AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Les Presses du réel


Livres les plus populaires voir plus


Dernières critiques
meeva
  13 mars 2019
Jean-Pierre Brisset, Prince des Penseur, inventeur, grammairien et prophète de Marc Décimo
Jean-Pierre Brisset, c’est une célébrité locale à La Ferté-Macé. Alors ce livre de Marc Décimo, glané au rayon « local » de la bib, est une bonne occasion pour moi de parfaire un peu ma culture régionale.



Le livre s’ouvre tout d’abord sur le récit de la célébration dédiée à Jean-Pierre Brisset, sacré « prince des penseurs » sous l’impulsion de son plus grand admirateur Jules Romains. Une cérémonie eut lieu à Paris, en l’an 1913 pour fêter un esprit si vif, si grand, si admirable…

Après quelques explications, on comprend que le vote qui a permis d’élire Jean-Pierre Brisset « prince des penseurs » était, si ce n’est truqué, au moins biaisé. On comprend aussi que la cérémonie en question était plutôt une sorte de parodie, sans que Brisset ne soit dans la confidence, d’où la nécessité d’éloigner son neveu avec lequel il s’était présenté et qui n’aurait pas manqué de déceler la supercherie. Un dîner de con, en somme !





Marc Décimo s’applique ensuite à présenter la biographie de Brisset, né à La Sauvagère, qui a vécu un peu à Paris, mais principalement à Angers et qui est mort à La Ferté-Macé. J’aime entrevoir dans ce genre de livre un contexte historique que je n’imaginais pas forcément.



Nous sommes ici en 1851 :

« L’instituteur, s’il est irréprochable, plein de bonne volonté et zélé, se heurte à l’indifférence des parents et du maire sous la tutelle duquel il est placé. Qu’il se plaigne du manque de livres, de tableaux, de cahiers lithographiés pour l’écriture et quelle que soit sa patience à l’égard des élèves, les résultats s’avèrent médiocres. Il est aimé des enfants qu’il se garde de châtier corporellement et des parents dont il conserve l’estime. Néanmoins, peu d’élèves en quittant l’école communale savent lire, écrire ; ils n’ont aucune notion de grammaire et leurs connaissances arithmétiques restent très faibles. Il est vrai qu’en plus des absences si nombreuses, les parents attendent les huit, neuf, dix ans même, pour mettre à l’école les enfants et que, de toute façon, ils les retirent au plus tard à douze ans. Ici, comme partout, l’esprit dominant c’est surtout le grand désir de ne faire aucune dépense pour sortir de l’ignorance. »





Brisset, tout petit déjà, s’émouvant de la forme d’une grenouille tuée par lui, était un original, se nourrissant de lectures à la stupéfaction du normand de base :



« Le petit Jean-Pierre aime se retirer dans quelque coin de la campagne pour s’isoler et lire. Toujours plongé dans les n’importe-quels-livres qu’il trouve, il laisse très très sceptique son entourage… des livres, toujours des livres, c’est bien du temps perdu quand on a à travailler les champs, durement, et toute sa vie. Pour s’être courbé toujours sur la terre et avoir soigné inlassablement semailles et plantations, on ne comprend guère quel est le fruit récolté dans les livres ou quelques vieux journaux perdus, oubliés. Une vache, ça fait du lait, une poule des œufs, des pommiers des fruits et ces fruits du cidre et du calva, mais les livres ? A quoi bon les livres ? Et le ventre qui risque de sonner creux… et de gargouiller… »





Un peu plus grand, il va rester un original quand en faisant l’armée, il se soucie de méthode d’apprentissage de la natation. En effet, pourquoi est-il si difficile d’apprendre à nager, se demande-t-il ? A cause de l’eau, bien sûr. Qu’à cela ne tienne, enlevons l’eau ! Sa méthode révolutionnaire consistera donc à apprendre à nager sur terre, allongé sur le dos. Méthode qui a traversé les âges… ah, bah non. A noter qu’il a aussi inventer une sorte de ceinture-caleçon à usage de bouée.



Ensuite, il fut un peu professeur de langues, puis il travailla aux chemins de fer. Un peu plus vieux, donc, il développa toute une philosophie – ce n’est peut-être pas le mot – toute une pensée, disons.

D’abord il définit de grands principes dans l’étymologie des mots, étymologie qu’il forme… à l’oreille, puisqu’il met en cause l’usage réel du latin :



« Et le 5 janvier, alors qu’il achève son ouvrage de grammaire, Brisset assure que « le latin est ce qu’il a toujours été : un langage artificiel », un jeu semblable à celui qu’il construisait enfant, « une œuvre d’hommes, un argot » inventé par des chefs, des maîtres et des savants pour opprimer et piller « les braves gens ». »





Enfin, et c’était entre autres l’objet de la considération qui lui était portée, il délivre une révélation, qu’il prétend démontrer (rien que ça) par l’observation et par les mots : l’homme descend de la grenouille !



En 1914, il a légué ses œuvres à la bibliothèque de La Ferté-Macé. C’est pourquoi celle-ci a aujourd’hui adopté le nom « La grande nouvelle » - ce titre ayant été celui d’une revue publiée par Jean-Pierre Brisset pour se faire de la publicité – et adopté comme mascotte la grenouille.





Alors pour conclure, je vais m’accorder avec un chroniqueur du journal « Le temps », qui en 1906 écrivait ceci :



« De tous les arts, l’art oratoire est celui qui a le moins le besoin d’être encouragé : nous souffrons d’une pléthore d’orateurs. Nous vivons sous le régime parlementaire, où tout dépend de la parole, où le succès et le pouvoir sont non pas au plus digne, mais à celui qui parle le mieux, ou le plus fort, ou le plus longtemps. Ce qu’il se débite de paroles inutiles à la Chambre, dans les conseils municipaux, dans les réunions publiques, est incalculable… Les amateurs d’éloquence, s’il en reste, ont mille occasions pour une d’assouvir leur passion. Les gens à plaindre, ce sont ceux qui voudraient finir cet incoercible débordement de bavardage et qui ne peuvent trouver nulle part de paix et de silence. Car les impitoyables faiseurs de discours sévissent non seulement dans les lieux réservés à leurs exercices, mais dans les cafés, les couloirs de théâtre, les salons, les salles à manger, les cercles, les bureaux de rédaction, sur les trottoirs du boulevard, sur les ponts des paquebots, partout enfin. Et de conclure qu’on ne cause plus à notre époque, on pérore, que l’éloquence est aujourd’hui un fléau et bien loin de souhaiter qu’on lui ouvre de nouveaux débouchés, il faudrait plutôt supplier M. Poincaré de la frapper d’un impôt sévèrement progressif et les savants pastoriens d’en étudier la prophylaxie. La dépêche de Lyon, trois jours après, vient ajouter que le moindre des sots parleurs est toujours assuré, quoi qu’il ait à dire, de trouver dans Paris de plus sots qui l’écoutent. En voulez-vous la preuve ?

Un monsieur Brisset, dont le nom vous est peu familier sans doute, mais qui croit avoir le cerveau plein de pensées dignes d’être communiquées, aspire à sortir de l’obscurité où le sort l’a jusqu’à ce jour maintenu. »
Lien : https://chargedame.wordpress..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          80
Chri
  03 mars 2019
Civiliser la modernité ? de Isabelle Stengers
Au fond la question c'est, comment croire en ce monde ?

Pour tenter d'y répondre Isabelle Stengers nous propose d'aller à la rencontre du mathématicien et philosophe, Alfred North Whitehead (1861-1947), auteur sans doutes peu connu, notamment d'une audacieuse alternative à la théorie de la relativité, et plus tard auteur d'une singulière métaphysique. C'est donc une rare occasion de découvrir cette philosophie.

En choisissant de faire un bout de chemin avec ce philosophe, on s'évite la sempiternelle référence au kantisme et on se place à une époque très proche de la nôtre. Cette modernité est marquée par l'emprise de la science mais plus précisément par un mode d'abstraction dont le premier pouvoir est de mettre le public au pied du mur.

L'auteure, avec Whitehead et d'autres encore dans ce livre, témoignent de la volonté d'échapper à l'emprise de ce pouvoir bifurcateur. Elle adopte certes une attitude récalcitrante mais averti les activistes qu'il ne s'agit surtout pas d'adopter une attitude totalisante.

L'empêcheuse de tourner en rond est en fait à l'image de l'amarante, une espèce de plante apparue effectivement résistante au glyphosate. Cette créativité vitale, qui est précisément ce qui échappe aux scientifiques, inspire directement la métaphysique du procès de Whitehead.

« La biologie est le champ de bataille où s'affrontent le pouvoir des causes, lorsque tout s'explique par des processus biochimiques réputés régis par une causalité efficiente aveugle, et celui des fins, lorsque chaque processus est censé jouer un rôle ou avoir une fonction au service du tout. ». Deux modes d'explication ou d'abstraction que la « doctrine de l'évolution » a la « triste » responsabilité d'articuler.

La métaphysique du procès répond au sens radical de la « doctrine de l'évolution », qui ne connaît ni fondement ni idéal. «Elle travaille par le milieu au sens où elle ne s'enracine pas dans le sol d'une vérité qu'elle déploierait ni ne vise l'idéal qui donnerait sa vocation à la pensée ».

L'élement clé de cette métaphysique est l'occasion actuelle ou « res verae » : « En chaque occasion, les causes appellent la décision subjective car la manière dont chaque cause va causer est précisément ce qui doit se décider, ou se déterminer, en cette occasion et pour cette occasion. La décision ne contredit pas la causalité, elle est décision à propos de ce qui sera cause pour elle…. Les « causes » n'expliquent plus mais « s'expliquent » par leur participation à la décision occasionnelle qui seule leur confère leur pleine détermination. Ce pourquoi Whitehead parle également de processus de concrescence, ou de venue à l'existence d'une entité « réelle », c'est-à-dire « individuelle », irréductible à toute explication abstraite. »

La beauté de l'essai est de montrer comment cet artifice métaphysique parmi d'autres forment un art de la composition qui permet la venue à l'existence d'un « sens commun » non pas au sens d'accord unanime, de détermination unique ou totalisante, mais de sentir ensemble, chacun à sa manière mais avec les autres, par les autres, grâce aux autres.

On dira que « la décision a gagné son individualité en ce qu'elle est devenue inséparable d'un processus de composition qui a fait émerger de nouvelles possibilités de dire et de sentir, transformant des raisons antagonistes en contrastes qui importent ».

Cet art de la composition se retrouve dans la tradition des palabres africaines, et c'est justement ce type de traditions que la modernité a épuisées, qu'il s'agit de cultiver à nouveau. L'auteure expose plusieurs nouveaux modes de composition dans ce livre dont certains permettraient d'ailleurs de concrétiser le flou de la « démocratie participative ».

A l'opposé de l'occasion actuelle (res verae) et de son caractère irréductible à toute explication abstraite, Whitehead avait nommé « société » ce qui réussit à endurer, comme des organismes vivants ou des sociétés humaines. Mais si pour cette raison, ces « sociétés » ainsi nommées, fournissent aux sciences la possibilité de trouver plus de « lois de succession », alors il faut encore se garder d'expliquer le « tenir ensemble » par des parties définies « au service du tout ». Ce ne serait pas rendre intelligible ce tenir ensemble mais le rendre « normal ». La réponse ne doit pas tuer la question.

Whitehead ajoutait logiquement que toute « société » dépend de la patience de son environnement quant à la manière dont elle l'affecte. On peut dire que la Terre a perdu patience. Et c'est encore l'impatience générée par les appétits privés industriels et commerciaux qui affecte les scientifiques.

« Il ne s'agit plus ici de comprendre une société en tant que se maintenant à l'existence. Il s'agit, tout autre question, de s'adresser à ce dont l'appartenance à une société rend ses membres potentiellement capables.»

L'appartenance à une société se signale aussi par une tâche aveugle. C'est ce qu'on peut craindre lorsque Whitehead affirme que « les civilisations ne peuvent être comprise que par les civilisés ». D'autres signes de ce genre amènent donc l'auteure à répondre avec cette citation de Audre Lorde : « Les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ».

Toutefois l'enseignement de la métaphysique du procès comme l'art de la composition n'est pas de camper dans la dénonciation des généralisations indues, d'attendre l'intuition ou de tendre vers « un idéal mélancolique hors-sol », mais plutôt d'activer l'imagination et de poursuivre l'aventure autrement avec et au risque d'autres personnes.

Alors à mon tour, je dois dire que je n'ai pas été réellement touché par le mode de composition expérimenté par Donna Haraway dans l'art du dressage de sa chienne Cayenne, ni par celui du diplomate dans l'agora de Bruno Latour. Dans le premier cas je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir la simple domestication comme « outil du maître ». Dans le deuxième cas, j'ai surtout perçu le risque de retournement du dispositif expérimental dans un redoutable système de manipulation largement enseigné dans les business school et Sciences po. Si bien que « la survie du plus apte » se métamorphose naturellement dans un programme permettant aux intérêts privés de justifier l'injustifiable.

Un mot enfin sur le féminisme actif à travers ces pages et l'usage intensif du genre féminin : ce choix rappelle en effet qu' Isabelle Stengers fait partie des rares femmes philosophes et que cette situation réclame un certain activisme. En revanche je noterai que si le « jeu viril » évoqué par l'auteure, est aussi facilement adopté par les femmes dans les sociétés industrielles et commerciales, il ne signale peut-être pas une essence masculine ni la mascarade de celles qui l'adoptent, mais plutôt l'appartenance à une société avec sa tâche aveugle.

La « métamorphose des règles du jeu » ou « La voix moyenne, l'inséparabilité de l'agir et de l'être agi » n'est pas le programme d'un monde ré-enchanté visant à dissoudre le « relativisme sceptique ». Il s'agit au contraire d'apprendre et d'expérimenter un art de vivre dans un monde devenu globalement précaire, qui ne se conforme plus aux rôles que nos habitudes lui assignent: « Stay with the trouble » dit Donna Haraway. Ce mode d'existence “sympoiétique” consiste à gagner sa vie, certes, mais avec d'autres, par d'autres, et au risque d'autres.

Au fond il reste à échapper complètement, comme si Darwin n'avait pas été assez clair, à l'emprise de l' «exceptionnalité humaine» dans la morale. Mais c'est avec beaucoup d'égard que l'auteure traite par exemple le récit biblique du 6ième jour.

Dans la torpeur du règne végétal, des amarantes ont produit des sortes de mutation, comme des propositions non-conformes, qui leur ont valu de survivre au glyphosate. La vie semble asociale mais un art de vivre ensemble est possible dans un monde qui peut en faire douter.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          90
Telerama
  19 décembre 2018
Une sociologie des musiques populaires de Simon Frith
Pourquoi les chansons ont-elles des paroles ? C’est l’un des textes de Frith ici traduits, pour la première fois nous précise-t-on.
Lien : https://www.telerama.fr/musi..
Commenter  J’apprécie          10