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Critique de Musardise


Musardise
  24 février 2019
Une pièce efficace, tant dans sa construction, que par ses personnages et ses dialogues.

Au début des années soixante, Martha et Georges forment un couple vieillissant, leur mariage datant d'une vingtaine d'années. Elle, fille du doyen de l'Université du coin, personnage qu'on ne verra pas mais qui semble aussi influent qu'odieux. Lui, enseignant d'Histoire à la même université, ayant déçu les attentes du père et, apparemment, de la fille. Un couple qui se déchire depuis plus de vingt ans, rejouant la même scène bien rodée depuis des lustres, de préférence devant un public vaguement innocent. le spectacle qui nous est donné à voir se déroule après un dîner chez le père de Martha, avec lequel elle entretient visiblement une relation malsaine, car lui vouant une admiration sans bornes, ce qui n'est pas sans conséquences sur son couple. Georges, lui, ressemble à un être désabusé, n'ayant aucune ambition, professionnelle ou autre, avec une piètre estime de lui-même, habitué à vivre avec une alcoolique qui lui fait subir des humiliations répétées - sauf que ce n'est pas tout à fait aussi simple, que les humiliations ne sont pas uniquement le fait de Martha et que Georges n'est pas le seul à cultiver un manque complet d'amour-propre. Les voilà donc revenus du dîner obligatoire chez le père de Martha, où ils ont rencontré un jeune couple : Nick, enseignant en Biologie dans la même université que Georges, et sa femme Honey - les femmes, évidemment, ne travaillent pas et une seule aspiration leur est autorisée : l'envie de faire des enfants. Ils sont invités à pendre un verre chez Georges et Martha par cette dernière après le dîner "officiel". Devant Honey et Nick, Georges et Martha vont se déchirer, s'humilier l'un l'autre, jouer avec leurs invités de façon plutôt cruelle, révélant chez ces derniers, du même coup, des fêlures qui se dissimulaient bien proprement. Car Martha et Georges, eux, sont plutôt du genre à afficher leurs propres fêlures. Encore que...

Je parlais d'efficacité de la pièce : elle est palpable, car l'atmosphère délétère qui se dégage de cette relation de couple et de cette mascarade est tout aussi palpable. Au point que je déconseillerais d'aller voir la pièce en couple, tellement elle peut, même si vous pensez n'avoir rien de commun avec Martha et Georges, ou encore avec Nick et Honey, remuer de vieillies rancoeurs, mettre le doigt sur de vieilles plaies, dire tout haut ce qui ne se dit jamais. Une pièce qui met en scène les petites vacheries des couples au quotidien, en montre les aspects les moins reluisants, va loin dans le spectacle des souffrances occultées, et met mal à l'aise, donc . Et c'est là toute sa réussite. Elle est construite en trois actes, les trois portant des intitulés tels que "L'échauffement", "La nuit de Walpurgis" et 'L'exorcisme", dans un mouvement qu'on pense d'abord aller crescendo, mais qui trouvera une sorte d'apaisement et de résolution - même si le mot me semble un peu fort, car rien ne dit que tout ne va pas recommencer. Mais, ne le cachons pas, Albee sait manier l'humour autant que la cruauté, et il en résulte un mélange assez savoureux.

Là où je me sentie un peu flouée, c'est sur la fin. Pendant quasiment toute la pièce, on ne sait pas pourquoi Martha et Georges se déchirent ainsi, bien que l'on sente - et il existe un indice qui fait office de leitmotiv - qu'une blessure particulière est à l'origine de tout. Est-ce qu'on avait réellement besoin de savoir ce qui se cachait sous cette rancoeur, pourtant encore entachée d'amour, de souvenirs heureux, d'attachement sincère et pas toujours malsain ? Toujours est-il que les masques tombent pour Nick et Honey avant la fin de la pièce (et exit le petit couple qui servait de public et d'exutoire tout à la fois), et que ceux de Martha et Georges suivront le même chemin dans les dernières pages, lorsqu'ils seront seuls. J'ai mentionné la place des femmes plus haut, et cette pièce s'avère, entre autres, une critique sociale sur ce point (et sur d'autres). Or, lorsque j'ai appris, dans les dernières pages, la cause première du drame que vivent Georges et Martha, quelle déception ! Autant j'ai trouvé qu'Albee allait loin, dans cette pièce de 1962, en obligeant notamment le personnage de Honey à certaines révélations, autant j'ai eu la sensation qu'il faisait marche arrière en modelant Martha - et, dans une moindre mesure, Georges (attention, divulgâchage en vue!!!) - comme un être humain incapable de vivre sans pouvoir engendrer la vie. Je me suis dit : "Voilà, finalement, on en est quand même encore là, malgré la volonté d'être rentre-dedans, malgré la volonté de dénoncer le statut des femmes dans les années soixante aux États-Unis". Martha n'est finalement qu'une mère en mal d'enfants... Et ça, je trouve que ça a très mal vieilli et que ça dessert la pièce.


Challenge Théâtre 2018-2019
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