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    MelisandeBabelio il y a 3 semaines
    Bonjour à tous,


    Je suis Mélisande, la nouvelle stagiaire de Babelio. Je reprends le poste de Mahaut et ai donc l’honneur de choisir le thème du mois.

    Le thème du défi d’écriture de juillet sera : À perte de vue. 

    Qu’est-ce qui nous dépasse ? Quels sont les objectifs que nous nous fixons ? Le constant dépassement de soi nous pousse-t-il à grandir et évoluer en tant qu’individu, ou est-ce un rouleau compresseur qui nous renvoie à nos faiblesses ? L’horizon doit-il rester inaccessible, inatteignable ?

    L’écriture sert-elle à exprimer ce qui est familier et qui nous touche ? Mais n’est-ce pas aussi, explorer des contrées inconnues, sortir de sa zone de confort et aller au-delà de nos limites ? 

    Et vous, quelle est votre interprétation d’”à perte de vue''?

    Comme d’habitude, la taille et la forme de votre contribution est libre et vous avez jusqu’au 31 juillet minuit pour nous soumettre votre texte en répondant ci-dessous. Le gagnant remportera un livre.


    Partagez-nous vos horizons !






    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.

    Etty Hillesum a  eu une courte vie. En 1914, elle naît dans une famille juive aisée, lettrée mais peu pratiquante. En 1943, elle meurt à Auschwitz, en Pologne. Au cours de ces vingt neuf années de vie, que s'est-il passé pour cette jeune femme qui s'est soudain mise à écrire et est considérée à bien des égards comme une mystique ? L'écriture a transcendé Etty, car à travers son journal (1941-1942) et surtout à travers les lettres qu'elle a envoyées du camp de transit de Westerbork (1942-1943), on découvre une jeune femme qui s’estimait confuse et maladroite et une véritable messagère de l'Amour dans sa définition la plus spirituelle, ce qui, dans le contexte où elle a vécu, témoigne d'une expérience intérieure profonde, que vient servir une écriture sensible et nue.
    Je sais que dans ces Défis, on aborde peu de thèmes de ce genre. Mais il est question d'écriture, de la façon dont on la pratique, de ce qu'on y met, consciemment ou pas. Il est question de régions inconnues, de limites franchies...De ce fait, l'expérience intérieure que la jeune juive hollandaise a traversée trouve ici sa place au même titre que celle d'Edith Stein, Sœur Marie-Bénédicte de la croix, qu'elle croisa à Westerbok.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.


    Je suis si jeune, je ne sais pas !
    A Middelbourg où je suis née, mon père était une figure. Louis Hillesum avait un doctorat de letrres classiques et il était proviseur du lycée de Deventer. Je sentais que mon père était un érudit, un homme solide et que ses pairs le respectaient. Nous étions juif mais mon père semblait plus préoccupés des aèdes grecs et latins que de la Torah. C'est du moins ce que, petite fille, je pensais et je pensais mal car malgré son apparent éloignement du judaïsme, les dernières années de sa vie ont montré que cette religion lui était chevillée au corps. Ma mère, elle, c'était une autre histoire. En 1907, elle était arrivée aux Pays Bas car elle fuyait les pogroms russes. Rebecca, Rebecca Bernstein, ma mère. Elle avait gardé une peur en elle et j'ai longtemps cru qu'elle avait tort. Aux Pays Bas, on est très libéral. Enfant, j'étais une petite reine au milieu de mes deux frères. Faire des études ne nous a pas coûté. Nous venions d'un milieu aisé et cultivé ; Ma mère jouait merveilleusement du piano. Jaap, mon grand frère, s'est tourné vers la médecine. Mischa, mon autre frère a choisi la musique. Pianiste de concert. En 1939, moi, j'ai obtenu une licence en droit tout en continuant à faire du russe.
    Je n'ai pas de souvenir d'avoir eu un grand rapport à l'écriture pendant mon enfance et mon adolescence. Un rapport aux livres, oui.
    J'étais un brouillon, une feuille pleine de ratures, et je ne le savais pas. Peut être pour cela que je m'acharnais à faire du droit dans un pays où tout allait être balayé, à commencer par les règles de vie courante, la police, la justice. Il n'y aurait plus que les armées étrangères et la machine à détruire.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.


    Je commence à savoir
    Quand je faisais mes études, je logeais chez un veuf en charge de quatre enfants, Hans Wegerif. Il me fallait bien loger quelque part à Amsterdam et le fait que cet homme respectable loue des chambres à plusieurs étudiants a paru de bonne augure à ma famille. Je n'ai pas joué longtemps le rôle de l'étudiante sage car j'ai entamé une liaison avec Hans. Il était bien plus âgé que moi, c'était un homme d'expérience et oui, je sais, j'aurais pu être proche d'un de ses fils. Mais ça été lui. J'avais soif de caresses, de tendresses. Je voulais l'attention d'un homme mûr. Je suis devenue la gouvernante de la maison et la compagne de l'homme. Etrange parcours pour une juriste ? Qu'est-ce que j'en sais ?
    Mais ça ne collait pas, rien ne collait. Cette liaison, mes études, mes parents, mes frères et cette guerre qui nous tournait autour. Un jour, je suis tombée à genoux : « les mots que j'emploie ne sont pas les bons, mes actes sont mensongers, tout ce que je fais me mets en porte à faux avec moi-même.
    Alors ? Alors, j'ai demandé à Hans. Il a dit : « tu pourrais renconter un thérapeute singulier qui exerce dans cette ville. Il s'appelle Julius Spier. ».
    J'ai dit oui. J'ai rencontré Spier. Il n'était pas hollandais mais allemand. Juif allemand. En 1937, il était arrivé à Amsterdam, fuyant les persécutions. Le voir m'a troublée ; Non pas au sens physique, encore qu'il était séduisant, mais en profondeur. Il me regardait. Il m'observait. Il était psychologue et chirologue. J'étais juriste de formation et j'ai tenté de me défendre de lui. Allons donc, la psychologie n'était pas une science et lire dans les lignes de la main pour y lire les grands traits d'une personnalité avait de quoi faire sourire. Avec une tête de circonstance et un peu de jugeote, on devait vite savoir quoi dire. Mes défenses étaient bien faibles. Dès que Julius Spier a commencé à me parler, j'ai compris que je ne lui résisterais pas. Cet homme de cinquante quatre ans était un grand lecteur de la Torah et de la Bible...
    -Etty, vous connaissez la Torah ?
    -Ma famille est peu pratiquante..
    -Mais elle est imprégnée de traditions juives.
    -Oui, c'est vrai.
    -Vous pensez que la Bible est faite pour les Chrétiens ?
    -Oui...
    -Vous ne pensez pas ce que vous dites. Vous avez soif. Vous allez lire, lire ce qui va vous nourrir. Et vous allez écrire car vous avez besoin de vous révéler à vous même. Et vous verrez, le bonheur est là. Vous aurez trouvé les mots justes.
    -Et vous lirez dans mes mains ?
    -Etty, je sais déjà beaucoup de vous ! 
    Est-ce qu'il m'a dit ça tout de suite ? Mais non, bien sûr. J'écris de façon concise ce qui a mis du temps à se dénouer.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.


    Mon Journal.
    Je ne savais où j'en étais avec Hans parce que Julius occupait toutes mes pensées. Mais j'écrivais. Les mots vous attendent et vous guettent. Ils sont certainement mécontents quand vous ne les choisissez pas mais d'autres sont radieux car ils ont su vous répondre. Et vous les avez découverts, aussi. Ce que Spier voulait, je l'ai fait. En écrivant, j'ai cerné ma propre réalité. Elle n'était pas jolie. J'étais très engluée dans le réel parce que je voulais posséder, « avoir à moi ». Peu à peu, l'écriture m'a travaillé au corps. Ah une vraie lutte ! Celle de la femme trop inconsistante parce que matérielle contre la femme qui veut s'élever ? Oui, oui, je crois. Mais lisez-moi !

    Il y a un problème de la femme, il y a réellement un grave problème de la femme, nous nous sommes engagées dans un dur chemin, nous autres femmes extérieurement émancipées, je suis curieuse de voir où il mène. Mais à coté de cette curiosité pour ainsi dire froidement scientifique et objective, je vis en même temps ce chemin subjectivement, sans aucune froideur ni objectivité, mais en pleine souffrance et en plein combat. Pas moyen de séparer ces deux aspects en moi.
    3 octobre 1941

    Et tout en étant sensible à son charme viril, j'éprouvais en même temps ce sentiment : ce n'est pas tout de flirter avec les hommes, de rechercher en eux le pôle opposé. Mais : entrez, vous les hommes dans le domaine de notre âme. Nous autres femmes, nous avons une grande mission à accomplir à votre égard, je commence tout doucement à l'entrevoir et à discerner le chemin à suivre. Par le biais de notre "âme", vous allez parvenir jusqu'à la vôtre. Je ne veux pas seulement flirter avec vous et me laisser charmer par votre virilité, autrefois c'était peut être l'essentiel entre les sexes, mais à vrai dire ce sont là des choses d'intérêt secondaire, même si elles ont leur charme, charme que l'on n'a pas besoin de nier, mais il faut donner à toutes choses la place et l'espace qui lui reviennent. Mais cet autre aspect, l'aspect humain, c'est là qu'est notre mission.
    16 mars 1942


    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.

    Mon Journal (suite).

    C'est la mission historique de la femme, pour le temps à venir ; de montrer à l'homme la voie de son âme à lui, en passant par son âme à elle. Et la tension érotique n'est pas condamnée à disparaître pour autant, mais il s'agit de donner à toutes choses la place qui leur revient, de les ordonner. Et je crois aussi que, pour un certain temps à venir, les hommes qui joueront le rôle le plus important et le plus novateur sont ceux qui – tout en restant authentiquement hommes - ont en eux-comme S. lui-même, comme un Rilke par exemple - une part si forte de féminité qu'ils, oui qu'ils… et ici ma capacité de formulation me fait faux bond- qu'ils montrent la voie vers les régions de l'âme. Et non pas les "mâles", les Führer et autres héros en uniforme.
    17 mars 1942

    Oui, je sais, tout cela reflétait mes inquiétudes et restait matériel mais je me suis élevée au dessus des nuées ! 
    L'essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d'idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c'est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t'y noyer !
    J'aime mes mots ! Et j'aime ce texte-là aussi.
    Je n'ai nul besoin de faire bonne figure aux yeux du monde extérieur, j'ai ma force 
    intérieure et cela suffit, le reste est sans importance.

    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.

    Persécutée.
    J'étais contente de ce que j'écrivais même si je souffrais mais je tenais peu compte du réel qui, lui, a tenu compte de moi. Les Pays Bas envahis, les nazis au pouvoir, tout a basculé. Ce qui frappait ailleurs les communautés juives nous a atteint. J'ai pensé à ma mère qui avait été si heureuse d'échapper à la Russie. Dans mon Journal, je me suis mis à relater tout ce qui arrivait aux miens et à moi. Les mots s'alignaient toujours mais ils ne me donnaient plus le même sentiment de satisfaction facile. Je creusais, je creusais. Les mots m'aidaient. Je considérais mes écrits comme pauvres face à la catastrophe ambiante mais je m'accrochais à eux. Il allait jaillir quelque chose de moi et j'allais pouvoir l'écrire... Je l'ai fait, oui, je l'ai fait. Il y avait une source vive en moi et écrire a fait jaillir cette source...

    Porter l'autre en soi, partout et toujours, enserré en soi-même, et là, vivre avec lui. Et cela non pas avec un seul, mais avec un grand nombre. Inclure l'autre dans l'espace intérieur et l'y laisser s'acclimater, lui faire une place où il puisse croitre librement et s'épanouir. Vivre authentiquement avec les autres, même si l'on peut parfois rester des années sans voir quelqu'un, laisser malgré cela cet autre poursuivre sa vie en vous et vivre avec lui, c'est cela l'essentiel. Et c'est ainsi que l'on peut continuer à vivre en communauté avec quelqu'un, protégé des vicissitudes extérieures de cette vie.-
    13 mars 1942

    On ne doit pas seulement "travailler" à sa propre vie intérieure, mais aussi à celle des gens que l'on a inclus dans son monde intérieur. On donne en fait à ses amis un espace en soi-même où ils puissent se développer et l'on essaie de les tirer au clair en soi-même, ce qui à la longue doit forcément aider les autres, quand bien même on ne leur en dirait jamais rien. Admettre en soi les gestes, les regards, les paroles, la problématique et la vie des autres et laisser cette vie se poursuivre au-dedans de .soi-même et la tirer au clair. Il y a là une mission intérieure.
    16 mars 1942

    Je suis enceinte, intellectuellement enceinte, et je voudrais enfin mettre quelque chose au monde.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty. Ecrire pour toucher le Dieu qui est en soi.


    Enfermée. Déportée.
    J'aimais ceux qui m'entouraient plus que je pouvais le faire avant et cela m'a rendu plus forte. Il le fallait car toute ma famille a été arrêtée. On nous a mis à Westerbork. Un camp de transit comme tant d'autres. Je faisais partie d'une organisation juive qui tentait le tout pour le tout. J'ai donc essayé de sauver Jaap, qui était interne en médecine et Misha dont les dons extraordinaires en musique ne pouvaient laisser indifférent et j'ai vu ce qu'il se passait au camp. A Westerbok, on faisait parfois comme si la vie était normale, comme si être là n'était pas une inquiétante anomalie. Il y avait une poste et elle fonctionnait ! J'ai écrit des lettres et je les ai emplies d'amour. J'ai dit les faits quotidiens du camp, ce que les internés faisaient l'un pour l'autre, les moments où on se souriaient et les moments où la peur était vertigineuse. J'ai dit le soin des parents pour leurs enfants et la sollicitude des enfants pour leurs parents. J'ai dit la dignité dans la privation et j'ai dit l'hallucinant. Les gens qui avaient été arrêtés en vêtements de nuit et qui arrivaient en pantoufles. Les religieux catholiques qui se regroupaient et priaient sans cesse. Oui, tout cela, je l'ai écrit car il fallait bien que celle qui avait été si futile et avait appris à s'agenouiller pour chercher Dieu en elle, l'ait trouvé et le fasse savoir. Hans, qui avait été si important pour moi, a été un de mes destinataires.

    Notre camp n’a qu’un étage et pourtant on y surprend une multitude d’accents aussi impressionnante, que si la tour de Babel avait été élevée parmi nous : bavarois et groninguois, saxon et frisson oriental, allemand avec un accent polonais ou russe, hollandais avec un accent allemand et vice versa, amsterdamois et berlinois, et j’attire votre attention sur le fait que notre établissement couvre au maximum un peu plus d’un demi-kilomètre carré.

    Voilà, par exemple, ce que je disais. Mais cesser d'écrire car le désespoir nous envahissait tous me guettait.

    Mais le quota doit être rempli et le train aussi, ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique. On se dit certains jours qu’il serait plus simple de partir soi-même une fois pour toutes « en convoi », plutôt que de devoir être témoin, semaine après semaine, des angoisses et du désespoir des milliers et des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, d’infirmes, de débiles mentaux, de nourrissons, de malades et de vieillards qui glissent entre nos mains secourables en un cortège ininterrompu.

    Je ne me suis pas arrêtée. L'écriture creusait en moi et toujours j'avais de nouveau quelque chose à dire. J'avais comme une tâche céleste à accomplir et je l'ai accomplie. C'était une prière, ce que je faisais, je l'ai compris au dernier moment. Car, après avoir connu Julius Spier, qui était mort avant qu'on ne le déporte, qu'aurais-pu pu faire d'autre ? Je suis devenue un regard et un chant.

    Et n’est-il pas vrai que l’on peut prier partout, dans une baraque en planches aussi bien que dans un monastère de pierre et plus généralement en tout lieu de la terre où il plaît à Dieu, en cette époque troublée, de jeter ses créatures ?

    Vous voyez, ça c'est confondu. J'ai aidé tous ceux que j'ai pu, les enfants surtout. Ah, les aimais, je les aimais ! 
    Et puis, je suis montée dans un wagon, moi-aussi, avec les miens et on nous a anéantis.

    Plus tard, bien plus tard, alors qu'on m'avait oubliée, on a trouvé mes textes et  on m'a lue. On me lit encore. Oui, on lit ma biographie, mon Journal, mes lettres...On me commente même ! 

    J'espère être une petite source, car l'écriture, depuis la nuit des temps, peut en être une. Je veux dire, une nourriture. Une source de paix.
    Et ceci, malgré les sifflements du Mal.

    Etty.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    Etty: écrire pour toucher le Dieu qui est en soi.

    Je reviens à moi. Si j'ai parlé d'Etty Hillesum, c'est que sa pratique d'écriture est née d'une grande  confusion  personnelle et non du désir structuré de devenir un écrivain. Cette jeune femme retouche son moi pour être meilleure et elle serait sans doute rstée ainsi en d'autres temps.  Mais, comme elle est plongée dans une période dramatique où l'on disparaît facilement sans laisser de trace, Etty devient non seulement l'observatrice de l'injustice et du mépris mais celle qui sait décrire ceux qui ont mal, et plus encore, celle qui sait les élever alors que tout les frappe. Cette fonction de l'écriture est lumineuse et me fascine. Elle conduit à l'aujourd'hui et à l'Amour. Du reste, je ne peux que faire allusion à une contemporaine d'Ettty, plus célèbre qu'elle : Anne Franck. Elle-aussi est passé par ce même camp de transit et elle-aussi a tenu un Journal devenu on ne peut plus célèbre. En les lisant l'une et l'autre, on a ce même sentiment d'élargissement à la fin, on est au bord d'un monde où des centaines d'yeux soudain regardent dans la même direction, où des âmes sont nourries à l'infini.
    Et il faudrait aussi citer Hélène Berr, la jeune juive parisienne dont le Journal a été publié il y a quelques années. Elle a connu le même calvaire mais auparavant a eu le même type d'expérience intérieure et la même éblouissante relation à l'écriture.

    Et je termine sur Etty Hillesum. L'écriture comme  voix pour dire le non dicible avec des accents mystiques, c'est possible? Avec elle, oui. C'est pourquoi, sans doute, elle est recherchée et lue...
    Et c'est pourquoi je l'aime.



    LEFRANCOIS il y a 1 semaine
    Les sept solitudes

    Il est 6 heures du matin et je suis déjà debout dans l'air frais, très frais de la maison, cette maison construite et isolée de mes mains. Refuge dérisoire. Je combats cette fraîcheur avec un bon café et deux biscottes pour commencer la traversée des heures. Chaque jour ressemble aux autres mais il est aussi chaque fois coloré de manière différente, par le ciel devenu pluvieux, par le vent, par l'arrivée du printemps qui infuse dans les plantes et pousse la sève dans les tiges ou dans les boutons floraux, par l'herbe qui couvre l'espace de son masque de verdure.

    Ce matin, un autre sentiment m'habite, étranger à l'observation amoureuse de la nature ou du temps. C'est une fièvre, la fièvre des interrogations qui ne reçoivent pas immédiatement de réponse. Cela arrive de temps à autres. On soulève une question, banale ou sortant de l'ordinaire, et on cherche la réponse. Elle arrive le plus souvent en cherchant sur Wikipédia ou dans un dictionnaire, ou alors la réponse émerge toute seule dans notre cerveau.

    Quand elle n'émerge pas ce n'est pas toujours la faute d'un cerveau vieillissant, dont la mémoire ne retrouve plus les traces des mots, de leur sens, des savoirs appris, des souvenirs. L'adresse des "traces mémorielles" se perd souvent dans les circonvolutions de notre bibliothèque intime.

    N'exagérons pas, tout n'est pas encore effacé dans notre cerveau. L'escargot du souvenir est lent, il cherche des images, des sons, il bave, il glisse sur les mots, il avance dans un labyrinthe ! Quelquefois il trouve... Petit miracle inattendu, ou secrètement attendu. L'introspection est art subtil.

    Les questions sont aussi souvent mal posées, obscures, ambigües, leur sens incompréhensible ou insondable, les réponses inaccessibles, inscrites au-delà de nos limites cognitives, au delà de notre horizon d'expérience... Mais même les plus absurdes peuvent être stimulantes...

    Non, ce matin n'est pas comme les autres. Je cherche des informations, des références. Je passe beaucoup de temps à lire, relire, à rêver, à philosopher. La question, hier soir, avait surgit au moment où je l'attendais le moins : en lisant l'oeuvre de Nietzsche intitulée l'Antéchrist, un livre fort écrit en 1888, peu avant qu'il ne dérape vers la folie et soit interné. J'avais remarqué une expression dont je n'avais pas compris le sens dans l'introduction de cet ouvrage.

    "Il faut que l’on soit devenu indifférent, il ne faut jamais demander si la vérité est utile, si elle peut devenir pour quelqu’un une destinée... Une prédilection des forts pour des questions que personne aujourd’hui n’a plus le courage d’élucider ; le courage du fruit défendu ; la prédestination du labyrinthe. Une expérience de sept solitudes. Des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle. Des yeux nouveaux pour les choses les plus lointaines."

    Il fait référence à "l'expérience de sept solitudes", une formule bizarre ne renvoyant à aucune autre allusion dans ce livre ni dans un autre écrit à la même époque tel que Ecce Homo. Cette formule a excité mon intérêt. Il me faut fouiller comme un chercheur de trésors ou un archéologue dans le corpus infini des textes, avec un enthousiasme certain.

    En tapant "Les sept solitudes" sur mon ordinateur, s'affiche sur internet le titre du livre d'un certain Jamal Elmoatassim-Billah, écrivain marocain qui propose des récits et des poèmes écrits entre 1993 et 2004. Aucun rapport.
    "Les sept solitudes, les vieux jours" sont aussi un recueil de poèmes de Vladislas de Lubicz Milosz, datant de 1906. Milosz, lituanien, diplomate, avait un penchant pour l'ésotérisme. Il aurait intégré la Société de la Fraternité des veilleurs, une société chrétienne devenue Fraternité spirituelle des veilleurs. On le soupçonne aussi d'avoir appartenu aux Rose Croix. Le Chiffre 7 aurait-il donc pour lui une valeur essentiellement symbolique, sans contenu défini ?
    Il existe aussi un roman de Sony Labou Tansi paru en 1985 "Les sept solitudes de Lorsa Lopez" traitant de la situation de la femme africaine; Lorsa Lopez a tué son épouse à coup de bêche puis de pioche et arrache ses tripes à coups de dents. Il boit son sang. Un road trip sanglant qui ne m'inspire guère. Sa solitude est celle de l'assassin qui s'acharne sur sa victime.
    Un  autre livre intitulé "sept solitudes" de Gilles Lades, est paru en 2000. Des récits très poétiques.
    Aucun de ces livres ne semblent parler de la chose même et les sept solitudes restent mystérieuses.

    En modifiant ma recherche je trouve à l'expression "la septième solitude", un article des "Etudes écossaises" affichant la citation de Nietzsche en exergue, ce qui est bon signe ! L'article n'est cependant qu'une réflexion sur l'insularité volontaire préludant à un retour vers la civilisation. Le retrait dans une île serait "le modèle de l’exploration du moi individuel et collectif". L'île pourrait alors être le lieu "qui dirait enfin aux écossais qui ils sont". Elle serait à la frontière entre le tangible et le rêve. Effet de la solitude ? L'île serait une utopiographie ?

    Elle permet un "refuge autistique au sein de frontières hermétiques". La critique du roman de A.L.Kennedy "Everything you need" par Camille Manfredi jette une lumière étrange sur l'expression dont je cherche la justification : "L'apprentissage de l'amour filial est doublé d'une naissance à l'écriture qui suit un protocole faussement ésotérique. L'île aux sept rochers, un apprentissage à sept préceptes sur sept années au sein d'une confrérie de sept auteurs : le roman devient celui d'un attachement obstiné et outrancier à un univers cabalistique dont les excès nous empêchent, nous lecteurs, d'y adhérer".

    Protocole faussement ésotérique, univers cabalistique, les Sept solitudes seraient-elles un mirage mystique, une allusion à la numérologie cabalistique, une utopie silencieuse, un faux paradis ?

    Le temps s'écoule et je reste avec la même interrogation au bord des lèvres. Les sept solitudes existent-elles ou est-ce une évocation métaphysique sans référence objective, bref une sorte de canular littéraire, ou plutôt l'affirmation de l'ironie de Nietzsche qui imite les textes de la théologie chrétienne ?

    Les 7 solitudes. Une semaine de 7 jours. Une solitude quotidienne, sèche comme le sable du désert. C'est le destin des vieux solitaires. Vivre. Mourir. Seul. Je ne vois dans cette trajectoire que le tragique de l'être humain. Un travail de la langue comme une buée se déposant sur la vitre de l'existence, pour voiler le destin cruel et inéluctable qui se tord et se transforme, ombre bouleversée et indéfinissable du solitaire au bord du livre. Il ne lui reste qu'une échappatoire, plonger dans ce paradis de papier, monde illusoire plus réel que le réel. 7 solitudes au bord de la fiction, 52 fois renouvelées
    Toute une vie d'élucubrations.

    Quelles solitudes ? hypothèses :

    1ère solitude : celle du spermatozoïde qui emprunte une route inconnue et qui arrive seul devant l'ovule alors qu'ils étaient des milliers au départ comme pour une Vasaloppet impitoyable, ses petits camarades, doubles de lui-même, mourant d'épuisement en chemin.

    2ème solitude : A la naissance, le bébé quitte sa mère dont il se sépare. Le cordon est coupé. Sa solitude commence et durera jusqu'à sa mort. Il en pleure le pauvre chou !

    3ème solitude : En copulant, les individus - homme et femme/homme et homme/femme et femme - s'engagent dans un face à face "inclusif "censé fusionner deux corps et deux âmes. La réalité est radicalement différente. Le plaisir est partagé mais il reste différent, incommunicable. La fusion est une fiction qui engendre une souffrance intime, fondamentale, une blessure narcissique. Plaisir et souffrance sont indissolublement liés, sources de culpabilité. La relation d'amour renvoie à la solitude des amants aux désirs à jamais inassouvis.

    4ème solitude : L'être humain a longtemps fait appel à la multiplicité des dieux puis à un seul dieu. Concentration égal puissance. Malgré les suppliques, l'invocation de cette toute puissance se révèle inefficace et sans réponse. Dieu n'entend pas, n'écoute pas, ne s'apitoie pas. Tout au plus est-il une force indifférente du genre gravitation, radioactivité, interaction faible... Quelque puissance que l'être de chair s'acharne à accumuler, ses tentatives échouent. Solitude du déchet agnostique...

    5ème solitude : En devenant père ou mère, il croit rompre sa solitude en mettant au monde un enfant à son image, un double attendrissant, mais ce petit individu grandit, le rejette dans l'altérité et le renvoie à sa solitude pour le quitter une fois adulte. Bye bye.

     6ème solitude : La maladie, le vieillissement du corps, la perte des repères, la mort des proches le renvoie à la perte des mots, au bégaiement, au mutisme, à son souffle douloureux alors que le reste de l'humanité continue son chemin sans détourner son regard vers lui. Sisyphe lâché par le peloton dans la poussée de son rocher en haut du Ventoux...

    7ème solitude : La pierre laissée en haut de la montagne dévale la pente, le heurte et roule sur son torse; son corps souffre, le coeur lâche. Allongé immobile sur son lit, Sisyphe sent la mort approcher. Il tente le dialogue avec elle, sans succès. Il ne l'apprivoise pas non plus. Elle lui oppose un silence obstiné, inhumain, un "vide-plein" constitué des atomes d'un monde distendu en constante expansion. Ô Solitude, solitu
    LEFRANCOIS il y a 1 semaine
    Ô Solitude, solitude à perte de vue... 

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    Pour consoler votre âme écoutez "Ô solitude, my sweetest choice" chanson de Henry Purcell (1684) chantée par Alfred Deller.
    franceflamboyant il y a 1 semaine
    Un texte d'une grande beauté et d'une grande cohésion. Je suis admirative.
    mfrance il y a 1 semaine
    Je viens d'écouter "Ô solitude, my sweetest choice" par Jaroussky puis par Scholl  - Je vais l'écouter par Deller.

    J'ai beaucoup aimé les trois versions.

    Merci pour ce sublime partage !
    hendrickxvirginie il y a 1 semaine
    MelisandeBabelio  à perte de vue.



      Nous sommes enfin en été. Je regarde ses cheveux aux couleurs du blé virevolter au vent.


    Ses grands yeux bleus à la couleur de l'océan fixent le coucher du soleil offrant à sa peau de porcelaine un éclat doré. Quand je l'observe aussi vivante avec son sourire angélique, je peine à croire que sa vie est un océan d'incertitudes et de contraintes.

    Elle a vu le jour un 28 mars et les giboulées tenaient encore au sol. À sa vue, rien ne laissait présager que sa vie serait chamboulée. Un soir d'automne, son regard si doux est devenu vitreux, laissant mon coeur s'affoler et cogné dans ma poitrine comme un tambour.

    La route est glissante comme sa vie qui semble filer entre mes doigts. Les minutes s'écoulent et semblent interminables. Ce sera la première fois d'une longue série. Elle ne perd rien de son sourire, de son regard espiègle et de ses bêtises.

    Elle rêve les yeux ouverts de possibles et d'avenir, balayant l'abîme qui la plonge dans l'inconnu. Elle danse, chante et s'imagine une vie où la magie opère. Elle est différente.  Peu le savent et pourtant, un tout petit millième de quelque chose est absent.

    Cette différence elle le sent au fond d'elle, elle en parle.  Remuer ciel et terre pour savoir, comprendre et trouver.

    Espérer que sa différence n'affectera pas plus encore sa vie, ses envies, son avenir. Oser croire avec elle aux fées et aux licornes qui soigneront ses maux déguisés en blouse blanche.

    Elle s'appelle Célia, elle à cinq ans. Sa maladie est à perte de vue dans un océan de génétique inconnue. 

    Elle à 1001 rêves, 1001 envies et elle ne saura pas de quoi sera fait demain. L'espoir est à perte de vue.

    Entre résilience et espoir d'une petite fille différente mais pleine de joie.
    AzenorLG il y a 6 jours
    Paulette est assise dans son salon, elle n’a plus pour seule compagnie que ses souvenirs et ses pensées dorénavant. Marcel est parti. Le regard dans le vide, elle se demande si un jour ils se retrouveront. Marcel croyait en la réincarnation. Pourraient-ils se retrouver dans une seconde vie ?

    Elle le lui avait dit qu’elle ne voulait pas qu’il parte avant elle. Non, car sans lui ça n’a plus de sens. À quoi bon continuer ? Ils n’ont jamais eu d’enfants. Non pas qu’ils n’en voulaient pas mais la Vie ne leur a pas donné cette joie. Ce n’est pas faute d’avoir tout essayé pour La contrarier dans Ses plans… Bon, Elle leur a donné beaucoup de bonheur quand même. Mais là, Elle recommence à narguer Paulette avec Ses décisions toutes pourries… Pourquoi lui avoir pris son Marcel ? Faut pas déconner ! Et combien de temps va-t-Elle la garder là maintenant ? Toute seule. Parce que bon ne pas lui donner d’enfants c’est une chose, mais lui enlever son Marcel c’est vraiment la laisser toute seule jusqu’à la fin pour le coup…

    Si elle fait le bilan, à 74 ans, c’est passé vite. Quoi que… une fois que les souvenirs affluent… Et plus ils viennent de loin et plus elle se dit que ça fait beaucoup de choses vécues quand même. Ça n’en finit pas, il en faudrait des jours pour tout raconter si on le voulait. C’est bizarre cette impression de ne pas avoir vu le temps passer et en même temps, si vous regardez dans le rétroviseur, vous êtes impressionné par la quantité de vécu. Comment a-t-on pu vivre autant de choses en un temps qui semble avoir passé si vite ?

     

    Et si vous vous mettiez à un instant T sur le fil du temps, est-ce qu’à ce moment-là vous auriez imaginé la suite telle qu’elle a été ? Sincèrement, toute votre enfance et adolescence vous entendez répéter que vous avez la vie devant vous.

    Est-ce qu’à 8 ans vous imaginez le parcours jusqu’à vos 85 ans ? À cet âge-là Paulette aimait se balader avec ses amies, jouer à la corde à sauter, faire du vélo, dessiner. Et, comme bien des petites filles, elle rêvait qu’elle serait un jour maîtresse d’école ou vétérinaire. Elle ne voyait pas plus loin.

    Et lorsque Paulette avait 14 ans, elle parlait des garçons avec ses amies. Elles pouvaient imaginer comment elles voudraient rencontrer leurs futurs maris et à quoi ils ressembleraient. Mais la réalité elle n’aurait pas pu l’envisager car nous sommes à mille lieux des histoires d’amour des livres ou des films. C’est vrai, on vous raconte souvent des histoires de rencontres si belles, si romantiques. Mais en fait, ce qui est intéressant, c’est l’après. Il dure plus longtemps. Et Marcel et elle ça a été une belle histoire d’amour, une belle amitié et une belle complicité. Les trois réunis. Oui, avant qu’on ne le lui reprenne, quelle vie elle a eu avec Marcel ! Tant de rires, de partage, de complicité, d’amour, d’amitié ça ne pouvait s’imaginer à 14 ans.

    Et Paulette continue de se balader mentalement sur le fil du temps. À 25 ans, insouciante, pleinement investie dans son travail, pouvait-elle voir que quand ils décideraient qu’il était temps pour eux de fonder une famille ils n’y parviendraient pas ? Pouvait-elle voir les années qu’ils passeraient à essayer ?

    Et quand finalement, ils ont compris que ce rêve-là ne resterait qu’un rêve et qu’il fallait repenser la suite différemment, même là, finalement ils ne savaient pas ce qui les attendait réellement. Vous pouvez faire tous les projets que vous voulez, vous ne savez jamais comment ça va tourner. Et même vos projets les plus longs ne sont pas les projets de toute une vie. Finalement, c’est un peu comme avancer sur un chemin en forêt, vous pouvez anticiper la suite du chemin et vous projeter mais uniquement jusqu’au prochain virage, vous ne savez pas ce qui vous attend vraiment après.

    Et quand on y pense, quand on a parcouru la majeure partie de la route, dans le rétroviseur vous ne voyez plus tout non plus. Il y en a tellement plus derrière vous que devant. Alors oui vous avez tout vécu, mais la mémoire vous fera défaut à un certain moment. Soyons honnête, elle n’est pas l’alliée la plus fiable et puis, personne ne se souvient de sa naissance, de son premier mot, son premier repas, ses premiers pas.

    Ses pensées ont accompagné Paulette tout autour de la maison sans même qu’elle s’en rende vraiment compte. La voilà maintenant assise au bureau de Marcel. Une main posée sur son journal et son regard embrassant tous les petits détails autour d’elle. Tous ces objets dont il s’est entouré tout au long de sa vie. Oui, finalement, la peine passera avec le temps même s’il lui manquera toujours et il n’y a que ça à faire pour elle maintenant. Continuer sa route dans cette forêt, seule sur le chemin, anticipant le peu qu’elle peut, à perte de vue…
    Darkhorse il y a 5 jours
    Tu as toujours le chic de nous trouver des personnalités méconnues mais toujours intéressantes, franceflamboyant.
    Je ne connaissais pas Etty Hillesum et ton texte nous résume bien sa vie et sa pensée, dont cette volonté de rapprocher plus intimement les humains, les hommes et les femmes, est vitale dans une des périodes les plus dures de l'humanité.

    Une sacrée réflexion, LEFRANCOIS ! Logique, cynique mais aussi humoristique !
    PardiniGerard il y a 5 jours
    @Gérard Pardini

    http://www.gerard-pardini.fr/

    Récit du dernier UMMO

     

    Je m’appelle YU 3, fille d’AIM  468 de la planète UMMO. Je suis arrivée sur terre il y a environ vingt ans. Mes parents sont venus pour la première fois sur terre en 1950 et pendant près de cinquante de vos années ils ont participé à plusieurs missions. J’ai été conçue pendant leur dernier voyage de retour.

    Pendant longtemps, nous n’avons pas souhaité dévoiler notre existence et seuls quelques terriens, principalement des scientifiques et des hommes de paix choisis pour leur intelligence et leur capacité d’imagination ont été en contact avec nous. Jusqu’en 20xx, les seuls témoignages de notre présence ont été répertoriés dans une base de données que vous avez baptisée « site ummo sciences » L’explosion de bombes atomiques nous avait conduit à revenir sur terre. Nos dirigeants ont pesé le pour et le contre pendant une quinzaine d’années avant de prendre la décision. Je dis « revenir » car nous avons toujours eu un regard compassionnel pour vous.  Nous étions déjà présents il y a plusieurs siècles. J’ai appris sur UMMO que notre premier voyage date du 12éme siècle. Votre construction des réseaux sociaux nous semblait prometteuse. Elle était d’ailleurs proche de la nôtre ce qui nous avait agréablement surpris. La force de votre religion catholique était pour nous un gage de sérieux et de développement harmonieux. Mais nous avons été rapidement déçus quand nous nous sommes aperçus que vous n’aviez pas la force collective pour faire vivre une sagesse universelle, même si de temps à autre l’un de vos semblables prenait la tête d’un mouvement qui aurait pu changer profondément votre humanité. Cette particularité nous a incités à persister dans notre suivi. C’est parce que nous avons toujours été admiratifs de la force incarnée par de telles personnes que mes compagnons vous ont transmis durant presque un siècle des informations destinées à vous aider, à apporter du bien-être et surtout accélérer vos capacités à voyager dans l’espace.

    Je me crois obligée de rappeler tout cela dans ce qui sera je crois mon dernier témoignage. Je vais revenir sur ma planète et le voyage de 15 années-lumière sera difficile car mon organisme est considérablement affaibli par mon séjour terrestre et par mon dernier choix de vie.

    Je ressemble aux humains. À vrai dire il est très difficile de nous distinguer de vous. Le seul détail que pourrait remarquer un observateur averti est l’atrophie de notre glotte. Les autres différences sont minimes ou invisibles. Comme toutes les filles d’Ummo, j’ai une pigmentation orangée de la peau autour du nombril et nous évitons soigneusement de montrer cette zone. Cela fait partie de nos interdits absolus quand nous sommes hors d’UMMO. C’est le seul signe visible qui permettrait de nous identifier et nos supérieurs sont extrêmement vigilants quant au respect de cette consigne de sécurité.

    Je mesure 1,75m, je suis mince, j’ai laissé pousser mes cheveux et j’ai choisi une couleur que sur terre vous dénommez « blond vénitien ». J’ai trouvé qu’elle s’harmonisait très bien avec mes yeux que mes parents ont choisis verts et avec les vêtements que j’affectionne. Toujours du rouge pour couvrir le haut de mon corps et du noir pour des pantalons ou des robes quand j’ai eu l’occasion d’en porter. Je dois être jolie selon vos critères car je suscite toujours des regards appuyés, tant de la part des hommes que des femmes.

    A l’âge de 18 ans, quand j’ai été sélectionnée pour venir sur terre, nos médecins m’ont implanté un dispositif électronique sous-cutané qui amplifie les basses fréquences originales de ma voix pour qu’elle ressemble à peu de chose près à la vôtre. Il n’y a guère que lorsqu’une forte émotion m’envahit, mais c’est rare, que ma voix peut s’érailler ou devenir nasillarde. Le plus souvent j’utilise la télépathie pour communiquer. Sur ma planète nous maîtrisons cela dès l’adolescence.

    Mon père qui a toujours été envoyé en mission sur le territoire nord-américain m’a raconté comment il avait testé son pouvoir télépathique en 1999 auprès de son voisin. Il s’appelait Charles Shyer. Mon père avait été affecté à Los Angeles car il avait appris l’anglais sur UMMO grâce à une immersion sensorielle générée autour d’une série télévisée, Happy days, dont ce Shyer était le scénariste. Shyer vivait avec une belle femme, Nancy Meyers et je crois que mon père a eu la seule érection de son séjour terrestre avec cette femme. Cela peut vous apparaitre totalement inconséquent de parler de cela mais il faut que vous sachiez que même si nous nous ressemblons, nous n’éprouvons pas les mêmes plaisirs. L’érection est pour nous un événement exceptionnel et festif quand nous atteignons ce que vous appelez orgasme. Cela peut arriver sur notre planète lors d’une réunion de famille ou d’amis en partageant un moment pendant lequel nous ressentons collectivement une sensation identique comme par exemple en écoutant une musique, en buvant une boisson ou en contemplant notre ciel qui est parfois parcouru de radiations ionisantes créant de fugaces arabesques.  Afin que vous puissiez me comprendre, je dois vous confesser que nous ne nous embrassons pas. Chez nous c’est le dos qui constitue la zone érogène la plus sensible. Un pourcentage minime de filles, dont je fais partie, peuvent éprouver aussi du plaisir par des caresses prodiguées par nos partenaires avec l’intérieur des poignets sur nos seins et nos organes génitaux. Notre plaisir, n’est pas physique mais totalement cérébral. Nous pouvons parfois perdre conscience quelques secondes si l’échange de pensées avec notre partenaire est intense. Nos frères masculins sont capables d’érection pendant un acte sexuel mais il faut qu’il se combine avec un partage de nos esprits. Un voyage dans l’espace peut aider à atteindre de telles sensations combinées car nos scientifiques ont démontré que l’hyper vitesse stimule et amplifie nos sens pendant quelques minutes. Cela n’est pas sans danger car nous avons appris le danger des éjaculations qui peuvent provoquer des dérèglements cérébraux particulièrement dévastateurs pour notre équilibre psychique si de telles situations se multiplient durant de courtes périodes de l’ordre d’une de vos semaines standard. Nos savants, grâce à des manipulations génétiques, ont réussi à implanter dans notre ADN un enzyme bloquant l’éjaculation tout en préservant une fusion psychique.

    La reproduction est depuis plusieurs siècles totalement déconnectée d’un acte de pénétration. Nous sommes parvenus à maitriser un équilibre du vivant sur UMMO en ne nous reproduisant que pour maintenir cet équilibre. La planète ne peut faire vivre qu’un nombre très limité d’organismes vivants en bout de chaine alimentaire et toutes les espèces dépourvues de prédateurs naturels sont strictement reproduites pour que leur volume ne dépasse en aucun cas ce que nous appelons la limite d’harmonie. La plupart des naissances se réalisent in vitro, pour reprendre un terme que vous connaissez, mais ces naissances sont toutes le fruit d’un partage de pensées entre deux UMMO ce qui permet de garantir que le nouveau-né sera un nouveau membre aimé de la communauté de pensée qui est à son origine.

     

    J’en reviens à mon père et à Los Angeles. Shyer avait très vite sympathisé avec lui. Il ne pouvait pas savoir que ce sentiment lui avait été largement suggéré par télépathie. Un jour il invita mon père à un barbecue. Il faisait chaud, il y avait une piscine et Nancy était en bikini. C’était la première fois que mon père voyait de très près une « non ummite ».

    Inutile de dire qu’il en fut bouleversé. L’érection subite qu’il en éprouva lui fit passer le plus mauvais repas de sa vie. C’est en tout cas ce qu’il raconta à ses supérieurs lors du débriefing trimestriel auquel il devait se soumettre comme tous ceux de notre peuple qui sont transférés sur une planète. Il en fut si meurtri qu’il prit la décision de ne plus retourner chez Shyer.

    Il décida de lui suggérer un scénario de film qui tournerait autour du pouvoir télépathique. Il pensait si fort à Nancy que c’est elle qui reçut le maximum d’influx et se lança dans la réalisation d’un film, What Women Want. Je crois qu’il a eu aussi un grand succès en France. Je l’ai vu et j’ai reconnu la patte de mon père. Je me demande s’il n’a pas transmis un peu de lui dans ce scénario. Un type brillant mais un peu asocial et qui n’a jamais rien compris aux femmes. Il n’a pas eu la reconnaissance qu’il espérait de nos dirigeants car ces derniers n’ont pas compris tout le potentiel qu’il aurait été possible de tirer de son expérience.  

    Pour en revenir au film, l’histoire est celle d’un homme ordinaire qui reçoit une décharge électrique dans son bain et cette commotion, qui aurait pu le tuer lui donne la faculté de percevoir quelques heures après les pensées des femmes. Mon père pensait faire une sale blague à Shyer en lui implantant cette idée dans son cortex et en fait c’est Nancy qui l’a captée. Elle en a parlé quelques semaines après à un acteur qui s’appelait Mel Gibson. Ce dernier a trouvé le scénario génial et je crois qu’ils ont fait une sacrée recette avec ce film.  Mon père a payé très cher cette idée !!  Sa supérieure a mal pris la chose et il a été rapatrié sur UMMO.  Depuis, les autorités ont placé ma famille sous surveillance psychique et j’ai failli ne pas partir en mission.

    J’ai pu néanmoins venir sur terre vers 2030, car ma lignée a été sélectionnée depuis des générations pour voyager en raison de nos facultés d’adaptation très supérieures à la norme. Mon niveau de force de conviction étant l’un des plus élevés jamais constaté chez un jeune adulte de ma génération, j’ai été chargée de combattre sur votre planète la propagande complotiste sur l’existence d’
    PardiniGerard il y a 5 jours
    Suite :

    Depuis, les autorités ont placé ma famille sous surveillance psychique et j’ai failli ne pas partir en mission.

    J’ai pu néanmoins venir sur terre vers 2030, car ma lignée a été sélectionnée depuis des générations pour voyager en raison de nos facultés d’adaptation très supérieures à la norme. Mon niveau de force de conviction étant l’un des plus élevés jamais constaté chez un jeune adulte de ma génération, j’ai été chargée de combattre sur votre planète la propagande complotiste sur l’existence d’un gouvernement mondial secret. Cette affaire avait largement occupé mes prédécesseurs pendant les années 1990 et 2020. Ils avaient eu fort à faire pour démentir auprès de leurs correspondants terriens les élucubrations d’un certain Milton William Cooper. Ce dernier avait eu vent de notre existence par l’intermédiaire de l’un de nos correspondants qui fut un peu trop bavard à l’occasion d’une fête un peu arrosée. J’ai toujours été surprise par votre propension à succomber à la prise d’alcool ou de drogues. Nous ignorons cela. Nous trouvons par contre un immense plaisir à mélanger des arômes pour obtenir des sortes de compositions olfactives que les cellules hyper sensorielles dont nous disposons dans le creux des poignets amplifient les effets cérébraux. Nous éprouvons ainsi la même satisfaction que vous éprouvez devant une œuvre d’art ou un corps humain aux proportions parfaites.

    Ce Cooper nous avait baptisé « Aliénigénes » dans les années 1980 en dénonçant l’existence d’un gouvernement extraterrestre secret qui manipulerait vos propres dirigeants par l’intermédiaire de sociétés secrètes. Tant qu’il annonça détenir des informations sur l’assassinat d’un président américain cela ne nous gêna pas. Mais il commença un jour à communiquer sur les OVNIS en donnant des détails qu’il rendait crédibles en faisant référence à son passé d’ancien agent secret de la marine américaine. Il tomba dans l’oubli une dizaine d’années plus tard mais cette campagne contre les puissances occultes extraterrestres a repris dans les années 2020. Il faut dire qu’à cette époque votre monde était un peu tourneboulé. Vous aviez réussi à créer un climat de guerre mondiale à travers des luttes de religion, progressé dans les manipulations génétiques au point de déclencher régulièrement des épidémies qui devenaient de plus en plus dangereuses et vous aviez commencé à ériger un ordre social dont le fondement privilégiait la lutte contre les dérives doctrinales plutôt que contre les menaces physiques. Cela nous était apparu comme le premier signal sérieux de votre régression car nos historiens détectèrent que cette ligne de conduite était celle d’un mouvement qui se dénommait « inquisition » et qui quelques siècles auparavant avait gelé le progrès scientifique. Quand je suis arrivé sur terre toutes les thèses complotistes de Cooper avaient repris de la vigueur et la chasse aux sociétés secrètes extraterrestres battait son plein. Quelques-uns de nos correspondants avaient été identifiés bien malgré eux et par hasard. Certains avaient même été tués.  Notre grand projet qui était de vous voir accéder par vos propres moyens, et à votre rythme aux voyages interstellaires lointains était compromis. Nous avions tous reçus pour instruction de ne pas accélérer des transferts scientifiques liés aux domaines de l’énergie par fusion et à la propulsion car nous étions persuadés que vous utiliseriez ces avancées à vous détruire.  Malgré cela vous y êtes presque arrivés… Une poignée d’humains, des milliardaires utopiques étaient convaincus que les Etats totalement englués dans des politiques sociétales désastreuses, n’arriveraient pas à convaincre leurs citoyens de quitter la terre et qu’il leur revenait d’être des exemples.  Tout cela s’était mal terminé car leur modèle économique basé sur le tourisme spatial avait été brutalement anéanti après la survenance de catastrophes ayant abouti à pulvériser quelques audacieux dans la traversée de l’atmosphère…Le tourisme spatial a laissé très vite la place à des affrontements pour maitriser les orbites de milliers de satellites dont la principale utilité a été de vous abreuver de flux d’informations inutiles qui vous ont fait régresser.  

    Je suis aujourd’hui épuisée par les vingt années passées avec vous. Je suis la dernière du groupe de trente de mes semblables qui étaient encore présents jusqu’à la grande épidémie. Nous avions naïvement pensé que cela vous aurez aidé à créer une nouvelle société mais il n’en a rien été. 

    Je peux même révéler que nous avons un peu dopé le virus qui vous a décimé. Nous avons toujours été impressionnés par l’ouvrage que vous appelez « bible » et le récit de l’immense catastrophe baptisée « déluge » qu’il contient. Il confirme ce que nous avons constaté dans de nombreux mondes. Il survient toujours une crise, plus forte, plus horrible que toutes celles déjà connues. Elle broie invariablement la société mais surtout elle dissout toutes les inégalités, les erreurs accumulées durant des générations. En quelque sorte le désastre purifie et le sacrifice des victimes est renaissance. Nous avons sous-estimé votre orgueil et l’affaiblissement de votre capacité d’analyse. Vous avez cru pouvoir remplacer la religion par la science au seul motif d’avoir su faire exploser des bombes nucléaires et guérir votre population de quelques maladies. Je n’ai malheureusement pas pris suffisamment au sérieux les travaux de l’un de vos philosophes du vingtième siècle. Un type qui s’appelait René Girard. Sur Ummo nos chefs ne juraient que par Jean Paul Sartre. Ils ont longtemps été persuadés de la pertinence de sa vision qui fait que l’homme finit toujours par prendre conscience de son impuissance et que cette prise de conscience est libératrice. Cela nous convenait bien car nous savions bien alors que plus sa théorie se répandait, plus elle consolidait notre emprise occulte sur vous. Je me souviens que l’on nous enseignait sur Ummo que Sartre considérait que l’homme sortirait de la désespérance quand toute la multitude changerait… Ils voyaient en lui la clé de la validité de leur stratégie vis-à-vis de la terre.  Avec une telle vision, c’était l’immobilisme garanti, ce qui n’était pas pour nous déplaire. Comme je l’ai dit plus haut, nous souhaitions ardemment être vos anges gardiens, vous mettre sur des pistes de progrès scientifique et social en prenant toutes les précautions indispensables pour que vous ayez la naïveté de croire que l’origine de ces avancées était humaine.  Mais vous êtes si imprévisibles dans vos réactions que nous avions jugé utile de freiner votre appétit de découverte pour vous protéger.

    J’ai tenté une ultime fois de faire émerger un personnage hors du commun. Il s’appelait Hector et je l’avais repéré à Rome. J’avais été séduite par son regard un peu perdu. Je le voyais essayer de survivre à son quotidien mais il était ailleurs. J’avais pénétré ses rêves et détecté d’immenses possibilités.

     J’ai placé sur son chemin deux ou trois personnages, toujours grâce à mes manipulations télépathiques et cela a créé un sacré bordel comme vous dites sur terre.  J’étais persuadée que je pouvais influer sur vos organisations étatiques en les débarrassant de tous les nuisibles qui étaient des freins à l’émergence d’une nouvelle société humaine cela n’a pas marché comme j’aurais pu l’espérer.

    Hector était trop « ailleurs » pour prendre la tête d’un mouvement et les bureaucrates et profiteurs en tout genre ont vite repris le dessus en profitant de sa gentillesse et de son désintéressement. La vague d’épidémies que vous avez connu à partir de 2020 n’a pas du tout renforcé les liens sociaux mais accru les égoïsmes, les luttes de pouvoir, le cynisme du chacun pour soi. Nous ne pensions pas que votre part animale ressurgirait aussi forte. Tous les enseignements d’altruisme et de solidarité de vos grandes religions ont été peu à peu balayés. Votre génie est maintenant concentré pour produire ce que vous redoutiez sans y croire un gigantesque effondrement de vos sociétés.

    Cet échec est aussi le nôtre. J’ai tenté d’infléchir la position de nos dirigeants en leur proposant de vous aider en transgressant notre stratégie originale de discrétion. J’étais persuadée que le moment était venu de provoquer une véritable rencontre entre nos deux civilisations. Mes chefs ont refusé car cela aurait inévitablement conduit à notre leadership et donc au ferment d’un futur affrontement entre nos deux civilisations dont vous seriez sortis perdants et nous humiliés car nous aurions dû choisir entre vous asservir ou quitter pour toujours votre planète.

    Ces vingt années sur terre m’ont fait aussi réfléchir sur notre propre organisation. Je sais que j’ai une mère, je connais l’histoire de ma famille à travers les archives officielles mais je n’éprouve aucun sentiment pour elle ou pour qui que ce soit. Notre modèle veut que nous nous débarrassions de tout lien affectif. Tout a été placé chez nous sous le signe de la sélection et de la formation. Comme je vous l’ai dit, j’ai été choisie en raison de mes capacités psychiques pour être une correspondante de civilisation. Certains de mes camarades travaillent dans des usines sans pouvoir espérer faire autre chose. J’ai appris ce mot sur terre car chez nous il n’y a pas d’équivalent. Nous ne pouvons espérer ni même nous représenter ce que pourrait recouvrir ce terme puisque tout est programmé. Sortir d’un parcours est une sanction. C’est ce qui m’attend finalement.

    J’en ai pris conscience grâce à vous. A dire vrai, je suis sûre que ce sont mes rencontres avec cet Hector, il y a quelques années et Paul que j’ai trouvé à Paris, voici quelques semaines. C’est un brillant ingénieur qui travaille sur l’antimatière. Je crois qu’il a réussi à maîtriser un processus électromagnétique découvert dans les années 1950 par les savants qui travaillaient sur vos bombes
    sasa16flower il y a 4 jours
    Il arrive souvent de se perdre en cours de route, de ne plus savoir où aller. Mais pourquoi cette fracture se produit-elle ? Peut-être parce que nous ne savons pas nous-mêmes qui nous sommes ! Peut-être est-ce une envi inassouvie qui nous ronge et nous bloque ? Aussi, on peut supposer qu’il s’agit d’une incertitude du futur, de cette peur qu’il peut générer en nous et qui nous assomme, et nous fige dans le présent ? Être à perte de vue de soi, c’est se chercher constamment sans jamais réellement se trouver. L’être est changeant. Son environnement se trouve bouleversé constamment. Comment ne pas voir flou arrivé à un moment ? Se perdre de vue est selon moi, la blessure la plus importante à repérer et ainsi en prendre conscience pour mieux se réparer.


    On a souvent cette impression de ne plus trouver de sens à notre vie. On se sent inutile et on ne voit plus l’intérêt de continuer à se forcer et rester en vie parmi ces gens qui ne sont pas comme nous et qui ne nous comprennent pas. S’en rendre compte nous fait perdre l’envie de respirer cette vie qui semble ne pas nous correspondre entièrement. Ce faible intérêt pour notre propre personne nous dépasse. Ressentir tout cela sort de l’ordre du commun car, normalement et vitalement, la personne à laquelle on est conçue pour penser avant tout, c’est nous-mêmes. Être dans cet état reste effrayant. 

    Quand cela nous arrive, on se pose et on s’efface. Cet immobilisation identitaire n’est que le moment pour mieux réfléchir à qui l’on est réellement. C’est là que l’on se rend compte que l’on est plusieurs personne à la fois qui crée un tout, donc soi. C’est déstabilisant de faire ce constat mais c’est ce qui fait que l’on s’accepte finalement. Ce choc est primordiale pour tout être humain. 

    Ce dépassement de nous offre l’opportunité de se remettre en question et de mettre en action des choix ou envie que l’on se refusait auparavant. On commence à penser qu'à soit, histoire de ne plus s'écarter de qui nous sommes. On a repéré des choses à améliorer et c’est grâce à cet électrochoc. C’est grâce à ça. Ce passage nous renvoie aussi à nous rendre compte de nos faiblesses, de ce qui nous fait défaut. Mais c’est que comme cela que l’on avance. C’est qu’en s’attardant sur toutes nos parties de nous, que l’on réussira à se voir un peu moins flou. Il s’agit là d’une dualité nécessaire. Se perdre nous aide à mieux nous trouver et mieux nous comprendre. C'est nécessaire.

    Certains choisissent le sport ou encore la peinture comme médicament, et bien d’autres. Beaucoup choisissent l’écriture. juste sentir le papier, tenir le stylo ou encore se poser et frapper son clavier et s’isoler, cela les aide à s’exprimer. Parler de ce qui les touche, qui les questionne, qui les marquent. S’évader à travers leur imaginaire parallèlement à leurs réalité. C’est cela se perdre de vue. C’est à la fois s’imprégner de soi, faire un lien avec l’autre, puiser en ses observations et avancer, s’améliorer. Être à perte de vue de soi, s’est être en réalité proche de soi. C’est nécessaire.
    PardiniGerard il y a 4 jours
    Suite  et fin  du récit du dernier UMMO

    Il croit être amoureux de moi et mon attitude le conforte dans sa croyance.  Le problème est que mon propre psychisme est totalement déréglé au regard des standards d’UMMO. C’est tellement invraisemblable que je commence depuis quelques jours à être persuadée que ce que j’ai décidé au fond de moi-même de réaliser est inévitable. Je serais tout à la fois victime, bourreau et sauveur.

    Il m’a annoncé hier qu’il avait réussi à stocker de l’antimatière. Un volume suffisant pour détruire une petite planète. Il compte tester cela sur un satellite de Jupiter. Je savais pertinemment qu’il fallait que je prévienne immédiatement nos gouvernants sur UMMO mais au plus profond de mon esprit j’ai su très vite que je n’en ferais rien. Peu importe ce qui se passera. L’homme va détruire une planète pour vérifier qu’il maitrise une technique et après ! 

    Nous vous avions déjà laissé détruire une comète dans les années 1990. Personne ou presque n’en a rien su. Elle s’appelait SL9 et était en orbite autour de Jupiter. Après les comètes, nous vous avons laissé détruire des astéroïdes de plus en plus en plus gros. Vous et nous, avons pensé que ces actions seraient bénéfiques pour le progrès de votre civilisation… Nos dirigeants ont accepté de ne rien vous interdire car la probabilité de destruction de la terre par une collision astrale est calculable. Pourquoi me suis-je réveillée un matin avec l’idée que si nous acceptions cela, nous devrions accepter toutes sortes de violences ? J’ai imaginé que ce raisonnement valait pour tous les interdits de nos sociétés. Pour continuer à vivre indéfiniment au nom de notre principe d’harmonie nous avions déjà limité au maximum les relations sexuelles afin de réduire la dégénérescence de nos chromosomes, nous avions pris le parti de ne plus ingérer aucune substance capable d’altérer notre métabolisme, même si cela pouvait procurer du plaisir, alors à quoi bon essayer de limiter les interdits ?  Quand Paul m’a parlé de l’anti matière, je me suis aperçu que la situation était bien plus grave que de faire exploser une planète. Depuis vingt ans, sans que nous vous y engagions vous avez érigé l’interdit en mode de vie. Vous êtes même allés encore plus loin que nous en trouvant normal de prendre votre plaisir avec des machines. Nous n’y avions pas pensé nous-mêmes ! Il a fallu que je visite un de vos musées pour voir le chemin parcouru. Le temps n’était pas loin où vous fumiez des herbes et buviez des liquides issus de plantes pour vous procurer des sensations corporelles. 

    A bien y réfléchir et malgré ce qu’en pensent nos dirigeants vous êtes très proches de nous. Pourquoi et comment je peux écrire ces lignes ? Je n’en sais rien. Vous et nous sommes persuadés que les interdits élimineraient la violence. Je ne vois que destruction autour de vous et sur UMMO, si nous ne connaissons pas de guerres ou de conflits semblables aux vôtres, nos dirigeants ont érigé une violence insidieuse en règle de vie. L’uniformité nous a été inculquée comme la forme la plus aboutie du bonheur. En son nom nous pouvons écourter la vie de nos semblables dont nous estimons que la maladie porterait atteinte à notre espèce et nous avons décrété un numerus clausus de naissances. Tout cela me paraissait « normal » et naturel jusqu’il y a quelques jours encore…Finalement ces années sur terre qui auraient dû me confirmer que notre vision était la bonne ont été la révélation qu’il ne pouvait pas y avoir d’uniformité car l’accepter c’est accepter de disparaître.

    Avant de quitter la terre, je vais accomplir la faute suprême, briser l’interdit le plus fort d’Ummo en ayant une relation intime avec Paul. Je suis certaine que cela lui fera plaisir car mes pouvoirs télépathiques l’ont perçu et quant à moi je vais enfin savoir ce que provoquera dans mon psychisme cette infraction. Je dois déjà être malade pour avoir pu simplement y penser. Quelque chose s’est détraqué en moi car mon conditionnement mental aurait dû interdire une telle dérive. Alors autant franchir le pas et réaliser une action qui me délivrera de toutes mes interrogations. Peu importe les conséquences si je peux délivrer mon peuple. Je suis persuadé que les conséquences de mon geste seront incalculables. J’ai relu notre code d’éthique. Son article 34 précise qu’un tel acte affecterait le développement biologique des Ummiens et celui des êtres de la planète avec qui serait réalisée la fusion biologique. Notre récepteur psychique serait irrémédiablement déréglé et émettrait de façon désordonnée des millions d'impulsions qui seraient reçues par tous les autres Ummiens dont les récepteurs seraient à leur tour déréglés. Le code prévoit l’arrêt des fonctions vitales du primo contaminé par décision du conseil suprême d’Ummo.

    Ce cas ne s’étant jamais produit, j’éprouve une vraie jubilation à être celle qui tentera l’expérience.

    Je suis chez Paul. Je viens de me débarrasser de ma tunique et je vois dans ses yeux le même émerveillement que celui que j’ai éprouvé quand j’ai vu pour la première fois le soleil se lever sur votre terre. 

    C’était il y a vingt ans. J’étais seule sur une montagne. J’avais respecté le protocole d’arrivée sur terre qui prévoyait une période d’isolement de trois jours avant de prendre contact avec votre monde. Je vois un soleil, un ciel très bleu, une légère brume. Je vais partir en ayant découvert la toute-puissance de l’inutile. En pensant cela pendant que je suis allongée à côté de Paul un immense sentiment de plénitude m’envahit. Je sais aussi qu’une effroyable peur vient de saisir UMMO. Je vais transgresser la loi fondamentale et rien n’a pu m’en empêcher.






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