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EAN : 9782082105668
349 pages
Éditeur : Flammarion (04/11/2008)

Note moyenne : 4.25/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Selon les chiffres officiels, cinquante millions de personnes dans le monde sont victimes de déplacements forcés. Réfugiés, demandeurs d'asile, sinistrés, tolérés, déplacés internes..., les catégories d'exclus se multiplient, mais combien sont ignorées : retenus, déboutés, clandestins, expulsés... Face à ce drame, l'action humanitaire s'impose toujours plus comme la seule réponse possible. Sur le terrain, pourtant, le dispositif mis en place rappelle la logique tota... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Luniver
  04 septembre 2017
Ce qui tenait de l'urgence au départ tend à s'enraciner en Europe : les camps de réfugiés s'intègrent progressivement dans le paysage (pas seulement médiatique), et comme les pays d'origine de ses occupants ne montrent pas franchement de signes d'amélioration rapide des conditions de vie, il y a fort à parier qu'on va encore vivre avec un petit moment. Il me paraissait important de me documenter un peu sur les camps, et comme à chaque fois que je me retrouve face à un phénomène inconnu, je me tourne d'abord vers les livres pour essayer de secouer les idées reçues sur le sujet. Cet essai me paraissait d'autant plus adapté qu'une de ses phrases chocs (« Sur le curseur de la biopolitique, [les réfugiés] s'éloignent du « faire vivre » et s'approchent du « laisser mourir ») fait tristement écho aux récentes décisions d'interdire les missions de secours en Méditerranée, et au cynisme ambiant sur le sujet.
Je ne tenterai pas d'analyser l'intégralité de l'essai, mais je soulignerai quelques points qui m'ont particulièrement interpellé.
Tout d'abord, le changement progressif des noms utilisés : de « réfugiés » (qui implique une notion de danger à fuir et de recherche de protection), on en arrive aujourd'hui à « migrant » (quelqu'un qui bouge, pour des raisons indéfinies). Pour l'auteur d'ailleurs, l'explosion du nombre de qualification (« migrant économique », « déplacé interne », « clandestins », « exilés », « demandeur d'asile », … ) ne tient pas à une recherche de solutions adaptées pour chaque groupe, mais plutôt d'éviter au maximum que ces gens obtiennent le statut officiel déterminé par la Convention de Genève en les déniant certaines caractéristiques essentielles. Car si durant la guerre froide, les réfugiés avaient plutôt bonne presse (chaque réfugié supplémentaire montrait la supériorité d'un camp sur l'autre), aujourd'hui, il faut se rendre à l'évidence, plus personne n'a envie de les recevoir.
Ensuite, le système très fermé des camps, qui mène à des situations paradoxales : d'un côté, on interdit tout enracinement (pas de travail, peu d'interactions avec les populations locales, … ), puisque les populations sont sensées retourner rapidement chez elles. D'un autre côté, on constate que les conflits traînent très souvent en longueur (en Afrique, certains camps d' « urgence » existent depuis plus de 20 ans), et que les formalités administratives labyrinthiques prennent des années à aboutir. Cette situation, où chaque réfugié vit dans une attente perpétuelle, dans un espace clos, incapable d'assurer sa propre survie et donc dépendant en permanence des aides accordées, mène à toute sorte de violence et d'exercice de pouvoir arbitraire.
Enfin, l'auteur souligne le rôle ambigu des organismes humanitaires, souvent obligés de collaborer activement avec les dispositifs de contrôle (agents de police dans les bateaux de sauvetage, obligation de pré-filtrage des réfugiés à l'entrée des camps pour les futures rencontres administratives, …) pour avoir le droit d'effectuer leur mission sur le terrain. Rôle qui ne leur plaît d'ailleurs pas spécialement, et qui les met dans une position délicate vis-à-vis des gens qu'ils tentent d'aider.
Essai un peu technique parfois, puisque l'auteur a une certaine expérience personnelle des camps de réfugiés et en maîtrise bien tous les coulisses, ce qui est loin d'être mon cas. Mais assez utile pour se rappeler qu'avant d'être rassemblés en quelques chiffres, il y a des êtres humains avec des passés torturés, et que la plupart ne demandent rien d'autre que de retrouver une vie normale quelque part.
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
LuniverLuniver   28 août 2017
Signe et condition de cette fiction et de cette toute-puissance de l’humanitaire, l’étrange présence-absence de ses ayants droit. Symboliquement omniprésent mais intellectuellement absent, ce monde à part – le monde, inévitablement ambigu, des « victimes » – est bien parfois exhibé sous des formes outrées : celle du journal de 20 heures montrant fugitivement des images de désespoir ou celle de l’affiche de telle organisation humanitaire avec gros plan sur les yeux suppliants et le corps squelettique d’un enfant noir nu. Mais il n’a aucune place dans les conceptions du monde social que notre propre monde produit. Que dire de ces ayants droit, sinon les plaindre ou les condamner ? Une forme de relégation intellectuelle accompagne la mise à l’écart des populations « victimes » et tout autant indésirables, lesquelles n’apparaissent en général que sous la forme révélée de « l’impensable », de « l’intolérable », de « l’indicible ». Autant de figures extrêmes de la pensée, parfois « scandaleuses », parfois effrayantes, qui provoquent la sidération et confirment ainsi, par une mise en scène émotionnelle, le caractère exceptionnel de leur incursion inattendue dans les images du monde.
[...]
L’émotion (peur, compassion, haine) occupe alors la place de la réflexion, se diffuse sur la page blanche. Et le geste lié à l’émotion (celui du bienfaiteur qui donne ou du volontaire qui décide de partir) est directement relié à l’image de la souffrance qui est une image « révélée » de forme absolue : sans avant et sans après, sans contexte. Émotion, bienfaisance, souffrance, révélation absolue : ces élans de soi vers le monde composent les ressorts les plus puissants de l’élan humanitaire. Le geste moral qui se pense comme une réponse immédiate à la révélation de l’extrême souffrance peut même être assumé par son auteur comme spontané, révolté, non réflexif ! Il se laisse alors le droit d’être tout autant dominateur que donateur. Les figures du héros, du sauveur ont un redoutable revers de médaille dans celles du tout-puissant qui veut « contrôler la situation » et du maître à penser qui dicte les « bonnes » réponses aux ayants droit. Leur geste moral se veut réparateur, mais il construit une victime qui garde l’apparence de la victime absolue, sans nom et sans voix : celle-ci doit savoir se conformer à son image victimaire, recevoir l’argent sans le « détourner », sans le « gaspiller », sans utiliser les aides à d’autres fins que celles conçues par le monde des donateurs (personnes, associations ou pays donateurs), bref sans désordre. La victime doit savoir recevoir en restant à sa place. La même exigence morale se reporte sur les organisations chargées de transférer le don charitable au loin, vers une souffrance généralement maintenue, par le monde riche et do(mi)nateur, dans la modalité du spectacle et de la virtualité qui sont des expressions de la mise à distance.
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LuniverLuniver   26 août 2017
Le renvoi des populations du Sud « chez elles », propre aux actuelles politiques sécuritaires européennes, utilise le même argument identitaire du retour « chez soi ». Pourtant, très souvent, les êtres en exil, au moment même où les organisations internationales, ou bien les États, prévoient celui-ci, ont déjà fait l’expérience d’un nouvel emplacement dans les zones urbaines ou sur les sites humanitaires où ils se sont retrouvés d’abord confinés malgré eux, et dont ils ont dû s’accommoder durant plusieurs années. Cette constatation est plus importante encore dans le cas de la « seconde génération » de réfugiés, c’est-à-dire ceux qui sont nés dans les camps ou qui y sont arrivés enfants.
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LuniverLuniver   19 août 2017
La question des sans-État n’est pas nouvelle [...] mais aujourd’hui elle refait surface d’une autre manière : en tant que variante de la conception biopolitique de la gestion de la vie, elle se transforme en un problème d’encombrement urbain, c’est-à-dire d’ordre public. En ne parlant que de circulations et de flux, de gestion des entrants ou de contrôle des encombrants, on ne dépolitise pas uniquement la question des sans-État, on la déshumanise. Ceci étant conséquence de cela, car la technique des cartes, des grands nombres et des flux contribue à désubjectiver les catégories de population gérées par le dispositif selon un principe biopolitique.
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LuniverLuniver   20 août 2017
L’image du réfugié s’est profondément modifiée depuis les années 1930 et 1950. Il y a cinquante ou soixante-quinze ans, les dimensions intellectuelles ou politiques de l’exil étaient valorisées et enclenchaient des solidarités fortes et partisanes envers les vagues de réfugiés espagnols, juifs, hongrois, russes, etc., qui trouvaient refuge, certes dans des camps, mais aussi dans des familles ou auprès d’amis politiques ou intellectuels en Europe ou aux États-unis. À l’autre bout de cette trajectoire du réfugié se trouvent les années 1980 et surtout 1990, après la chute du mur de Berlin : ce sont les années des « déplacements de populations », des foules massives et dépersonnalisées marchant le long des routes, balluchon sur la tête et enfant dans le dos, ou entassées dans d’immenses camps de fortune, principalement en Afrique ou en Asie. Ainsi se multiplient les passages de frontières par des hordes anonymes de fuyards déroutés : cette nouvelle situation a justifié l’attribution collective et dans l’urgence – par la procédure dite de 'prima facie' – du statut de réfugié. Dans ce cadre, les solidarités politiques ont progressivement laissé place aux inquiétudes suscitées par ces masses en mouvement, en errance, perçues certes comme des masses de « victimes », mais tout aussi souvent comme des populations surnuméraires et indésirables.
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LuniverLuniver   05 septembre 2017
Le constat est évident : partout, les catégories légales de « réfugiés » cèdent progressivement la place aux « déboutés » de toutes sortes. Or ce sont ou ce pourraient être les mêmes personnes. Elles deviennent des sans-État, sans le moindre recours et... illégales. Sur le curseur de la biopolitique, elles s’éloignent du « faire vivre » et s’approchent du « laisser mourir ».
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