science ficton, remplie de néologismes qui font toutefois sens, et un amour du mouvement comme du vivant !

Un indispensable pour quiconque s'interroge sur la société et ce qu'elle peut être au 21ème et dans les siècles à venir.
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LeScribouillard
  15 mai 2021
La Horde du Contrevent de Alain Damasio
[Note : Je croyais avoir publié ma chronique sur Babelio il y a deux ans, mais visiblement, j'ai oublié. J'ai essayé de la poster ici... mais tout n'a pas réussi à rentrer à cause du nombre de caractères limités. En voici déjà 90%.]

La Horde du Contrevent, la première fois que je l’ai vu, ça me faisait plutôt envie. J’étais gamin, à la Fête du Livre de Saint-Étienne, et on le vendait dans un stand avec l’autre roman de l’auteur, La Zone du Dehors. Une histoire avec des explorateurs, un paysage de dingue sur la couverture, tout ce que j’aime, quoi. Du coup je l’ai tourné et retourné en sachant que je n’avais pas les pépettes, et j’ai pas fait gaffe à qui occupait le stand. Hé, Scribouille ! Ça s’trouve, c’était lui, Alain Damasio ! Balec, tout c’qui m’intéresse, c’est l’bouquin !

Et puis bon, le temps qui passe, on commence à en entendre parler tout autour de soi, L’Obs consacre même trois pages à l’auteur, et puis à force d’en entendre des critiques dithyrambiques, on se met à s’en méfier. Vous savez comment je suis, ceux qui me suivent sur le blog, et je n’hésite pas à jouer les fines bouches histoire d’avoir un avis plus nuancé et d’ainsi éviter d’avoir le même copier-coller informe des 300 000 autres qui auront chroniqué le même livre. Après quoi, on vous explique qu’il est très dur d’accès, voire inutilement parce que l’auteur joue un peu trop sur les mots dès qu’il peut (normal, c’est un français), et puis vous commencez en voyant les bords politiques assez tranchés de sa maison d’éditions à vous demander si Alain est pas un peu le Mélenchon de la littérature sans les pétages de plomb ni les hologrammes, ou pourquoi si c’est le classique qu’on nous vend ça n’a pas été traduit chez les anglo-saxons. Enfin bon, je râle, je lorgne dessus, je râle, je lorgne dessus, je lorgne dessus… Et puis je me lance.



Résumé foireux pour ceux qui ont pas suivi



La Horde du Contrevent, c’est LE livre pour faire grincer les dents chez les uns, LE livre qui déclenche des critiques orgasmiques chez les autres. OVNI littéraire, roman expérimental, SFF inclassable, recueil de calembours, c’est l’histoire de vingt-trois mecs qui partent un jour se refaire la tignasse vers l’Extrême-Amont dans leur monde, c’est-à-dire d’où vient toujours le vent dans leur univers, le vent qui est au centre de leur cosmogonie, le vent qui fait que du coup on se demande qui le fabrique et à quoi ressemble le monde par-delà l’endroit d’où il démarre. On suit donc leur odyssée, sachant que trente-trois groupes comme eux ont déjà échoué ; mais ceux-là sont les meilleurs (du moins selon ce qu’on leur a dit, parce que savoir que des centaines de mecs des Hordes précédentes se sont faits buter dans leur quête auparavant, ça doit pas être très rigolo). On découvre leur voyage initiatique en somme, mais dans un univers hors du commun et AVEC TOUTE L’INTENSITÉ PSYCHOLOGIQUE. Imaginez-vous des rafales de centaines de kilomètres-heures sans des paysages qui feraient passer l’Arctique pour le yacht de Claire Chazal et dites-vous que vous allez vous manger ça pendant 700 pages. Ça a l’air autre chose que "Nos cœurs en désaccord", pas vrai ?

Sauf qu’à côté de ça l’auteur raffole des néologismes, que 23 types parlant à la première personne, ça reste pas mal, surtout si on change en permanence de points de vue, et que j’entends pas mal dire qu’Alain Damasio aime un peu trop jouer sur les mots parfois au détriment de la poursuite du récit. La Horde du Contrevent, c’est donc le livre qui rend chèvre, le livre français qu’on dit exigeant à outrance, et avec une fin très fameuse mais du coup tellement secrète et tue qu’à côté Voldemort ressemble à la mort de John Snow. Mais bon, tout ça retrace juste les grandes lignes, un bilan purement objectif de tout ce qu’on a déjà dit ; qu’est-ce MOI, j’en ai pensé ?



Worldbuilding*

* Windfall, The Fat Rat (2014)



Les jeux sur les mots n’empiètent pas sur le récit.

Voilà. C’est dit. Ça peut ne pas plaire à tout le monde, mais ils ont leur utilité au sein de celui-ci comme à Alticcio par exemple. Ils servent parfois à l’intrigue, le reste du temps ils servent de termes techniques à travers l’univers complexe que créée l’auteur, mais ils ne freinent en rien le rythme.

Et en parlant de l’univers, c’est bien la qualité de ce livre qui est indéniable : le background est riche et unique, tant par ses éléments que ce autour de quoi il s’axe. Le vent est au cœur de tout, une science a été créée pour étudier sa composition et le classifier (ce que excusez-moi je n’ai vu nulle part ailleurs à part dans les Chroniques du bout du monde), il modifie les paysages et même l’environnement (cf. les fameuses méduses volantes) de par sa violence extrême au point que les villes et villages sont obligés d’être reconstruits tous les deux-trois ans ou protégés par une forteresse, on ne sait pas d’où il vient et c’est là tout l’objet de la quête. C’est simple, c’est tellement anormal qu’on sait même pas si on doit classer ça en SF ou fantasy. Certains trucs étant tout de même un peu trop fantaisistes (les muages et un ou deux chrones par exemple demandent une grosse suspension d’incrédulité) et les sciences étant davantage des inventions de l’auteur qu’un prolongement de celles réelles, j’ai choisi pour ma part de le classer en fantasy, mais comme ça prolongeait finalement aussi un peu (peut-être maladroitement — il y a une confusion entre le temps et la durée à un moment je crois), j’ai fini par classer ça en science-fantasy, par précaution. Mais même là, rien à voir avec le tout venant.

L’inspiration médiévale, les combats épiques, Tenebror le seigneur des ténèbres qui débarque en vaisseau spatial ? Laissez tout de suite tomber, les gars ; le père Alain fait dans l’artisanal, et si certaines vagues descriptions ou consonances évoquent des cités gothiques ou de la Renaissance, il y en a aussi qui sont davantage inspirés orientales et on en est quand même à un stade avancé côté mécanique malgré que la plupart des gens survivent encore à la dure. Alors on pourra se demander forcément c’est quoi l’intérêt de remonter jusqu’à l’Extrême-Amont à pied quand on pourrait bricoler pour ça une super-bagnole volante, mais c’est pas forcément incohérent dans la mesure où vous êtes dans une culture avec un gros sens de l’honneur, qui aime bien les théories rousseauistes… et puis bon sans doute aussi qui peut pas payer le même matos pour chaque Horde !

Contrairement aux reproches que j’ai d’ailleurs pu lire sur Internet, ce n’est pas illogique qu’ils préfèrent voyager à pied qu’en machines, l’Amont finissant par devenir inaccessible à celles-ci en raison d’un important obstacle : la chaîne de Norska. Et le fait que les Hordes ne s’y rendent pas directement à bord d’un engin est tout simplement qu’elles auront, en faisant le chemin à pied jusque-là, été suffisamment entraînées par dépasser ce cap. Bref, en un mot comme en cent : le worldbuilding d’Alain Damasio reste parfaitement cohérent dans les idées phares qu’il avance.

Par contre, c’est dans les détails qu’on peut se poser des questions : un des gars décide d’achever un mourant avec un marteau plutôt que son poignard : c’est sûr que c’est tellement moins douloureux de se prendre des éclats de boîte crânienne dans la cervelle que de mourir en quelque secondes avec un trou dans la jugulaire ! Callirhoé est heureuse parce qu’on lui a sauvé la vie, deux jours après on apprend qu’elle fait de la dépression depuis deux jours parce qu’un proche est mort sous ses yeux une demi-heure avant son sauvetage, ce qui n’est pas super-cohérent. Les personnages semblent avoir le même alphabet et la même langue que nous (et la même place dans l’Univers, étant donné que la Voie Lactée est citée), bon, passons, après tout, il y a des millions de mondes qui ont trouvé comme par hasard l’architecture médiévale, mais la sévérité à faire pâlir Severus Rogue de l’école des hordonnateurs d’Aberlaas, où on laisse les gamins se réduire en charpie… Ma foi ça peut être crédible vu les dogmes et les luttes entre factions politiques, mais on n’y accède que par la mémoire de Golgoth, amplifiant tout le trash sans que nous n’en sachions jamais plus sur le pourquoi du comment. Avec des traumatismes pareils dans l’enfance, pas étonnant qu’aucune Horde ne soit allée jusqu’au bout (ah là, là, mais c’est normal, il faut que les élèves prennent leur autonomie…).



Style, immersion, niveau d’exigence



Vous l’aurez compris, un tel univers demande une certaine sortie de sa zone de confort, et pour garder une écriture intéressante malgré tout, autant faire du gros in media res qui ne facilite pas le lecteur non-prévenu. Les gens qui se plaignent de la complexité du livre ont néanmoins placé la barre d’exigence excessivement haut. Sans mauvais jeu de mots, je m’attendais à des rafales de néologismes et calembours en tout genre, mais le texte ne devient jamais illisible bien qu’il nous échappe quelques trucs. Quant à ceux qui se plaignent qu’on a 23 personnes et qu’on change de point de vue toutes les cinq minutes, l’auteur nous ménage quand même en mettant 75% du temps quatre ou cinq qui sont toujours les mêmes, donc : d’accord, c’est un niveau de subtilité un peu plus élevé qu’une vidéo de Squeezie, mais faut pas pousser le bouchon trop loin non plus.

Alors oui, c’est exigeant, mais bien moins que par exemple Dune, et ceux qui ont déjà lu de la SF adulte se sentiront très peu perdus. Par contre, là où ça peut coincer, c’est au niveau du style. La prose est alambiquée et fleurie et les blagues arrivent parfois dans les pires moments avec Caracole, le troubadour mi-marrant mi-casse-pied de l’équipe qu’on adore ou qu’on adore détester. Le roman trouve néanmoins des moments de grâce particulièrement forts dans ses périodes poétiques et sait se faire bref quand il le faut, ce qui parvient à créer l’immersion que le livre cherche à atteindre. Alain Damasio a le truc, ce qui rend un récit magique, que ce soit dans la dynamique qu’il impose comme dans les péripéties qu’ils inflige, au point que le livre devient une vraie drogue ; mine de rien, ça m’arrive pas souvent, de lire un bouquin quasiment sans regarder quand est-ce que le chapitre finit.

Cela dit, on a quand même quelques trucs discutables : on passe sans cesse du présent au passé, du passé au présent et c’est tout de même bluffant qu’aucun correcteur ne s’en soit rendu compte. Sans doute Alain Damasio voulait-il recréer le présent de narration des récits de chevalerie, mais ce choix devient plus discutable quand le changement de temps a lieu dans la même phrase.



Personnages



Ils sont un peu inégaux, la plupart très bien campés, d’autres à la psychologie anecdotique. Cela dit, difficile de faire un sans-faute pour vingt-trois protagonistes. Je précise au passage que les gens s’expriment avec un langage allant du poétique raffiné au vulgaire le plus bas, ce qui pourra choquer certains, mais quand je vois une grossièreté non censurée dans un livre de SFFF français, je me dis : Enfin des gens qui parlent normal ! Par contre, on me vendait le livre comme un style unique pour chaque personnage, mais à vrai dire, à part Caracole qui joue sur les mots trois fois par phrase et Golgoth qui s’exprime à grands coups de « Bord*l de b*te de poil de cou*lle », les autres voix du récit n’ont pas de grandes particularités, ce qui fait par ailleurs que j’ai eu des fois du mal à trouver certains changements de points de vue pertinents.

Afin de vous aider à cibler les personnages et histoire que vous sachiez leur niveau de complexité, j’ai fait un récap avec avant chaque nom le symbole qui est utilisé dans le livre quand celui-ci prend la narration à la première personne :

- Ω Golgoth est le Traceur, le chef et celui qui marche devant tout le monde dans la Horde en cas de vent violent (pensez aux chefs de migration d’oiseaux). Condensé de haine pure, détestant l’univers entier pour les tortures qu’Aberlaas lui a fait subir sous prétexte d’entraînement, il cherche la Horde précédente commandée par celui qui l’a fait le plus souffrir : son père. Loin d’être monolithique pour autant, on devine en effet qu’il refuse de s’ouvrir au monde suite à ses traumatismes, ce qui en fait un protagoniste extrêmement crédible. Sa détermination en fait aussi un personnage terrifiant, un adversaire qui fait pas dans la dentelle et le lecteur pas né de la dernière pluie frémit pour quand celle-ci finira par être mise à l’épreuve.

- π Pietro Della Rocca est un Prince, autrement dit un représentant de la noblesse au sein de la Horde, mais au final un membre comme un autre. Le fait qu’il se sente obligé d’être plus noble que les autres — qu’il doive être davantage bon, davantage aidant — en fait un personnage se forçant à se dépasser lui-même, bien plus nuancé que le clichéique « aha je suis un bourgeois de première, vous crevez tous pour survivre pendant que je vous crache à la gueule ». Cette thématique reste en retrait mais bien présente et au final traitée d’une manière très réussie.

- ) Sov Strochnis est un scribe, chargé de répertorier les péripéties du voyage et les manifestations du vent qui pourront être étudiées à Aberlaas. Ce qui n’en fait pas un personnage-robot car il possède à côté de ça une vie sentimentale toute en finesse.

- ¿’ Caracole est, comme déjà dit, un troubadour pris en chemin ; l’esprit volage et véloce, un bon gars mais un vrai gosse, et qui peut pas s’arrêter cinq minutes. Le fait d’inventer le contrepied total de Golgoth donne une grande légèreté aux pans de récit que celui-ci monopolise ; il est extravagant, peut-être trop pour certains, mais son grand potentiel est qu’à force de mêler rire et sérieux, on ne sait jamais quand il s’arrête, ce qui en fait un personnage à deux facettes très singulier.

- Δ Erg Machaon est le combattant-protecteur, en gros le mercenaire sauf qu’il est même pas payé. Une véritable machine à tuer, Golgoth en moins nuancé, en moins présent et en moins bien. Au passage, il y a une scène limite porno avec lui, justifiée par le scénario, mais pas franchement nécessaire. Mais ce qui l’unit au seul être auquel il tient parvient finalement à lui donner une épaisseur.

- ¬ Talweg Arcippé est géomaître. Il parle lui aussi un peu avec ses tripes sans être pour autant un mauvais bougre. Un personnage qui reste pas plus creusé que ça.

- > Firost de Toroge, pilier (en gros si j’ai bien compris celui qui passe dans les formations juste après Golgoth). Peu creusé.

- ^ L’autoursier, oiselier-chasseur : fauconnier mais avec un autre oiseau qu’un faucon ; en l’occurrence un autour, une créature diaboliquement plus douée encore à la chasse. Le fait qu’avec ça on ne sache pas son vrai nom créée un vrai mystère autour de lui ; quel dommage qu’il reste ainsi en retrait ! Le seul élément venant approfondir sa personnalité est l’amour qu’il porte à son oiseau, contrairement au fauconnier, ce qui reste assez peu exploité.

- ‘, Steppe Phorehys, fleuron (botaniste, quoi). Un gars sympa, et sur qui plane une menace étrange…

- )– Arval Redhamaj, éclaireur. Peu creusé.

- ˇ• Darbon, fauconnier. Peu creusé, en-dehors du moment où il commence à tourner brindezingue… mais chut.

- ∞ Horst et Karst Dubka, ailiers (ils se positionnent « en aile », aux extrémités droite-gauche, quand la Horde est en formation, si je comprends bien). Leur gémellité en fait presque un personnage unique… jusqu’à ce que celle-ci soit mise à l’épreuve.

- x Oroshi Melicerte, aéromaîtresse. Soucieuse de bien faire car la survie de tous en dépend. Sait enseigner des notions complexes sans cesser d’avoir des sentiments.

- (·) Alme Capys, soigneuse, peinant à s’occuper avec son peu de savoir de vingt-deux autres se blessant souvent au cours de leur périple, ce qui en fait un personnage rejeté par Golgoth et anxieux, qui prend son relief et son humanité le long de l’histoire… mais qui reste pourtant au second plan.

- Aoi Nan, cueilleuse et sourcière. Je ne sais pas vous, mais j’ai trouvé quelque chose dans son point de vue assez mélancolique, ce qui en fait un autre personnage en retrait mais loin d’être transparent.

- ∫ Larco Scarsa, braconnier du ciel, un ancien membre du peuple des Obliques qui s’est joint aux oiseliers-chasseurs avec ses pièges. L’admirateur et rival de Caracole, ce qui en fait un personnage complexe peinant à vaincre sa timidité tout en ayant peur de le détrôner, ce qui reste d’un importance très mineure mais réussit à lui créer une personnalité.

- ◊ Léarch, artisan du métal. Peu présent.

- ~ Callirhoé Déicoon, feuleuse (s’occupe du feu), et accessoirement femme forte sans pour autant être une nibard-woman dézinguant cinquante barbares la seconde, ce qui est assez rare pour être salué. Sa relation au sein de la Horde, avec la famille qu’elle a eu, est poignante et tellement réaliste qu’en très peu de pages, Alain Damasio nous fait un personnage cinq étoiles.

- ∂ Boscavo Silamphre, artisan du bois. Il aime la musique plus que tout, ce qui finira indirectement par lui donner une dimension douce-amère très bien écrite.

- ≈ Coriolis, croc (apprentie Hordière en gros — les travailleurs corvéables à merci). La petite copine à Caracole. Discrète, mais attachante.

- √ Sveziest, croc. Peu présent.

- ]] Barbak, croc. Peu présent.

Le livre ne remplit pas complètement son contrat de faire parler toute la Horde : sur les vingt-trois, seuls vingt-et-un auront leur voix au chapitre (et encore, des fois moins d’une demi-page, format poche). Et à force de vouloir faire varier les registres, on se retrouve avec des phrases assez insolites du genre « foutue je suis » ou « Tu percutes point ». Vous reprendrions bien une tasse de pinard ?

Bref, vous l’aurez compris, si le livre n’a rien à se reprocher et même de très grosses qualités, il peut se montrer parfois contrasté (tout en restant très loin d’être mauvais) niveau qualité de ce qu’il met le plus en avant : ses personnages. Mais bon, on se rattrape vite avec la BO, hein ?



Bande-son



Kwâââ ?! Oui, une BO pour un livre : Alain Damasio a en effet eu recours à un certain Arno Alyvan pour composer un court EP joint à la troisième de couverture de l’édition La Volte (pour les gars de l’édition Folio SF, pas de panique, c’est sur Deezer). La plupart des critiques en ont fait abstraction car leurs sites parlaient de SFFF, pas de musique. Or coup de pot, je parle des deux.

Et autant vous dire qu’à livre unique, disque unique : les douze pistes qui nous sont proposées sont d’une qualité et d’une diversité extraordinaires. Du rock électronique mêlé à de la musique médiévale, tanguant parfois vers l’expérimentale, sans renier des influences tribales, trip-hop, de Pierre Henry ; bref, faire un tel cocktail mélodique (et un bon qui plus est), c’est tout simplement merveilleux que ça puisse exister. Ajoutez à ça quelques voix de personnages, récitées de manière théâtrale sans jamais tomber dans le pédant, mais bon sang ça a dû prendre des journées entières pour les enregistrer ! La Horde du Contrevent s’écoute autant qu’elle se lit, afin de se rapprocher au plus du désir de l’auteur : qu’elle se vive.

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salocinicolas
  14 mai 2021
La Horde du Contrevent de Alain Damasio
La Horde du Contrevent est un récit haletant. Les personnages ont des caractères singuliers. Ces derniers évoluent dans un monde dont les codes dérangent nos a priori scientifiques et physiques, qui nous invitent à faire tabula rasa de nos conceptions contemporaines de l’univers, des lois qui le régissent.

Cependant, malgré cette générosité dont fait preuve l’auteur – qui nous fait suivre, rappelons-le, une aventure merveilleuse tant elle prend forme dans un univers parsemé de détails –, force est de constater qu’il subsiste des points noirs ; ces dernier modifient mon appréciation générale de l’ouvrage. Pour quelles raisons avons-nous un tel sentiment de trahison à la lecture des dernières pages ? Quelle est cette désagréable sensation qui, se percutant de plein fouet à la morale livrée par le dénouement, me fait dire que le final décolore tout ce qui a précédé, fait s’effondrer tout l’édifice en une page ? Pouvons-nous être lassés des lieux communs telles ces fameuses leçons de sagesse populaire nous invitant à jouir du moment présent, à aimer ses compagnons de fortune, son entourage ? Avons-nous des raisons d’être déçus d’un ouvrage qui prononce, une énième fois, le carpe diem, tellement approprié à l’air du temps, à la volonté incessante de jouir de la matière, de consommer ce qui peut l’être ? Sommes-nous dans la caricature lorsque nous nous attristons de voir encore une fois un pied de biche planté dans le corps de l’église, de la religion ? Des morales qui se moquent des superstitions religieuses, n’y en a-t-il pas déjà assez ? L’église n’est-elle pas déjà à l’agonie depuis le XIXe siècle ? Peut-on donc attendre autre chose d’un tel récit, d’une histoire de science-fiction qui plus est ? Ne peut-elle pas être édifiante, pour elle-même et pour nous-même, sans être moralisatrice (évitons le très à la mode « tout est politique », les œuvres d’art peuvent transcender cela, il faut les lire sans a priori éthique, au risque sinon de politiser la chose même qui permettait un dépassement du politique), n’attendons-nous pas d’une telle œuvre qu’elle nous élève au-delà des rapports pragmatiques que nous entretenons avec l’existence ? Après tout, la force de la science-fiction est de pouvoir s’abstraire des déterminismes dont nous observons les tenants et aboutissants depuis plus de trois millénaires, en proposant par exemple de nouvelles lois, de nouvelles relations – inédites car imaginatives – entre l’individu et son monde. Posons les choses plus clairement afin d’observer ces fameux points noirs.

Ma critique s’articule autour de trois arguments : c’est un livre qui est incohérent avec la critique des superstitions, s’amusant au passage à « tirer sur l’ambulance » ; c’est un récit qui nous livre une énième leçon de bon sens, de moraline (deuxième et dernière fois que j’utilise ce vocable Nietzschéen, seul véritablement cohérent avec ma critique) propre aux vulgarisateurs de la philosophie ou aux romanciers tenues par cet indélébile axiome – mais néanmoins débilisant, à force de l’entendre à répétition – : « ce n’est pas la fin qui compte, c’est l’aventure, c’est le chemin ! » ; enfin, c’est un livre qui, paradoxalement, se rend difficilement accessible aux jeunes lycéens ou jeunes étudiants tout en s’adressant principalement à eux, à ces amateurs d’aventure – que je suis toujours, d’où ma lecture de La Horde du Contrevent. Pour ma part, je ne souhaite pas lire 700 page d’un roman de science-fiction qui défend simplement des théories philosophiques françaises, s’opposant – en tout bien tout honneur – à la philosophie Platonicienne ; je ne souhaite pas lire 700 pages d’un ouvrage de science-fiction pour m’asphyxier l’esprit avec une énième critique/satire/moquerie à l’encontre des superstitions religieuses, partagées par quasiment tous les prémodernes issues de notre civilisation occidentale – une critique qui sera nécessairement moins percutante que celle formulée par Kant ou Wittgenstein. Par contre, Je souhaite lire 700 page d’un roman de science-fiction pour voyager vers l’inconnu, pour m’extirper des réalités dont j’oublie l’existence pendant la lecture, pour voir ce que me propose un grand auteur, pour m’immerger dans son monde, dans l’incommensurable espace que nous ouvre son imagination, non pas pour être ramené à la réalité par une morale – comme vous l’aurez compris – qui n’est pas l’objet d’un grand intérêt une fois l’exigence philosophique accrue.



Premièrement, l’auteur tire sur l’ambulance : « voyez comme fous sont ces gens qui se noient dans des chimères, artifices institutionnalisés par la chrétienté depuis des siècles de mysticisme religieux » ; c’est le genre d’exclamation qui ont fait du bien, à partir du XVIIIe puis plus largement à partir du XIXe siècle car l’histoire était encore héritière de coutumes, de mœurs dont le fondement même paraissait soudainement illégitime. Mais aujourd’hui, au XXIe siècle, ne peut-on pas laisser cette gageure au passé ? Peut-on vivre en respectant ce qui constitue notre histoire dans son essence, ce qui porta une civilisation à un niveau de développement que nous lui connaissons aujourd’hui ? D’autant qu’il s’agit ici de conter l’histoire d’une bande qui évolue dans un univers de science-fiction, non de nous convaincre de l’inexistence de dieu ou de la débilitée des croyances superstitieuses. Voici notre interprétation – subjective, il est vrai – du positionnement critique de l’ouvrage : on nous fait comprendre, implicitement, que croire à l’origine du vent est chose folle, que cette même croyance nous fait passer à côté de la vie véritable, qu’il n’y a pas d’extrême amont en tant qu’entité spirituelle, créatrice ; une lecture parallèle est donc de dire la même chose des croyances occidentales qui furent entretenues durant des siècles : croire en dieu, en faire une quête spirituelle est aussi fou ; c’est en tout cas ce que cherche à nous montrer cette histoire, appuyée par un dénouement assez aride en comparaison avec tout le reste. Sauf que je ne reproche pas simplement a l’ouvrage de « tirer sur l’ambulance » mais surtout de le faire de manière impertinente, de faire se ressentir une certaine incohérence quant à cette posture critique : le monde développé dans La Horde du Contrevent dépeint un univers empli de surnaturel avec des créatures réussies telles les chrones, ou le véramorphe, de puissances et entités obscures tel le vif ou l’existence d’une 8e et 9e forme de vent – , ce qui induit donc un monde spirituel et fantastique. Et, parallèlement à ce background quasi-mystique, il caricature, il fait la satire de ces hébétés, inspirés par des vertus monacales, qui perdent leur temps et leur vie à chercher et a croire une chose inexistante, à mener une quête spirituelle, qui n’est le fruit que de leur esprit. Dans notre réalité, on peut construire une critique Kantienne, instiguer un tribunal basé sur la logique suivante : si Dieu ne peut ni être observé en tant qu’objet donné dans le sensible, ni être déterminé comme une condition a priori (comme le temps et l’espace) de la raison, il ne peut pas être certains qu’il existe, et Ludwig Wittgenstein, plus dur encore, rajouterait : « ce dont on ne peut parler, il faut le passer sous silence » [tractatus]. Vous voyez se déchirement entre un postulat qui vogue sur le mystère, le mystique et qui, à côté, critique le mysticisme même, les quêtes qui aliènent l’existence et font que l’individu passe à côté du bonheur véritable. Oui, des indices mystiques peuplent l’univers de La Horde du Contrevent, des pouvoirs, des créatures, des forces ésotériques ; la question est donc différente. D’où la rupture provoquée par la fin, qui nous ramène a une réalité dont nous nous éloignions jusqu’ici, qui rompt avec le monde fantastique décrit depuis 700 pages : on passe d’un monde de science-fiction/fantastique a un monde désenchanté, un monde tel que nous le concevons nous-autre ; une terre qui est alors ronde, sans surprise, un monde parfaitement matériel ou aucune origine spirituelle ne produit le vent qui se déverse sur l’extrême aval ; on nous demande de faire tabula rasa une première fois, pour ingurgiter l’ésotérisme inhérent à l’univers de La Horde, puis une deuxième fois, pour oublier d’un coup cet ensemble mystique et recevoir, brutalement, une simple morale, fatiguée par le temps et ses répétitions. Voilà l’ampleur de ma déception, de m’être accroché au récit corps et âme, de m’être investit, d’avoir balayé l’hypothétique « fin attendue » et me confortant dans l’idée que l’auteur était bien au-dessus de cela ; pour finalement lire la fin, qui correspond à ce genre de dénouement que l’on devine tellement vite qu’il semble impossible à exploiter tant la banalité dont il fait preuve ferait montre d’un manque de créativité.



Venons-en au deuxième point et parlons de cette morale, de cette énième leçon de sagesse très populaire : « ce n’est pas la fin qui compte mais le chemin » ; Merci, cela est du bon sens, cela est rabâché depuis des années par nombre de vulgarisateurs de philosophie ou par des coachs en développement personnel. A ce titre, le voyage d’Hector de François Lelord, s’intéresse à cette question du sens de la vie, du bonheur, mais en fait le plot principal de son récit, de manière assez nuancée et intelligente – bien que très simple, comparée à des ouvrages de philosophie existentielle : Kierkegaard et sa philosophie de l’angoisse ne vous laisserons pas de marbre. En résumé, pour relier ce second point avec le premier, le monde dépeint dans la Horde oblige le lecteur à casser ses codes, à détruire quelques-uns de ses repères scientifiques pour rentrer dans l’univers ; alors on s’exécute et effectivement, on constate qu’il existe des choses qui transgressent nos lois physiques ; puis, à la fin, on nous assène un coup qui fait se détruire toute la créativité des 700 pages précédentes : on nous dit « en vérité, le monde est rond, il n’y a aucune force supérieur à rechercher ». Et la 8e et 9e forme du vent dont les protagonistes font l’expérience dans l’extrême amont, ne sont-elles pas des choses surnaturelles ? Cela est donc balayé d’un revers de main par cette fin qui vous dit : « tout ceci est le point de départ et la fin d’une vie, menée à rechercher une fausseté mais dont l’aventure même constitue l’intérêt, dont la trajectoire parcourue est le sens de la vie ». Une morale qui aurait était simplement résumée avec la phrase du livre consulté par Sov dans la tour d’Ær : « vie le jour comme si c’était le premier » (citation approximative, de mémoire).



Puis, en dernier lieu, un légers problème survient entre le style qui se veut inaccessible et le public visé : l’ouvrage est dur à lire, il correspond donc à ce que j’attends, à une œuvre qui, pour que je sois emporté par elle, m’oblige à concentrer mes efforts pour produire de l’imaginaire, qui m’embarque dans son antre à condition que je fasse l’effort de la suivre dans la complexité de sa prose. Puis finalement, quand on tisse une toile de fond, quand on se remémore les points clefs de l’aventure, on sent bien que le livre est une chouette aventure pour quiconque veut se repaitre d’un blockbuster mémorable, mais on sent aussi que le style utilisé traduit le souhait de s’adresser à un public particulier, avancé, mais qu’il ne parvient pourtant pas à satisfaire (au vu des récentes critiques négatives que j’ai relevé, toutes étrangement bien construites et argumentées), qu’il déçoit par son dénouement, ses occurrences philosophiques redondantes, et par sa morale attendue, prévisible.



Il me reste pourtant des images, des moments d’allégresse au côté de cette horde qui semble si réelle ; c’est là que se situe le talent de l’auteur, dans le réalisme de ses personnages auprès desquels j’ai moi aussi planté mes piolets dans le sol, auprès desquels j’ai vécu une demi-vie et auprès desquels j’ai fait mon deuil des compagnons perdus en chemin, des membres de la horde, d’une famille. Ce livre mérite largement qu’on s’immisce en son sein, qu’on récolte ces fragments de vie au côté de cette formidable bande, et qu’on oublie à jamais cette fin, ces leçons philosophiques trop abondantes – qui risquent de vous faire sortir de l’ouvrage si vous êtes férus de philosophie et que ces mêmes théories vous semblent ne pas être a leur place dans un univers normalement autre que le nôtre, un surplus de référence qui dessert donc le récit, qui lui ôte de son autonomie, de sa consistance. Je recommande à quiconque souhaite vivre une aventure digne de ce nom, de se lancer dans cette odyssée tel un traceur face au vent.



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