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    MelisandeBabelio il y a 3 semaines
    Bonjour à tous !

    En ce mois de septembre, nous avons voulu mettre à l’honneur la rentrée littéraire et un thème cher à de nombreux auteurs : le père. 

    Cette année, la figure paternelle est au centre de quelques romans de la rentrée, dont : La Volonté de Marc Dugain, Enfant de salaud de Sorj Chalandon, Premier sang d’Amélie Nothomb, Le Voyage dans l’Est de Christine Angot, Le Garçon de mon père d’Emmanuelle Lambert ou encore Les Enfants de Cadillac de François Noudelmann. Figure fondatrice, qui se caractérise dans ce qu'elle peut apporter de meilleur ou de pire, dans sa présence, comme dans son absence, nous vous proposons à votre tour d’en faire le sujet de votre texte. Comme d’habitude, la taille et la forme de votre contribution sont libres et vous avez jusqu’au 30 septembre minuit pour nous soumettre votre texte en répondant ci-dessous. Le gagnant remportera un livre.

    Et vous, il est comment votre père ?

    franceflamboyant il y a 3 semaines
    Ah ! Déjà le sujet de septembre !
    Magnifique....Il ne reste plus qu'à trouver des idées.
    En tout cas, merci de votre promptitude, Mélisande !
    Cathye il y a 2 semaines
    Eh bien, chui pas en avance, moi…Pas vu du tout. 
    Y a pu qu’à…
    Bon eh bien bonne chance à toutes les belles plumes.
    claudaix il y a 2 semaines
    Merci pour l’info. Où doit-on publier ??
    Darkhorse il y a 2 semaines
    claudaix a dit :

    Merci pour l’info. Où doit-on publier ??


    Ici-même, claudaix.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

    Laurana était trop petite pour savoir qu'un monde ancien avait existé. Elle n'avait que cinq ans. Qu'on vive dix mois de l'année sous terre et deux sur terre lui paraissait parfaitement normal. Elle n'avait, au début, même pas compris de quoi il s'agissait. Sous terre, la lumière était exactement la même, ni plus forte ni plus douce et même les sensations de froid et de chaud étaient similaires, comme celles de l'ombre et de la lumière. Ce qui la choquait à l'extérieur c'était l'absence de limites. Il n'y avait pas de couloirs partout, de portes fermées ou ouvertes, de grandes salles de rassemblements, de cour d'écoles et de salles de classe.  Il n'y avait pas non plus d'abri décent.. Laurana ignorait que la population de la terre avait été réduite des deux tiers, que tout le monde en avait déserté la surface à la suite de cataclysmes violents. Des épidémies s'étaient succédé, des ouragans, des tremblements de terre et des incendies gigantesques s'étaient déclaré rendant toute vie impossible. En l'absence de forêt, de fleuve et de rivière non pollués, de terres arables riches et de ressources du sous sol atteignables, on avait craint le pire. Mais l'espèce humaine avait survécu, les plus forts réussissant non seulement à rester en vie mais à se reproduire. La cellule homme-femme avait été vitale dans cette lutte pour la survie puisqu'il fallait des enfants pour éviter toute extinction. Il ne restait plus qu'un seul et immense continent, semblable à la lointaine Pangée, et celui-ci, longtemps, n'avait pas eu de nom jusqu'à ce qu'un groupe de chefs le nomment Embrasie. Trois milliards de personnes y avaient trouvé refuge, s'organisant en groupes divers, créant des villes souterraines, tentant d'unifier leur langue et leur pratique. On y travaillait beaucoup, on tentait de s'y distraire on restait vigilant...
    La vigilance, voilà un mois qu'employait beaucoup Basteus, le père de Laurana. Fredikson, le fils aîné, semblait le comprendre parfaitement, lui qui, à douze ans, était déjà solide et réfléchi et  Emma, la mère, semblait en avoir une pleine acceptation mais Laurana , elle, marquait le pas. "Fais preuve de vigilance",  Cela devait vouloir dire « Fais attention,"  mais quelle peur pouvait-elle avoir quand elle était dans les bras de son père ? Elle était confiante.
    Deux mois par an, les vents ravageurs qui rendaient toute vie impossible sur terre cessaient. On pouvait alors s'y promener. Ses parents travaillaient dur. Le temps de croissance des céréales et des plantes avait été si accéléré que huit semaines suffisaient pour récolter et stocker. Et pour ce qui est de l'élevage, il en allait de même. Basteus était le maître des récoltes et des animaux d'élevage. Il était l'un de ceux qui travaillaient le mieux au Bien public et en ce sens, il était respecté. A la maison aussi, il l'était. Enfin jusqu'à ce que tout change. Car les temps à venir s’avéreraient dur non pour les hommes mais pour les pères....
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

    A l'origine, hommes et femmes avaient décidé de vivre sur un strict pied d'égalité puisque ce monde nouveau non seulement le leur permettait mais semblait l'exiger. Il existait donc des unions homme-femme, des unions homme-homme et d'autres femme-femme, contre lesquelles nul ne s'interrogeait. Les enfants pouvaient théoriquement évoluer à l'intérieur de chaque type de couple mais l'expérience montrait que c'est dans la première catégorie qu'ils  s'y développaient le mieux. De ce fait, les pères devenaient malgré eux des personnages respectables et précieux, ce qui dérangeait le très subtil système des sondages et des statistiques officielles. Aucun contre pouvoir ne saurait être toléré...

    On avait, jadis, quand la terre était menacé de surpeuplement, posé le problème de la diminution de la population. S'il y avait tant d'enfants, c'est qu'il y avait beaucoup de pères ! Était ce une nécessité de fonctionner encore ainsi  ?  Mais ce monde ancien avait disparu et le nouveau avait cherché des solutions. Pendant longtemps, les structures médicales avaient été insuffisantes dans cet univers souterrain mais peu à peu toute difficulté avait été vaincue. On pensait être  parvenu à un équilibre. Il n'y avait à changer.
    Vigilance.
    Viligance.
    Fais preuve de vigilance ! 

    Le système semblait parfaitement huilé mais  le temps passa et tout changea. De nouveau, on craignit une augmentation spectaculaire de la population. On contrôlait bien le nombre d'enfants à l'adoption et il n'y en avait pas tant que cela mais les naissances naturelles, bien qu'encore sous contrôle, commençaient à inquiéter. L'idée que les hommes qui procréaient représentait un danger mit assez peu de temps à s'imposer, six mois environ suffirent. Les idées étant généralement suivies de débats puis de lois et de promulgation de ces dernières, il faudrait attendre encore pour voir des changements s'opérer.  Mais beaucoup de femmes avisées siégeaient au gouvernement de l'Embrasie et ce furent elles qui l'emportèrent. Les pères de famille devaient être exclus du monde des vivants. Le système des naissances spontanées était bien trop dérégulé et on voyait même des pères faire des enfants hors mariage.
    Vigilance.
    Vigilance.
    Fais preuve de viligance !

    Ah, les pères ! On avait bien pensé les castrer mais il resterait des individus au travail, certes ridiculisés mais forts encore. Ils pourraient  menacer l'ordre établi. Il était impensable de les tuer en masse car ce serait là un exemple très sévère. Imaginez un peu la population contemplant tous ces cadavres !  Non, il fallait prendre une autre décision, il fallait les  contraindre à une mort violente ...Pour cela, rien de plus implacable : quand les grands vents reviendraient, on empêcherait les condamnés de retourner à leurs abris. Ils feraient comme ils pourraient. Qui serait le plus fort retomberait bien quelque part ! On disait ça pour rire. Autour de l'Embrasie, il n'y avait que des flots peu cléments...
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

    Cette décision frappa Basteus de plein fouet. Des semaines durant, il se montra exemplaire mais Emma, sa femme, lui battit froid et Fredikson le regarda avec mépris. Lui, au moins, ne serait pas géniteur.  Seule Laurana parut déconcertée. Elle comprenait que son père allait disparaître mais ne voyait pas comment. Souvent, elle alla le voir et lui tint la main. Il offrait un profil soucieux et peinait à garder son calme avant de la serrer fort dans ses bras. Elle aimait son odeur de peau, doucement poivrée et la petite cicatrice qu'il avait au coin de sa lèvre inférieure. Non, il serait toujours là. Il continuerait de parcourir les interminables couloirs souterrains de leur ville pour en vérifier la solidité et l'étanchéité, quitte à faire de grosses réparations, et, à la maison, il serait toujours aussi actif et avec elle, affectueux. Mais Laurana avait tort. Quand le jour vint, les condamnés furent conduits de force hors de la ville souterraine et ils se regroupèrent dans un vaste champ. Autour d'eux, les nuages s'accumulaient déjà et le vent tourbillonnait. Quand il devint très violent, certains se plaquèrent au sol en hurlant tandis que d'autres furent emportés. Ils furent soulevés du sol et finirent par y retomber brutalement pour y mourir, rejoignant ainsi ceux qui s'étaient vainement pelotonnés au sol. Une poignée de condamnés résista cependant. Restant bien droit, ils parurent se jouer des vents, décollèrent du sol et, la tête dans les nuages et les pieds bien serrés, ils disparurent en gardant fière allure. Laurana, qui regardait en direct, la cérémonie d'exclusion des hommes, fut certaine que Basteus, son père, était l'un d'eux. Pour elle, il était vivant et se poserait dans un ailleurs indéterminé. Comme ni son frère ni sa mère ne paraissaient du même avis et se réjouissaient de la mort du traitre, la petite fille ne dit rien. Son cœur se remplit de rancœur mais aussi d'espoir...

    Dix ans plus tard, ne vivaient en Embrasie que des couples autorisés, des célibataires et des enfants qui pouvaient vivre au sein de familles diverses ou, de plein gré, dans des foyers. Personne n'évoquait jamais l'envol des pères et leur disparition mais tous parlaient d'une hécatombe salutaire. Tout allait bien car les mois sans vent étaient désormais au nombre de quatre, sans que quiconque pût fournir une explication scientifique. On pouvait donc davantage profiter de l'extérieur. Quant à la surface de l'unique continent, on notait qu'elle augmentait et, non sans inquiétude, on signalait ça et là, l’apparition de quelques îles présentées toutefois comme impropre à toute vie. Il se disait aussi que le littoral  jadis inabordable à cause de la violence des océans devenait fréquentable en saison. Le tumulte des flots avait cessé d'être aussi rageur !

    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

     Emma militait activement pour le droit des enfants à choisir leur lieu de vie et encourageait le développement de maisons d'accueil offrant à une population variée allant de l'enfant de quatre ans à l'adolescent une vie confortable à tout point de vue. On s'y formait à la vie...Elle militait aussi pour une stricte séparation des sexes car cette idée de paternité sommeillait encore chez bon nombre de mâles, elle le sentait bien...Fredikson avait fait le choix d'un de ces centres et se montrait ravi. Il travaillait désormais, ses études faites. Laurana, elle, marquait le pas. Elle-aussi avait fini par opter pour un centre mais côtoyer adolescente toutes ces filles ne lui plaisait pas. Elle était bizarre, cette fille. Au lieu de rêver d'un célibat réussi ou d'un mariage équilibré avec une jeune femme de son âge, elle rêvait secrètement d'une union traditionnelle avec un homme jeune et d'enfants. Des enfants qui auraient un père ! Comment cette fille qui avait pourtant été conditionnée par une armée d'éducatrices, d'infirmières et de professeurs pouvait-elle avoir un souhait aussi stupide ? Heureusement qu'il existait des machines à lire les pensées secrètes ! Non, on aurait raison d'elle. Emma y tenait et crut avoir gain de cause. Laurana se maria avec une jeune femme et vit s'ouvrir le marché des adoptions sur mesure. Elle tergiversa encore et encore puis  déclara avoir change d'avis. La maternité ? Non, merci. Sa compagne, qui l'adorait, la crut sur parole. Elle avait tort car la jeune rebelle s'enfuit. Elle fit comme son père. Se tenant bien droite, elle laissa le grand vent la soulever du sol, l'envelopper puis la happer. Sa fuite et sa disparition risquant de faire se lever un vent de discorde, on tint la chose secrète et on n'incrimina pas Emma.
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

    Il aurait été trop beau, trop magique que la jeune fille atterrisse sur l'île où Basteus et ses compagnons vivaient depuis quelques années. Ce fut sur une île plus petite et vide qu'elle survécut. Elle y fut amie des arbres pourtant rares, des poissons et du soleil. Certaine que son père vivait quelque part, elle s'éloigna un jour à la nage et, comme elle s'épuisait devant un horizon toujours vide, elle fut recueillie par un dauphin qui la convoya sur l'île attendue. En quelques mois, elle s'était transformée, laissant derrière elle les folies et la dureté de l'Embrasie. Vive, belle, elle était sans cesse aux aguets...
    Elle fut découverte par des éclaireurs qui la contemplèrent avec incrédulité puis convoyée au centre de l'île. Basteus était là, elle le savait, et quand il la vit, il parut perplexe d'abord avant de mettre la main devant sa bouche pour masquer son émotion. Oui, c'était elle, Laurina ! L'instant d'après, il courait vers elle.
    Quand elle se fut installée, il lui dit:
    -L'île s'agrandit d'année en année, dit-il, c'est pourquoi nous cultivons. Il y avait déjà quelques cochons sauvages et nous les avons fait se multiplier. Notre vie est simple, rustique mais saine. Nous sommes une colonie d'hommes. Nous vivons chastement et pauvrement.
    Une colonie d'hommes ? Oui, Laurina le voyait bien. Elle n'aurait pas pensé que son père serait entouré d'une trentaine de gaillards dans la force de l'âge. La propagande embrasienne avait parlé de six ou sept survivants, à tout casser...
    Heureuse les premiers temps, la jeune fille se sentit  vite perplexe. Son père se disait meurtri. On l'avait exclu d'un monde difficile pour lequel il avait beaucoup travaillé - d'une part et de l'autre, on l'avait privé de ses enfants. Retrouver sa fille le rendait très heureux  et lui donnait envie d'avoir autour de lui ces enfants dont il ne lui restait que le souvenir.  Il y avait bien une solution. Sa fille s'accouplerait avec un de ces renégats et aurait un enfant mais cela ne suffirait guère. Il ne lui resterait plus qu'à en avoir beaucoup. N'était ce pas merveilleux ?
    Laurina, qui dans l'île ne faisait rien, commença à se demander ce qu'il en serait d'elle si elle acceptait la proposition de son père. Unie à l'un de ces exilés, elle susciterait la convoitise de tous puis, quand elle aurait un bébé, la jalousie et la rancœur. Ce rôle de nouvelle Eve ne lui plaisant pas du tout, elle resta sage et chaste, restant avec son père et évitant d'être seule à seul avec un des iliens.
    Elle fut cependant soulagée quand elle vit paraître six dauphins chargés chacun d'une jeune fille .Elle était au bord de la mer quand soudain elles parurent. Voilà qui était rassurant !  Ainsi, l'île allait se mixer. Des enfants viendraient charmer les lieux de leurs rires, apportant la promesse d'un renouvellement des générations. Ils acteraient une société presque primitive et la rendraient joyeuse. Son père, comme pour souligner le fait qu'ils vivaient vraiment des temps nouveaux lui dit un jour :
    -L'envol des pères ? Tu t'en souviens ?
    -Oui, papa.
    -Tu vois ! Ils n'auront pas eu le dernier mot. Nous n'avons pas été détruits. Et maintenant, nous aurons une descendance. Ne me dis pas que ce n'est pas extraordinaire !
    Oui, ça l'était.
    Dans les temps qui suivirent, il y eut des mariages très festifs, puis des promesses d'enfant. Les grossesses des jeunes épouses furent regardées comme des événements extraordinaires. En procession, guidés par les maris respectifs, les hommes vinrent les voir les mains chargés de cadeaux. Elles étaient sept femmes à être enceintes, sept à porter l'espoir d'un monde renouvelé. On les assista comme on put quand vint le temps du travail et regarda les nouveau-nés comme de petites divinités. A cette époque-là, Laurina se crut au Paradis. Elle eut souvent l'image de son père  littéralement porté par les vents et s'évanouissant dans les nuées. Rien de tel n'arriverait plus  Elle avait eu raison de quitter l'Embrasie, ses contraintes et ses tabous. Cette île, qui était le lieu de son bonheur, était bien la preuve qu'une société hautement technologique et prétendument démocratique était dans l'erreur. Ces familles défaites, ces enfants qui allaient ça et là, ces pères et ces mères conditionnés, aveugles...
    franceflamboyant il y a 2 semaines
    L'Envol des pères.

    Toutefois, les enfants mis au monde grandirent, les rôles des hommes et des femmes devinrent très séparés. D'autres femmes étaient arrivées grâce aux dauphins mais ceux-ci semblaient décidés à ne plus venir. Douze femmes pour trente hommes, c'était peu. Il fallait encore d'autres enfants et en quelques années, chacune des femmes présente en eut trois ou quatre. D'abord soumises à un régime de farniente et de paresse, les épouses et les grandes sœurs se virent confier de lourdes tâches domestiques tandis que les hommes vaquaient en dehors des huttes devenues vastes et confortables. L'île gagnait encore en superficie;, elle était très fertile. On mangeait bien et on avait des réserves. C'était l'opulence. Toutefois, il se développa comme un patriarcat aux arrondis pesants et les femmes se sentirent assujetties. 
    Laurina appréciait l'affection que lui portait son père et l'amour de son mari mais il lui venait comme une envie de changement. Elle se mit à changer beaucoup, ce qui lui valut des remarques acerbes de Bastianus et de son époux. Elle garda d'abord pour elle ses envies des révolte puis s'en ouvrit aux autres femmes.
    -Ils commandent tout ! Nous n'y arriverons pas. A ce rythme, ils vont nous épuiser !
    -Et alors ? On doit retourner en Embrasie ?
    -Nous nous ferions conspuer !
    -Bon alors quoi, Laurina ? On doit les castrer ou les tuer ?
    L'idée d'un carnage ne déplaisait pas foncièrement aux femmes mais il leur restait un brin de tendresse et de bons souvenirs de paroles tendres, d'accouplements et de gentillesse. Laurina trancha pour elle :
    -Toute pensée peut être magique. Ils pourraient disparaître...
    Laurina pensait à l'envol des pères. Elle avait jugé cette punition si horrible et voilà qu'elle remettait tout en question.
    -Disparaître comment ?
    -Les Esprits le diront...
    Bizarrement, la jeune femme se souvint de ces petites phrases qu'en d'autres temps, on lui avait fait réciter :
    Vigilance
    Vigilance
    Fais preuve de vigilance !
    Mais cette résurgence du passé n'eut pas de suite.

    Deux ans passèrent encore et la situation s'aggrava. Chargées d'enfants, les femmes ployaient sous le fardeau. La jeune femme les convia cependant à des réunions secrètes où elles décidèrent de leur avenir. Elles priaient aussi des divinités anciennes aux pouvoirs mal connus. Elles récitaient secrètement des litanies...
    Un beau jour ensoleillé, elle réussirent à convoquer les vents. Une tempête s'approcha de l'île. Tout le monde se mit aux abris mais les hommes durent partir en chasse. Il manquait des enfants mâles, presque tous en fait et nul ne savait ce qui leur avait pris. Ils étaient revenus en cachette sur l'esplanade où, tout à l'heure, on avait mangé, dansé et ri. Les vents déchaînés les plaquaient au sol et ils ne parvenaient pas à se lever. Ils parvinrent à le faire quand les pères apparurent pour les aider. Les vents soufflant moins fort, ils purent être réunis mais l'instant d'après, la tourmente les projeta les uns contre les autres, les fit hoqueter, tomber et finalement s'envoler. Des huttes, les femmes qui s'étaient rassemblées les entendirent se débattre, hurler puis crier de manière diffuse. Puis, le silence régna.
    Le lendemain, elles errèrent sur une esplanade vide, parsemée de vêtements oubliés ou arrachés, de sandales, de bâtons et mèches de cheveux.
    -C'était l'envol des pères, dit Laurina.
    -Et celui des maris, ajouta une autre.
    -Et des fils, dit encore une dernière.
    -Et c'est parfait ainsi, conclut Laurina.
    Et elles retrouvèrent leurs filles et chantèrent de joie, espérant secrètement qu'il n'y ait aucun survivant au massacre et qu'aucun dauphin ne soit utilisé comme moyen de transport...
    Pippolin il y a 1 semaine

    Une leçon


    Quel âge avais-je lors de la scène qui m’intéresse ? Je ne saurais le dire. J’étais encore assez petit pour trouver mon père grand, trop innocent pour détecter dans ses yeux veinés de rouge l’effet du vin mauvais. J’ai bien en esprit la salle à manger qui résonne, la lumière jaune d’un néon vieillissant, le poêle à mazout en travers dans un coin et la pendule bon marché accrochée au mur. Cette pendule m’obsède encore.

    Ma mère s’était absentée pour une course chez le charcutier. Mon père rentrait du jardin, un cageot plein sous le bras. Après s’être débarrassé, il vint me rejoindre, me désigna la pendule et me demanda si je savais lire l’heure. Je lui répondis que non. Alors il entreprit de m’apprendre. Le principe est simple et, à l’époque, j’apprenais vite. Après une leçon expéditive, il me fit passer un test. Je le réussis avec succès. En peu de temps, j’avais appris à lire l’heure, cela venait d’être vérifié.

    Et là, je revois nettement le visage de mon père se tourner une fois de plus vers la pendule et me demander, d’une voix doucereuse, un sourire mielleux aux lèvres :

    -       « Dis-moi maintenant : quelle heure était-il quand ta mère est partie ? »

    J’étais jeune, je l’ai dit. Trop pour trouver des raisons de ne pas répondre. Pas assez cependant pour ne pas sentir le piège qui s’était refermé sur moi… Afin de protéger ma mère, je minimisais au possible son absence. Mais, entre savoir lire l’heure et avoir une notion très précise du temps gradué sur une horloge, il y a un fossé que je n’allais pas tarder à contempler avec effroi.

    -       « Au quart, je crois ».

    Lorsque ma mère revint, une altercation éclata aussitôt. Triomphant mon père exhibait mon témoignage : « Le quart, clamait-il, il me l’a dit. » Ma mère niait. « Je lui ai appris à lire l’heure. Montre à ta mère que tu sais lire l’heure. Va-z-y ! Montre-lui !». Singe savant tremblant sous la menace, je m’exécutais tandis que ma mère me regardait avec une   réprobation proche du dégoût. « Petit idiot !» me cracha-t-elle avant de se retourner pour affronter mon père. J’étais mortifié.

    La querelle fut violente ce soir-là et mes parents échangèrent des coups.

    Je ne me souviens pas que mon père m’ait appris d’autres choses.
    charlene_bzh il y a 1 semaine
    Aujourd’hui, c’est jour de marché. Le soleil d’automne chauffe tendrement nos épaules recouvertes d’un lainage. La brume matinale se dissipe tout doucement. Le monde afflue lentement entre les allées. J’aime cette atmosphère si particulière, propre aux matins de cette saison. Elle a le don de m’apaiser. 

    Je choisis mes pommes. Ferais-je une tarte ? De la compote peut-être. Je réfléchis en même temps aux menus de la semaine tout en regardant les autres légumes sur l'étalage du maraîcher. Je ne sais quoi acheter, tout est si appétissant et attirant, me donnant de multiples envies de cuisiner. C’est sans compter les goûts de chacun de mes enfants qui sont en train de lorgner sur les grappes de raisins. Les grains sont gros et bien juteux. Ils donnent l’eau à la bouche et surtout, ils me ramènent très vite à la réalité. Cette semaine, les repas seront simples et rapides, la routine et son organisation au millimètre me rattrapent bien vite.

    _ Maman, maman, on peut aller près de la scène ? S’il te plait !! Les musiciens s’installent.

    Je ne me rappelle plus ce que je leur ai répondu, absorbée dans mes pensées organisatrices. Sans doute un vague : 
    _ Attendez votre père, il vous accompagne. Avec un regard vers le principal intéressé qui d’un hochement de tête consent à accompagner notre progéniture remuante et curieuse.

    Et puis j'ai entendu, le geste suspendu, une pomme toujours dans la main. Quelques notes et les souvenirs qui refluent dans une grande vague de nostalgie. Ils ont coulé sur moi en cascade sans que je ne puisse les arrêter. Ils se sont déversés ravivant les joies et les peines.

    C'était hier et pourtant c'était il y a bien longtemps. Dans un temps d'innocence, où la vie me paraissait si simple. Cette douce mélodie m'a prise au dépourvue. Il y avait des années que je l’avais rangé dans les méandres de ma mémoire et puis oubliée. Juste ces trois notes et ce rythme lancinant. Juste le son de ce piano sorti de nulle part et porté par le vent. Juste… juste ça et me revoilà des années en arrière. Me revoici dans une autre vie que je m’étais promise d’oublier.

    La musique, toujours la musique. Immanquablement la musique. Jamais sans elle, jamais loin, mais jamais proche non plus. Et puis mon père, au milieu. Les rideaux lourds en velours rouge découvrant la scène et le piano, des applaudissements à l’infini, des rappels et des ovations à n’en plus finir. Cet être adulé de tous et inconnu de moi. De mon père, tout le monde possède une anecdote, un moment partagé, une signature en bas d’un programme, un geste, une parole, un sourire. Pas moi. Mon père, tout le monde le connaît, tout le monde en a entendu parler. Mais pour moi il est cet homme intouchable et inabordable.

    C’était chez nous ou ailleurs, dans la salle au fond du pub ou sur scène. Des scènes plus ou moins grandes, une foule plus ou moins importante. Il y avait Jacques, et puis Jean aussi et Irène. Je ne pouvais m’empêcher de les admirer, tous. Si grands, si beaux, si adultes. Et moi, petite fille introvertie, toujours cachée dans les coulisses, derrière les rideaux ou la porte de notre salon pour ne pas être aperçue. J’étais invisible à leurs yeux, invisible à ses yeux.

    Alors, souvent, je m'endormais les yeux mouillés de larmes, dans les bras des babysitters payées pour remplacer mes parents. Je me réveillais le matin, le visage chiffonné, les yeux gonflés, les vêtements froissés. 

    Mes parents, tout juste rentrés, les traits tirés, une odeur d'alcool et de tabac se dégageant de leurs vêtements, le salon enfumé, les yeux dans le vague, de la musique plein la tête, un simple salut de la main, avant que je ne prenne la route pour l’école. Ils étaient seuls, parfois non. De la musique résonnait sur le tourne disque.

    Parfois ma mère restait avec moi lorsque mon père partait en tournée. Je pouvais profiter pleinement de notre tête à tête, d’un peu d’attention dont je manquais cruellement. Une certaine complicité s’installait, mais elle s’évanouissait instantanément au retour de mon père. 

    De mon père, je ne garde que les silences infinis en sa présence, son indifférence feinte ou véritable à mon égard. Sa voix grave et pénétrante, profonde et sombre les rares fois où il s’adressait à moi. Moi, l’enfant, moi l’élément perturbateur. Je conserve de lui sa prestance et sa présence, son aura et sa résonance partout où il se déplaçait.

    Mais de mon père, je ne me souviens pas de son visage. Je ne vois que du brouillard. Il y a bien les photos dans les journaux et autres magazines, d’innombrables photos même. Et puis, il y a celles aussi gardées précieusement dans l’album de ma mère. Celles que je n’ose pas approcher, conservées comme des reliques, un trophée, un ultime souvenir. Mais un souvenir qui ne me parle pas. Parce que dans ma mémoire, il n’y a que de la brume, épaisse, impénétrable, brouillant ses yeux marrons, son sourire en coin, sa fossette sur le menton et ses traits fins. J’ai beau chercher, rien ne me revient.

    De mon père, je ne me souviens de rien d’autre que ses chaussures. Toujours noires, brillantes et bien cirées. De cela je me souviens. Un fait marquant pour moi, enfant, qui revenait toujours de l’école les chaussures crottées, poussiéreuses d’avoir joué, abîmées et râpées d’avoir traînées dans la cour de récréation ou dans le sous bois. La brillance de ses chaussures m’attirait, elles luisaient sous la lumière jouant avec elle. Chaque mouvement reflétait une lueur que je pensais magique. J’aimais les observer, cachée sous le piano. J’avais l’impression de partager ainsi quelque chose de secret avec lui sans avoir son regard accusateur posé sur moi. Je revois les chaussures de mon père. 

    De mon père, immense pianiste reconnu dans le monde entier, je ne garde que ces trois notes suspendues et ses chaussures noires immaculées, mes yeux plein de larmes. 

    _ Alors madame ? Vous les prenez, les tomates ? 

    _ Oui, 1 kilo s'il vous plaît.

    Fin de la rêverie, retour dans la foule et la réalité de ce marché un dimanche matin d’automne au son du piano de ce musicien sur la scène ouverte de ce cabaret en plein air. Je sèche mes larmes d’un revers de main. C’est aujourd’hui, c’était hier, ou il y a bien longtemps, c’était dans une autre vie.
    franceflamboyant il y a 1 semaine
    Euh, on dirait que je n'ai rien compris moi. Il faut vraiment parler de SON père? Bref, autobiographique ? Moi, j'ai compris "le père" au sens large...Disons, l'idée du père...Donc, je suis charrette...
    franceflamboyant il y a 1 semaine
    Ah oui, les références de départ ! Donc parler de son propre père. Impossible pour moi, ça.
    charlene_bzh il y a 1 semaine
    franceflamboyant  cela peut aussi être un récit sur le père sans pour autant que ce soit autobiographique
    Cindaie il y a 1 semaine
    Ouille Ouille Ouille, il y a déjà du niveau!!!

    franceflamboyant  t'inquiète, ton texte est dans le thème!! D'ailleurs, je l'ai dévoré! Puissant! Et le titre s'y prête à merveille!

    Pippolin  , Dieu que c'est terrible, on ressent l'émotion de l'enfant! 

    charlene_bzh   mélancolique et doux à souhait!

    Merci pour vos partages!
    Cindaie il y a 1 semaine
    Moi, Papa.

    Je vais être Papa.

    Mon cœur saute, tressaute, palpite et re-palpite tandis que défilent les kilomètres autour de moi dans un flou artistique.

    Je vais être Papa.

    Je n’arrive pas à y croire. À croire que tout ce temps passé à attendre va enfin être récompensé.

    Nos années de lutte repassent à toute allure dans ma tête. La vie n’a pas toujours été rose pour nous. Alain, mon compagnon de vie depuis presque 20 ans maintenant pourra en témoigner.

    L’année où nous nous sommes rencontrés, en 1984, nous avions à peine 15 ans. L’âge de la découverte du corps, de la vie… Pas facile d’assumer quelque chose à laquelle nous n’étions, ni lui, ni moi, ni la société, prêts. Que de difficultés nous avons dû traverser. Mon père a eu le malheur de nous surprendre une après-midi où nous avions fait l’école buissonnière pour nous retrouver chez moi. Ses propos ont marqué mon corps et mon esprit au fer rouge. Je n’ai plus de contacts avec lui depuis qu’il m’a jeté dehors. J’avais à peine 17 ans. Alain a eu plus de chance que moi. Ses parents nous ont toujours soutenu, jusqu’à me recueillir…

    L’Amérique n’était pas tendre et si puritaine… Le terme coming-out n’était pas encore à la mode comme aujourd’hui. A l’époque, nous nous contentions de faire le profil le plus bas possible dans notre petit village de Lakewood.

    Bien sûr, il y eut des rumeurs, puis les gens ont commencé à poser des questions, auxquelles nous répondions évasivement. Il y eut des insultes, parfois des boutiques ont refusé de nous servir, et il y eut même des échanges de coups. Mais si nous avons fini par être acceptés ici, c’est grâce à l’évolution des mentalités et par le temps. En dix-sept ans, on peut dire que nous avons fait notre trou ici.

    C’est une voisine qui a distillé en nous l’envie profonde et pourtant toujours réprimée de compléter notre famille avec un enfant. Encore une nouvelle lutte.

    Faire appel à une mère porteuse est courant ici. Mais le coût est si prohibitif que nous n’avons pu mener à bien ce projet. Alors nous avons patiemment économisé. Chaque penny, chaque dollar qui n’était pas nécessaire à notre survie. Une fois la somme réunie, nous avons contacté une femme, qui a accepté de porter notre futur enfant. Tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Nous avons tous les trois perdu l’enfant, et l’argent mis de côte.

    Après quelque temps de deuil, nous avons préféré nous lancer dans l’aventure de l’adoption, trop blessés par la perte de ce petit être. Nous nous sommes lancés dans les papiers. Des mois d’attente, des rendez-vous à n’en plus finir, des enquêtes sur nous… Pour finir sur une gigantesque liste d’attente. Qui n’en finissait pas de rester bloquée au même stade.

    Il paraît que patience est vertue. Nous devrions alors être des saints. Car nous avons bien passé cinq longues années à attendre ce coup de fil. Ce coup de téléphone qui devait changer nos vies à tout jamais. « Nous avons un petit garçon disponible à l’adoption. Il a trois ans, il s’appelle Aaron. Souhaitez-vous venir le rencontrer ? »

    Seigneur, quelle question ! Ni une ni deux, le rendez-vous était pris !

    Le jour de sa rencontre fut le jour le plus beau de ma vie. Un adorable bambin d’à peine 1 mètre courant à notre rencontre et babillant tout ce qu’il pouvait ! La joie de vivre à l’état pur. Je revois ses petits yeux rieurs et plein d’étoiles en déballant le cadeau que nous lui avions rapporté ! Le courant est très bien passé entre nous trois et si nous avions pu, nous l’aurions ramené immédiatement.

    Mais nous avons dû le laisser, le temps de finaliser l’adoption. Temps mis à profit pour lui préparer son futur petit nid chez nous. Lit, bureau, jouets, vêtements ! Tout est prêt !

    Jusqu’à l’appel d’hier ! ENFIN ! Nous pouvons venir le chercher ! Alain, au travail, me rejoindra sur place directement pour l’heure ! Je palpite d’impatience ! Je ne pense qu’à ce petit être bientôt dans mes bras ! Ce petit être que nous verrons grandir tous les deux ! Une vraie vie de famille, avec l’homme de ma vie et notre enfant, notre enfant rien qu’à nous !

    Je suis tellement heureux que je ne fais plus attention à la route autour de moi. Ni à ce camion qui me coupe brutalement la route, au mépris de toute règle de priorité. Qui coupe en un instant le fil de la joie qui était en moi. Il est trop tard pour freiner. J’imagine Alain serrer Aaron dans ses bras. J’imagine la joie du petit bout en découvrant son nouveau monde. J’imagine leur vie à eux. J'imagine leur vie sans moi.

    J’aurais dû être Papa.

    charlene_bzh il y a 1 semaine
    Pippolin  il est terrible ce texte, tellement d'émotions ! 

    Cindaie  il est magnifique ce texte, tellement d'espoir et puis cette fin... ? j'en ai les larmes aux yeux
    Pippolin il y a 1 semaine
    Merci Cindaie et Charlene_bzh !





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