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Pierre-Paul Durastanti (Traducteur)
EAN : 9782843448966
540 pages
Le Bélial' (21/11/2019)
4.22/5   90 notes
Résumé :
« Les yeux fermés, j'imagine les photons rebondissant entre les particules de poussière. J'imagine leurs chemins sinueux le long du dédale de surfaces vives, les pièges, les impasses, les culs-de-sac, les chausse-trappes. J'imagine Cigale qui accomplit sa rotation sous les étoiles, modifiant l'angle des rayons du soleil sur les panneaux. J'imagine les couleurs, changeantes, chatoyantes. Une nouvelle façon de voir… » Jardins de poussière est le deuxième recueil de no... >Voir plus
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Ni coutumière des nouvelles, encore moins de la science-fiction, qu'est-ce qui m'a pris de lire Jardins de poussières de Ken Liu, recueil de vingt-cinq nouvelles de SF ? Sans aucun doute la magie de Babelio, celle d'ouvrir notre horizon de lecture et de nous inciter à sortir de notre zone de confort. En l'occurrence, la critique passionnante du premier recueil de Ken Liu « La ménagerie de papier » par Sandrine (@Hundreddreams). Séduite et intriguée, j'ai donc voulu aborder son deuxième recueil de nouvelles.

J'imagine la science-fiction comme une grande demeure aux multiples pièces : l'uchronie, la fantasy, le Hard SF, la SF plus habituelle traitant de l'impact du progrès technologique en accélération constante, la SF du cosmos et de l'espace infini, la transition apocalyptique de notre espèce vers une existence post-humaine…et Ken Liu semble avoir ouvert toutes les pièces, en grand, dans ce recueil. Tous les genres sont convoqués, nous passons de l'un à l'autre au fil des nouvelles, subtilement agencées. Personnellement cela m'a permis d'avoir un vaste panorama et de sentir ce que j'aime et ce que j'aime moins. J'ai envie de creuser certains genres désormais. le fil conducteur de ces nouvelles est l'écriture de l'auteur, fluide et riche, tout en finesse, ses nombreux questionnements philosophiques présents dans chaque nouvelle, et certains thèmes récurrents qui parlent, en filigrane, de l'auteur : la double culture sino-américaine, les liens familiaux, notamment les relations parents-enfants, la filiation, les souvenirs, la quête d'identité.

Ken Liu est né en Chine, fut diplômé en droit à Harvard aux Etats-Unis où il émigre à l'âge de onze ans. Attaché à ses racines, on retrouve dans de nombreuses nouvelles ce mélange de culture chinoise et de culture américaine (notamment dans Une brève histoire du tunnel Transpacifique : le Japon, craignant son voisin soviétique, et les Etats-Unis, dont la situation économique se dégrade, se mettent d'accord pour construire un tunnel favorisant les échanges entre l'Asie et l'Amérique. Cette nouvelle dégage une atmosphère de mélancolie tout à fait particulière, car un ancien ouvrier du méga-tunnel, travail sous terre titanesque, se souvient de l'Histoire, la véritable histoire que l'on cache. Il refuse d'oublier et veut apporter ce souvenir particulier aux autres, notamment à Betty. le récit en devient poignant). Ce mélange de culture est présent tout au long du recueil : « On dit que la Chine est cultivée, mais pas civilisée, et qu'en Amérique, c'est l'inverse. Aux États-Unis, la politesse est toute de surface. le respect n'existe pas. Nul ne vous honore. Quand j'entre dans un bureau, je vois les traits s'affaisser, les regards se durcir. On déteste les Chinois. ».

Je ne vais pas présenter toutes les nouvelles mais seulement quelques-unes, celles que j'ai le plus aimées ou qui m'ont le plus marquée :

- « Ailleurs, très loin, de vastes troupeaux de rennes » (Renée Tae-O, une humaine post-Singularité habitant un monde virtuel part à la rencontre de l'univers réel avec sa mère, une Ancienne de chair et de sang qui souhaite lui faire partager son mode de vie et sa vision avant de quitter la planète), et son écho plus loin dans le recueil « Souvenirs de ma mère » [Amy se rappelle les sacrifices consentis par sa mère malade pour la voir grandir en utilisant la théorie de la relativité] et enfin « 48 heures dans la mer du Massachusetts » : une ancienne chef d'entreprise qui vit sur la mer nous fait visiter la ville de Boston engloutie par les eaux. J'ai été émerveillée par la poésie qui se dégage de ces textes liés (mais non présentés ensemble dans le recueil), notamment la poésie du dernier texte : « le soleil levant révéla peu à peu un fond sableux ponctué de ruines massives. Ces monuments à la gloire des victoires oubliées depuis longtemps de l'Empire américain s'élançaient vers la surface, évocateurs des fusées d'antan  ; des tours en pierre et béton vitrifié abritant autrefois des centaines de milliers de personnes se dressaient comme des montagnes sous-marines, leurs innombrables portes et fenêtres réduites à des grottes désertes et muettes d'où des bancs de poissons chamarrés s'élançaient tels des oiseaux tropicaux  ; entre les édifices, des forêts d'algues géantes oscillaient dans les vastes défilés qui étaient jadis des avenues et des boulevards grouillant de véhicules fumants, les hépatocytes apportant la vie à cette ville immense ».


- « Long courrier », uchronie qui montre ce que serait le monde si les dirigeables étaient restés le principal moyen de communication aérien. La description de cette technologie différente que celle que nous utilisons est également l'occasion pour l'auteur de donner sa vision du couple et du mariage : « Chaque mariage possède son moteur, son rythme, son carburant, son langage et son système de contrôle – un bourdonnement qui témoigne de son bon fonctionnement. Parfois, cependant, le bourdonnement est si bas qu'on le sent plus qu'on ne l'entend, si bien qu'il faut tendre l'oreille pour le percevoir ». Et pour éviter les disputes, la femme du couple a recours à une solution héritée de la culture chinoise : en réorganisant les casseroles accrochées et les assiettes empilées dans la cambuse, les photos dans la chambre, les habits, les souliers, les couvertures, elle améliore l'énergie qi, et lisse le feng shui. Influence de la culture chinoise là encore.

- « Animaux exotiques » : Les werks sont des animaux génétiquement modifiés (on mélange les gènes de deux animaux donnant de nouveaux animaux complètement inédits comme des chien-chèvre par exemple), des êtres artificiels. Quand on commence à faire des werks mélangeant les gènes d'animaux avec le génome humain, de façon illégale cela va de soi, cela permet d'assouvir des besoins malsains tant affectifs que sexuels. Un d'eux, mi grenouille-mi humain, cherche à découvrir le possesseur des souvenirs humains qui lui ont été implantés. C'est une nouvelle triste qui parle en substance du clonage, de ce que les hommes sont prêts à faire illégalement pour satisfaire leurs besoins primaires, de l'hypocrisie des politiques.


- « Empathie Byzantine » véritable nouvelle pédagogique sur la blockchain aux mains d'ONGs manipulatrices utilisant la réalité virtuelle pour mieux faire appel aux émotions et donc aux dons. de nombreuses questions sur les rapports entre émotion et rationalisation sont posées avec subtilité ainsi que, une fois de plus, la confrontation des visions chinoises et américains sur ces questions.

- « Vrai visage » est bien d'actualité. A l'heure où l'on désire de plus en plus neutraliser les discriminations raciales, de genre, lors du processus d'embauche, cette nouvelle montre que l'uniformisation peut être dangereuse et absurde, la race ou notre genre définissant autant notre parcours que notre moi intime. Est-il si judicieux de vouloir séparer les deux ?

La réflexion de Ken Liu n'est jamais donneuse de leçon, manichéenne ou simpliste : il ouvre les questions sans forcément apporter de réponse : dans « Messages du berceau... » par exemple, l'humanité du XXVIIème siècle semble avoir les moyens de refroidir la planète… Mais ce refroidissement est-il souhaitable ? Quelles conséquences va-t-il avoir pour les humains et les espèces qui se sont adaptés à une Terre plus chaude ?

Passer d'une pièce à l'autre sans arrêt, d'un genre à l'autre, m'a donné parfois le tournis. Sans doute n'aurais-je pas dû le lire d'une traite, comme je peux lire un roman mais savourer chaque nouvelle, m'arrêter pour la digérer, lire autre chose, pour ensuite commencer une autre nouvelle. Chaque nouvelle est d'une telle richesse que j'ai l'impression d'avoir fini le livre trop rassasiée, d'avoir mangé trop vite. Aucune nouvelle n'est mauvaise, toutes m'ont donné à réfléchir. Je sais à présent que je suis attirée par la SF post-apocalyptique, les nouvelles sur ce thème m'ont frustrée tant j'aurais aimé en lire plus.

Pour finir, je suis admirative de la traduction de ces nouvelles par Pierre-Paul Durastanti, il a su garder intactes la poésie et la finesse d'écriture de Ken Liu !
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Ce magnifique recueil de 25 nouvelles confirme, si besoin était, que Ken Liu est un des meilleurs nouvellistes actuels de science-fiction.
La plupart de ces récits sont tout simplement remarquables, ils frappent l'imagination et suscitent la réflexion par leur diversité et leur originalité.
De nombreux textes prennent évidemment pour thème « l'impact des progrès technologiques en accélération constante » (préface de l'auteur) sur tous les aspects de la vie humaine : « l'amour, l'éducation, la politique, la guerre, l'individu vont tous se trouver modifiés en permanence». le monde dans lequel l'humanité est appelée à vivre va devenir aussi instable et fugace que le « jardin de poussière » extraterrestre qui donne son titre au recueil...
Quelques exemples parmi les récits que j'ai préférés :
- « Une brève histoire du Tunnel transpacifique »(nouvelle uchronique déjà parue dans la revue Bifrost) : le Japon, craignant son voisin soviétique, et les Etats-Unis, dont la situation économique se dégrade, se sont entendus en 1929 pour construire un tunnel favorisant les échanges entre les deux pays.
- « Messages du berceau : L'ermite : 48 heures dans la mer du Massachusetts » : dans ce récit très poétique, une ancienne chef d'entreprise qui vit sur la mer fait visiter au narrateur la ville de Boston engloutie par les eaux.
- « Animaux exotiques » : un être artificiel comportant des gênes humains et animaux cherche à découvrir le possesseur des souvenirs humains qui lui ont été implantés.
- « Sept anniversaires » (récit déjà paru en tant que hors-série dans la collection Une heure lumière) : une plongée vertigineuse dans le temps au cours de laquelle les êtres humains ont abandonné leur corps physique pour devenir des êtres numériques.
On notera également que la réflexion de Ken Liu n'est jamais simpliste : dans « Messages du berceau... », l'humanité du XXVIIème siècle semble avoir les moyens de refroidir la planète… Mais ce refroidissement est-il souhaitable ? Quelles conséquences va-t-il avoir pour les humains et les espèces qui se sont adaptés à une Terre plus chaude ?
Enfin, il faut saluer le travail du traducteur, Pierre-Paul Durastanti, et celui des auteurs de l'anthologie, Ellen Herzfeld et Dominique Martel, car la progression du recueil est aussi pertinente que le choix des nouvelles !
Lecture très fortement recommandée.

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Avec ma méthode picoreur, il m'a fallu trois mois pour finir de recueil. Ceci m'a permis de diluer ce concentré de bonheur de lecture sur une longue durée.
Car j'avais beau connaître le talent de Ken Liu, j'ai quand même pris une belle claque.

Vingt-cinq nouvelles. Impossible de les détailler toutes sans vous endormir, ce serait perdre le message de plaisir dans une masse boueuse de mots.
Difficile d'en tirer des lignes directrices tant les sujets et les genres sont variés. Mais je peux quand même essayer.
Je trouve que le thème qui revient régulièrement concerne la famille, et plus précisément la mère ; la mère absente, la mère qui va partir, la mère qui revient de temps en temps, la mémoire…
Comme dans « Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes » (ça c'est du titre) dans un monde où l'humanité est téléchargée, une fille préfère suivre l'exemple de sa mère et représenter son univers personnel en 3D plutôt que dans des topologies multiD abstraites.
Comme dans « Souvenirs de ma mère » où une mère condamnée par un cancer se fait cryogéniser et revient parfois à l'état vivant pour quelques heures, le temps de fêter l'anniversaire de sa fille qui grandit, mûrit et vieillit.
Comme dans « La dernière semence », où une fille rêve de devenir astronaute dans un monde où les ressources sont si réduites que l'humanité n'en a plus beaucoup à consacrer à ce genre de fantaisie.
Et comme dans « Sept anniversaires » où l'on voit l'évolution d'une fille après la Singularité, qui fête ses anniversaires en puissance de sept (7, 49, 343, etc.)

Moins un thème qu'une qualité, c'est cette faculté de Ken Liu d'intégrer des connaissances techniques dans un texte de façon à ce qu'il ne semble pas l'être, technique, qu'il reste poétique.
Comme dans « Jardins de poussière », où l'art de créer des oeuvres à partir de la poussière surmontant des panneaux solaires aide à accroitre l'efficacité de ceux-ci.
Comme dans « La fille cachée », récit de pure fantaisie stylée Tigres et dragons où l'espace multidimensionnel joue un rôle fondamental.
Comme dans « Sauver la face » où les transactions commerciales entre personnes engluées dans leurs préjugés raciaux vont être sauvées par des IA. Machine learning à gogo, qui soit dit en passant ne respectent pas le RGPD (règlement général sur la protection des données).

Difficile de choisir celles qui m'ont plu le plus. Autant effleurer à la cuillère le sommet d'une crème chantilly. Certaines de celles que j'ai déjà mentionnées assurément : « Souvenirs de ma mère » ou « La fille cachée ».
Mais d'autres peut-être encore plus : « Jours fantômes », « Long-courrier » ou « Noeuds ». Je ne décrirai pas ces dernières. Je vous les laisse découvrir.

Le final, avec « Printemps cosmique » qui conte ni plus ni moins qu'une fin possible de l'univers, est une façon admirable de refermer cet objet fantastique.

J'ai lu par-ci, par-là que le premier recueil de l'auteur, La ménagerie de papier est encore meilleur. Cela se peut-il vraiment ?
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Qu'est-ce qu'un grand auteur ?
Cette question pourrait sembler insoluble pour beaucoup de lecteurs et de critiques, surtout par les temps qui courent.
Tout comme les réalisateurs de cinéma ou les scénaristes, les musiciens et les artistes dans le sens le plus large du thème, un auteur n'est-il pas finalement une personne dont la personnalité façonne son oeuvre ?
De loin en loin, le lecteur curieux pourra ainsi relever des particularités, des échos, des obsessions.
Et si, être un grand auteur était en réalité la capacité d'un écrivain, d'un réalisateur ou d'un scénariste à ordonner les fantômes de son propre esprit pour recréer des mondes imaginaires à la portée des autres ?
Prenons Guillermo del Toro et ses créatures fantastiques, Stanley Kubrick et ses doubles, Martin Scorsese et ses gangsters, Christopher Nolan et son rapport au temps, Antoine Volodine et ses révolutions amères, Chuck Palahniuk et ses marginaux en rébellion, Damon Lindelof et son dialogue avec Dieu… Les exemples ne manquent pas et permettent finalement de comprendre que pour marquer un genre ou un époque, un auteur doit donner de lui-même, doit être capable de transformer sa propre histoire en des récits aussi protéiformes que complexes qui parleront aux autres, et pas seulement à celui qui écrit les mots sur le papier à l'instant t.
En littérature, pour définir un grand auteur, on peut lire l'ensemble d'une oeuvre et examiner ce qu'il en transparaît à l'arrivée. Un processus complexe s'il en est mais terriblement gratifiant une fois le tableau d'ensemble achevé. Il existe cependant un accès plus « simple » dans le domaine littéraire mais aussi plus exigeant, pour l'auteur comme pour le lecteur : le recueil de nouvelles.

En matière de recueils de nouvelles, les éditions du Bélial' sont devenues des maîtres avec l'aide avec l'aide de deux anthologiques remarquables : Ellen Herzfeld et Dominique Martel. Après leur (fabuleux) travail sur Greg Egan ou Peter Watts, les deux anthologistes se sont penchés sur Ken Liu, auteur-star de la science-fiction et de la fantasy américaine dont le premier recueil, La Ménagerie de Papier, a reçu une pluie de récompenses.
À travers Jardins de Poussière, second recueil de nouvelles français de l'auteur américaine d'origine chinoise, Herzfeld et Martel offre un exemple brillant de la compréhension de l'oeuvre d'un grand auteur…mais aussi de la construction d'une collection de nouvelles fluides et intelligemment agencées pour le lecteur. Mais avant d'y arriver, quelques rappels sur Ken Liu lui-même. Né en Chine, diplômé en droit d'Harvard aux États-Unis où il émigre à l'âge de onze ans, l'auteur américain n'est pas simplement un écrivain d'imaginaire de plus puisqu'il s'emploie depuis quelques temps à traduire les oeuvres d'auteurs chinois de science-fiction tels que Liu Cixin, Chen Qiufan ou encore Baoshu. Particulièrement attaché à ses racines, Ken Liu ne se contente pas d'écrire, il joue également le rôle de passeur culturel, intermédiaire idéal entre la culture chinoise et américaine. Des casquettes et des origines extrêmement importantes lorsque l'on tente d'approcher Jardins de Poussière et, plus généralement, l'oeuvre de Ken Liu, maître es nouvelles.

Le souvenir en testament
Jardins de Poussière se compose de vingt-cinq nouvelles de taille parfois très inégales. Moins poignante dans l'ensemble que celles d'une Ménagerie de Papier, les textes présentés ici n'en sont pourtant pas moins brillamment racontés et exploités.
Pour preuve, le premier texte, Jardins de Poussière, dans lequel un artiste de bord est réveillé avant le reste de l'équipage pour sauver l'expédition du vaisseau-pionnier Sarira du désastre. Échouée sur une planète qui ensable ses panneaux solaires, l'intelligence artificielle décide de réveiller le membre le plus sacrifiable de tous pour sortir déblayer la seule source d'énergie du vaisseau. Mais voilà que de façon improbable, notre artiste décide de laisser un coin du panneau solaire recouverte de sable…pour y sculpter ses propres créations, marque d'un souvenir face à sa lente agonie face aux rayons solaires. Ken Liu raconte ici le rôle de l'artiste, expliquant non seulement la beauté de l'art en lui-même mais aussi son utilité, parfois inattendue, pour l'espèce humaine. Jardins de Poussière métaphorise une pensée primordiale de l'auteur : la création d'un souvenir, d'une trace, peut conduire à des miracles.
Les souvenirs occupent une place de premier plan dans l'oeuvre de Liu, ce ne sont pas les lecteurs de la Ménagerie de Papier qui diront le contraire. Mais avec ce second ouvrage et le travail des anthologistes, les choses s'avèrent encore plus évidentes.
Dans Une Brève Histoire du Transpacifique, un ancien ouvrier du méga-tunnel se souvient de l'Histoire, la véritable, celle que l'on cache. Il refuse d'oublier et veut apporter ce souvenir particulier aux autres.
Dans Dernière Semence, Linda, dernière survivante de l'humanité tente de laisser un ultime souvenir de notre race sur une planète lointaine.
Dans Jours fantômes, Fred et Ona apprennent l'importance de se souvenir de leur propre passé pour faire survivre tout un peuple, toute une culture.
Trois exemples parmi d'autres pour capter l'importance du souvenir chez Ken Liu, une importance qui va se pair avec deux autres préoccupations : celle de la filiation et celle de l'Histoire avec un grand H.

Compréhesion mutuelle
Depuis La Ménagerie de Papier, les fans de Ken Liu savent à quel point l'auteur américain entretient une relation complexe et fascinante avec ses parents. Une relation d'autant plus importante dans la culture asiatique qui trouve des échos particulièrement forts dans ce second recueil.
Parlons par exemple de Souvenirs de Ma Mère où Amy se rappelle les sacrifices consentis par sa mère malade pour la voir grandir en utilisant la théorie de la relativité. Magistralement adapté en court-métrage sous le titre Beautiful Dreamer, cette très courte nouvelle synthétise nombre de grands thèmes chers à Liu : celui du rapport enfant-parent, celui de la compréhension mutuelle et celui des souvenirs familiaux.
On retrouve ces thèmes dans Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes où Renée Tae-O, une humaine post-Singularité habitant un monde virtuel part à la rencontre de l'univers réel avec sa mère, une Ancienne de chair et de sang qui souhaite lui faire partager son mode de vie et sa vision avant de quitter la planète.
Ken Liu ne se limite pas à raconter des histoires de parents et d'enfants, il les lie, les entremêle, tisse des relations complexes et souvent conflictuelles où les éléments imaginaire ou réels du récit séparent. Comment se comprendre dès lors ? Par l'empathie.
Mais l'empathie n'est pas chose facile, comme le démontre la nouvelle Rester dans le même univers que celle de Renée Tae-O où vivants et « morts » (en réalité des humains informatisés post-Singularité) ne se comprennent plus et où père et enfants ne comprennent non plus le désir des uns et des autres dans un monde transfiguré où l'humanité n'est plus qu'un souvenir.
Et si la question filiale semble parfaitement maîtrisé par Liu, il étend sa réflexion sur la compréhension de son prochain à d'autres niveaux.
Comprendre l'autre chez l'américain, c'est le début d'un idéal.
Dans Sauver la Face, il n'imagine pas simplement deux I.As capables de conclure les accords commerciaux les plus périlleux mais la réunion de deux cultures différentes et deux conceptions du monde différentes en abattant le racisme entre les gens. Cette histoire de père-fils et de mère-fille fustige les préjugés, trouve les dénominateurs communs et abat les murs. En trichant parfois mais pour mieux en tirer la vérité des personnes derrière leur histoire personnelle et leurs souffrances.
Ce besoin absolu de compréhension mutuelle va encore plus loin lorsque Liu s'aventure dans des univers fantasy comme dans Bonne Chasse (adaptée dans l'excellente série Love, Death + Robots) où un chasseur de Hujiling, un démon voleur de coeur asiatique, s'éprend du Hujiling en question pour finir par le comprendre enfin. L'américain, en utilisant un monde steampunk-fantasy, métaphorise l'oppression britannique sur Hong-Kong et celle des chasseurs sur les créatures surnaturelles. Jusqu'à ce qu'une étincelle d'humanité, un acte de miséricorde, change la donne.
Plus encore que l'acceptation de l'autre, Jardins de Poussière devient l'acceptation d'une culture/d'un mode de pensée. Si le périple de Barry Icke dans Long Courrier pourrait n'être qu'une uchronie de plus où les zeppelins ont fini par dominer le monde de l'aviation moderne, Ken Liu le transforme en une poignante histoire de collision, celle du monde rationnel et moderne de Barry avec celui traditionnel et superstitieux de sa femme, Yelin. Les mondes peuvent se comprendre et le souvenir, l'Histoire qui se cachent derrière peut ainsi perdurer.

Au pays des Han et de la technologie
Bien sûr, Ken Liu ne cesse jamais de réfléchir sur ce qui sépare (et rassemble), les cultures occidentales et asiatiques, lui-même fruit de ces deux opposés apparemment inconciliables.
Et pourtant, dans Empathie Byzantine, sur fond d'ONGs manipulatrices et de blockchains, l'américain invite non seulement le lecteur à réfléchir sur l'influence de l'émotion sur la rationalisation mais également à confronter brutalement les conceptions humaines des deux extrémités de la planète. Sophia d'une part, membre de RSF (Réfugiés Sans Frontières) et Jianwen, activiste et créatrice d'Empathium, une application révolutionnaire qui shunte l'influence des gouvernements et des ONGs. Sauf que voilà, les problèmes moraux sont bien plus complexes qu'une vision bichromatique des choses. Doit-on faire des sacrifices ou se fonder sur l'instantanéité de l'émotion ?
Voilà une épineuse question qui ne se conçoit d'ailleurs pas forcément de la même manière que l'on soit occidental ou asiatique. Il en va de même des considérations de Vrai Visage, merveilleuse nouvelle qui réfléchit sur la discrimination raciale et sur les réactions radicales qu'elle suscite.
Et si l'uniformisation forcée n'était pas une bonne chose ? Si la race définissait autant notre parcours que notre être ? Peut-on vraiment séparer les deux…? Doit-on vraiment le faire ?
Au-delà même de la question de racisme, Ken Liu constate les différences sur fond de crise environnemental et d'humanité égoïste, reflets multiples de personnalités individuelles déjà incapables de se comprendre. Au centre, on retrouve la plus chère des obsessions de l'écrivain : l'identité.

Qui es-tu ?
Toute la réussite des nouvelles de Jardins de Poussière et, plus généralement, de Ken Liu, se retrouve en vérité dans ce simple concept : l'identité.
Tous les personnages de Ken Liu se questionnent sur leur nature profonde. Des hybrides homme-grenouille (ou Werk) d'Animaux Exotiques aux paysans de montagnes à l'écriture si particulière dans Noeuds en passant par Dolly, la jolie poupée jetée et abandonnée par sa maîtresse ou encore Jane qui découvre la vérité d'une Saga légendaire sur un monde lointain. Tous s'interrogent à un moment ou un autre sur leur propre identité.
Plus intelligent, Ken Liu porte d'ailleurs la question de l'identité sur d'autres plans : celui de la civilisation, celui de l'humanité toute entière.
Pour Moments Privilégiés, autre extraordinaire nouvelle de ce recueil qui ne manque pas de textes remarquables, un diplômé en lettres et sciences sociales et humaines débarquent dans une entreprise de haute technologie : WeRobot.
Il finit par fabriquer un robot-rat qui ne va pas vraiment avoir les conséquences attendues pour la société. Pire, il conçoit un robot-nourrice pour soulager la peine et les souffrances des parents et qui va, lui aussi, être un échec retentissant. Chronique d'une avancée technologique manquée, la nouvelle illustre de façon superbe la question sur l'identité humaine et, plus précisément, sur la notion de parentalité.
Qu'est-ce qui rend cette relation enfant-parent si particulière et atypique ? Peut-on vraiment la remplacer avec la technologie ? Doit-on vraiment la remplacer ?
Ici, la boucle est bouclée, Ken Liu en s'interrogeant sur l'identité de notre bonne vieille race humaine remonte aux racines de notre être : nos parents. Avec eux s'écrivent l'Histoire et les Souvenirs, dans la douleur, la souffrance mais aussi la joie et l'amour.
Peut-on revenir sur le passé ? Non.
Doit-on s'en servir pour ne pas commettre les mêmes erreurs, comprendre ses propres ancêtres et la personne qui se tient devant nous ?
Absolument, toujours, à chaque instant.

Jardins de poussière n'est pas qu'un grand recueil de nouvelles, c'est aussi une façon magistrale d'agencer des histoires, de construire un ouvrage passionnant. Cette construction fluide et intelligente permet une démonstration magistrale : celle qui révèle définitivement Ken Liu comme un grand auteur de science-fiction aux questionnements humains passionnants et à la sensibilité essentielle capable de mêler réflexions technologiques et éthiques aux choses les plus intimes de l'homme.
Lien : https://justaword.fr/jardins..
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Après la grosse beigne que fut La Ménagerie de Papier, il fallait s'attendre à tomber sur un Ken Liu plus vénère que jamais à nous balancer des questionnements métaphysiques plein la tronche dans un déluge d'émotions et de gigantisme. Et c'est bien sûr le cas avec Jardins de poussière, certes pas dénué de défauts, mais qui se fait incontestablement dans la littérature SF actuelle une place de choix… bien à raison.

Préface

L'auteur commence avec quelques généralités, peut-être un peu grosses, décrivant ses nouvelles de manière brève voire vague. Il aurait sans doute mieux valu mettre ce texte en postface, et plus développé…

Jardin de poussière

Une artiste maquilleuse part dans l'espace et se retrouve à préparer les corvées le temps que le reste de l'équipage se réveille. C'est un texte moyen, assez dithyrambique par moments, entraînant dans une errance psychologique dont seule la réflexion finale sur le Temps et l'Humanité ne nous fait pas regretter le voyage…

La Fille Cachée

La Chine, au Moyen Âge. Fille Cachée est l'élève de Maîtresse, une assassine qui légitime ses gestes par le bouddhisme et le relativisme : puisque chacun est corrompu de l'intérieur et cherchera toujours sa propre survie avant celle des autres, comment différencier les bons des mauvais ? Jusqu'au jour où elle va tomber sur quelqu'un de désespérément gentil (et intelligent), qui va faire vaciller toutes ses certitudes…
C'est un très bon texte, malgré un démarrage causant quelques problèmes en terme d'exposition. Outre la réflexion éthique qu'il engage, le roman installe dans une novelette de fantasy un thème habituellement vu en science-fiction. La fin ouverte laisse rêveur l'enfant amateur de justicier en nous…

Bonne chasse

Des siècles plus tard, alors qu'arrivent les colons anglais : la magie se meurt, remplacée par la technologie. Un exorciste et son père tentent de survivre en chassant les derniers esprits, mais une femme-renarde qu'ils traquent chamboule toutes ces certitudes…
Un texte aussi bon que surprenant, puisant dans le folklore chinois encore peu exploré dans la fantasy occidentale, et virant dans sa dernière partie vers le steampunk, tout en évoquant un nombre impressionnant de luttes du féminisme (viol, dragouille, prostitution, harcèlement sexuel, condamnation de la femme plutôt que l'homme) sans jamais donner la leçon ni l'impression d'en faire trop. Avec en plus une réflexion sur le temps qui passe certes assez convenue mais restant évocatrice, Bonne chasse est une nouvelle en plus qui tire son épingle du jeu dans la SFFF actuelle.

Rester

Ça devait arriver, l'Humanité a décidé de se transhumaniser. Restent quelques irréductibles qui ressassent encore et toujours le même argument : qu'est-ce qui nous dit que le programme informatique dans lequel on transfère notre personnalité est toujours nous ?
Disons-le, Greg Egan avait déjà abordé le sujet avec En apprenant à être moi, et la nouvelle ne nous apporte rien de plus ; ce qui ne l'empêche pas de l'aborder sous un prisme humain plutôt qu'intellectuel et de nous donner une idée de ce que serait une société où les derniers humains de chair voient peu à peu leur technologie tomber en déliquescence ; bref, un bon texte, malgré une certaine impression de déjà-vu.

Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes

Quelques détails laissent à faire penser que nous sommes toujours dans le même univers que la nouvelle précédente, mais cette fois-ci du point de vue des uploadés : il n'y a donc plus d'ambiguïté quant au fait de s'ils sont des humains ou des machines. Est-ce que ça le trahit ? Oui et non : on n'en tient aucune preuve absolue.
On suit donc la vie quotidienne de ces entités informatiques ayant pour habitude de pouvoir se rendre en un claquement de doigts à n'importe quel espace virtuel ou physique, quelles qu'en soient les dimensions, qui n'ont plus aucune notion de temps ou d'espace ; une version light de Diaspora où on peut faire nettement moins de choses, mais bien plus accessible et où les personnages il faut bien le dire ont plus de relief. Les lecteurs se laisseront sans doute toucher par cette relation mère-fille ; du reste la lecture n'est jamais pénible ou désagréable.

Souvenirs de ma mère

Une mère a un cancer et ne pourra donc pas connaître son enfant. Elle décide de tricher avec le temps en le dilatant de manière à ce que des années soient pour elle des mois. Un texte original et bref qui aurait mérité d'être développé.

Le Fardeau

Les terriens découvrent Lura, une planète dont les habitants ont disparu depuis un million d'années. Restent des vestiges, dont écrits, qui fascinent la Terre entière…
Un excellent texte, qui célèbre tout autant la beauté extraterrestre qu'il dénonce les dérives du tourisme et de la spiritualité à la Strada, avec à la pelle cheminées thermo-cosmiques et New Age de fond de Biocoop. Si la lecture en est agréable, tout l'intérêt réside dans sa chute !

Nul ne possède les cieux

Et que diriez-vous de découvrir le silkpunk ? Il s'agit d'imaginer ce à quoi ressemblerait le steampunk si la Révolution industrielle avait eu lieu en Chine avec les matériaux du bord, à savoir bambou, papier, soie et autres éléments de construction insolites pour nous pauvres Occidentaux. C'est en pionnier sinon en inventeur du genre que Ken Liu s'est érigé, créant un monde de fantasy obéissant à ces caractéristiques avec la série de romans La grâce des rois.
Ce texte se déroule dans le même univers et y décrit l'invention du dirigeable par un inventeur athée et sa soeur très croyante. Au-delà du soin apporté à l'aspect technique vient aussi se poser la question de la foi : la volonté des dieux peut-elle s'exprimer par ceux qui refusent de croire en eux ? Bref, encore de la très bonne qualité, et ce sur plusieurs niveaux.

Long-courrier

Une uchronie mettant en scène ce qui se serait passé si les dirigeables étaient restés les principaux moyens de locomotion aériens. S'il ne s'agit pas de steampunk à proprement parler (plusieurs indices nous prouvent que L Histoire se passe bien après la Révolution industrielle), en revanche nous avons ici tout ce que nous attendons du genre : la description d'une technologie différente du tout au tout de celle que nous utilisons avec réalisme et tout en en reprenant quelques traits.
Le tout est de faire partager au lecteur le merveilleux du voyage allié à celui de la technologie, allez enfonçons une porte ouverte, à la manière de Jules Verne ; mais tout comme l'oncle Jules, l'absence de véritables enjeux dramatiques en font un texte dépaysant mais somme toute un peu poussif.

Noeuds

Une tribu de Thaïlande maîtrise l'écriture par noeuds depuis des millénaires ; sa capacité à pouvoir lire en trois dimensions n'est pas sans intéresser les investisseurs américains…
Un nouvel excellent texte, qui s'il peut sembler une critique un peu déjà-vue des OGM (mais qui a le mérite d'être claire contrairement à nombre d'autres), dénonce plus subtilement le néo-colonialisme et les méthodes de recherche américaines. Sans compter l'aspect ethnique qui nous fait découvrir une Asie du Sud-Est ancestrale et méconnue ; le mythe du bon sauvage nous est évité par un narrateur usant du langage familier sans pour autant forcer le trait. Passionnant et impactant.

Sauver la face (avec Shelly Li)

Grâce à des IA exceptionnelles, la Chine s'impose partout économiquement dans le monde. Les yankees ne voient pas ça d'un bon oeil et essayent malgré tout de cohabiter pacifiquement.
Encore un excellent texte, mettant en scène une compréhension profonde des deux peuples et des psychologies, et pour parvenir à me vendre une scène d'amour à base de bagnole, faut le faire. La chute est glaçante et l'essor économique réaliste (sauf sur un point qui m'a franchement fait tiquer : quand on interviewe des experts sur le sujet, on se rend compte que les chinois sont beaucoup moins gentils en affaires).

Une brève histoire du Tunnel transpacifique

La Seconde guerre mondiale n'a jamais eu lieu ; à la place les grandes nations se sont unies pour relancer l'économie dans un projet pharaonique. Mais était-ce bien meilleur ? Car derrière le nazisme et le stalinisme se cachent un danger tout aussi redoutable : l'industrialisation à outrance…
Encore un très bon texte, tout juste freiné une romance un peu rapidement traitée bien qu'avec poésie, alternant humour, tragique et élégiaque.

Jours fantômes

Trois histoires se superposent à la Cloud Atlas : l'une d'elles laisse présager qu'elles se déroulent dans le même univers que les nouvelles qui clôturaient La ménagerie de papier. Dans toutes les trois, on retrouve des êtres humains, plus ou moins tiraillés par l'envie de se couper de leurs racines pour se tourner vers un monde qui leur semble meilleur et qui se demandent comment malgré tout composer avec elles. Un très bon texte reprenant toutes les thématiques de Ken Liu, juste endommagé par instants par un phrasé des personnages pas toujours complètement naturel.

Ce qu'on attend d'un organisateur de mariage

Les extraterrestres existent, et ils sont microscopiques. Si vous signez un contrat, ils pénètrent dans votre corps et font la bringue, en vous laissant quelques contreparties. de la SF humoristique de haute volée, avec comme bien souvent dans le genre une chute aussi pessimiste que vertigineuse.

Messages du Berceau : L'ermite — 48 heures dans la mer du Massachussets

Des indices laissent à penser que cette nouvelle se passe dans le même univers que Rester et Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes, d'autres non. L'humanité s'est dispersée dans le système solaire après le réchauffement climatique. On débouche sur nombre de réflexions philosophiques et de moments poétiques, mais c'est sans compter une narration assez confuse.

Empathie byzantine

Eh ! Vous imaginez comme ça serait bien si les gens arrêtaient de regarder BFM et se mettaient à se bouger l'arrière-train ? Toute verve usulo-révolutionniste mise à part, je fais partie des personnes qui en ont un peu marre de voir les médias mainstreams ne diffuser que des images et des faits lissés pour ne pas choquer sur ce qui devrait nous le faire en Syrie et en Afrique (mais si, ce continent dont on pompe les ressources depuis 200 ans et dont on dit qu'ils ne pourront jamais fonder de bons gouvernements sans nous). Les images-choc manquent dans une société habituée à cajoler ses spectateurs, juste les effrayer un peu pour les forcer à consommer comme les fourmis stressent les gros pucerons pour qu'ils produisent plus de miellat ; ou bien alors on vous livre un peu de grand-guignol, histoire de racoler dans des feuilles de choux qui ne méritent même pas de s'appeler journaux (Le Nouveau Détective) ou bien de culpabiliser le chaland pour qu'il sente sa conscience blanchie une fois qu'il aura donné son argent à telle ou telle ONG (qui utilisera le plus gros de son budget pour créer d'autres tracts…). Bref, j'ai beau préférer penser la situation mondiale d'un point de vue utilitariste, force est de constater que les choses de changent pas à moins d'ébranler violemment les convictions de ceux qui peuvent faire quelque chose. Seulement, n'écouter que ses sentiments, ça ne serait pas un peu dangereux ?
Empathie byzantine s'engouffre dans cette brèche et montre chacune de ces deux logiques ainsi que toutes leurs failles : ceux qui sont dans les bureaux ont une vue d'ensemble mais aucune connaissance du terrain ; ceux qui se rendent sur place connaissent mieux que quiconque le calvaire des populations, mais n'ont aucune vision à long terme. Les premiers vont tenter d'endiguer une invention des seconds : une plateforme de crowdfunding pour aider les populations sensibilisant les gens via des enregistrements de combats disponibles en VR, les forçant ainsi à donner sous le choc. Il s'agit d'une novelette compliquée, un peu lente par instants, pessimiste et poisseuse ; mais entre les expérimentations stylistiques qui parviennent à ne jamais étouffer le texte, l'approfondissement de la confrontation dialoguée du coeur et de la raison, plus qu'un bon texte, nous avons un grand texte.

Dolly, la poupée jolie

Dolly est une poupée intelligente. Tiens, ça ne vous rappelle pas le premier recueil ? Sauf que cette fois, on se place de son point de vue. Et se faire martyriser par des gosses n'est pas de tout repos.
Un texte très triste où les détracteurs de Ken Liu trouveront une nouvelle occasion de dire qu'il cherche le pathos avant la réflexion ; sauf que je suis un grand sensible (mais si), qu'on voit le calvaire que doit suivre le personnage et que le pathos en question n'est jamais appuyé. Certes, la nouvelle en question aurait pu être augmentée (j'imagine d'ailleurs facilement un film d'animation dérangé sur le rapport à l'enfance qu'on pourrait en adapter), mais nous avons là à la fois un très bon texte et un excellent terreau pour quelque chose d'encore plus grand.

Animaux exotiques

Les werks sont des animaux génétiquement modifiés ; sauf que quand les industries illégales mettent la main sur le génome humain, leurs clients semblent prêts à tout pour assouvir leurs fantasmes malsains…
Un très bon texte sur les parias et la prostitution, sans pour autant aller dans le hardcore, tout en dénonçant l'hypocrisie politique face à des bas-fonds de la société de plus en plus invisibles. le tout reste quand même légèrement gâché à cette fin dont la double révélation et le revirement des personnages donnent au tout un cachet un peu trop rocambolesque.

Vrais visages

C'est bien connu, les inégalités au travail sont souvent dues au sexe et aux origines. Et si on pouvait gommer ça avec des masques ? Un excellent texte qui ne se fait pas prier pour donner des claques à pas mal de délires SJW allant trop loin, avec un nombre de questionnements impressionnants, traités avec finesse quand ils ne sont pas amenés par la réponse à d'autres d'entre eux.

Moments privilégiés

Un élément du texte nous indique que nous sommes dans le même univers que Faits l'un pour l'autre, des années plus tôt. Un jeune ingénieur embarque dans la « Valley » (sans silicone visiblement pour éviter des procès), bien convaincu d'améliorer le monde avec ses robots. Spoil : ça part en cacahuètes.
La thématique est classique, mais traitée avec finesse car sans manichéisme et par les nombreux éléments qu'elle fait dialoguer, nous montrant des engins cybernétiques auxquels on n'aurait sans doute jamais pensé : un très bon texte, malgré une bourde dans les références mythologiques assez énorme !

Rapport d'effet à cause

Un vaisseau se retrouve piégé dans une boucle temporelle où il se fait immanquablement détruire par ses ennemis. Comment se tirer de là ? La solution arrive en dernière page, simple et logique. Sans doute pas le texte le plus original, mais une nouvelle qui parvient à parfaitement remplir son postulat.

Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé

Le texte reprend l'idée Du Livre chez diverses espèces, mais avec cette fois un vague récit derrière et en s'intéressant à la perception. Si au départ à cause d'un thème me parlant moins et d'un style par moment alambiqué je craignais un ersatz de Ken Liu, il en ressort finalement un formidable puits de sense of wonder ! La plume opte cette fois pour la hard-SF et nous imagine des mondes plus incroyables et dépaysants les uns que les autres en une poignée de pages et en mettant leurs habitants au centre. Une nouvelle leçon magistrale de worldbuilding sur les extraterrestres.

La dernière semence

La Terre est détruite. Seule une cosmonaute survit. Un texte court et doux-amer qui possède les mêmes caractéristiques qui fonctionneront ou non selon le lecteur que pour Dolly, la poupée jolie. Reste que la notion de qu'est-ce qu'il va rester après nous me parle toujours énormément.

Sept Anniversaires

Sept anniversaires se succèdent dans une vie, chacun la puissance du nombre d'années du précédent. Oui, parce que dans le turfu, on est devenus immortels. Ah : et on a envahi la galaxie.
Si comme moi vous avez eu un peu de mal avec Diaspora, sachez que vous avez ici un texte qui reprend nombre de ses idées de manière plus dense et bien plus accessible, et avec beaucoup plus d'humain. Et presque autant de sense of wonder. On est vraisemblablement dans le même univers que Rester et Cie, mais il s'agit de loin d'un texte bien plus ambitieux que tous les autres et tout autant sinon plus réussi.

Printemps cosmique

Et alors qu'on pensait qu'on ne pouvait pas finir avec plus de sense of wonder, Ken Liu fait justement l'inverse en nous racontant la mort de l'Univers. Rien que ça, dans une langue pleine de poésie et n'en faisant jamais trop, sans doute son meilleur texte à ce jour. Décidément, on dirait que je préfère les crépuscules de l'extinction aux merveilles humanistes ; pour un peu, ça finirait par devenir inquiétant… *regarde sur Mediapart les dernières catastrophes des Terriens* Vous noterez que j'ai bien dit : « ça finirait ».

Conclusion

Jardins de poussière aura su se hisser à la hauteur de son précédesseur La Ménagerie de Papier ; mieux encore, je pense qu'on peut le considérer d'ores et déjà comme meilleur car ne possédant aucun mauvais texte et que tous à quelques rares exceptions sont dignes au minimum de quatre à cinq étoiles. Un recueil qui fera date, ou du moins je l'espère, parce qu'après tout, c'est pour votre culture…
Lien : https://cestpourmaculture.wo..
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critiques presse (1)
Elbakin.net
30 décembre 2019
Très belle porte d’entrée dans la littérature de genre, plongée dans l’œuvre d’un écrivain prolifique et talentueux, Jardins de poussière est un recueil idéal pour le néophyte et un plaisir rare dans la droite ligne des autres écrits de l’auteur. Puisse-t-il en écrire beaucoup d’autres !
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (52) Voir plus Ajouter une citation
Certains de nos camarades de fac la tenaient pour une nationaliste chinoise ; ils se trompaient. Elle déteste tous les empires, parce qu'à ses yeux, ce sont les institutions ultimes qui concentrent des pouvoirs mortels. Elle juge l'empire américain aussi indigne de soutien que le russe et le chinois. Comme elle disait : "L'Amérique est une démocratie pour ceux qui ont la chance d'être américains. Pour les autres, ce n'est qu'une dictature dotée des bombes les plus grosses et des missiles les plus puissants."
("Empathie byzantine")
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L’émotion a toujours été le fondement de la justice, au lieu d’un instrument de persuasion. Est-ce que tu t’opposes à l’esclavage à la suite d’une analyse logique des avantages et des défauts de l’institution ? Non : parce qu’elle te révolte. Parce que tu as de la compassion, de l’empathie envers les victimes. Parce que tu sens son caractère injuste au fond de ton cœur.
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Plus de trois cents milliards d’esprits humains habitent la planète, hébergés par des milliers de centres de données qui, dans l’ensemble, occupent moins de place que le Manhattan de jadis. La Terre est retournée à l’état sauvage, exception faite des rares réfractaires qui s’entêtent à vivre incarnés, retirés sur des domaines isolés.

(« Sept anniversaires », page 499)
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Il y a une beauté souvent inappréciée à présenter des données. L’information, c’est de l’entropie, comme Claude Shannon l’a découvert. C’est l’équilibre de l’ordre et du désordre qui suscite le plaisir esthétique. Un excès d’ordre, et les données sont ennuyeuses ; de désordre, et elles sont inintelligibles.
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Nous ne regardons pas.
Nous ne voyons pas.
Nous parcourons des millions de kilomètres en quête de vues inédites sans même jeter un coup d’œil à l’intérieur de notre crâne, un paysage sans doute aussi étranger, aussi merveilleux que tout ce que l’univers peut offrir.

Il y a plus qu’assez pour satisfaire notre curiosité, notre soif de nouveauté, dans les dix mètres carrés qui nous entourent : les motifs longitudinaux uniques des dalles sous nos pieds, la symphonie chimique qui anime chacune des bactéries sur notre épiderme, les mystères qu’offrent les diverses façons de nous observer en train de nous observer.
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Video de Ken Liu (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Ken Liu
Qui ne connait pas Ken Liu ? Notre auteur est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d'émigrer aux USA à l'âge de onze ans. Depuis une quinzaine d'années, il dynamite les littératures de genre, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. Sous nos latitudes, il s'est fait connaître avec le recueil “La Ménagerie de papier” (2015), lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire, ainsi que le court roman “L'Homme qui mit fin à l'histoire”. La parution toute récente de “Toutes les saveurs”, western fantastique, dans la collection “Une heure-lumière” sera l'occasion de le questionner sur son oeuvre…
Animation : Pierre-Paul Durastanti Interprétariat : Cyrielle Lebourg-Thieullement Illustrations : Aurélien Police
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