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Pascale Delpech (Traducteur)
ISBN : 2842614178
Éditeur : Le Serpent à plumes (24/03/2005)

Note moyenne : 4.23/5 (sur 31 notes)
Résumé :

Rien ne destinait la petite ville de Travnik, résidence du vizir turc de la province occupée de Bosnie, à entrer dans l'histoire. Un coin de terre oublié où cohabitent, tant bien que mal, musulmans, catholiques, juifs et orthodoxes. A la faveur de l'épopée napoléonienne, un diplomate français, Jean Daville y est envoyé comme consul. Voici le récit de son séjour - de 1806 à 1814 - l'occasion pour Andri'c d'offrir un somptueux tableau de sa terre d'origine... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Gwen21
  15 août 2014
C'est un superbe voyage que nous offre Ivo Andric dans cette "chronique de Travnik", un voyage qui se situe très exactement entre 1806 et 1814.
Personne ne vous en voudra si vous ne situez pas tout de suite Travnik sur le globe ; c'est en Bosnie, un territoire alors gouverné par les Ottomans. En Europe, Napoléon Ier conquiert toutes les terres qu'il convoite, son général - et futur maréchal - Marmont occupant la Dalmatie qu'il gère depuis Split.
La Bosnie occupe alors une place stratégique sur la carte diplomatique de l'Europe comme sur celle des échanges entre Orient et Occident. Pour cette raison, un consulat français est ouvert à Travnik et un consul, en la personne de Daville, arrive bientôt dans cette bourgade serrée au creux d'une gorge humide. Les Autrichiens, ne voulant pas être en reste, ne tardent pas à y implanter à leur tour un consulat...
Travnik, trou perdu, est d'un enjeu insoupçonné pour nous autres, gens du XXIème siècle ayant presque tout appris de l'époque napoléonienne sur les bancs de l'école et pourtant, dans l'Europe conquise ou partagée entre gouvernements, cultures et religions, chaque place et chaque ville comptent.
Grâce à la plume superbe d'Ivo Andric, c'est le monde complexe des Balkans qui se dévoile au regard d'un lecteur souvent surpris et interrogatif. En même temps que Daville, nous faisons le dur apprentissage d'un territoire à la fois chrétien et turc où catholiques, orthodoxes et musulmans cohabitent avec plus ou moins de bonheur.
Ce roman, joli pavé de près de 700 pages, est véritablement écrit à la manière d'une chronique car, année après année, nous suivons une poignée de personnages, la plupart étrangers à cette terre ingrate et peu accueillante, dans leur installation et leur mission. de longues phases descriptives indispensables à la bonne compréhension de la mentalité bosniaque alternent avec des phases plus animées d'action.
Un coin du monde à (re)découvrir ; un auteur à ne pas laisser passer.

Challenge NOBEL 2013 - 2014
Challenge PAVES 2014 - 2015
Challenge AUTOUR DU MONDE
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Sachenka
  04 octobre 2018
L'an passé, j'ai lu le pont sur la Drina que j'avais adoré. Il y avait un petit quelque chose dans la plume d'Ivo Andric qui m'avait plu. Je me suis lancé dans un autre de ses romans, La chronique de Travnik. Son sujet et son style me faisaient penser à l'autre. Pas vraiment de protagoniste, plutôt un groupe de personnes qui évoluent dans un lieu retiré, presque saisi dans le temps. En effet, en 1806, Napoléon 1er occupe la côte dalmatienne mais convainc le sultan ottoman de le laisser ouvrir un consulat en Bosnie afin de favoriser les rapprochements et les échanges commerciaux. Évidemment, l'Autriche rivale emboite le pas. Mais, étrangement, ce n'est pas Sarajevo qui est choisie mais plutôt une petite ville tranquille, Travnik.
Les consuls de ses deux pays, leurs familles, leurs employés, les dignitaires ottomans, quelques juifs, moines et marchands locaux (un mélange de catholiques et d'orthodoxes) mais surtout la populace, anonyme et hostile. Tous ces personnages entrent en interaction, s'épient, se moquent les uns des autres, s'entraident, apprennent à se connaître ou restent dans l'incompréhension, etc. Et, à travers eux, c'est le destin tragique de Travnik que l'on découvre, une bourgade isolée qui se reçoit un honneur inouï (ou une chance) pour disparaître presque aussitôt à nouveau dans l'oubli. Et elle le restera jusqu'à ce qu'Ivo Andric la fasse revivre sous sa plume claire, limpide et riche à la fois. À cela s'ajoute un peu d'aventure, un soupçon de romance et de grandes portions d'humour intelligent étalées sur des descriptions minutieuses. Une recette bien équilibrée !
Pendant ma lecture de la chronique de Travnik, deux ou trois éléments m'ont légèrement déplu, je lui ai trouvé quelques longueurs et certains personnages me paraissaient quelque peu caricaturaux. Et j'aurais souhaité davantage de descriptions de lieux. Après tout, le protagoniste est la ville elle-même. Ceci dit, dans l'ensemble, j'ai assez bien apprécié. Les personnages étaient marquants, qu'ils soient drôles ou sérieux, impossible de rester neutre à leur endroit. le sort qui leur était réservé ne pouvait que toucher ou révolter. Au final, c'était un joli voyage dans le temps qui faisait découvrir l'Europe sauvage (pour l'époque) et les moeurs des gens qui y vivaient. Et, tant qu'à y être, les stéréotypes et les préjugés des Français et des Autrichiens.
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Woland
  07 avril 2014
Travnika Hronika
Traduction (du serbo-croate) : Pascale Delpech
ISBN : 9782268071589

Voici un auteur qu'on a du mal à ranger sur les étagères, tout d'abord en raison de sa puissance et de sa profondeur, qui ne sautent pas toujours aux yeux, ensuite par sa nationalité. En effet, né en Bosnie-Herzégovine alors que ce pays était sous le protectorat de l'Empire d'Autriche-Hongrie, Ivo Andrić fut yougoslave jusqu'à la fin de sa vie bien qu'il se fût lui-même déclaré serbe. Il faut dire que, dès sa jeunesse, il souhaitait voir la Bosnie ne faire qu'une avec la Serbie. Tout cela pour vous faire remarquer au final que, né par ailleurs dans une famille croate, Andrić écrivait en serbo-croate et qu'on peut donc le rattacher à la Croatie. Ouf ! Diablement compliqués, ces Balkans ! Wink
"La Chronique de Travnik" est un long roman, pas si tranquille qu'il en a l'air, axé sur les événements qui agitent le chef-lieu du pachalik de Travnik, en Bosnie, alors sous contrôle de l'Empire ottoman car nous somme en effet au beau milieu des guerres napoléoniennes, entre 1805 et 1814. Napoléon redessine les frontières de la France et il voit grand - trop grand certes mais ce fut beau ... drunken drunken du coup, voilà la Sublime Porte contrainte d'accepter la création d'un Consulat français à Travnik. Presque immédiatement, l'Empire d'Autriche, qui conserve un oeil sur ce petit pays qu'elle convoite, demande elle aussi, poliment mais fermement, à ce que le Grand Seigneur lui autorise son Consulat personnel. Estimant peut-être que c'est là la volonté de Dieu mais plus certainement qu'il ne peut se brouiller avec aucune de ces deux grandes puissances dont la première se déchaîne depuis déjà quelque temps pour avaler l'Europe dans son intégralité, l'Empire ottoman accepte fort gracieusement - n'est-il pas préférable de baiser la main qu'on ne peut mordre ?
Arrive d'abord le consul de France, Jean Daville, qui restera en place jusqu'à la chute de Napoléon Ier alors que, en face, se succèderont deux consuls autrichiens, l'un ayant charge de famille, l'autre élégant et parfait célibataire. Tantôt unis contre la politique du Grand Vizir de Travnik, tantôt jouant double-jeu en espérant que l'autre ne se rend pas compte, les consuls sont et resteront en tous cas d'accord sur un point : on ne peut pas faire plus triste, plus misérable, plus barbare que ce Travnik où vivent, côte à côte mais en se suspectant mutuellement du pire et en tombant parfois les uns sur les autres dans d'effarants massacres, la majorité musulmane, les minorités juive et chrétienne orthodoxe et enfin les autochtones qui ne souhaitent qu'une seule chose : se retrouver entre eux.
Tout au long de ces six-cent-soixante-dix-neuf pages, se succèdent les années mais aussi les personnages dont beaucoup occupent une place à part dans la communauté qui leur a donné naissance. Les Grands Vizirs - on en voit passer trois, aussi différents qu'il est possible de l'être l'un de l'autre - oscillent entre la nonchalance avachie et la cruauté imbécile. Quand Constantinople - oh ! pardon, Istamboul - décide une révolution de palais, un firman leur est alors envoyé pour leur signifier l'exil ou la mort (si possible par un bon coup de poignard dans le dos ou alors par empoisonnement). Les Consuls, bien que représentant des intérêts contraires, se sentent avant tout profondément occidentaux et européens et s'épouvantent - il y a de quoi - de moeurs aussi sauvages.
La communauté musulmane, ici d'origine turque - je précise pour certains, on ne sait jamais ... - semble haïr à peu près tout le monde, y compris ses dirigeants d'Istamboul. Les Chrétiens orthodoxes s'entendent à merveille avec l'Autriche, qui est tout de même catholique, mais boudent plus ou moins le pauvre Daville, représentant d'une France sans Dieu dont l'Empereur va même finir par faire du Pape son prisonnier. Les Juifs, résignés, excellents commerçants, attendent, au fond de leurs sombres boutiques, le client bien sûr mais aussi l'heure qui leur donnera la liberté. Précisons qu'ils descendent des Juifs chassés d'Espagne au Moyen-Âge et que, ayant su préserver cet héritage qui a intégré certaines coutumes espagnoles, ils se sentent, eux aussi, bien plus occidentaux et européens que les autochtones. Ceux-ci enfin vont et viennent, pleins de mépris envers leurs compatriotes forcés mais résolus à n'en rien montrer tant que la Sublime Porte aura un droit de regard sur leur humble vie ... Il faut survivre avant tout pour préparer la Bosnie de demain.
Nous ne dirons pas qu'ils grouillent, ces personnages, mais enfin, ils sont tout de même très nombreux et il est difficile de les citer tous. Retenons Salomon Atijas, chef de la famille juive la plus respectée, et le discours final et touchant qu'il adresse à Daville "afin que la France et l'Europe ne nous oublient pas ici ..." ou encore, absurde, zigzaguant et tonitruant, Musa, Turc et musulman mais aussi ivrogne patenté, qui rentre toujours de ses beuveries en chantant tout ce qu'il sait dans l'air nocturne et trop calme. Silhouette presque muette mais omniprésente, si puissante dans ce pays soumis au régime patriarcal - comme l'était d'ailleurs la France de Napoléon - Mme Daville, épouse du Consul, toujours active, toujours se multipliant entre son mari, ses enfants - elle en perdra un car, à Travnik, à cette époque, la maladie n'épargne personne - ses visites aux couvents et églises orthodoxes et son potager, source pour elle de tant de réconfort.
Le récit ne se presse pas : il est comme la vie telle qu'elle se déroule à Travnik, tantôt sinistrement paisible, tantôt d'une violence insensée. C'est aussi un témoignage sur toute une époque et sur un ensemble de communautés contraintes de se supporter dans un contexte historique fort troublé. le style, quant à lui, mêle force et fluidité et Andrić soulève bien des questions historiques et philosophiques, faisant ainsi de cette chronique un livre qu'on a du mal à oublier et qu'on tient à relire, un jour ou l'autre. Pour finir, ajoutons qu'il s'agit d'un ouvrage résolument francophile et que, en cette triste période où notre pays sert plus ou moins de serpillière à des nations qui ne le valent certainement pas, il y a plaisir à découvrir - pour ceux qui l'ignoreraient encore - et à redécouvrir - pour les autres - tout le prestige dont il bénéficie aux yeux de son auteur et de ses contemporains. (L'ouvrage fut terminé en 1942, alors que la France vivait encore sous l'Occupation mais Andrić connaît bien son histoire et il est clair que, pour lui, la France ne saurait être que libre, généreuse mais ferme - un modèle à suivre.)
En 1961, Ivo Andrić devait recevoir le Prix Nobel de Littérature : si vous aimez les fresques historiques, "La Chronique de Travnik", au même titre que "Le Pont Sur la Drina", vous permettra de comprendre pourquoi. ;o)
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Parthenia
  03 juin 2014
La Chronique de Travnik retrace la vie quotidienne et les déboires diplomatiques du consul français Daville envoyé en 1806 à Travnik, petite ville de Bosnie alors sous domination ottomane. Il vit son arrivée comme un véritable choc des cultures : il est effaré par la brutalité du pouvoir en place et par l'état d'arriération du pays. Il se sent complètement dépassé par la complexité des codes protocolaires, et isolé dans ce pays hostile à toute présence étrangère. D'ailleurs, le trajet qui le mène de son ambassade au Konak pour y être présenté au vizir Mehmet pacha s'effectue sous les jurons et les crachats.
C'est donc avec soulagement qu'il apprend l'arrivée prochaine d'un secrétaire, le jeune des Fossés, pour le seconder dans sa mission. Malheureusement, leur caractère se révélant incompatible, Daville devra renoncer au réconfort moral qu'il escomptait de leur collaboration.
En effet, le jeune des Fossés, parfaite incarnation de l'esprit de la Révolution, est toujours parti par monts et par vaux, à se mêler à la population et à s'imprégner de son histoire. Contrairement à Daville, il fait montre d'ouverture d'esprit, ne condamne pas l'immobilisme du pays mais cherche à en comprendre les raisons .
Tandis que Daville, désabusé, considère le peuple bosniaque comme arriéré et animé d'une malveillance innée, il se réfugie dans l'écriture d'un poème épique dédié à Alexandre le Grand pour oublier les nombreux tracas de sa fonction et l'inutilité de ses rapports.
Les jours se suivent, monotones et ennuyeux, dans cette ville isolée du reste du monde de par la volonté même de ses habitants. Réfractaires à l'ouverture de leur pays à l'étranger, les autochtones, qu'ils soient chrétiens comme musulmans, ont sciemment négligé l'entretien des voies de communication : les chrétiens pour décourager les Turcs officiels de venir, les musulmans pour limiter toute influence occidentale.
Malgré tout, quelques échos des événements en Europe parviennent jusqu'aux oreilles des consuls français et autrichien (et par ricochet jusqu'à celles du lecteur) : là, une victoire militaire de Napoléon, là, une rébellion en Serbie, ici, l'assassinat de Selim III à Istanbul.
Durant 8 années, Daville voit défiler 2 consuls autrichiens, 1 secrétaire français, 3 vizirs dont le dernier fait régner la terreur parmi les fonctionnaires et la population, des aventuriers de tout poils qu'il soupçonne d'être des espions stipendiés par l'Autriche...
A chaque destitution de vizir, éclate une révolte de plusieurs jours, fermentant la haine envers les Français : leurs domestiques sont molestés, on refuse de leur vendre de la nourriture, puis tout finit par rentrer dans l'ordre, "comme au lendemain d'une beuverie" (page 191).
Les faits les plus banals de la vie quotidienne s'égrènent sans passion dans cette chronique, à peine dérangés par le tumulte de quelques émeutes, et pourtant, à aucun moment l'intérêt du lecteur ne faiblit, soutenu par les différents points de vue que dresse l'auteur sur cette contrée inhospitalière, aux hivers rudes et glacés, ou les portraits des divers protagonistes.
Le consul autrichien von Mitterer, envoyé par son pays à Travnik, quelques mois après Daville pour y contrer l'influence de ce dernier, partage les mêmes sentiments que lui vis-à-vis de ce pays, la même mélancolie ; ils s'estiment sans pouvoir se l'avouer, s'épient pour le compte de leur patrie respective, se rendent malade des efforts mesquins qu'ils déploient pour se neutraliser l'un l'autre.
Mais finalement, la solidarité resurgit quand le deuil ou une naissance frappent l'une des familles.
Les scènes avec Anna-Maria, la femme du consul autrichien, sont également drôles : c'est une femme fantasque et nerveusement détraquée, qui se déclare pro-bonapartiste, mettant ainsi dans l'embarras son époux ; elle fait également tourner la tête du jeune des Fossés sans jamais lui céder, désespérée de tdécouvrir chez lui "ses véritables intentions" au lieu de l'" élan platonique et spirituel" de ses rêves...(page 125)
Tandis que Mme Daville, femme pragmatique et dévouée à sa famille et ses 4 enfants, provoque au contraire l'admiration des Bosniaques pour son courage et sa piété.
C'est donc à travers les yeux de ces expatriés que sont dépeints les rapports et la coexistence difficile des différentes communautés de la ville (musulmanes, juives, orthodoxes, catholiques), qui se vouent un mépris et une méfiance profonds, et s'excluent mutuellement.
Des Fossés donne d'ailleurs une vision prophétique de l'avenir de la Bosnie, dont les habitants sont incapables de construire leur vie commune sur la base de la tolérance, la compréhension et l'estime mutuelles.
Au milieu de ces quatre communautés en vit une autre, encore plus méprisée que les autres, celle des Levantins, ces Occidentaux déclassés, considérés comme des parias et traités comme tels, "poussière humaine" ballotée entre l'Orient et l'Occident dont ils constituent "le troisième monde où se sont retrouvées toutes les malédictions dues au partage de l'humanité en deux mondes".
Des Fossés est touché par la conversation qu'il a avec l'un de ses représentants, l'obscur médecin Cologna, plein de sagesse et de résignation.
Ce vieillard digne vit dans l'espoir et la conviction que "pas une pensée humaine ne se perd, pas un élan de l'esprit. Nous sommes tous sur le bon chemin, et nous serons surpris lorsque nous nous rencontrerons. Mais nous nous rencontrerons, et nous nous comprendrons tous, où que nous allions maintenant et aussi loin que nous nous égarions. Ce sera une joyeuse rencontre, une surprise grandiose et salvatrice."
Car La Chronique de Travnik n'est pas seulement la fresque d'un monde sombre, étouffant et cruel, c'est également une ode à la tolérance, dans laquelle, au-delà des différences culturelles et des clivages religieux, les hommes se souviennent de l' humanité qu'ils ont en partage.
Quand Ibrahim pacha, le 2è vizir, est destitué, il laisse tomber le masque rigide du protocole pour exprimer toute l'amitié affectueuse qu'il ressent à l'égard d'un Daville éberlué.
De même, le consul français, lorsqu'il se retrouve démuni au moment de repartir pour la France, reçoit l'aide financière du vieux juif Salomon Atijas, dont la communauté vient pourtant d'être rudement mise à l'amende par le 3è vizir, Ali pacha, un homme cruel et brutal. Il faut dire que Daville a été le seul à s'inquiéter du sort des juifs emprisonnés lors de sa prise de fonction et à user de son influence pour les faire libérer ! D'ailleurs, le vieux Salomon lui exprime sa reconnaissance dans un discours véritablement poignant.
Pour conclure, cette lecture a été dense et ardue. J'ai avancé lentement dans cette histoire où il ne se passe grand chose, mais paradoxalement, je l'ai trouvée passionnante et très instructive. C'est une fresque chaotique et grandiose, préfigurant le destin tragique de ce pays où les 4 communautés condamnées à vivre ensemble semblent irréconciliables. Certains passages, où l'auteur laisse parler tout son humanisme, sont véritablement bouleversants.
Je me rends compte que j'avais encore plein de choses à dire sur ce roman, tant pis ! En tout cas, je remercie BouQuiNeTTe pour l'organisation de ce challenge sans lequel je n'aurais jamais pensé à emprunter ce livre à ma médiathèque !
Lien : http://parthenia01.eklablog...
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5Arabella
  27 juillet 2016
Travnik est une petite ville bosniaque, près de laquelle est né Ivo Andric. Travnik c'est nulle part, juste une toute petite bourgade loin de tout, dans laquelle les rumeurs du monde mettent des années à parvenir, et dans laquelle rien ne semble avoir bougé depuis l'origine du monde. Mais même ce genre d'endroits ne peut échapper complètement aux mouvements de l'histoire. Et c'est ainsi qu'en l'an 1807, les événements qui se passent en Europe, et plus précisément les guerres napoléoniennes, trouvent un écho à Travnik. La France décide d'ouvrir un consulat dans ce coin reculé de l'Europe. Jean Daville, diplomate, qui a vécu les événements de le Révolution et les premières années de l'Empire y est nommé. Mais ce genre d'événement ne peut laisser sans réaction les autres puissances européenne: l'Autriche décide d'ouvrir à son tour un consulat, cristallisant les espoirs de la population catholique, quand aux orthodoxes, ils rêvent à l'apparition des Russes.
Et le roman va nous conter le séjour de ces étrangers en cette terre si loin de ce qu'ils ont connu, et en premier lieu celui-de Jean Daville qui va passer le plus de temps à Travnik. L'homme est blasé, il a connu trop d'évolutions politiques, il a cru à la Révolution, à Napoléon, et maintenant il doute de tout et surtout de lui-même. Il ne s'adaptera jamais à Travnik ni à la vie qu'il doit y mener, entre intrigues pour rentrer dans les bonnes grâces de vizirs successifs, les petites machinations pour prendre l'avantage sur le consul d'Autriche, et l'hostilité viscérale des autochtones vis à vis de ces étrangers, qui ne peuvent rien apporter de bon, puisque pendant des siècles, tout changement était synonyme de désastre pour ces populations. le seul refuge et la seule consolation du consul Daville est la rédaction d'un poème épique consacré à Alexandre, alors que se joue le destin de la Bosnie, entre le déclin de l'empire ottoman, les guerres entre les puissances européennes, la montée des insurrections serbes, sur un fond de haines raciales et religieuses, et d'une confrontation entre l'Orient et l'Occident.
Ivo Andric, maître conteur, un peu dans la tradition de conteurs orientaux,nous déroule toute cette histoire, en prenant le temps de s'arrêter pour regarder les gens, leurs petites joies et grandes souffrances, scruter les soubresauts de l'histoire en marche.
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Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   07 avril 2014
[...] ... Déjà, depuis que les Turcs s'étaient retirés de Hongrie, leurs relations avec les chrétiens étaient devenues plus tendues et plus complexes, et la situation en général s'était détériorée. Les combattants du grand empire, agas et spahis, qui avaient dû abandonner leurs riches propriétés dans les plaines fertiles de la Hongrie et revenir dans leur pays pauvre et exigu, étaient mécontents et en voulaient à tout ce qui était chrétien, augmentant en outre le nombre de bouches à nourrir, alors que le nombre de bras qui travaillaient restait le même. D'un autre côté, ces mêmes guerres du XVIIIème siècle, qui avaient obligé les Turcs à quitter les pays chrétiens voisins et à rentrer en Bosnie, suscitaient dans le petit peuple des chrétiens de folles espérances et ouvraient des horizons insoupçonnés jusque là, ce qui influait inévitablement entre le peuple et "ces messieurs les Turcs tout-puissants." Les deux camps, si tant est que l'on pût déjà parler de camps à ce stade de la lutte, se battaient chacun à sa façon et avec les moyens qui correspondaient aux circonstances et à l'époque. Les Turcs combattaient par la pression et la force, et les chrétiens par la patience, la ruse et la conspiration, ou du moins étaient-ils prêts à conspirer ; les Turcs pour préserver leur droit de vivre et leur manière de vivre, les chrétiens pour obtenir ce même droit. Le peuple se rendait compte qu'il supportait de moins en moins les Turcs, et les Turcs constataient avec amertume que le peuple relevait la tête et qu'il n'était plus ce qu'il était jadis. Conséquence de ces conflits d'intérêts, de croyances, d'aspirations et d'espoirs si contraires, un écheveau serré s'était créé, que les longues guerres turques avec Venise, l'Autriche et la Russie n'avaient fait qu'embrouiller et resserrer encore. En Bosnie, il y avait de moins en moins de place et de plus en plus de problèmes, les conflits étaient plus fréquents, la vie plus difficile, le désordre et l'incertitude plus grands. Le début du XIXème siècle avait apporté le soulèvement en Serbie, signe évident d'une nouvelle époque et de nouvelles façons de lutter. L'écheveau en Bosnie se resserrait et s'embrouillait encore davantage.

Cette rébellion en Serbie causait avec le temps de plus en plus de soucis et de problèmes, de dégâts, de dépenses et de pertes à toute la Bosnie turque y compris Travnik, plus au détriment cependant du vizir, des autorités et des autres villes bosniaques que des Turcs de Travnik eux-mêmes, lesquels considéraient qu'aucune guerre n'était assez grande ni assez importante pour qu'ils y prennent part en payant de leur argent ou de leur personne. Les Travnikois parlaient de l'"insurrection de Karadjordje" avec un dédain forcé, de même qu'ils trouvaient toujours un mot railleur pour l'armée que le vizir envoyait combattre la Serbie et que les administrateurs indécis et brouillés entre eux regroupaient lentement et dans le plus grand désordre dans les environs de Travnik. ... [...]
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Gwen21Gwen21   29 mai 2014
Daville avait l'impression par moments que vivre nécessite de nombreux efforts et chacun de ces efforts un courage disproportionné. [...] L'homme, pour ne pas s'arrêter et renoncer, se dupe lui-même, il nie les obligations qu'il n'a pas complètement remplies en les enfouissant sous de nouveaux devoirs, qu'il ne remplira pas complètement non plus, et dans ces nouvelles entreprises et ces nouvelles tentatives il recherche de nouvelles forces et plus de courage. Ainsi l'homme fraude avec lui-même et devient avec le temps de plus en plus et sans fin débiteur envers lui-même et envers tout ce qui l'entoure.
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Gwen21Gwen21   02 juin 2014
Lorsqu'il était plus jeune et qu'il se trouvait encore certaines personnes pour l'encourager, il écrivait moins, alors que maintenant que les années étaient venues, que plus personne ne le prenait sérieusement pour un poète, il travaillait régulièrement et avec application. Au besoin inconscient de s'exprimer et à l'élan trompeur de la jeunesse s'étaient substituées une habitude solidement ancrée et l'assiduité. En effet l'assiduité, cette vertu qui se manifeste si souvent quand il ne faut pas ou lorsque c'est trop tard, a toujours été une consolation pour les écrivains sans talent et une calamité pour l'art.
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WolandWoland   07 avril 2014
[...] ... C'était là, sur l'eau, élément mystérieux, changeant et puissant, que des générations de Travnikois naissaient et mouraient. C'était là qu'ils grandissaient, malingres et pâles, mais résistants et capables de tout supporter ; c'était là que vivaient, le Konak [= la résidence] du vizir sous les yeux, ces gens fiers, élancés, hautains, exigeants et avisés ; là qu'ils faisaient des affaires ou s'enrichissaient, ou restaient dans l'oisiveté et la misère, tous pleins de retenue et de méfiance, ne riant jamais tout haut mais sachant persifler, parlant peu mais aimant médire en chuchotant ; et c'est là qu'ils étaient enterrés, le moment venu, chacun dans sa religion et selon ses rites, dans des cimetières inondables, cédant la place à leur descendance faite à leur image.

C'est ainsi que les générations se succédaient et se transmettaient non seulement des particularités physiques et mentales, mais aussi la terre et la foi, non seulement un sens héréditaire de la mesure et des limites, la connaissance et l'art de distinguer chaque sentier, chaque portail et chaque chemin de traverse de leur ville embrouillée, mais aussi une aptitude innée à connaître le monde et les gens en général. C'est avec tout cela que les enfants de Travnik venaient au monde, mais plus que tout avec la fierté. La fierté, c'était pour eux une seconde nature, une force vive qui les suivait et les poussait toute leur vie, les marquant d'une empreinte particulière qui les distinguait des autres gens.

Leur fierté n'avait rien à voir avec la naïve suffisance des paysans enrichis ou des petits-bourgeois qui, satisfaits d'eux-mêmes, se rengorgent avec ostentation et se vantent tout haut. Leur fierté, au contraire, était tout intérieure ; plutôt un lourd héritage et une obligation astreignante envers soi-même, sa famille et sa ville ou, plus exactement, envers l'idée insigne, noble et incomparable qu'ils se faisaient d'eux-mêmes et de leur ville. ... [...]
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Gwen21Gwen21   07 juin 2014
En un mot, à quoi bon posséder beaucoup et être quelqu'un, si l'homme ne peut se libérer de la peur de la pauvreté, de la bassesse en pensée, de la grossièreté en parole, de l'hésitation dans le geste, si la misère invisible mais amère et inéluctable ne le quitte jamais d'un pas [...].
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Videos de Ivo Andric (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Ivo Andric
Le vendredi 13 juillet 2018, la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris - www.charybde.fr ) avait la joie de recevoir Emmanuel Ruben pour évoquer les récentes publications de "Le c?ur de l'Europe" (éditions La Contre Allée) et de "Terminus Schengen" (éditions le Réalgar), et pour effectuer un parcours au sein de la littérature d'ex-Yougoslavie. Il évoquait Milos Crnjanski, Ivo Andric, Aleksandar Tisma, Danilo Kis, Milorad Pavic et David Albahari, tandis que le librairie Charybde 2 évoquait Faruk Sehic, Miljenko Jergovic et Goran Petrovic.
Ceci est l'enregistrement de la première heure de la rencontre.
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