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EAN : 9782080642370
246 pages
Flammarion (19/11/1992)
4.26/5   19 notes
Résumé :
Publié en 1928, Macounaima est une oeuvre fondatrice de la modernité littéraire brésilienne, qui inclut nombre d’éléments des cultures indigènes brésiliennes (mythes, folklore, tradition orale) dans une langue volontairement « impure ». À travers les tribulations de Macounaima, qui voyagera de la jungle vers São Paulo avant de s’en retourner vers ses terres natales, Mário de Andrade déploie une infinité d’histoires profondément ancrées dans la réalité et l’imaginair... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
Membre, avec les peintres Anita Malfatti, Tarsila do Amaral, les écrivains Menotti del Picchia et Oswald de Andrade, du «Groupe des cinq», cercle d'artistes et intellectuels d'avant-garde à l'origine de la «Semaine d'Art Moderne» (évènement culturel devenu emblématique de l'introduction du modernisme au Brésil, organisé en 1922, à São Paulo), Mário de Andrade (1893-1945) aura été l'un des principaux promoteurs et porte-parole du mouvement moderniste brésilien.

Musicologue, poète et écrivain, c'est en 1926 qu'il écrit la première version, quasiment d'un seul jet (en «six jours de hamac, cigales et cigares», dirait-il ensuite) de son oeuvre la plus célèbre, le roman « Macunaíma, un héroi sem caráter » (lu en vo).

La publication du livre, en 1928, partagera néanmoins sensiblement la critique et le public brésiliens de l'époque (on lui reprocherait notamment son «immoralité», sa «complaisance envers une image négative du peuple brésilien» et son «anti-littéralisme et anti-esthétisme»), avant d'obtenir une reconnaissance unanime et tardive, une vingtaine d'années plus tard et après la disparition de son auteur, comme l'un des joyaux les plus étincelants du patrimoine littéraire brésilien du XXe siècle.

Hybridation entre différents genres parfaitement réussie, révolutionnaire et radicalement impertinent, rabelaisien, anti-rapsodie homérique, oeuvre ancrée dans la culture populaire, à la fois expérimentation érudite, formelle et langagière (Jacques Thériot, son traducteur, déclarait que la «re-création» du roman en langue française lui avait demandé «des années de recherche»), et sous certains aspects assez proche d'un réalisme magique qu'elle préannonce sans façon, Macunaïma manifeste une liberté de ton et d'esthétique prodigieuses, totalement inouïes par rapport à tout ce qui pouvait s'écrire et publier dans le Brésil de l'époque.

Le personnage, devenu depuis l'un des plus populaires et appréciés de toute la littérature nationale, reste l'icône par excellence d'une certaine « brasilidade » - «brésilianité» dont, petit sourire aux lèvres, chaque brésilien pourrait se revendiquer, peu ou prou, au cours de son existence. Et même s'il s'agit d'un personnage à la morale et à la geste très peu édifiantes, «héros» certes rusé, beau-parleur et séducteur comme Ulysse, mais fondamentalement paresseux, imprévoyant et porté sur le libertinage, l'embobinage et la bamboche, qu'importe, comment résister à cette incarnation cocasse et extravagante de l'«âme brésilienne», louée ici, qui plus est, sur un ton délicieusement satirique dont raffolerait tout bon autochtone, mélange irrésistible de dérision et de familiarité langagière que les brésiliens pratiquent volontiers vis-à-vis des autres et d'eux-mêmes ? Un comique fait maison, spontané, débridé et irrévérencieux que l'on désigne au Brésil, lors de ses manifestations les plus effrontées par le mot «deboche», la sonorité de ce dernier, n'est-ce pas, mais surtout son étymologie renvoyant assez facilement au français... «débauche» dont il s'origine! Oui, l'âme folâtre et « debochada» («débauchée») brésilienne aspire dans le fond à une jouissance permanente et sans limites : celle des sens, qu'elle tient par ailleurs à honorer et à glorifier tous les ans lors des plus longues et imposantes fêtes de carnaval du monde (2 jours fériés tout de même, et en tout 5 jours non-stop de «folia»!), mais aussi celle des mots à laquelle elle s'applique dès que possible à détourner le sérieux avec force désinvolture...

«Le Brésil ? Ce n'est pas un pays sérieux.» : la phrase culte attribuée (à tort !) à De Gaulle avait fait le tour du pays à l'époque de la «crise de la langouste» franco-brésilienne (et qui comme il arrive souvent au Brésil avait à ce moment-là donné aussi naissance à une samba, la «Samba de la Langouste» ). Les Brésiliens, rien que pour cela, aiment bien le général De Gaulle..!

Macunaïma incarnerait ainsi un avatar de l'âme brésilienne, née en l'occurrence d'une Indienne au fin fond de l'Amazonie, et qui, quoique noire de naissance, se teindrait miraculeusement de blanc durant son voyage initiatique vers le Sud européanisé. Au cours d'aventures allégoriques inspirées pour la plupart de vraies légendes populaires brésiliennes provenant pêle-mêle «de l'Oipaque au Chuí» (deux communes brésiliennes situées respectivement dans l'extrême nord et l'extrême sud du pays, à plus de 5.000 km l'une de l'autre - expression courante par laquelle les Brésiliens expriment quelque chose susceptible de couvrir totalement leur vaste territoire), le roman revêtira en même temps l'apparence d'une quête du Graal (Macunaïma quitte en effet la forêt amazonienne, pour partir à São Paulo rechercher la «muiraquitã», pierre précieuse sacrée qui avait été subtilisée par le «géant Paimã», un richissime descendant de gringos pauliste et mangeur d'hommes nommé Venceslau Pietro Pietra). Suivant un parcours à travers l'immense territoire brésilien et sa mosaïque incroyable de cultures et d'ethnies, le personnage de Macunïma, une fois arrivé en bout de course, se verra lui-même transformé en mythe étoilé, transsubstantié en un archétype permettant à l'ensemble des Brésiliens de se reconnaître symboliquement en lui.

Dans un brouillon de préface à son livre, écrite juste après le premier jet de 1926, Mário de Andrade expliquait que le sous-titre du roman, «Un héros sans caractère», ne faisait pas allusion, comme l'on pourrait le croire, à la dimension «morale» du personnage, mais plutôt à cette représentation collective imaginaire qu'on appelle parfois l'«âme» d'un peuple : «le Brésilien n'a pas de caractère – écrit-il – parce qu'il ne possède ni civilisation propre ni conscience traditionnelle. Les Français ont un caractère, ainsi que les Yoroubas et les Mexicains. Soit du fait d'une civilisation propre, de danger imminent ou de siècles de conscience, toujours est-il que ces derniers en ont bien un. Pas les Brésiliens.»

Royaume par excellence du melting-pot racial, à partir de trois grands groupes à l'origine de la composition de sa population (Indiens, Africains, Européens), l'on dénombre au Brésil une quantité extraordinaire de sous-groupes ethniques issus de la libre miscégénation inaugurée par les Portugais à partir de la «découverte» du Brésil par ces derniers, en 1500. La langue brésilienne dispose également d'un très vaste stock lexical dédié à ce phénomène particulier. Aucune autre langue au monde ne possède un tel vocabulaire, aussi étendu et divers, servant à décrire des métissages croisés (noirs et blancs, blancs et indiens, noirs et indiens..), ou bien à décliner différentes nuances entre les teints de la peau (un nombre incalculable de mots rien que pour celles situées entre le «noir» et le «blanc» purs!). Sans parler, bien-sûr, des 305 ethnies qui ont miraculeusement résisté à l'extermination progressive des peuples indigènes initiée au XVIe siècle, et de leurs 270 langues qui subsistent toujours malgré tout, ou bien de tous ces raccords postérieurs au patchwork ethnique du départ, suscités par les vagues successives d'immigration à partir du milieu du XIXe siècle, notamment allemandes, italiennes ou japonaises (la plus grande communauté japonaise vivant dans une ville hors du Japon se retrouve au Brésil, à São Paulo!).

Comment faire alors pour réussir à réunifier en une seule représentation collective un tel canevas décousu? Par quelle opération, par quel mécanisme, serait-il possible de faire émerger une notion d'«âme brésilienne», de bâtir un caractère «typiquement» brésilien?

Une réponse serait enfin apportée par Macunaïma et par le mouvement moderniste au Brésil dans les années 20 : par la vieille recette des ancêtres locaux, à savoir, l'anthropophagie (culturellement parlant, bien évidemment), le mécanisme d'assimilation pratiqué depuis la nuit des temps par les autochtones étant en fin de compte le seul en capacité de forger un mythe fondateur à la civilisation brésilienne. Et l'énigme de son âme aurait pu alors prendre pour devise : «Je déchiffre en dévorant»!

C'est ainsi également que, la même année de la publication du roman de Mário de Andrade (1928), paraîtrait, sous la plume de son comparse du «Groupe des cinq», Oswald de Andrade (malgré le patronymique, il n'y avait absolument aucun lien de parenté entre les deux auteurs), un non moins célèbre «Manifeste Anthropophagique» moderniste. Dans un langage à la fois poétique, drôle, souvent très sarcastique, Oswald de Andrade s'insurgeait contre la dépendance culturelle dans le pays, proposant de remplacer la colonisation exercée par les grands centres civilisationnels et culturels, par une accommodation des éléments étrangers à la culture brésilienne grâce à un mécanisme de «dévoration anthropophagique» aboutissant entre autres à une abolition définitive des frontières entre le «primitif et la modernité».

Macunaïma serait une parfaite illustration littéraire de ce procédé conduisant à une forme totalement décomplexée d'appropriation et de syncrétisme culturels.

Une oeuvre incontournable pour tous ceux s'intéressant ou souhaitant enrichir leur connaissance de la vraie culture brésilienne, et qui permettrait dans tous les cas de s'imprégner quelque peu, le temps d'une lecture jouissive et bariolée, anthropologique et onirique, de cet esprit de la «brasilidade » ô combien composite et goulue, laquelle, rassurez-vous, malgré les épisodes récents et politiquement nauséabonds traversés par le Brésil, rayonne toujours, prête à vous accueillir bras (et bouche) grand'ouverts!

Saravah !


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Toupi or not Toupi

Il y a d'excellentes recensions de cet ouvrage majeur ("rhapsodie nationale"), dont celle de Creisifiction qui me l'a fait découvrir, merci !

Par conséquent et pour une fois, je vais faire court, et comme notre héros je m'étire avec nonchalance et murmure :
- J'ai la flemme.

Ou :
- Au diable celui qui bosse !

Je signale cependant que je l'ai lu dans la traduction (re-création) de Jacques Thériot dans la collection Stock promue par l'Unesco.

Et pour faire mon original, j'ajoute un grain de sel que je n'ai pas trouvé ailleurs. Notre héros, dieu vulgaire, débordant d'humanités, m'a beaucoup fait penser à Makak, le roi des singes des légendes chinoises. Ajoutant ainsi un poil d'Orient au bouillonnement syncrétique.

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Truculent, souvent hilarant, rabelaisien amazonien.
Les aventures très dépaysantes d'un personnage qui oscille entre héros et anti-héros, constamment espiègle et gentiment paillard.
Une histoire qui semble décousue et saugrenue, parce que si lointaine de notre petit monde occidental. Et que je range immédiatement dans la catégorie du réalisme magique sud-américain, même si ce n'est pas forcément très fondé historiquement parlant.

J'ai eu la chance de le découvrir dans une édition superbe (UNESCO et CNRS), avec glossaire sélectif bien utile et un appareil critique en fin d'ouvrage pour poursuivre le plaisir de la lecture et comprendre ce qu'un moderniste comme Mario de Andrade est allé chercher au fond du folklore de la forêt amazonienne.
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Lu en 1971 quelques temps après la sortie du film en France , cette fable assez politique dans la mesure ou elle est une critique sociale rédigée dans un style qui semble volontairement hors respect des règles établies et dont l'histoire s'écarte souvent du vraisemblable en fleurtant avec les rêves est assez inclassable . le héros vient de naître tout habillé dans une hutte au coeur de la forêt brésilienne et semble avoir 14 ans au moment de sa naissance : cela donne le ton . L'humour du texte et des situations sont savoureux . L'irrespect de la bien-pensance , du vraisemblable , des relations sociales donne au récit une saveur particulière , dépaysante et somme toute fort plaisante .
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Mario de Andrade (1893-1945), fondateur du modernisme brésilien, fut dans l'entre-deux-guerres une figure de l'avant-garde dans son pays. Comme écrivain, il est surtout connu par son livre "Macounaïma", qui était dans ma PAL et dont je connaissais vaguement la réputation. Je viens de le lire et je me rends compte que, jusqu'ici, j'avais sous-estimé son audace et son originalité. Avant tout, c'est un roman picaresque. Il est profondément imprégné d'énergie, de fantaisie, de sensualité, voire de fantastique. La nature exotique y est omniprésente. Quant au personnage principal, il est truculent, malicieux et très "nature". le récit est une suite d'aventures abracadabrantesques presque sans queue ni tête, mais divertissantes ! Il s'étend sur 220 pages, mais il aurait pu être plus court ou plus long sans que ça nuise sensiblement à son synopsis, qui peut sembler improvisé. A noter que, dans l'édition dont je dispose, la préface du livre donne une introduction très complète à cette lecture (mais... je l'ai lue après avoir fini de lire). En tout cas, je me suis amusé et j'ai été ébahi par le talent de l'auteur.
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Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
Au fin fond de la forêt vierge naquit Macunaïma, héros chez nous. Il était d’un noir vraiment très noir, fils de la peur de la nuit. Ce fut à un moment où le silence était si grand, en train d’écouter le clapotis de l’Uraricoera, que l’Indienne tapanioumas mit bas un enfant très vilain. C’est cet enfant-là que l’on appela Macunaïma.
Dès l'enfance, il fit des choses ahurissantes. Tout d’abord, il vécut plus de six ans sans mot dire. Si on l’incitait à parler, il s’exclamait :
- Mais j’ai la flemme!...
et rien de plus.

(traduction libre)
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Macunaima, futur héros du peuple brésilien, naît laid et noir dans une pauvre hutte, en pleine forêt tropicale. Il est nommé comme cela par sa mère car les noms qui commencent par Ma portent malheur. Paresseux, restant allongé toute la journée, il ne prononce pas un seul mot pendant six ans, tuant des fourmis. Il vit avec sa mère et ses deux frères, Jiguê, dans la force de l'âge et Manaape plus âgé. Macunaima s'intéresse de très près à sa belle-sœur Sofara. Un jour, insupportable une fois de plus, il oblige Sofara à l'emmener faire une promenade dans la forêt. Après avoir confectionné un piège avec lui, elle tire de son sexe une cigarette. A peine en a-t-il fumé une bouffée que Macunaima se transforme en un beau prince : ils jouent tout l'après-midi. Son piège attrape même un tapir. Jiguê ne tarde pourtant pas à les découvrir un jour tous les deux et chasse Sofara pour épouser la belle et coquette Iquiri.
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Notre héros vivait tranquille. Il passait ses journées bien peinard dans son hamac, occupé à tuer des fourmis taïocas et à siroter de la bière de manioc en clappant de la langue. Et quand il se mettait à chanter en s'accompagnant du glinglin du cotcho, les bois lui faisaient écho doucement endormant serpents tiques moustiques fourmis et dieux maléficieux.
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Le géant tomba dans la pâte bouillante et dans l'air monta une odeur si forte de cuir bouilli qu'elle tua tous les ticoticos de la ville [...] Moyennant un effort gigantesque, il se mit debout dans le fond de la marmite. Secoua les macaronis qui lui dégoulinaient sur la bobine, ses yeux se révulsèrent et, se léchant la moustache, il s'exclama :
- On a oublié le fromage !
Et couic ! trépassa.
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Au soir, ils étaient en train de dormir sur un banc du Flamengo quand surgit une terrifiante apparition : c'était Mianiquê-Teïbê qui se pointait pour dévorer notre héros. Il respirait par les doigts, écoutait par le nombril et ses yeux s'ouvraient à la place des tétons. Il avait non pas une mais deux bouches, dissimulées entre les orteils.
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