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Etsionbouquinait
  19 mars 2020
Voyage vers le nord de Karel Capek
Après avoir chroniqué L’année du jardinier de Karel Čapek, je m’étais promis de découvrir un autre titre de cet auteur tchèque majeur du XXème siècle. Je jetais donc mon dévolu sur un récit de voyage rédigé peu avant la Seconde Guerre Mondiale et le décès de l’écrivain, Voyage vers le Nord.



Le voyage vers le Nord conduit Karel Čapek vers le Danemark, la Suède puis les fjords de Norvège. Il effectue ce voyage seul, et même s’il nous gratifie de quelques rencontres plaisantes, c’est bel et bien la nature et les paysages traversés qui font office de personnage principal du roman et auxquels l’auteur n’hésite pas à s’adresser directement.



Il effectue d’abord un bref passage au Danemark, un pays propère où il fait bon vivre et où les gens se font confiance, décrite (comme toujours) avec le sens de la formule :



"Rien à dire, c’est un tout petit pays, quoi qu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée. Loués soient ces troupeaux, ces granges, ces pis gonflés, ces clochers émergeant de la cime des arbres, ces ailes de moulins qui tournent dans une brise fraîche…"



N’oublions pas que ce voyage fut effectué en 1936, et Čapek est conscient de la montée de périls. Rédigeant dès 1924 une critique du communisme, il dénonce également le national-socialisme. Les nazis avaient d’ailleurs couché son nom sur la liste des personnes prioritaires pour la déportation après l’invasion de la Tchécoslovaquie. Sa mort prématurée en 1938 lui a évité cette ultime épreuve. Ainsi, dans ce livre, on trouve quelques allusions à la période troublée traversée par l’Europe.



Au fur et à mesure du récit, en concluant son périple et après avoir observé des gens évoluant dans une nature hostile, il perçoit le péril qui monte et la futilité des luttes en cours :



"Un jour, les hommes comprendront qu’aucune victoire n’en vaut la peine ; et, s’il leur faut vraiment des héros, ils pourraient élire ce petit docteur de Hammerfest qui va d’île en île sur son canot à moteur dans la nuit polaire, là où une femme est en train d’accoucher et un enfant de pleurer. Les tambours de la guerre dussent-ils cesser de battre un jour, il y aura toujours bien assez de place pour les hommes courageux et entiers."



Néanmoins, ces quelques lignes ne doivent pas vous détromper sur la nature première de cet ouvrage ; il s’agit d’un récit de voyage où l’on voit défiler devant nous des montagnes, des glaciers, des lacs… le tout servi par un langage très poétique, très imagé. Une lecture qui nécessite une présence de la part du lecteur, une certaine lenteur pour bien savourer. Ajoutons-y un sens de l’humour très développé (ce qui est très tchèque !), illustré ci-dessous par la façon dont il décrit un groupe appartenant à une congrégation chrétienne, ayant pris place sur le même bateau que lui :



"Ils pratiquent avec ferveur l’amour du prochain et s’exercent notamment sur les gens souffrant du mal de mer, les chiens, les jeunes mariés, les enfants, les marins, les autochtones, et les étrangers, en les accostant et en les encourageant, en les apostrophant chaudement, en les saluant, en leur souriant et, d’une façon générale, en les accablant de toutes sortes de prévenances ; ainsi, il ne nous restait plus qu’à nous barricader dans nos cabines pour y balsphémer tout bas, avec acharnement. Que le Dieu de miséricorde prenne nos âmes en pitié !"



Enfin, si L’année du jardinier était richement illustrée par son frère Josef, c’est Karel lui-même qui nous gratifie ici de très jolis croquis des paysages rencontrés.



Il m’a manqué peut-être dans ce livre une partie du charme que j’avais tant apprécié dans L’année du jardinier. Je vous conseille néanmoins d’aller découvrir ce livre en l’empruntant dans votre bibliothèque.
Lien : https://evabouquine.wordpres..
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CalliPetri
  16 mars 2020
Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès
"À chaque naissance de baleine, la mer fait une vague."

Sylvain Tesson, "Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages"



"Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n'a pas été tranchée."



Le sera-t-elle jamais ? Et d’ailleurs, faut-il qu’elle le soit ?



J’ai découvert ce petit livre grâce à une rencontre avec l’auteur organisée par ma librairie, Ombres Blanches à Toulouse, en 2015. Il venait de recevoir le Prix des Gens de Mer. Ma curiosité avait été piquée, je l’avais acheté. Bien m’en avait pris. "Pourquoi le saut des baleines" n’est pas un essai assommant sur les cétacés ; c’est, comme l’annonce la 4e de couverture, un "essai cétologique autant que [une] fantaisie littéraire."



Fantaisie littéraire, c’est bien cela que j’en avais retenu, avant cette relecture, 5 ans plus tard dans le cadre des #68premieresfois.



Cette fantaisie cétologique nous arrache l’espace de quelque 70 pages à la pesanteur d’un monde devenu bien sérieux, en nous invitant à prendre notre "envol" avec ces lourds mammifères marins.



Fantaisie fantaisiste ?

Non.

Nicolas Cavaillès n’est pas cétologue, il est écrivain. Et s’il reconnaît avoir lu quantité d’ouvrages pour nourrir son essai, il a le bon goût de n’en faire ni étalage ni tapage.



Fantaisie poétique ?

Oui.

"Pourquoi le saut des baleines", oublieux du point d’interrogation, propose une approche moins scientifique que poétique. Nous devinons à cette absence qu’il ne s’agira pas de répondre à la question pourquoi diantre les baleines sautent-elles… même si on ne sait toujours pas pourquoi elles le font !



"Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien : dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout."



Les premières pages passent en revue la classification des différents cétacés, le saut spécifique à chacun d’eux, tels le "saut carpé-flanché intégral vrillé" ou encore l’"érection céphalique flanchée", avant que l’auteur n’en vienne à envisager des hypothèses, toutes d’une extravagante vraisemblance et dont je dirai le moins possible pour ne pas gâcher le plaisir de votre lecture. Car plutôt que de s’abandonner à l’aridité des faits pour tenter d’en extirper quelques conclusions risquées qui échappent toujours,



"Comme il fallait s’y attendre face à un tel sujet, le miroitement de la baleine en son mystérieux saut soulève des vagues proliférantes de questions qui s’éternisent dans notre océan d’intranquillité, tandis que les rares réponses à y poindre s’évaporent vite ; nous ferons mieux de tout abandonner ici, sans espérer nulle synthèse ni aucune forme de couronnement des différentes hypothèses soutenues plus haut, et en acquiesçant à ceci, leur antithèse à toutes : nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons."



il est bien plus intéressant d’approcher ce mystère avec imagination et de rêver, oui je crois, de rêver les raisons qui font que les baleines sautent. On ne trouvera donc rien de cartésien, rien qui tente d’apporter une réponse sûre, incontestable, scientifique, à telle enseigne que le chapitre qui revisite la poussée d’Archimède est désopilant. Nicolas Cavaillès nous invite à lâcher prise : pourquoi le plaisir à laisser les énigmes irrésolues, pourquoi la futilité de l’absurde, pourquoi l’épuisement de notre vocabulaire rationnel.



"Salio quia absurdum : tout le monde a droit au non-sens, le philosophe comme le poète, le cachalot comme le mystique ; ils font tous les mêmes bonds abscons."



Pourquoi faudrait-il avoir réponse à tout ? poser des équations sans aucune inconnue sur notre monde ?



"Plus on classe, plus on inventorie, plus on dépiaute, plus on contrôle les choses, plus elles deviennent fades, et plus on échoue à les approcher et à les entendre […] Tel Orphée se retournant vers Eurydice, l’humain perd ce dont il s’enquiert, il dénature ce qu’il veut connaître. Heureux celui qui contemple un ciel étoilé sans y distinguer de constellations prédéfinies, heureux celui qui traverse un paysage que ne défraîchissent aucune abstraction linguistique ni culturelle, aucun nom ni aucune anecdote historique, heureux et sage celui qui vogue sur une mer anonyme."



Ces mammifères marins sautent donc apparemment "sans loi ni finalité", ni pour franchir un quelconque obstacle, ni pour gagner en célérité, ni..., ni…, ni… Non, les baleines ne s’arrachent aux eaux sombres de l’océan que pour y replonger.



"Le bond : instant d'évasion, faux-fuyant, dérobade face au dégoût, aux flots glacés et aux sociétés de toutes les espèces - dans quoi l'on retombe hélas déjà, avec fracas, écume et amertume."



Nicolas Cavaillès, conviant au hasard des pages Glenn Gould, Nietzche ou Dostoïevski, esquivant opportunément le monstre marin et littéraire "Moby Dick", joue à égrener des "parce que" dont il sait pourtant par avance qu’ils ne trancheront rien et dont je retiens le dernier, parce que (!), plus que tout autre, il me semble s’adresser à ceux d'entre nous empêtrés dans un quotidien anonyme :



"Se venger de la fadeur de l’existence."



Pour découvrir les autres conjectures lancées par cet auteur facétieux, je vous laisse sauter dans ce petit bijou littéraire, superflu donc indispensable, dans ce condensé saugrenu de dérision qui a le bon goût de n’entrer dans aucune catégorie.



Quelle bonne idée, Gilles Marchand, de l’avoir choisi pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois !
Lien : https://www.calliope-petrich..
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michel.carlier15
  14 mars 2020
Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès
That is the question : pourquoi donc les baleines (et les cétacés en général , les mysticètes mis à part ) sautent-elles ?

Les hypothèses et les explications sont aussi nombreuses que saugrenues . On dit "qu'elles bondissent dans les airs pour déglutir , se débarrasser de leurs parasites , pour communiquer , séduire en vue d'un accouplement , pêcher en gobant , chasser en catapultant , fuir des prédateurs sous-marins comme l'espadon et le requin , s'étirer , s'amuser , en imposer , ou encore ponctuer un message , une attitude" . Aucune de ces explications n'est satisfaisante .

Et si elles sautaient pour le plaisir de sauter , simplement pour s'élever dans les airs de façon majestueuse pour retomber plus lourdement ensuite , uniquement parce qu'elles peuvent le faire ?

Non , elles ne sautent pas pour nous faire plaisir (quoique ) , elles sautent avant tout pour se faire plaisir : "le saut fournirait à la baleine son ivresse , une fête solitaire , un peu suicidaire peut-être , une sortie , une libération exaspérée , si brève soit-elle , une expérience totale soulevant le monstre de sa tête jusqu'à sa nageoire caudale , une secousse monumentale pour se soustraire un instant à la tautologie sous-marine" .

L'auteur rejette d'ailleurs d'emblée l'accusation d'anthropomorphisme : "l'humain n'a pas inventé l'ivresse , l'éréthisme , le suicide ni la transcendance" .

Les baleines ne sautent pas par-dessus quelque chose comme les humains , ni pour aller quelque part , ni pour aller plus loin . Elles sautent pour retomber . Plus le saut est majestueux , et hélas , plus dure est la chute .

Le léviathan des mers , si l'on en croit la Bible , aurait été créé "pour jouer dans l'eau" . Explication vaseuse , il n'y a pas de dimension de jeu dans ce mouvement de bas en haut .

Cet essai ne cherche pas à expliquer le comportement des baleines , ni le pourquoi de leurs sauts : il n'y a pas d'explication . Ce sont nous , les humains , qui cherchons à tout prix à tout expliquer , à tout mettre en équation . Avant d'être un "essai cétologique" , c'est avant tout une prouesse littéraire , de la même façon que le saut de la baleine est une prouesse contre la gravité et la résistance de l'eau (800 fois plus résistante que l'air ) .

Je cite à nouveau l'auteur : "le saut marque un trop-plein d'énergie et d'oisiveté , une surexcitation sans objet , dont l'angoisse éruptive est paradoxale : à sa source , l'innocence métaphysique et le sentiment funèbre du vide" .

Ou encore , page 63 : "Englué là depuis de longues heures , dans la prison silencieuse et glacée d'une immensité d'eaux calmes où il flotte médiocrement , le mégaptère (…) finit à un moment donné , excédé , par devoir monter avec précipitation vers la lumière ) , vers un au-delà , vers quelque échappatoire , et soudain , sa queue s'emballe , il s'élance vivement à travers les flots , transperce la surface de l'océan , et surgit , explose dans les airs tel un ilot noir ou quelque rocher de cendrepétrifiée , polie et lubrifiée , tout en se contorsionnant , les ailes tendues , les sillons gulaires étincelants , le dos renversé par-dessus la péninsule du Kamtchaka tout entière et les îles du Commandeur en prime , par-dessus les geysers et les cimes enneigées"(…) .

Tout est dit , on peut philosopher sur le comportement des cétacés et en faire un long poème , bravo à l'auteur !
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