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    Glamis le 08 mai 2021
    Souvent, très souvent, elle avait lutté contre son fameux sixième sens, impératif, autoritaire, et qui ne l’avait cependant jamais trompée.
    Aujourd’hui, elle s’était réveillée avec un sentiment de malaise, un mauvais rêve ?

    Sa tante Marie Joséphine, avec qui elle avait tant partagé de ses émotions, ses incertitudes, ses découvertes, ses succès et ses défaites, sa tante qui l’avait toujours accueillie avec générosité lors des vacances dans la grande maison de famille, n’avait pas donné de nouvelles depuis un certain temps, et, elle vieillissait.

    La gorge serrée, elle alluma la machine à café pour retrouver le goût du réel et dissiper son angoisse. Très vite l’odeur amère du café fumant, sans sucre, la réveilla et lui intima l’ordre de passer à l’action. Elle se brûla la langue et pris sa douche en attendant qu’il refroidisse un peu.

    L’eau bien chaude, puis très fraîche, gicla sur sa peau encore légèrement hâlée et acheva de la remettre sur les rails. Elle respira avec avidité l’odeur d’agrumes énergisante de son savon préféré et rapidement se prépara à une journée qu’elle savait chargée. Vêtue d’un jean à la couleur délavée, imbibée des soleils d’été, et d’un chemisier en soie bleu acier si doux et léger sur sa peau, elle serra sa tasse de café tiède entre les mains et à petites gorgées, replongea dans le passé.

    Le parfum des petits déjeuners confortables sous la véranda de Tante Jo qui déambulait, affairée et déjà efficace et bienveillante dans sa robe djellaba de soie bleue, le café au lait fumant, les effluves appétissantes sorties du grille pain, le beurre jaune pâle de la ferme voisine encore plein des senteurs de prairie, la confiture de pêches blanches qu’elle avait mise en pot avec sa tante l’été précédent, la ramenèrent dans ces fauteuils d’osier au léger craquement si particulier, emplumés de gros coussins couverts de coton épais à fleurs de couleurs vives, fuschia, vert, jaune, bleu, le chant du matin des oiseaux dans le jardin à l’anglaise foisonnant de végétation et de fleurs, les rêveries embrumées de sommeil se perdant dans ce décor douillet, tout était intact dans sa mémoire.

    Elle retrouva la sensation du froid lisse de la table en marbre sous ses doigts qui glissaient jusqu’au verre frais d’oranges pressées et respira le bien-être de son enfance.

    Son téléphone vibra quelque part dans le salon. Très vite elle suivit le son rythmé et insistant jusqu’à ce rectangle lumineux posé sur son bureau.
    S’approchant, elle vit le nom s’inscrire sur l’écran, Tante Jo !
    LEFRANCOIS le 11 mai 2021
    Un 7ème sens ?

    Gabin avançait d'un pas joyeux, le sac sur le dos, sur le chemin caillouteux qui menait vers les plus hauts sommets de l'Himalaya. Il avait le coeur léger, les yeux emplis des reflets lapis-lazulis du ciel immaculé et de l'éclat du blanc éblouissant des neiges qui recouvrent les pics impressionnants dominant la vallée. Le chemin tortillait dans les éboulis, à flanc d'un ruisseau dont les eaux bouillonnantes éclaboussaient le chemin.
    Il était parti, le matin même, d'un village crasseux niché au creux d'une combe enserrée entre des falaises de roches amères, raides comme des buildings new yorkais. Pas un seul brin d'herbe ou autre végétal en vue. Le paysage était aussi désolé que celui que le rover américain, au même moment, découvrait sur planète mars.

    Son esprit était tout entier tendu pour pleinement ressentir le présent, les sens en éveil, à l'écoute du vent et des quelques oiseaux de proie qui tournoyaient au dessus de lui, comme pour le désigner comme prochain "en-cas" d'animaux fantomatiques à la faim inapaisée. Sa peau elle-même était un 6ème sens malgré le froid de plus en plus insistant et cruel, ses bras frémissant comme des antennes, la peau de son visage brûlant d'un feu glacé, et ses pieds douloureux traversés par les dents acérées du gel malgré ses chaussures de marche Grand Froid et ses deux paires de chaussettes enfilées l'une sur l'autre.

    Huit heures de marche pesaient dans ses mollets et son coeur battait à tout rompre dans ses tempes. Une sueur glacée perlait sur son front. Il approchait du prochain bourg situé à 4000 mètres d'altitude, le but de son voyage. Là il pourrait demander à habiter dans une grotte perchée au dessus de la vallée, pour réaliser sa pleine conscience et dépasser sa petite vie étriquée de banlieusard insatisfait.

    Bientôt il vit quelques paysans habillés de vêtements incertains à moitié déchirés qui lui firent signe de bienvenue en souriant avec toutes leurs dents cariées, et leurs mains jointes comme pour la prière. Leurs bonnets de laine étaient noirs de crasse mais il décida de ne pas y faire attention, là n'était pas l'important. Les échanges furent brefs et le bol de riz du repas offert très insuffisant. Il se sentait léger. Il passa la nuit sur une natte, sans matelas, trouva le sol dur mais cela le fit sourire et il pensa qu'il avait de la chance. Il plongea rapidement dans un sommeil sans bruit, sans odeur et sans lumière.

    La nuit fut courte car la ferme ignorait tout mode de chauffage et un vent mauvais sifflait rageusement à travers les interstices de l'habitation passablement délabrée. Le paysan, après avoir partagé le thé au beurre clarifié, lui indiqua la falaise et les grottes qui étaient bien visibles malgré la distance. Il remercia, prit son bagage, salua cérémonieusement, puis entama la montée du chemin pierreux qui escaladait le ciel. Sa joie exsudait de tout son corps et il se mit à chanter.

    "L'éveil a lieu ici et maintenant,
    libérons-nous des naissances et des morts,
    des renaissances et des remords
    il est inutile de penser, de rationaliser,
    il suffit d'agir, d'agir et de mourir"

    Les idées lui venaient en marchant, sans qu'il puisse tarir ce flux joyeux et impromptu. Il éclata de rire, il n'avait jamais été plus heureux, plus libre, plus riche parce que complètement démuni, il avait envie de faire l'amour à la montagne, de la prendre à bras le corps, de s'unir avec elle... Mais elle ne lui fit aucun signe et ne lui rendit aucun baiser en retour, sinon un baiser de vent glacé qui s'accrocha à son nez en une gouttière de verre, comme la morsure d'un animal féroce, sans pitié. Les montagnes ne sont jamais amoureuses, ni même amicales, tout au plus indifférentes. Cela déclencha en lui un rire irrépressible, et des larmes joyeuses coulèrent de ses yeux pour se figer instantanément. La grotte n'était plus qu'à quelques pas.

    En arrivant sur ce surplomb rocheux, il constata que la grotte n'était pas bien grande et que des animaux y avaient laissé des restes de repas, os de petits rongeurs ou d'oiseaux, petites crottes et coquilles d'oeufs. Il s'installa, croisa ses jambes endolories et fixa son regard sur le spectacle qui s'étendait sous ses yeux. L'air était transparent et le village apparaissait proche sous lui, comme s'il lui suffisait de tendre la main pour le toucher. Il se faisait l'idée d'être un géant qui jouait aux échecs avec les êtres et les choses, bougeant une pièce par ici, une autre par là. Il se sentait, depuis le lever du jour, le même mais en plus "empli du monde" comme une outre de son plein d'eau; il cohabitait avec les aigles, étendait ses mains sur la contrée, la vallée, les montagnes lointaines, l'horizon en dessous de lui, les hommes si petits qu'ils en étaient invisibles. La beauté cruelle des montagnes faisait partie de lui. Il était la montagne... totem de la force brute monstrueusement érigé au dessus des plaines fangeuses...

     Sans que sa conscience le remarque les heures avaient accéléré leur cavalcade inexorable, l'ombre commençait à manger l'espace de la grotte, le froid sur les talons. Il se rappela les paroles du maître :
    "On peut dévier de son chemin avant même de l'avoir trouvé".

    Pourquoi s'était-il soudain souvenu de cette formule ? Elle inondait subitement son esprit sans qu'il l'ait convoquée. Il n'en trouvait pas le déclencheur, la raison. Elle pointait seulement son nez avec insolence, se moquant de lui...
    Sans même s'en rendre compte, il s'endormit profondément, fasciné par le vide qui s'ouvrait devant ses yeux, la petite voix intérieure s'acharnant à lui répéter cette formule insistante et étrange. Il avait le sentiment de ne pas avoir dévié... Il pensa que peut-être il ne fallait pas se fixer de chemin pour trouver la bonne route... Il chassa cette pensée mais la formule revenait sans cesse :
    "On peut dévier de son chemin avant même de l'avoir trouvé".

     La nuit fut succincte. La grotte ouvrant sur l'est, il vit le soleil s'élever fièrement au dessus de l'horizon hérissé de pics enneigés laissant dépasser d'étranges couteaux de pierre. Le froid vif rendait l'air compact et mordant, le vent résonnait d'un ballet de clochettes, ou peut-être était-ce ses oreilles qui givraient sous le bonnet de laine.

    Le moment était arrivé où il fallait réaliser la pleine conscience. Le flux de pensées s'était arrêté de lui-même, gelé peut-être dans ce congélateur gigantesque qu'était l'Himalaya. Tous ses sens renvoyaient des cris de joie, le corps exultait au fur et à mesure que le soleil s'élevait dans le ciel. Tout son corps était un 6ème ou plutôt un 7ème sens, il ressentait sa vie de partout, des poumons, du coeur, des muscles, des jambes, du sexe, des mains, du foie, de la rate, des intestins, des yeux, du crâne et même des cheveux...

    Il resta en extase pendant un long moment, une heure, un jour, une semaine, peut être plus... Qu'est-ce que le temps quand l'esprit se tait et que l'agitation se fige ? Le torrent coule tant qu'il a de l'eau ou ne gèle pas...
    Seule la faim frappa à la porte de son ventre et le ramena à l'extérieur de lui-même. Il se fit alors un thé, mangea un biscuit et sourit à la vie qui s'offrait si naïvement. Il avait parcouru le chemin.

     Il déplia son corps engourdi, rangea ses affaires et s'apprêta à tenter l'aventure du retour vers les autres hommes. Il comprit alors combien ils lui avaient manqué, combien leur présence lui était indispensable. Il se sentait comme une parcelle de tous ces hommes.
    Mais chaque parcelle doit inventer son voyage vers l'inconnu.
    Une pensée fleurit amoureusement dans son esprit qui s'était remis à fonctionner, elle était de Nietzsche :
    "Il n'existe qu'un seul chemin sur lequel nul autre ne peut passer".

    Son chemin à lui s'était révélé sous ses pas, tracé incertain né de l'ambition de se fondre dans le Grand Rien. Il poussa un cri de toutes ses forces, attendant en vain un écho qui ne se produisit pas. Il s'était délivré de la tension qui l'avait habité pendant tant de jours.  Ses yeux brillaient. Sa joie éclaboussait l'espace ouvert devant lui d'une pureté inhumaine.

    Gabin jeta un dernier regard sur la grotte misérable qui l'avait accueilli puis il empoigna son sac et commença la descente vers le cloaque putride de la vallée, une minuscule plume d'aigle accrochée à son bonnet...
    vibrelivre le 11 mai 2021
    Elle n'est pas trouvée.
    Quoi ? - La Grâce



    Je ne le sens pas bien, ce thème, déjà quand je le sens, ce que je peux écrire n'attire l'oeil de personne, ou alors celui d'un lecteur qui prend le temps, comme ça, parce qu'il en a, pour se le changer, et ça le change, en fait, ça lui fait plaisir, les mots, la façon de les poser, leur manière à eux de jouer du hautbois, ça ébranle quelque chose en lui, quoi, je ne sais pas, c'est comme si l'on renversait une clochette, oh, discrète, la clochette, réservée, presque silencieuse, intérieure même, dont le battant éveille un écho fragile, un son d'enfance, des pensées qui vont de connivence ; l'appel argentin invite à un voyage. Lequel ? Qu'importe ? Pourvu que … Je le bénis ce lecteur, mon frère, mon semblable.
    Mais, cette fois-ci. que je ne le sens guère, le thème, je ne lance pas même une bouteille à la mer, j'envoie un frêle esquif au naufrage.
    Pourtant l'Espérance est violente. A moins que Charon ne s'empare de la coque de noix, peut-être son histoire résonnera-t-elle au creux d'un coquillage. Et cela ne fait rien, ou presque, ou... chut ... s'il est introuvable.
    De toute façon, ça ne changera rien au résultat. Il y a belle lurette que mon galion gît au fond d'une mer défunte avec ses coffres de colifichets d'inanité sonore. Les poissons passent devant eux la bouche fermée pour ne pas avoir à les attraper. Les eaux sont déjà si polluées. Et nul filet ne viendra les repêcher : aucun miracle ne sortira des mailles.
    Tout écrivain, surtout s'il est bon, dira qu'il est un artisan. L'artisan a la main, il touche, palpe, frôle, caresse, et sûr que sa main, elle provoque un frisson comme magnétique, secoue tel un courant électrique : les yeux s'ouvrent, le ventre se dilate, l'esprit court comme un cheval qui redevient sauvage ; le large emplit ses narines. Le je est un autre, celui de l'auteur, celui du lecteur. La chute est libre. Rien n'a de poids. L'artisan voit aussi, juste, loin, là-bas où peu osent aller. Il entend, il écoute, la plainte, l'orage qui gronde, ou la voix de la muse. Dans ses grands jours, c'est l'ineffable même qui lui vient aux oreilles. La pluie a pleuré, et il a cueilli sur sa bouche l'essence de son chagrin, le parfum limpide d'un extrait de poème !
    Mais j'ai la main gauche. Je peine à tenir le stylo, et l'encre coule sur le papier, le buvard aveugle boit sans soif les taches inodores qui ne lui parlent pas. Comment émouvoir quand des cahots convulsent ma fiction, défaite avant même d'être faite ? Le cœur est sur la gorge, et celle-ci sur le point de se rendre. Alors j'attrape, comme je peux, un mot, trop altier, je me retiens à un autre, impropre, j'agrippe quelques fils du pompon du manège, et j'éternue deux ou trois guimauves, une poignée de nèfles amères. Mon histoire n'est pas à son aise, elle tangue, elle roule, elle ne trouve pas de rythme qui pulse, et sa petite musique pousse des cris criards qui éloignent comme la crécelle tient à l'écart des malades, ou répète sans vigueur un air déjà familier.
    Pour l'artisan adroit, le choc est aisé, ou si frapper est difficile, il sait qu'il frappera. Il entend déjà les gens qui pleurent ou rient, goûte le sel des larmes ou l'amertume d'un long sanglot, le sucre d'un sourire, l'indignation acide. Il agite en prestidigitateur sa plume, des sentiments de toutes les couleurs en tombent et fertilisent les pages. La plume devient harpe, et c'est un souffle neuf qui fait bruisser les cordes. Une puissance émane des notes singulières.
    Mais moi je doute, je doute. Gauche, ma main bégaie des mots sans queue, trace des signes sans tête. Je ne me fie pas à mes sens, ils me trompent, ou manquent de condition. Parfois, une fulgurance dore le papier d'une zébrure, des sons inconnus naissent d'une colère, un esprit subtil dicte des mots d'un autre royaume. Mais l'étoffe est mince, pas de quoi coudre un costume de qualité.
    Cependant, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Je ne perds pas courage, et j'oublie, comme un qui se souvient, d'effacer. Je poste le texte imparfait. Et je pèche deux fois par vanité. Comment échapper au narcissisme au temps où les photos tombent sur l'Ipod comme feuilles d'automne un jour de grand vent dans le parc vide ? Les likes fleurissent, myosotis champêtres, herbes d'amour tant recherchées. Mais même les myosotis ne poussent pas dans mon jardin.
    Le texte prend sa place dans la file. Sans signes particuliers. On le remarquera, s'il est remarquable. Il n'est pas remarqué. Néant, il est. Soit. Un gourmet éloigne en silence un liquide insipide. Mais les rangs sont rompus, et le tohu-bohu joue l'intrus. Des critiques amicales, enthousiastes, généreuses, utiles, accueillent les autres productions. Comme des reflets lumineux mettent en valeur quelques tableaux assoupis dans une salle de musée. Des applaudissements enflammés saluent la performance. Un sourire éclaire un timide visage. Des sillons de lavande libèrent des fragrances de Provence sous un ciel apaisé.
    Ou c'est un spectateur enfiévré qui tape des mains avant que le mouvement soit terminé. Les critiques ont leur lieu, mais leur GPS est nase. Vagabondes, elles ont pris un détour. Le texte dédaigné l'est deux fois. Narcisse brouille l'eau du lac de ses yeux pleins de brume.
    Non, je ne le sens guère, ce thème si sensible. Ma main s'est gauchie davantage, Et mes yeux sont voilés. Comme un insensé, je poste le texte mal formé. Peut-être un lecteur, un frère, qui prend le temps, ou que le hasard pousse, tendra-t-il l'oreille vers lui comme vers un coquillage échoué. Mais cela ne fait rien, ou presque, s'il passe son chemin.
    LEFRANCOIS le 11 mai 2021

    @vibrelivre
    J'ai entendu la voix du coquillage, elle a mon like sonore et graphique.
    Nohann le 12 mai 2021
    Par une matinée d’été, Amélia se réveille doucement. Elle émerge petit à petit d’un sommeil profond, sans rêve. Après tous ses examens de fin d’année, elle était épuisée, vidée. Et cette nuit lui a enfin permis de se reposer convenablement.

    En se redressant, la première chose qu’elle voit est la vue magnifique qu’elle a depuis sa chambre. Amélia et sa mère vivent dans un coin reculé, dans une maison à l’écart de leur petit village, au milieu de la forêt. Cette maison, sa mère l’a rénovée elle-même au fil des ans. Aujourd’hui, les rénovations sont finies et la décoration aussi. C’est Amélia qui s’est chargée de cette dernière, sa mère est certes douée pour le bricolage mais niveau décoration ce n’est pas encore ça.

    Entre les cours et les examens, Amélia n’a pas eu beaucoup de temps pour s’occuper de la décoration. Elle a ajouté la touche finale il y a quelques semaines avec un tableau qu’une de ses amies a peint et lui a offert.

    Revenons-en à cette vue. La chambre d’Amélia possède une large baie vitrée qui occupe tout un pan de mur. Celle-ci donne sur l’arrière de la maison, le jardin et la forêt. Amélia et sa mère possèdent un large potager pour être le plus autonome possible au niveau de la nourriture. Depuis son lit, Amélia a donc une vue imprenable sur ce dernier, mais surtout sur la forêt.

    Cette forêt est essentiellement composée de grands sapins d’un vert profond. Amélia pourrait passer des heures à la contempler sans jamais se lasser. Elle distingue même parfois des animaux sauvages et elle s’amuse à imaginer à quoi leur vie ressemble. Ce passe-temps lui a coûté des heures de révision qui lui auraient bien été utiles pourtant. Cependant, elle ne regrette pas, elle ne voit pas en quoi La princesse de Clèves pourrait surpasser le monde réel, la vie sauvage ou encore la nature.

    A cette heure de la journée, le monde baigne dans une teinte orangée qui rend la forêt encore plus hypnotique. Amélia, en observant ce magnifique paysage, se perd dans ses pensées. Elle s’imagine plus âgée, vivant toujours ici, profitant de la vie au jour le jour, entourée de ses animaux, de ses plantes et de ses livres par milliers.

    Le chant des oiseaux la ramène au présent. Ce chant si particulier sui la réveille chaque matin. En regardant l’heure, elle se rend compte que cela fait bien vingt minutes qu’elle est plantée là, perdue dans ses pensées.

    Il est temps de se lever, c’est bien beau d’observer la nature mais elle a d’autres choses à faire, bien moins intéressantes mais importantes quand même. En effet, après avoir fini les examens, il est maintenant l’heure de s’occuper de son inscription à l’université. Une nouvelle aventure qui s’annonce encore plus stressante que tout ce qu’elle a déjà vécu jusqu’ici.

    Il faut qu’elle se lève, elle en est consciente, mais son lit est si moelleux, si douillet, si confortable, elle voudrait n’en sortir pour rien au monde. C’est sa faute si elle est toujours en retard en cours ou à ses rendez-vous. A chaque fois qu’elle se lève, toujours à l’heure, il la rappelle dans ses bras. Et comment lui résister ? Il est si chaud et accueillant, qu’elle ne peut que lui répondre par l’affirmative.

    Alors, tous les matins elle se réveille une seconde fois, se rend compte qu’elle s’est rendormie et commence à paniquer. Elle se précipite donc hors du lit, sans laisser l’occasion à ce dernier de la rappeler cette fois-ci, s’habille en quatrième vitesse et part de la maison sans avoir manger.

    L’année prochaine à la fac, il va vraiment falloir qu’elle apprenne à dire non à son lit pour deux raisons. La première étant de ne pas arriver en retard en cours dès le premier jour, ce qui donnerait vraiment une mauvaise première impression. Et la deuxième, pour avoir le temps de manger le matin et ne pas faire de malaise en plein milieu d’un cours parce qu’elle n’a pas eu le temps de manger le matin, ce qui lui est malheureusement arrivé de nombreuses fois durant ses années de lycée.

    De plus, son chat reste lui aussi dans son lit, bien installé confortablement, ce n’est certainement pas lui qui va l’aider à se motiver à sortir de son lit. Elle s’accorde donc quelques minutes de plus de câlins avec son chat dans son lit.

    Au bout de quelques minutes, elle entend sa mère se lever et commencer à préparer le petit déjeuner. Son moment préféré de la journée n’est pas loin, le moment où l’odeur de café envahit la maison de son parfum si prenant et attirant. C’est bien la seule chose qui la motive à sortir de son lit.

    Elle décide donc de se lever et de se diriger vers l’objet de tous ses désirs : le café. Bien sûr, elle n’oublie pas d’attraper sur son passage le livre qu’elle est en train de lire en ce moment et ses lunettes. Mistigri, son chat, se lève lui aussi et la suit dans la cuisine. Il ne supporte pas de ne pas être à ses côtés rien qu’une minute.

    Sans qu’aucune parole ne soit prononcée, Amélia et sa mère se servent du café, préparent le reste du petit déjeuner et partent s’installer dans la véranda le déguster. Comme toujours, Mistigri les suit, il sait que sa gamelle et un bain de soleil l’attendent à son arrivée.

    La véranda se situe sur le côté droit de la maison, elle aussi donne sur la forêt, mais pas sur le jardin. Le matin, elle est envahie de soleil, ce qui plaît autant à Amélia et à sa mère qu’au chat. La véranda a été l’objet des premiers travaux faits dans cette maison. C’était le rêve de la mère d’Amélia d’en avoir une, elle ne voulait pas attendre une minute de plus pour la construire.

    En une semaine la construction était finie et Amélia avait pour devoir de s’occuper le plus rapidement possible de la décoration de cette pièce, ce qu’elle a fait. Aujourd’hui on trouve dans cette véranda de nombreuses plantes de toutes sortes, qui donnent un aspect jungle à la pièce, un canapé en osier avec d’énormes coussins blancs, un fauteuil du même genre et bien sûr, toutes les affaires du chat qui a élu domicile dans cette pièce. Cette dernière est l’endroit préféré de tout le monde dans cette maison.

    Après s’être toutes les deux confortablement installées, la mère sur le canapé avec le journal et Amélia sur le fauteuil avec son livre, elles commencent à manger leur petit déjeuner. Amélia commence évidemment par manger le croissant que la boulanger du coin prépare merveilleusement bien, certes elles sont autonomes niveau nourriture mais elles ne peuvent pas se passer de ses délicieux croissants.

    Amélia déguste chaque bouchée comme si c’était la dernière qu’elle mangerait de toute sa vie. Elle laisse le temps à chacune d’entre elles de fondre sur sa langue, elle veut garder en bouche ce délicieux arôme le plus longtemps possible.

    On ne pourrait pas rêver d’une matinée plus parfaite que ça. Elle aimerait bien qu’elles se déroulent toutes de cette façon, avec un réveil en douceur par le chant des oiseaux, un temps de contemplation de la splendide nature qu’elle voit depuis sa chambre, un moment câlin avec son chat, une délicieuse odeur de café qui la pousse à se lever, et enfin, avec un petit déjeuner, composé de croissant et de café, pris, avec sa mère et son chat, dans la véranda baignée de soleil.
    Elea268 le 13 mai 2021
    Lorsque je tourne la page d'un livre, c'est comme si j'en imprégnais mon âme toute entière. La sensation du papier sur mes doigts est agréable. Dans les moments de doutes et de faiblesses, je retrouve l'assurance que je cherche dans ceux-ci. Si je m'aventure dans un récit fantastique, je rencontre des monstres inconnus et exige de savoir si je rêve ou si je deviens fou. Lorsque je vois ces affreuses créatures, je me demande si ma vue ne me fait pas défaut. Peut-on réellement se fier à ce que l'on perçoit ? Parfois, je rencontre des personnes au coeur immense et je partage de doux moments en leur compagnie. La littérature représente pour moi une bouée de sauvetage. D'ailleurs, je sens parfois des vagues faire des vas et viens sur ma peau lorsque j'ouvre un récit catastrophe dans lequel je me noie. Mais je ne fais pas que seulement ressentir, j'hume également la douce odeur ionisée de la mer. Qu'entends-je ? Je lèves les yeux, des mouettes survolent l'immense étendue d'eau. Elles doivent penser que je ressemble à une fourmi vue de là-haut. Par manque d'attention, je bois la tasse. Je recrache la saveur amère de l'eau. Un arrière-goût salé envahi mes papilles. Alors, finalement, c'est ça la lecture, c'est une affaire de sens. Rien de plus, rien de moins. Dans ce cas, je suis prêt à explorer mes sens et à me découvrir à travers ceux-ci.
    mimi24 il y a 3 semaines


    Je l attendais depuis 9 mois ... et ce soir je le sentais, j’allais enfin le voir... le découvrir ... faire sa connaissance... j’allais enfin savoir à quoi il ressemblait... pouvoir le prendre dans mes bras ... respirer son odeur .... entendre le son de sa voix. Il avait grandit en moi. Je le sentais bouger, donner des coups, je voyais mon ventre se déformer, se transformer , prendre de l’ampleur. Mais même si il était connecté à moi , si il se nourrissait de ce que je mangeais, il restait un inconnu . Mes yeux ne c’étaient jamais posé sur lui. Je ne savais pas à quoi il ressemblait. Si il serait grand ou petit , blond ou brun, et la couleur de ses yeux? j avais hâte de le découvrir , de le toucher, de le sentir ? Le serrer dans mes bras. Je voulais le recouvrir de baisers, sentir mes lèvres sur son petit corps chaud, toucher le grain de sa peau. Il y avait bien les échographies. Mais même si on avait fait bcp de progrès même si elles étaient en 3D , j’avais beaucoup de mal à discerner quoique ce soit! tout ce que je demandais, c’était qu’il aille bien ! Pour son profil, savoir s’il ressemblait plus à papi ou à mamie , on verrait plus tard...
    Donc j’y étais , les contractions avaient commencer! Je les comptais comme ils nous avaient apris à la clinique . elles commençaient à se rapprocher et à devenir régulières . il allait falloir partir .
    Il était une heure du mat. Pat était allé se couché , il était crevé . moi , j’avais préféré rester au salon à écouter un peu de musique. Je n’avais rien pu avaler au dîner , j’étais barbouillée.
    Quand j’ai réveillée pat, il m a demandé si ça ne pouvait pas attendre le lendemain matin , il était crevé ! T’es sérieux , lui ai je crié dans les oreilles... ce n’est pas moi qui décide, en plus j’ai mal, les contractions sont de plus en plus forte et si tu veux , je te laisse ma place...
    Il ne c’est plus plaint après ça, je crois qu’il avait compris et que maintenant il était bien réveillé . On est parti. On était en plein milieu du mois de décembre , il faisait très froid . J’ai été saisie par la tranquillité qui régnait dehors. Tout semblait figé , le froid , la nuit, le décor. Il n’y avait personne, pas un son , pas un mouvement. Cela contrastait avec mon état . J’étais en ébullition. Mes sentiments , mes questionnements, tous fusaient à mille à l’heure. J’espèrerais que tout allait bien se passer! Que ça n’allait pas être trop long, que je n’aurais pas trop mal, et surtout que je serai à la hauteur ! Mais le sentiment le plus fort qui arrivait à contrebalancer tout le reste qui me hantait depuis neuf mois, J’allais enfin le voir. Mes yeux allaient pouvoir faire le contour de son corps et prendre son temps pour l’incruster dans mon cerveau...
    On savait que c était un garçon, ils nous l’avaient dit à l’échographie. On avait décidé de l’appeler Lilien. C’était joli. Ça sonnait bien à l’oreille , je trouvais ce prénom très musicale , doux et en plus très peu utilisé... Lilien c’était un nom magique , parfait ...
    Les douleurs étaient de plus en plus fortes mais je ne me plaignais pas j’avais hâte, j’étais contente.
    Quand on est arrivé à la clinique après avoir sonné et poireauté dans le froid . Ils m’ont mise dans une chambre en me disant que ce serai encore long vu que c était le premier et que les contractions n’avaient commencées que depuis une heure... Au bout d une nouvelle heure , la douleur prenait de l’ampleur et les contractions devenaient de plus en plus longues. J’ai demandé à mon mari d’aller chercher l’infirmière. Il m’a répondu de ne pas m’inquiéter, qu’elle allait repasser et que de toute façon j ´en avais encore pour longtemps. Je le savais mais c’était vraiment douloureux et de plus j’avais une très forte sensation , un besoin de pousser que je n’arrivais pas à réfréner, je voulais connaître l’avis de l’infirmière. Il me redemande d’attendre , et d’être patiente. Comme il ne fait rien, je me met à cirer pour appeler l’infirmière avec l’espoir qu’elle m’entende . du coup il part la chercher pour que j’arrête d’ameuter la clinique entière... Elle arrive, enfin , mi énervée , en m’expliquant que ce n’est sûrement pas encore le moment mais qu’elle va vérifier pour me faire plaisir et me rassurer. je lui parle de mon envie de pousser que j’ai du mal à refrener . Elle me répond qu’il ne faut surtout pas , que c’est sûrement trop tôt !
    Mais, après avoir vérifié . La voilà qui commence à courir partout, à donner des ordres et à tout préparer. elle demande qu’on fasse appeler l’obstétricienne car le bébé allait arriver plus tôt que prévu... Et là tout ce déroule très rapidement, elle m’explique qu’avec chaque contraction, je pouvais pousser pour expulser le bébé, que le col était suffisamment ouvert. L’obstétricienne est arrivé pour couper le cordon , le bébé était déjà sorti ! Pour un premier j’avais vraiment fait très vite!
    Je n’avais aucune expérience mais j’avais écouté mon corps mais personne ne m’avait écouté moi , difficile de s’imposer quand on y connaissait rien ... mais ce n’était pas grave tout était oublié , toutes les tensions étaient retombées. Je vivais la plénitude ... Il était là sur mon ventre, il respirait, il avait deux jambes , deux bras , des petits pieds , des petites mains... il était tellement petit .... tellement beau .... il était parfait... on faisait enfin connaissance... tout son petit corps était détendu, nu , allongé sur mon ventre, je pouvais toucher la finesse de sa peau . Elle était tellement douce, fine, sans aucune imperfection. Je pouvais humer son odeur, lui parler. Il entendait enfin ma vraie voix. Elle n’était plus déformée comme il pouvait la percevoir dans mon ventre. Mais , il la reconnaissait ! Parmi toutes les personnes présentent, il savait reconnaître les voix de son père et de sa mère! Je sentais son petit cœur palpiter à toute vitesse, il devait sentir le mien... nos yeux étaient plantés dans ceux de l’autre. Je tenais sa minuscule main dans la mienne. Il serrait ses petits doigts autour des miens, je pouvait ressentir sa force. On était seul au monde. Les autres, la cliniques tout avait disparu , ils n’existaient plus . Il n’y avait que lui et moi . Nos deux corps qui apprenaient à se connaître à se reconnaître. Tout nos sens était en éveils pour ne rien manquer de cette rencontre. On savourait cet instant , qu’on avait attendu neuf mois et qui resterait gravé dans nos esprit toute notre vie ...

    V-V Nizoli
    TheCat il y a 3 semaines
    Que m'arrive-t-il?


    Que m’arrive-t-il ?
    Fatiguée, harassée, je perçois chaque muscle de mon corps.
    Ma peau est chaude, je tousse, je crache.
    J’ai du mal à respirer.
    Je ne sens pas les fleurs posées sur la table.
    Je ne sens pas mon café du matin.
    La confiture n’est pas sucrée, les œufs brouillés ne sont pas salés.
     
    Que m’arrive-t-il ?
    Un virus ?
    Insaisissable, invisible, impalpable

    Que m’arrive-t-il ?
    Je suis dans un lit.
    Autour de moi, la lumière, forte, agressive, abrupte
    Autour de moi, des bips en continu, discontinus
    Je ne vois plus qu’un halo de lumière
    Je n’entends plus que des sons suraigus
    Une infirmière me caresse la main

    Que m’arrive-t-il ?
    Un virus ?
    Insaisissable, invisible, impalpable,
    imprévisible
    mfrance il y a 3 semaines
    La terre est bleue comme une orange
    (Conte initiatique)

    - Les enfants, aujourd'hui, nous allons parler des cinq sens. Les cinq sens, c'est, par ordre alphabétique et non d'importance, le goût, l'odorat, l'ouïe, le toucher et la vue, c'est à dire cinq outils pour appréhender notre monde.
    La terre est bleue comme une orange .....
    - Ah, non, madame, c'est pas bleu une orange
    - Bien sûr, bien sûr, ce n'est pas moi, mais Paul Eluard, un poète, qui le dit. Les poètes ont leur façon à eux d'interpréter les choses et chacun d'entre nous a sa manière personnelle de les voir, les sentir, les entendre et aussi les toucher et les goûter ....
    Vous voyez cette corbeille les enfants ?
    - Oui, madame,
    - Eh bien vous allez vous en approcher tour à tour et chacun d'entre vous va prendre un des fruits qui s'y trouve...... Tout le monde est servi ? oui, bon nous allons pouvoir commencer.
    Chacun va saisir son orange, la tenir bien haut dans la lumière, la faire tourner dans la main et la contempler avec intensité, pour distinguer les subtils changements de couleur qui vont se manifester par la magie du rayon de soleil. Voyez comment ces couleurs se transforment, comment elles se fondent pour évoluer vers une autre teinte plus douce ou plus violente selon l'inclinaison que vous donnez à votre fruit. Regardez et admirez le miracle de la lumière sur ce fruit, tel un objet précieux entre vos doigts ....
    Maintenant, vous allez les fermer bien fort, vos yeux, et palper votre orange, doucement, lentement. Comme si vous étiez aveugle et que pour voir l'orange, vous ayez besoin de la toucher. Laissez vos doigts s'imprégner de sa texture, lui imprimer une caresse et laissez-les ramper doucement et frôler la surface du fruit.
    Faites que la pulpe de vos doigts prenne possession de la peau de votre orange. Cette peau, c'est désormais la vôtre, elle est en vous et votre main devient elle-même orange. Touchez et appréciez comme vous vous appropriez ce fruit, qui, maintenant fait partie de vous ....

    Un silence absolu régnait dans la classe et les enfants totalement concentrés sur les paroles de leur maîtresse semblaient fermés à tout, sauf au fruit qu'ils manipulaient doucement, presque religieusement, avec infiniment de respect.
    mfrance il y a 3 semaines
    - L'orange est à vous désormais. Ouvrez les yeux et nous allons poursuivre notre découverte. Ce fruit, vous allez le peler et faites très attention, car il vous faut à la fois écouter et renifler !
    oui, écoutez la petite musique du fruit au moment où vous détachez la peau de la chair et en même temps humez cette odeur légèrement aigrelette qui vous chatouille la narine. Vous y êtes ? surtout, pas de précipitation, prenez votre temps, épluchez lentement, imprégnez-vous de ce son et de cet arôme, c'est l'orange qui vient à vous et vous livre son âme. Vous en êtes conscients ?
    - Oh oui, madame !
    - Parfait et nous arrivons à la partie la plus agréable de notre expérience. Maintenant, c'est la danse frénétique des papilles.... oui, parfaitement et non, ne prenez pas cet air étonné ! Cette orange, vous allez avoir le privilège de la manger. Que dis-je manger ! non, déguster, savourer, elle va vous livrer ses derniers secrets. Elle va vous enivrer. Vous allez vous délecter de son goût frais et sucré avec une toute petite pointe d'acidité qui va vous titiller la langue, vous ravir le palais. Détachez soigneusement chaque quartier, croquez-le et laissez-en le jus se répandre dans votre bouche, exciter vos papilles gustatives, rafraîchir votre gosier puis s'écouler doucement dans votre gorge.

    La maîtresse se tut et contempla les enfants de sa classe, qui les yeux mi-clos, se livraient à une lente mastication, totalement concentrés sur la dégustation de ce fruit qu'ils venaient de découvrir.

    - Oh, madame, madame, comme c'est bon. Avant, je ne savais pas ce que c'était une orange. Maintenant, je sais ! Vraiment.
    - Oui, oui, moi aussi .... et tous les enfants d'opiner et de s'enthousiasmer.
    - Une orange, c'est toute la terre et avec la lumière qui change sans arrêt, elle pourrait presque paraître bleue, reprit l'enfant qui venait de découvrir vraiment ce qu'était une orange.

    La maîtresse sourit aux élèves.

    - Oui, tu as raison, et vous venez de comprendre le monde, la vie grâce à cette orange.
    Car ce trésor fugace qu'est la vie, on ne peut l'apprécier que par le biais de nos sens, notre fenêtre sur le monde.
    N'oubliez pas les enfants que, par nos cinq sens, nous captons le sens de la vie, ou mieux encore l'essence de la vie.


    Marie-France Morel
    Senna il y a 2 semaines
    Elle avait beau avoir l’habitude, les cris des autres femelles lui retira toute évasion chimérique. Elle rêvait souvent de ses petits et se demandait ce qu’ils étaient devenus. Souvenirs de ces moments lointain où elle les sentait téter. À peine sevrés, ils lui étaient retirés.
    Elle distingua une clarté à travers les minces ouvertures latérales. Elle n’avait jamais connu l’extérieur, une condamnation à rester immobilisé dans ce si minuscule espace, tout juste la place pour se coucher. Sous son poids, les articulations lui faisaient mal depuis plusieurs semaines.
    Un homme rentra et de la porte, un éclat lumineux inonda l’immense bâtiment. Cela jurait avec les lumières artificielles. Munis d’un bâton, il fit sortir sa voisine de sa geôle, puis vint son tour.
    Ses pattes atrophiées par le manque d’exercice, lui fit un mal de chien. Elle hésita à quitter sa cellule. Sur sa croupe rebondie, elle reçue un coup violent qui lui arracha un cri. Elle goûta un semblant de liberté dès qu’elle s’engouffra dans ce corridor.
    Plus que quelques mètres et elle s’enivra d’une étrange sensation, celle du soleil su sa peau. C’était quelque chose d’agréable, tout comme cette légère brise.
    Un autre homme l’attendait à l’extérieur, lui aussi munit d’une pareil arme qu’il usa avec tant de violence. Pour s’être arrêté afin d’apprécier l’astre, elle ne compta plus les coups encaissés. Ça se bousculait devant et derrière. Le seul chemin menait vers un camion.
    Si auparavant elle avait peu de place, ici, elle en avait encore moins. Si certaines d’entre elles eurent la « chance » de retrouver sur les côtés afin de respirer l’air, elle était confinée au centre.
    L’engin démarra et elle dû se cramponner pour ne pas perdre l’équilibre. Le pot d’échappement vomit une nuée noirâtre et les effluves carboniques refluèrent, les faisant toussoter. À chaque virage, elle cria, mais le conducteur continua sur sa lancée et composait avec la vitesse sans se soucier du calvaire de ses passagères.
    Enfin, le voyage toucha à sa fin et le poids lourd s’arrêta.
    La portière-arrière s’ouvrit et elle put enfin retrouver l’air libre.
    Il y avait un peu plus d’espace ici. Le sol était en béton.
    Son ventre gargouilla et elle chercha sa pitance. D’autres comme elle, devait ressentir cette même frustration stomatique et elle se fit mordre à diverses endroits.
    Un autre homme vient les chercher pour les emmener vers un bâtiment.
    À l’intérieur, un seul couloir, étroit où il était impossible de retourner. La longue file s’étendait bien au-delà. Au fur et à mesure qu’elle avança, elle distingua une trappe qui s’ouvrit et se referma sur chacune d’entre elles.
    C’était son tour d’entrer. Elle s’y refusa, mais un homme le lui obligea.
    Il faisait sombre. Elle chercha l’oxygène qui se raréfiait. Elle cria et elle se débâtit dans cette boîte exiguë. Après plusieurs secondes à suffoquer, elle perdit connaissance.
    Son subconscient n’existait déjà plus. Son corps fut soulevé par la patte arrière. Bien qu’elle fut inconsciente, elle sentit une piqûre sur sa gorge, puis un liquide chaud qui arrosa sa tête…

    *
    Par une soirée estivale, le barbecue grille les côtelettes et les saucisses. Une douce odeur se dégage. La graisse fait grésiller les braises. Les amis discutent de tout et de rien, ils rient… L’un d’eux prend un morceau de barbaque qu’il enduit de mayonnaise avant de l’enfoncer dans sa bouche. Son palais se délecte des saveurs. Les dents mastiquent la viande et le jus submerge l’œsophage.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Vivrelibre : beau texte plein de méandres. J'ai aimé votre écriture; 
    mfrance : jolie histoire.
    elea268 : j'aime l'atmosphère créée.

    Il reste d'autres lectures...
    Darkhorse il y a 2 semaines

    L’ultime sensation

     
       En lisant ce bouquin d’épanouissement personnel, j’ai appris une chose capitale, qui est mon credo dorénavant. J’avais beau m’être échiné à parvenir à… quelque chose, je n’y arrivais pas. Je ne savais pas ce que je cherchais. Et puis, en quelques lignes, en quelques mots troublants de vérité, l’évidence m’est apparue comme un miracle qui vous éblouit : pour que l’on m’aide, il fallait d’abord aidez les autres.
       Plus qu’un conseil, cette révélation m’a libéré, ouvert, mis en appétit. Et ça tombe bien car je pense avoir les qualités requises pour aborder ma vie sous cet angle. Je suis quelqu’un de très altruiste et je fonctionne à l’empathie, c’est très important pour moi. Mais par-dessus tout, j’aime être dé-ta-ché ! C’est vital, je ne veux pas me retrouver coincé dans l’étau de la pression sociale ; donc je fais en sorte de laisser passer toute pensée anxieuse et je laisse couler la tracasserie tel le courant entre les rochers.

       Fort de cet état de pleine conscience, je me baladais dans les rues étriquées du centre-ville de Rennes quand j’eus subitement envie de boire une bière. Et ce fut une riche idée ! Car c’est ainsi que je croisai le regard d’Adeline.
       Elle était avec une amie et je la remarquai tout de suite car, parmi toute la clientèle à demi éméchée, c’était la seule qui n’avait aucune lumière dans les yeux. Aucune lueur de joie, pas d’éclair d’excitation, même pas un reflet embué d’alcool. Son regard était aussi terne que celui d’un vieux cabot tout rabougri. Et comme un effet boomerang, je ressentis cette désolation dans mon propre regard. J’étais vide aussi, c’est cela qui me gênait, c’est cela que je voulais changer. Je compris en scrutant les paupières vacantes d’Adeline, que mes sens s’étaient usés avec le temps, qu’ils avaient fané. Je brûlais d’envie de rétablir cette injustice et pour cela, je devais aider Adeline.
       Assez facilement, j’arrivai à m’immiscer dans la conversation entre les deux jeunes filles. Je badinais, je flirtais, toujours avec cet air détaché, confiant. J’arrivais à faire rire Adeline qui pourtant ne brillait d’aucune lumière. Ses cheveux bouclés ondulaient avec charme et ses gestes un peu timides lui conféraient pourtant une personnalité fragile, attirante ; mais son regard demeurait désespérément creux. Je voulais l’allumer, le réveiller et, alors qu’elle et son amie décidèrent de s’en aller, je retins Adeline encore un peu puis parvins à la convaincre de m’accompagner chez moi.
       Je n’habitais pas très loin, j’étais venu à pied, et nous sommes rentrés à mon appartement en à peine un quart d’heure. Mon chez-moi se situe au rez-de-chaussée, à peine séparé du fourmillement urbain. J’aime cette proximité indirecte avec le monde extérieur.
       Nous nous sommes assis dans mon salon et nous avons bu. J’ai un peu insisté au début pour lui offrir un verre du monbazillac que je garde depuis deux ans pour une occasion spéciale et au final, elle a accepté. Au bout d’une petite heure, la bouteille s’était vidée comme par magie ! Nous avions tellement parlé, tellement ri, pris par l’ivresse de cette fraîche rencontre, que les heures s’étaient éclipsées le temps de quelques gorgées. Adeline avait plein de choses à dire, des intéressantes et des plus ennuyeuses, mais je rebondissais avec plaisir. Cependant, je ne découvrais toujours aucune vivacité dans ses yeux.
       Le baiser vint de lui-même, déclenché par la fièvre de notre attirance. Adeline se mit à pouffer et à éclater de rire, ronde comme une queue de pelle. Je la sentis défaillir, s’affaiblir. Je la soutins pour la conduire jusqu’à ma chambre et l’étaler doucement dans mon lit où, après quelques phrases cafouillantes, elle s’assoupit.
       J’allai dans la cuisine puis revins avec une cuillère à café. Rapidement, en m’étonnant moi-même, je l’énucléais facilement et avec une sacrée précision ! Elle se réveilla en hurlant de douleur et je lui pressai alors la trachée de toute mes forces avec ma main libre. Je ne perdis pas de temps pour lui confisquer l’autre œil ; son cri étouffé et sa piètre résistance n’y changeant rien.
       Alors que ses gémissements perdaient de leur violence et se noyaient dans des sanglots misérables, je contemplai les deux globes oculaires dans ma main. J’avais réussi, j’avais capturé une intensité certaine, une fougue figée et éclatante ; entre mes doigts trempés de sang, je tenais deux bijoux merveilleux. Adeline voyait pour la première fois avec une réelle passion. Cela réveilla ma propre vue, alluma ma vision qui devint nimbée de chaleur et d’envie. J’en frissonnai de plaisir !
       Ce que je cherchais était là, sous mes yeux. Je voulais cette intensité, cette acuité sensorielle, je voulais ressentir cette force pour toujours !

       Ce fut ensuite au tour de Diane. J’allai à une représentation de l’orchestre symphonique universitaire de Rennes. J’y avais déjà assisté une première fois mais je n’avais pas réussi à me glisser totalement dans le pourtant correct arrangement des musiciens. En revanche, j’avais repéré Diane. Parmi cette forêt d’archets, de manches et de cuivres, elle dénotait par son absence. Alors que j’arrivais à déceler chaque intervenant, elle se fondait dans la musique avec un talent effacé. Son attitude prostrée et sa frêle silhouette contribuaient à la rendre spectrale. Je n’avais même pas vu son visage toujours penché vers le sol et dissimulé par le rideau raide de sa chevelure brune.
       Elle était encore présente, ce soir-là, à chuchoter dans sa flûte traversière. Une sorte de halo obscurci l’entourait. Elle était là mais elle n’était pas là. À la fin de la représentation, elle rangea tranquillement son instrument et, tandis que les autres se congratulaient de regards et de contacts complices, elle quitta la scène, seule.
       Ayant repéré l’issue par laquelle se retiraient les musiciens, dans la ruelle attenante, je l’attendis. Elle eut un mouvement de recul en m’apercevant ; la pauvre ! J’avais dû l’effrayer à la surprendre comme ça, comme un bandit, au fond d’une ruelle crasseuse. Mais je la rassurai très vite et la complimentai tout de suite sur son jeu. Elle s’ouvrit un peu plus et je découvris alors un beau visage légèrement métissé de traits asiatiques, peut-être chinois, très fins. Usant d’une persuasion innée, je l’invitai à manger un bout. Elle m’avoua qu’elle avait un petit creux et me suivit.
       Nous fîmes connaissance et je lui déroulai mon amour de la musique symphonique. Elle était passionnée, très emportée dès que nous abordions ses compositeurs préférés. Je tins alors à lui faire savoir ce que je ressentais à son propos, ce que je pensais réellement de sa prestation. Elle sembla peinée, le sujet la touchait particulièrement. Diane était très sensible, et je décidai de la laisser tranquille un moment ; je l’aiderai à ma manière un peu plus tard. Sans s’en rendre compte, elle allait déboucher ses esgourdes, faire entrer dans ses oreilles une beauté symphonique qu’elle ne soupçonnait même pas ! Et en même temps, j’allais moi aussi déployer mon ouïe. Qu’est-ce que j’avais hâte !
       Elle voulut rentrer et je la persuadai de la raccompagner. À peine dehors, elle se sentit faiblarde. Petit coquin que j’étais, j’avais glissé dans son verre une bonne dose de somnifère et j’arrivai à la soutenir jusqu’à mon appartement. Son poids était presque insignifiant pour moi et je l’attirai aisément jusqu’à un box libre dans le sous-sol de mon immeuble. J’y avais installé une chaise et une table de camping sur laquelle j’avais posé une scie achetée la veille en promo à Brico Dépôt. Je l’assis, la ligotai et la bâillonnai. Elle allait sûrement crier et je n’avais pas envie d’être dérangé car je risquai de m’énerver et de saloper le travail. Je me saisis de la scie flambant neuve et attaquai son oreille droite. Malgré mes efforts pour en terminer au plus vite, ce fut assez douloureux pour elle. Heureusement, mon bâillon était bien serré et épais. Finalement, ce ne fut qu’une formalité, l’oreille s’est détachée elle-même comme si je l’avais ôtée d’un M. Patate. Ce fut encore plus facile avec celle de gauche car Diane s’était évanouie et même mon va-et-vient d’abatteur ne la gêna pas.
       Je ressentis encore une vive exaltation en tenant dans ma paume ces deux appendices auditifs. Je les plaçai alors contre mes propres oreilles et là, une incroyable sonorité vint frapper mes tympans ! J’entendais mille instruments de musique qui pourtant s’alliaient prodigieusement en une composition des plus élaborées. Je n’avais jamais entendu pareille harmonie, c’était comme si les dieux de l’Olympe avaient formé leur propre orchestre. Quelle magnificence !
       — Tu entends ça ? confiai-je à Diane. C’est incroyable ! As-tu déjà écouté le son de la beauté ? Il est là, à portée d’oreille !
       Je ris de ma bouffonnerie sans m’intéresser à Diane qui devait être en train d’écouter la harpe d’Orphée dans son sommeil.

       J’ai toujours été rebuté par l’idée de rentrer dans une parfumerie. Je trouve que l’air là-dedans y est saturé comme dans une porcherie de luxe. Je n’arrive pas à saisir la subtilité des fragrances dans un tel capharnaüm de senteurs. Mais il me fallut braver ma répulsion pour acheter un cadeau à ma vieille mère. Elle ne jurait que par le Shalimar de Guerlain mais moi je ne l’ai jamais trouvé à mon goût. Il ne me fait ni chaud ni froid !
       Toujours est-il que c’est ce jour-là que j’ai croisé le parfum inanité d’Élodie. En général, je perçois un fragment d’arôme, une petite volée aigre de sueur, une brise d’haleine avariée ou une bouffée écœurante d’une dose de parfum bien trop appuyée. Ce sont plutôt les mauvaises odeurs qui retiennent mon attention et qui écrasent de leur répugnance les fumets plus appréciables. Cela me gêne beaucoup.
    Darkhorse il y a 2 semaines

       Mais Élodie, quand elle s’est approchée de moi dans le but de me conseiller, m’a troublé par l’absence de toute saveur olfactive. Même dans ce pot-pourri de flacons étagés j’aurais dû sentir au moins un relent de rouge à lèvres ou un effluve remontant de ses escarpins. Mais elle n’était quasiment pas maquillée et même ses cheveux blonds ne transpiraient aucun shampoing. Elle dénotait avec ses collègues peinturlurées de fond de teint et gavées de colorations capillaires.
       J’eus un coup de foudre, un sentiment de pitié et mon cœur se serra de compassion pour cette jeune femme si délavée. J’arrivai à la séduire en privilégiant l’humour, ça je sais faire ! Elle me communiqua facilement son numéro et le lendemain, puisque c’était son jour de repos, je l’invitai à une sortie au musée des Beaux-Arts.
       Nous nous retrouvâmes devant l’entrée à quatorze heures et nous enfonçâmes dans les pièces toutes aussi joliment garnies les unes que les autres. Je faisais la majeure partie de la conversation, elle paraissait aimer mon humeur enjouée et délicatement cavalière. Nous nous arrêtâmes devant le portrait d’Isaure Chassériau peint par Eugène Amaury-Duval et je lui fis remarquer la surprenante ressemblance entre elles deux. C’était surtout le nez, assez grossier, enflé comme celui d’un boxeur, qui rendait la similitude si frappante. Elle n’apprécia pas trop la comparaison ; je suis un tantinet trop honnête par moments, mais je lui certifiai que moi, il me plaisait ce nez ! Par d’habiles compliments, je l’avoue un peu exagérés afin de regagner sa confiance, je regagnai son affection.
       Et devinez quoi ? J’arrivai bien entendu à l’attirer chez moi et ceci sans aucun renfort éthylique !
       Pour ce que j’avais en tête, il fallait que je la conduise dans le box, mais rassurez-vous ! J’avais prévu le coup et j’avais tout nettoyé ; je ne suis pas non plus un boucher douteux d’un obscur bidonville ! Et c’est là que ça se corsait, car figurez-vous que les jeunes femmes ont une fâcheuse tendance à ne pas suivre le premier venu dans la gorge ténébreuse d’un escalier menant au sous-sol. Mais, sous le porche d’entrée, j’y allais crânement et je l’embrassais tel un Hugh Grant sûr de lui. Bien sûr elle tenta de me repousser, mais je la serrai contre moi et gardai ses lèvres contre les miennes quelques secondes. Elle me fit de ces yeux ronds ! Puis elle voulut s’en retourner, mais je lui agrippai le poignet et alors qu’elle me dévisageait comme une chatte acculée, je lui fourrai une fiole de GHB dans le gosier et je la ceinturai afin de l’amener dans le hall d’entrée. Là, je maintins une main sur sa petite bouche et lui signifiai clairement qu’elle n’avait pas intérêt à trop s’exciter. Menue comme elle était, l’effet de la drogue se fit très vite sentir. Dans mon giron, elle s’allégea mollement et nous descendîmes tous deux, enlacés comme deux tourtereaux, là où j’avais prévu la suite de notre petite sauterie.
       J’y avais réfléchi longuement car ce n’était pas une mince affaire. Le nez est un appendice particulier dont la forme invite à nombre de réflexions quand on envisage un travail comme le mien. J’avais embarqué un catalogue lors de mon dernier passage à Brico Dépôt et alors que je le feuilletai tranquille dans la salle du trône, le nécessaire me sauta aux yeux comme une éclaboussure ! Les poutres du plafond du box m’avaient permis d’y attacher des sangles à cliquet pouvant supporter une charge suffisante et, ainsi, je suspendis Élodie la tête en bas telle une vache pas tout à fait canée à l’abattoir. J’avais abandonné l’idée de me servir de la scie manuelle, j’avais envie de rendre la chose plus… professionnelle ! Moins barbare en tout cas.
       Avant de brancher la scie circulaire qui m’avait quand même coûté un bras, j’encordai les bras d’Élodie le long de son buste. Déjà que j’avais peur que le balancement du corps me fasse riper, il ne fallait pas en plus qu’un bras baladeur vienne m’importuner.
       Et puis en définitive ça s’est fait très bien ! C’était du bon matos, sitôt allumée, sitôt découpé ! La broutille a tout de même provoqué des plaintes porcines à m’en saturer les tympans. J’ai laissé Élodie finir de couler ses larmes et son sang et je suis remonté dans mon appart. En fermant la porte, je n’ai pas résisté une seconde de plus, j’ai ouvert ma poigne sur le nez qu’elle contenait. Lui que j’avais trouvé assez immonde, finalement il se révélait plutôt aguicheur et j’eus envie de l’essayer.
       Un vrai carnaval ! Je pouvais sentir chaque odeur avec la précision d’une truffe canine et j’en avais le tournis ! J’espérai que mon cochon pendu ressente une foire pareille, un véritable festival olfactif, rempli ras la gueule d’épices accrochées à ma cuisine, de poussière tapie sous ma table basse, de gel douche s’exhalant du flacon laissé ouvert dans la salle de bain, du relent de camembert suant des chaussettes traînant au pied de mon lit et même du parfum de violette laissé par cette coquine de Diane et que je n’avais pas décelé jusque-là.
       J’approchai du but. Je m’enivrai de cette perception totale qui me fournissait une émotion inégalée. Seul dans mon appartement, je me mis à pleurer.

       Je continuai sur ma lancée, me sachant en pleine possession de mes moyens, et ce fut ma mère, lors de sa fête, qui m’aiguilla sur ma prochaine complice. Elle me raconta à quel point elle était relaxée suite à une séance de massage. Je ne remarquai aucun changement sur sa peau dégoulinante et pâteuse, ni sur ses yeux vitreux cerclés de paupières flasques, mais je lui trouvai en effet un air presque frais. Toute proportion gardée pour une momie aussi poussiéreuse.
       Alors je pris rendez-vous chez « Les paumes divines », alléchant non ? C’était côté Rennes est, et je pris donc le métro jusqu’à la station Triangle, là où je pouvais me rendre très rapidement rue Paul Langevain, où Les paumes divines attendaient de m’ouvrir leurs portes.
       Elle s’appelait Lise, et qu’est-ce qu’elle était grande ! Je n’ai pas souvenir que la bien nommée « Sophie », la girafe du zoo de la Bourbansais à Pleugueneuc, m’ait autant donné le vertige. Son sourire factice ne m’a pas vraiment rassuré et son regard pressé, indifférent, a failli me décourager.
       C’était donc cette grande brune aux épaules tombantes qui devait se charger de malaxer les reliefs de mon corps.
       Elle m’emmena dans la salle de massage, alluma une petite chaîne hi-fi d’où fuita une petite mélodie zen et, tout en se badigeonnant les mains d’huile à la senteur de monoï, m’invita à me déshabiller dans la cabine adjacente puis à venir s’allonger sur une table recouverte d’une épaisse serviette prune.
       Ce fut une demi-heure très longue où je m’ennuyai autant qu’une heure interminable à patienter dans une salle d’attente d’un cabinet de médecine. Le mot « patient », pour nous désigner nous, cobayes et victimes angoissées, est sacrément bien choisi et convient à la situation avec une ironique perfection ! Il n’y avait rien dans son massage qui me détendit, qui me procura une quelconque sensation de plénitude ; même pas une petite gaule ! Nos épidermes se rencontraient et aucun d’entre eux ne voulait engager ne serait-ce qu’un début de pourparlers. Même mon voisin de quatre-vingt-huit ans, malentendant, et déjà un pied dans la tombe, devait trouver plus excitant de sentir son minou ronronner sur son pantalon de velours.
       Je fis de gros efforts pour dérider la conversation inexistante de ma masseuse et j’arrivai tout de même à apprendre son nom : Lise, donc ; son âge : vingt-huit ans ; et son hobby principal : le cosplay. Voilà un terrain sur lequel je pouvais m’engager car je n’y connaissais rien en cosplay et j’aimais apprendre ! En fait, Lise passait ses weekends à se rendre à des conventions réunissant des amateurs de manga et de culture pop japonaise. Elle fabriquait elle-même des costumes de ses héroïnes préférées et s’accoutrait tel quel pour se rendre à ces réunions entre fans de dessins animés et bandes dessinées japonaises.
       J’avais du mal à y trouver de l’intérêt mais, ayant jeté mon dévolu sur cette jeune praticienne pas très douée, je me pris au jeu de la séduire. À la fin de la séance, nous échangeâmes nos coordonnées alors qu’elle m’invitait à découvrir sa dernière création en vu du prochain rassemblement de geeks déguisés.
       Et me voilà arrivé du côté de Saint Grégoire, au nord de Rennes. Lise habitait une petite maison dans un pavillon charmant mais pas non plus des plus originaux. Je fus heureux de sonner à la bonne porte car toutes les bicoques se ressemblaient. Elle m’invita à rentrer dans son antre et sa passion s’exclama avec la même force qu’une évaporation irritante lorsque l’on coupe un oignon. J’étais presque aveuglé par l’avalanche de posters, de figurines et surtout de mannequins habillés aux formes et aux couleurs de ses héros de bande dessinée.
       Mais ma résolution demeurait ferme. Je voulais aider Lise coûte que coûte ! Quitte à me coltiner des bavardages sur un domaine qui menaçait déjà de m’ennuyer.
    Darkhorse il y a 2 semaines

       À vrai dire j’ai agi rapidement. Je me suis rué d’entrée sur elle avec le marteau acheté dans mon magasin de bricolage préféré et je lui ai planté deux ou trois coups direct dans le front. Elle n’a même pas eu le temps de me parler de la robe très « avant-gardiste », pour ne pas dire affreuse, qu’elle venait de confectionner et qui avait été mise en évidence sur un buste au milieu du salon. Je suis retourné rapidement à mon véhicule et j’ai ramené ma scie circulaire. Elle avait parfaitement fonctionné la dernière fois et elle me serait encore utile ce coup-ci. Je la branchai et rapprochai le corps de Lise, je lui tendis les bras en avant. Elle semblait bien dans les vapes, mais j’allais essayer de faire au plus vite pour ne pas la réveiller. La scie chanta et vrilla un peu quand j’attaquai les poignets, mais le boulot fut vite fait torché ; c’est que je prenais le coup moi !
       Ses mains étaient longues à l’image de son corps d’asperge. Assez blanches et délicates, elles étaient terminées par de beaux ongles manucurés. Je commençai à lui caresser le visage avec ses propres mains pour qu’elle ressente grâce à moi une attention… touchante. Et elle se réveilla ! oh la sagouine ! Pile au moment où je parvenais à me délecter d’une saveur tactile développée. Alors, avec ses mimines, je lui mis une gifle, puis deux, et elle essaya de se protéger mais elle se rendit alors compte qu’elle ne pouvait faire barrage avec ses petits moignons ! Puis elle se mit à hurler tellement fort que je fus forcé de récupérer mon marteau et de lui asséner encore de violents coups sur la tête.
       Elle finit par se calmer et j’emportai avec moi mes trophées. Dans ma voiture, je pris le temps de me caresser les joues avec les doigts de Lise. Le contact était doux, étonnamment chaleureux. Enfin Lise ! Tu arrives à me filer des sensations !

       La pastèque est un fruit que je n’aime pas. Ce n’est que de la flotte entourée d’une pulpe insipide et d’une peau moche. C’est peut-être pour cela que j’ai voulu la choisir comme tête à coiffer. En y plantant les yeux d’Adeline, en y accrochant les oreilles de Diane, en y collant le nez d’Élodie et en croisant les mains de Lise sous le tout, j’arrive à donner à cette grosse boule verdâtre une allure pas évidente au premier coup d’œil mais subtilement ragoûtante au final. Moi-même je me suis demandé ce que j’avais bien pu avoir comme lubie. Mais à bien y regarder, en plongeant un regard acéré sur cette création singulière, en tendant l’oreille pour percevoir le son d’une harmonie remarquable, en reniflant consciencieusement l’odeur fantasque dégagée par la somme de ces appendices et en touchant le tout avec une préciosité adolescente, il est éblouissant de se rendre compte à quel point j’ai créé quelque chose d’ultime ! Mes sens gigotent d’envie tellement la résonance entre moi et… Adeline, Diane, Élodie, Lise… Adèl… C’est un nom qui pourrait très bien lui aller ! Mais il manque… Non ! Il ne manque rien. Tout est là mon petit Edgar : Adèle. Voilà.
       Mais alors il me faut le dernier ingrédient pour que j’établisse enfin le contact ultime entre tous les sens développés. Je suis la dernière pièce à l’édifice, la cerise sur le gâteau ! Pour transcender mon univers sensoriel, je dois y ajouter ma touche. Un dernier sens : le goût.
       Eh bien bon appétit alors mon cher Edgar !
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    hseb72 :  texte surprenant à la fin pleine d'humour.

    Darkhorse : quel texte ! Univers macabre et très belle écriture.
    EveLyneV il y a 2 semaines
    Les deux partenaires

    Assis dans le véhicule, ils attendaient. Les planques  se multipliaient ces derniers temps. Très doué, lui les appréciait.

    Son rôle consistait à découvrir, identifier et partager ce qui se révèlerait intéressant dans le cadre de l’enquête, épier les alentours, surveiller les passants, contrôler des trajets suspects, indiquer le « pas ordinaire ». Ce travail de précision exigeait une santé robuste et des sens infaillibles.

    Sa vue affûtée se concentrait sur les demeures, les portes et les fenêtres, là par où les habitants ou les invités ou les voleurs passaient. À la moindre ouverture, ses yeux perçants et, continuellement aux aguets, fouillaient les pièces. À chaque déplacement, ils scrutaient les personnes et leurs mouvements, ils détectaient le moindre changement.

    Son ouïe très entraînée lui permettait d’entendre le moindre son, même lointain, il devançait toujours ses collègues de surveillance. Il percevait les bruits que d’autres ne captaient pas. On  le taquinait « pas étonnant, tes oreilles sont si grandes », mais il ne se fâchait pas. Pour lui, l’important résidait dans le résultat.

    Grâce à son odorat extrêmement fin, il humait les senteurs les plus diverses chargées par les vents, les odeurs les plus entêtantes, les parfums les plus discrets. Dans une maison, son  odorat le menait aux lieux stratégiques et il découvrait rapidement ce que d’autres cherchaient  longtemps. De même, chaque matin, il devinait le contenu des sandwiches de son partenaire ; savait que l’autre, déçu, s’exclamerait « encore ! ». S’il ne voulait pas de son repas, pas de problème, lui était volontaire et son palais se régalerait. Parce que son alimentation restait la faiblesse des planques. Il ne pouvait rien exiger et se contentait de ce qu’on lui donnait, une nourriture sèche et fade. Il préférait les dîners en famille quand il partageait les plats délicieux, aux fumets tentants.

    Pendant les perquisitions, il léchait parfois ce qu’il trouvait, en percevait les saveurs et son goût se devait d’être irréprochable, une garantie de réussite.

    Jamais, il ne devait laisser une quelconque trace de son passage. Grâce à son toucher léger et discret, il se faufilait, frôlait, mais ne touchait pas. Sauf dans la planque qui, de ce fait, lui plaisait. Dans l’espace étroit, il s’arrangeait pour que son corps touchât délicatement celui de son partenaire. Il s’appuyait contre lui. L’autre ne le repoussait pas. Dans le froid du véhicule, au moteur éteint depuis longtemps, l’homme bénéficiait de sa chaleur.

    Ce matin-là il éprouvait une sensation étrange. Sans raison apparente. Il s’agitait et l’autre lui demanda à plusieurs reprises de se tenir tranquille. Soudain, son instinct l’avertit d’un danger imminent  ! Son sixième sens inné fut en alerte. Il se redressa. Il écouta longuement, perçut  un infime claquement, se retourna d’un coup, distingua un éclair fulgurant, huma la poudre et un goût amer emplit sa bouche. Il bondit sur son collègue, stupéfait, qu’il fit glisser de son siège et il le recouvrit de son corps poilu. La balle traversa l’appuie-tête et se ficha dans le pare-brise, qui explosa en  des milliers de fragments.
    Son partenaire, Théo, attendait, n’osant se relever. Angoissés, des policiers accoururent et, avec soulagement, constatèrent que leur collègue était indemne.  Théo détailla les faits. Et tous le félicitèrent, lui le chien de la brigade canine aux états de service efficaces, loyaux et remarquables. Vive Teni ! Alors les touchers se multiplièrent : les femmes et hommes le caressèrent et lui tapotèrent la tête. Fougueux, il sauta de joie sur certains, puis, haletant, heureux, se roula sur le sol. Enfin, épuisé, éternellement discipliné, il s’assit sagement.
    Darkhorse il y a 2 semaines
    Merci franceflamboyant. Tu compares, et à juste titre, la douce et pourtant terrible Diesel à un soldat tombé au front. Ça me rappelle un documentaire sur l'utilisation des chiens pendant la première guerre mondiale.
    C'est très touchant et nous rappelle que nos animaux méritent bien plus d'attention...
    JML38 il y a 2 semaines
    Quel délire des sens Darkhorse !
    Impressionnant.
    Vous reprendrez bien un peu de pastèque, non ?
    Darkhorse il y a 2 semaines
    Merci JML38. Tes forces du désordre sont tellement réalistes 
    Encore un texte plein de saveur et qui sent bon l'humour bien ficelé.





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