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ISBN : 2070297799
Éditeur : Gallimard (21/03/1978)

Note moyenne : 4.41/5 (sur 176 notes)
Résumé :
« Quand l'homme en est réduit à l'extrême dénuement du besoin, quand il devient "celui qui mange des épluchures", l'on s'aperçoit qu'il est réduit à lui-même, et l'homme se découvre comme celui qui n'a besoin de rien d'autre que le besoin pour, niant ce qui le nie, maintenir le rapport humain dans sa primauté. Il faut ajouter que le besoin alors change, qu'il se radicalise au sens propre, qu'il n'est plus qu'un besoin aride, sans jouissance, sans contenu, qu'il est ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
laurent34dan
  24 mars 2019
Quand, il y a dix ans, L'espèce humaine a paru , nous ne savions pas qu'il serait l'un des livres importants do l'après-guerre. Sur les camps de concentration, les témoignages qui se succédaient décrivaient la même monotone horreur, et nous laissaient hébétés d'indignation. le pourquoi et le comment de l'institution nous échappaient, jusqu'à ce que David Roussel proposât une explication sociologique dont les conséquences furent curieuses : en intégrant le phénomène « concentrationnaire » dans une histoire, une société, une politique, en rendant en somme l'horreur « compréhensible », elle nous détachait, à notre grand soulagement, de cette horreur, tandis qu'elle frappait de caducité tous les témoignages à venir qui ne se voudraient que témoignages, ils ne nous apparaîtraient plus que comme des variations individuelles sur le même insupportable thème.
Dix ans après
L'ouvrage de Robert Antelme n'était, en apparence, qu'un de ces témoignages de plus et qui n'avait pas le mérite de révéler des faits ignorés. Après la fresque à la Brueghel de David Rousset, nous étions modestement conviés à écouter la simple histoire d'un déporté (« je rapporte ici ce que j'ai vécu ») qui s'excusait à l'avance de ne pouvoir renchérir dans la peinture d'un certain pittoresque. Gandersheim était un petit camp : 500 prisonniers : « l'horreur n'y est pas gigantesque. Il n'y avait à Gandersheim ni chambre à gaz, ni crématoire... » L'auteur ne proposait pas non plus d'explication nouvelle : implicitement, il se ralliait à l'analyse de Rousset. Il accumulait en somme contre lui les raisons que nous pouvions avoir à l'époque de ne pas trop prendre garde à ce qu'il avait à dire. D'où vient que dix ans après, dans une forme à peine retouchée et avec sa préface de 1947, L'espèce humaine s'impose comme un grand livre sur les camps, comme un grand livre, tout court ?
D'abord il bénéficie du recul apporté par les années. A propos des camps, nous ne sommes plus, hélas ! dans la stupeur. L'expérience, même pour ceux qui ne l'ont pas vécue, est devenue notre expérience, individuelle et collective, l'expérience d'une société tout entière. Elle fait partie d'une Histoire qui continue, comme l'institution elle-même continue de vivre, d'une vie torpide, dans les entrailles de nos sociétés, et se profile à l'horizon des possibles au même titre que la bombe atomique, la prochaine guerre ou la destruction en masse du genre humain. Elle est l'une des catégories admises de l'horrible. Elle nous colle à l'âme et à la peau. Elle est venue s'ajouter à toutes nos maladies chroniques. En 1917, ou pouvait croire qu'Antelme nous parlait du passé, d'un certain passé historicisé et, par là, inoffensif. En 1957 nous savons que nos vies peuvent relever un jour ou l'autre des traits permanents de sa peinture.
Et ce qui nous importe aujourd'hui, ce n'est plus l'explication sociologique du phénomène, nous l'avons comprise une fois pour toutes ; ce ne sont même pas les aspects divers que revêt ce phénomène selon les sociétés étudiées : fascisme, stalinisme, démocratie colonialiste ; c'est le phénomène lui-même, débarrassé de ses appendices historiques et sociologiques, extrait des catégories où on l'a rangé afin de le rendre explicable, réduit, puisqu'il s'agit d'une entreprise humaine, aux hommes qui la font marcher, et à ceux qu'elle broie, en sachant qu'aucun de ces hommes, bourreau ou victime, ne nous est fondamentalement étranger, et qu'avec lui nous pourrions au besoin nous identifier. C'est à ce niveau, auquel la littérature seule peut atteindre, et qui ne saurait être celui de la simple description que git l'explication fondamentale. Tout le reste, qui peut être infiniment intéressant, nous en distrait et se borne à nous occuper l'esprit, à reculer le moment de la mise en question.
L'horreur transformée en conscience
C'est alors qu'éclatent les mérites d'Antelme. Il ne raconte pas des soutenir ; il ne se livre pas à une reconstitution historique, et il ne se borne pas non plus à décrire ce qu'il a sous les yeux, comme Fabrice à Waterloo. Ce qu'il montre c'est le déporté Robert Antelme soumis à la faim, au froid, aux coups, à l'épuisement moral et physique, objet pitoyable dont la course est commandée par des volontés étrangères, des événements qui échappent à sa portée, des rencontres fortuites de circonstances (on sait que la vie et la mort tiennent à ce fortuit), tandis qu'un second personnage, qui ressemble au premier comme un frère, figure le sujet qui réfléchit l'événement et la vit en conscience. Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un dédoublement, mais plutôt d'une dialectique, d'un « distancement » au sens où l'entendait Brecht. Nous nous trouvons transportés par suite bien au-delà d'une description ou d'un récit qui, si horribles qu'ils soient, ne nous toucheraient que par ricochet. Ce qui nous tire des larmes d'apitoiement ou d'admiration c'est l'horreur vécue on tant qu'horreur et transformée sur-le-champ en expérience, en faits de conscience. Notre conscience s'identifie à celle qui nous est montrée, et il se pourrait, à la fin du compte, que ce soit sur nous-même que nous nous apitoyions.
Par cette démarche, qui découvre le secret essentiel de la littérature, Robert Antelme satisfait en outre son propos, qui est de révéler la nature du phénomène concentrationnaire. de celui-ci, encore une fois, on a donné maintes explications : sociologique, économique, politique, voire religieuse, aux dépens d'une évidence précisément tue parce qu'elle crève les yeux. Entreprise d'extermination physique, d'exploitation de l'animal humain considéré comme un certain cubage de chair, d'or, de cheveux, de dents aurifiées, société totalitaire férocement hiérarchisée avec, en haut, un pouvoir absolu, en bas une obéissance fondée sur la terreur et l'abjection, et à tous les degrés intermédiaires, un mélange de corruption et de lâcheté, lieu de souffrance, et d'agonie où, pour les chrétiens, se renouvelait la passion du Christ et sa rédemption, le camp était tout cela sans doute et bien davantage : le lieu où l'humanité était conviée à se contester elle-même et en tant que telle sous ses aspects fondamentaux d'espèce biologique et de produit historique.
Contester l'homme dans son humanité
Le SS partage avec le déporté l'appartenance à une espèce et à une histoire communes, c'est là que pour lui réside le scandale. Non, semble-t-il, parce qu'il se considère comme un échantillon supérieur d'humanité ou comme le produit le plus récent de l'histoire, mais parce qu'il entend nier toute dépendance à l'égard de l'espèce et de l'histoire. Sa fureur n'est pas uniquement nihiliste. Par l'eugénisme, la stérilisation, le génocide, le racisme biologique il entend se substituer à la nature, comme par l'établissement d'un Reich millénaire il nourrit la folle conviction d'arrêter l'histoire. A cette double revendication il faut des preuves concrètes, matérielles. Ce n'est pas l'extermination physique de ses ennemis (bien qu'il y recoure à l'occasion) qui peut lui fournir ces preuves, mais le consentement donné par eux et à tous les instants que l'humanité et l'histoire sont des billevesées. « Alle Scheisse » (vous êtes tous de la merde) n'est que la constatation par le SS que, grâce à lui, les hommes des camps ont régressé au stade animal d'une recherche unique et forcenée de la satisfaction des besoins élémentaires, tandis que la société concentrationnaire, fondée sur la terreur et la corruption, annihile d'un seul coup toutes les superstructures (morale, droit, justice) lentement édifiées au cours des siècles. le SS forge même un nouveau type d'homme, mi-SS, mi-déporté : le kapo, détenu par nature et fonctionnant en SS.
Apparemment, le SS a gagné sur les deux tableaux ; en fait, il a perdu toute sa mise. Ce qu'il ne pouvait pas prévoir, pas plus qu'aucun des déportés, et qui constitue pour Robert Antelme une révélation durement acquise, c'est que « la mise en question de la qualité d'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine ». Ni métaphysique, ni morale, cette revendication possède les caractères de simplicité et d'urgence d'un absolu : survivre, c'est-à-dire continuer de vivre dans son corps, mais surtout dans sa conscience en restant solidaire de l'humanité et de l'histoire.
Survivre, c'est vaincre
L'ouvrage d'Antelme est le récit au jour le jour, dans la soumission à l'abjection et sous la menace perpétuelle de la mort (qui constitue souvent la fuite désirée, l'issue reposante ( ??? situation insupportable), de cet ??? surhumain pour préserver, face au SS qui la nie, cette permanence de l'homme. le mot héroïsme est faible pour caractériser cette attitude, de même que sont sans objet, pour rendre compte de la vie quotidienne des camps, les références aux vieux couples maître-esclave ou bourreau-victime. Il s'en faudrait de presque rien pour que ces squelettes traqués, renversés par un souffle d'air, passent le seuil de la mutation biologique. En s'accrochant de toutes les pauvres forces qui leur restent à leur passé et à ce qui en demeure dans leur mémoire, aux raisons qui les ont fait tomber dans la trappe, aux sentiments élémentaires qu'a suscités en eux, comme une seconde nature, la vie en groupe des hommes civilisés, (solidarité, respect mutuel, amitié) et en maintenant en eux la conscience de leur état, ils frustrent le SS de sa victoire escomptée, bien plus : ils se prennent à le plaindre.
L'espoir
Ce livre admirable possède quelques autres vertus fort utiles à cultiver aujourd'hui, quand nous voyons faiblir ou même s'écrouler les résistances aux forces déchaînées qui ont mené en d'autres temps à l'institution des camps. Au sein de la totale impuissance, dans la dépossession du droit de vivre et de mourir, face à la négation rageuse de la qualité d'homme, nous savons désormais qu'il existe au-dedans de chacun de nous un noyau irréductible, affirmation ou refus essentiels, à partir duquel il est indéfiniment possible de bâtir un lendemain. Cultivons cet espoir. Resserrons-nous autour de lui. Grâce à Antelme et à ses camarades, nous avons l'assurance qu'il ne faillira pas.
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blanchenoir
  18 mars 2013
Parmi les quelques livres que j'ai pu lire sur ce sujet si sensible, L'Espèce Humaine a été pour moi le témoignage le plus fort.... Antelme réussi, à l'intérieur même du camp, à transfigurer l'horreur du réel. Sa lucidité l'amène à constater que le bourreau, le SS, est, tout comme le déporté, à l'intérieur des barbelés. Aussi, l'art, ici le théâtre, a la capacité de rendre plus fort, et d'affronter ce qui reste de la vie.... L'homme tient debout, dans la plus grande nudité et dans la plus grande douleur....telle est la force de ce témoignage monumental et époustouflant.... venant du communiste le grand Robert Antelme.
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val-m-les-livres
  07 décembre 2017
Coup de coeur
Robert Antelme fut le compagnon de Marguerite Duras. C'est pour surmonter les années de séparation, celles pendant lesquelles elle le savait dans un camp de concentration, qu'elle a écrit La Douleur. de ce long voyage visant à la déshumanisation, Robert Antelme a écrit ce magnifique livre.
De ce document, je garderai la force de l'écriture. Si Robert Antelme fut un prisonnier politique qui n'avait pas publié avant ce livre (et n'a pas publié après, sauf des écrits posthumes) , il a condensé tout son talent dans L'espèce humaine qui me semble être tout ce que Si j'étais un homme de Primo Levi n'est pas (loin de moi l'idée de remettre en cause la qualité de ce document dont le minimaliste ne me convient pas). Quelques semaines après ma lecture de ce document, il me reste des images très fortes : celle du pain qu'on partage en petits morceaux mais qu'on ne peut faire durer longtemps tant la faim tenaille, celle du bruit (oui, j'ai retenu des bruits) de la cuillère dans la gamelle de soupe, cette cuillère qui racle le fond jusqu'au bout, ce bruit qui change à mesure que la gamelle se vide et enfin la main qui se tend dans un train surpeuplé. Je garde aussi et surtout l'importance des mots et de la langue, à différents degrés, à différents moments.
Celui de l'appel, moment qui oblige à sortir de l'anonymat qui, en temps normal, protège :
Et il fallait bien dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la figure sans nom. Si je n'avais rien dit, on m'aurait cherché, les autres ne seraient pas partis avant qu'on ne m'ait trouvé. On aurait compté, on aurait vu qu'il y en avait un qui n'avait pas dit oui, qui ne voulait pas que lui, ce soit lui.
L'importance de parler la langue de l'oppresseur qui redéfinit le bien et le mal :
Cette utilisation abondante et ostentatoire de la langue allemande- cette langue qui, ici, est celle du bien, leur latin- la même que celle des SS.
Cette langue qui est la seule qui vaille et qu'il est impensable de ne pas comprendre :
Puisqu'il parle, on doit comprendre.
Gilbert qui parle l'allemand s'en sert pour protéger les copains. Et puis, il y a ce mot et cette phrase qui rappellent la rébellion des allemands non nazis, même à l'intérieur des camps, ce « langsam » murmuré pour exhorter les prisonniers à ne pas se tuer à la tâche et ce « Nicht sagen » qui accompagne ce pain donné par une jeune femme qui passe dans le camp.
Mais le langage fait aussi souffrir car il est associé à des sensations perdues :
Le langage est une sorcellerie. La mer, l'eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C'était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu'on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever.
En temps d'oppression, tout devient l'allié de l'oppresseur : ainsi, le sommeil est important car il n'est que la préparation du travail qu'il faudra fournir le lendemain. Ce qui devient l'allié de l'oppressé, ce sont ces moments, anodins en temps normal, qui permettent de s'échapper quelques instants, comme d'uriner.
Et cette obsession qui reste, la seule qui compte, ne pas laisser l'oppresseur gagner, ne pas leur offrir la mort en cadeau et pour cela, se battre contre le froid, la faim, le travail qui épuise :
La mort est devenue mal absolu, a cessé d'être le débouché possible vers Dieu. […] Ainsi le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu'au moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion.
Il y a aussi ces hommes qui s'éloignent progressivement de l'enveloppe charnelle qu'ont connu les leurs, et qui même au sein du camp ne sont plus reconnus par tous, franchissant alors des étapes qui les mènent vers la mort :
Celui que sa mère avait vu partir était devenu l'un de nous, un inconnu pour elle. Mais à ce moment-là, il y avait encore la possibilité pour un autre double de K…, que nous ne connaissons pas, ne reconnaîtrions pas. Cependant, quelques-uns le reconnaissaient encore.
Des images fortes, il m'en reste de nombreuses autres, un moment père-fils à la fin, la honte qui submerge, mais c'est à vous d'aller les découvrir.
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de
  15 juin 2018
A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable
Je me (re)plonge régulièrement dans la littérature concentrationnaire. Les témoignages sur cet univers, comme d'autres sur les génocides ou crimes contre l'humanité, restent une source de réflexion nécessaire. Dans le dénuement le plus extrême, certain·es parviennent à neutraliser la négation de ce qui les nient, à contester ce qui les conteste comme « homme, comme membre de l'espèce »
L'existence de ces hommes et de ces femmes ne doit pas être oubliée, effacée, remisée aux commémorations bien souvent hypocrites. Il nous faut garder les yeux bien ouverts sur les agissement de cette espèce particulière qu'est – jusque dans les atrocités que ses membres commettent – l'espèce humaine et « son unité indivisible ».
Tout semble dit dans l'avant-propos de 1947. « Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps ». L'auteur indique qu'il essaye de retracer la vie d'un kommando (Gandersheim) d'un camp de concentration allemand (Buchenwald). Il évoque, entre autres, l'encadrement par « des assassins ou des trafiquants de marché noir » sous les ordres des SS, la lutte pour l'instauration d'une légalité dans « une société conçue comme infernale », ceux qui fructifient dans cette société sans lois, l'appareil administratif aiguisé de l'oppression SS… et l'objectif très humble « C'était seulement de survivre ».
Mais dire se suffit pas pour être audible. « L'horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent ». le refus d'imaginer et de saisir certaines configurations des rapports sociaux, certains actes humains, ne peut qu'entrainer leurs répétitions. La barbarie est encore ici en germe au quotidien et nous n'en avons pas fini de devoir nous examiner dans le miroir (ce qui n'a rien à voir avec la pratique narcissique des selfies).
Gandersheim. « Ici, il n'y a pas de malades : il n'y a que des vivants et des morts ». Comment penser l'extreme, comment penser la mort dans le circuit de la vie quotidienne ? « La mort était ici de plain-pied avec la vie, mais à toutes les secondes. La cheminé du crématoire fumait à coté de celle de la cuisine »… Il faut lire lentement ces pages, la conscience qu'ielssont tous ici pour mourir, que militer là « c'est lutter raisonnablement contre la mort », que pour les SS et les kapos « il y aura chaque matin un manque à crier de la nuit qu'ils devront rattraper »…
L'organisation de la faim, du travail, des oppositions entre détenus, des jours et des jours. La négation de l'être humain en l'être humain, le manque se traduisant par un seul mot « rien », l'apparition d'un morceau de pain comme un certain futur assuré, « Privé du corps des autres, privé progressivement du sien, chacun avait encore de la vie à défendre et à vouloir », le système concentrationnaire comme réalisation extrême des différences, les moments où « la mort apparaît juste comme un moyen simple, de s'en aller d'ici, tourner le dos, s'en foutre », le futur et le si on s'en sort… « La condition, la restriction, l'angoisse sont toujours au coeur du dialogue », le scandale de l'indifférence, la haine, les poux, le contact sonore avec la guerre, la nouvelle ou le bobard qui tourne en rond, le déploiement en toute tranquillité de la fureur des SS…
L'approche trop lente de leur défaite, la route, la puissance du meurtre, le nazisme jusque dans sa fin, marcher, marcher, le train, la fin, les hommes gras, Dachau…
« Inimaginable, c'est un mot qui ne se divise pas, qui ne restreint pas. C'est la mot le plus commode. Se promener avec ce mot en bouclier, le mot vide, et le pas s'assure, se raffermit, la conscience reprend. »
Nous sommes libres. Il me serre la main.
« Ils ont pu nous déposséder de tout mais pas de ce que nous sommes »

Lien : https://entreleslignesentrel..
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frandj
  26 avril 2015
En 1944, Robert Antelme (qui fut, un temps, l'époux de Marguerite Duras) a été arrêté par les Nazis en raison de sa participation à la Résistance. Envoyé en Allemagne, il survécut à l'enfer d'un camp de concentration. Très peu de temps après son retour en France, il écrivit "L'espèce humaine" qui retrace (presque à chaud) sa terrible expérience. La précocité de son témoignage rend très remarquable ce livre. le lecteur se trouve plongé dans le vécu quotidien des déportés, c'est éprouvant. Il partage en esprit le vécu des prisonniers qui tentent péniblement de survivre, mais qui ne perdent pas leur dignité.
Mais l'auteur sait aussi prendre du recul et se donne du temps pour réfléchir généralement à l'univers concentrationnaire. Dans ce genre particulier, la fois tragique et nécessaire, "L'espèce humaine" a été un peu éclipsé par "Si c'est un homme" de Primo Lévi qui, il faut bien le souligner, est un témoignage particulièrement exceptionnel sur le sujet.
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genougenou   07 septembre 2013
« Nous sommes au point de ressembler à tout ce qui se bat que pour manger, au point de nous niveler sur une autre espèce, qui ne sera jamais nôtre et vers laquelle on tend ; mais celle-ci qui vit du moins selon la loi authentique — les bêtes ne peuvent pas devenir plus bêtes — apparaît aussi somptueuse que la nôtre « véritable » dont la loi peut être aussi de nous conduire ici. Mais il n’y a pas d’ambigüité, nous restons des hommes, nous ne finirons qu’en hommes. La distance qui nous sépare d’une autre espèce reste intacte, elle n’est pas historique. C’est un rêve SS de croire que nous avons pour mission historique de changer d’espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent. Non, cette maladie extraordinaire n’est autre chose qu’un moment culminant de l’histoire des hommes. Et cela peut signifier deux choses : d’abord que l’on fait l’épreuve de la solidité de cette espèce, de sa fixité. Ensuite, que la variété des rapports entre les hommes, leur couleur, leurs coutumes, leur formation en classes masquent une vérité qui apparaît ici éclatante, au bord de la nature, à l’approche de nos limites : il n’y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine. C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous. C’est parce qu’ils auront tenté de mettre en cause l’unité de cette espèce qu’ils seront finalement écrasés. Mais leur comportement et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême — où personne ne veut, ni ne peut sans doute se reconnaître — de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien « monde véritable » auquel nous rêvons. Tout se passe effectivement là-bas comme s’il y avait des espèces — ou plus exactement comme si l’appartenance à l’espèce n’était pas sûre, comme si l’on pouvait y entrer et en sortir, n’y être qu’à demi ou y parvenir pleinement, ou n’y jamais parvenir même au prix de générations —, la division en races ou en classes étant le canon de l’espèce et entretenant l’axiome toujours prêt, la ligne ultime de défense : « Ce ne sont pas des gens comme nous. »

Eh bien, ici, la bête est luxueuse, l’arbre est la divinité et nous ne pouvons devenir ni la bête ni l’arbre. Nous ne pouvons pas et les SS ne peuvent pas nous y faire aboutir. Et c’est au moment où le masque a emprunté la figure la plus hideuse, au moment où il va devenir notre figure, qu’il tombe. Et si nous pensons alors cette chose qui, d’ici, est certainement la chose la plus considérable que l’on puisse penser : « Les SS ne sont que des hommes comme nous » ; si, entre les SS et nous — c’est-à-dire dans le moment le plus fort de distance entre les êtres, dans le moment où la limite de l’asservissement des uns et la limite de la puissance des autres semblent devoir se figer dans un rapport surnaturel — nous ne pouvons apercevoir aucune différence substantielle en face de la nature et en face de la mort, nous sommes obligés de dire qu’il n’y a qu’une espèce humaine. Que tout ce qui masque cette unité dans le monde, tout ce qui place les êtres dans la situation d’exploités, d’asservis et impliquerait par là même, l’existence de variétés d’espèces, est faux et fou ; et que nous en tenons ici la preuve, et la plus irréfutable preuve, puisque la pire victime ne peut faire autrement que de constater que, dans son pire exercice, la puissance du bourreau ne peut être autre qu’une de celles de l’homme : la puissance de meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. »
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veronique55veronique55   16 mars 2015
Page 111
Dans notre réduit, il y a avait du monde autour du petit poêle. Ceusx qui était arrivés les premiers s’étaient immédiatement installés sur les bancs. Chacun tenait son pain dans la main. Quelqu’un dit :
- Avec ça on n’est pas fauché. Un chouette de réveillon ! Ils regardaient le pain par intermittence et semblaient réfléchir. Tous les bancs étaient occupés, je n’ai pas pu m’asseoir. Je me suis collé juste derrière un banc, ma figure recevait en plein la chaleur du poêle. J’ai coupé ma tranche de pain, j’ai étalé un peu de viande hachée dessus, j’ai étendu le bras par-dessus l’épaule d’un copain qui s’est penché sans râler et j’ai posé la tranche sur le poêle. D’autres faisaient la même chose. Le poêle était très chaud. La graisse de la viande rouge a fondu assez vite, et la couche de viande rouge est devenue brune. Le poêle était couvert de tranches. Quelques types se bagarraient pour trouver une petite place pour la leur ; ils poussaient le pain d’un copain qui tolérait, mais lorsqu’ils poussaient un peu trop sa tranche, et la faisait déborder dans le vide, le copain râlait. Il se retournait, dévisageait les autres qui avaient l’air de s’excuser, mais qui maintenaient tout de même leur tranche en place. Celui qui râlait poussait alors la tranche d’un autre pour bien étaler la sienne sur le poêle, cet autre se mettait à râler aussi, le ton montait un peu.
- Tu nous emmerdes, fallait arriver avant. C’est toujours les mêmes qui roupillent et puis après ils veulent passer avant.
- - oh ça va. t’énerve pas, on ne va pas tout de même s’engueuler ce soir.
- - Je t’engueule pas, mais quand même il ne faut pas exagérer
Ca n’allait pas plus loin. Une odeur montait, de boulangerie, de viande grillée, de petit déjeuner de riches. Mais eux, là-bas, s’ils mangeaient du lard, du pain grillé, ne savaient pas comment cela s’était transformé, avait commencé à changer de couleur, à rôtir, et surtout à sentir, à lancer cette puissante odeur. Nous, nous avions touché le pain gris, nous avions coupé une tranche, nous avions nous-même posé la tranche sur le poêle, et maintenant nous regardions le pain se changer en gâteau. Rien ne nous échappait. La viande qui suintait, brillait et dégageait l’odeur terrible de chose à manger. Nous n’avions pas perdu le goût du pain, des pommes de terre qu’on mâche. Mais la chose à manger qui emplit à distance la gorge de son odeur, nous avions oublié ce que ce pouvait être.
J’ai retiré la tranche. Elle était brûlante, c’était une brioche. Plus q ‘un joyau, une chose vivante, une joie. Elle était légèrement gonflée, la graisse de la viande avait pénétré dans la mie, ça luisait. J’ai croqué la première bouchée ; en entrant dans le pain, les dents ont fait un bruit qui m’a rempli les oreilles. C’était une grotte de parfum, de jus, de nourriture. Tout était à manger. La langue, le palais étaient débordés. J’avais peur de perdre quelque chose. Je mâchais, j’en avais partout, sur les lèvres, sur la langue, entre les dents, l’intérieur de ma bouche était une caverne, la nourriture se promenait dedans. J’ai fini par avalé, cela s’est avalé. Quand je n’ai plus rien eu dans la bouche, le vide a été insupportable. Encore, encore, le mot a été fait par la langue et le palais ; encore une bouchée, encore une bouchée, il ne fallait pas que ça s’arrête, la machine à broyer, à sentir, à lécher était en marche. La bouche n’avait jamais éprouvé comme à ce moment -là qu’elle était une chose qui ne pouvait pas être comblé, que rien, ne pouvait lui servir une fois pour toutes, qu’il lui en faudrait toujours.
Chacun mangeait solennellement. Quelques-uns ne voulaient pas prendre de risques ; ils mangeaient le pain froid, tel qu’ils l’avaient reçu. Ils ne voulaient pas changer de monde, ils ne voulaient pas se tenter. Il ne fallait pas ici s’amuser à réveiller tant d’exigences, de goûts enterrés. Manger quelque chose de pareil, il ne pouvait rien y avoir de meilleur. était dangereux. Eux avaient l’air plus détachés ; ils ne coupaient pas leur pain précieusement par tranche, mais par morceaux, au hasard ; ils tenaient leur morceau dans la main comme ils l’auraient fait là-bas le coude appuyé sur le genou, graves, austères.
C’était les dernières bouchées. J’avais trouvé une place sur le banc. Il n’y avait plus qu’à se chauffer, la tête penchée an avant, les mains tendues vers le poêle.
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ErzsyErzsy   08 mai 2016
Plus on est contesté en tant qu'homme par le SS, plus on a de chances d'être confirmé comme tel. Le véritable risque que l'on court, c'est celui de se mettre à haïr le copain d'envie, d'être trahi par la concupiscence, d'abandonner les autres. Personne ne peut s'en faire relever. Dans ces conditions, il y a des déchéances formelles qui n'entament aucune intégrité et il y aussi des faiblesses d'infiniment plus de portée. On peut se reconnaître à se revoir fouinant comme un chien dans les épluchures pourries. Le souvenir du moment où l'on n'a pas partagé avec un copain ce qui devait l'être, au contraire viendrait à faire douter même du premier acte. L'erreur de conscience n'est pas de "déchoir", mais de perdre de vue que la déchéance doit être de tous et pour tous.
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louisebourdetlouisebourdet   27 août 2012
"C'est un rêve SS de croire que nous avons pour mission historique de changer d'espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent. Non, cette maladie extraordinaire n'est autre chose qu'un moment culminant de l’histoire des hommes. Et cela peut signifier deux choses : d'abord que l'on fait l’épreuve de la solidité de cette espèce, de sa fixité. Ensuite, que la variété des rapports entre les hommes, leur couleur, leurs coutumes, leur formation en classes masquent une vérité qui apparaît ici éclatante, au bord de la nature, à l'approche de nos limites : il n'y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine. C'est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous. C'est parce qu'ils auront tenté de mettre en cause l'unité de cette espèce qu'ils seront finalement écrasés."
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djathidjathi   02 février 2018
Celui qui, longeant les barbelés, passe sur la route, petite silhouette noire sur la neige, est bien une puissance de la terre. Mais s'il nous voit derrière les barbelés, s'il lui arrive simplement de penser qu' autre chose est possible dans la nature que d'être un homme qui marche libre sur la route, s'il s'embarque à penser ainsi, il risque de se sentir menacé par toutes ces têtes rasées, par toutes ces têtes dont il n'a aucune chance de ne jamais connaître aucune et qui sont ce qu"il y a pour lui de plus inconnu sur la terre. Et ces hommes eux-mêmes contamineront peut-être pour lui les arbres qui encerclent de loin les barbelés, et celui qui est sur la route risquera alors de se sentir étouffé par la nature entière, comme refermée sur lui.
Le règne de l'homme , agissant ou signifiant, ne cesse pas. Les SS ne peuvent pas muter notre espèce. Ils sont eux-mêmes enfermés dans la même espèce et la même histoire. "Il ne faut pas que tu sois": une machine a été montée sur cette dérisoire volonté de con. Ils ont brûlé des hommes et il y a des tonnes de cendres, ils peuvent peser par tonnes cette matière neutre. "Il ne faut pas que tu sois ", mais ils ne peuvent pas décider, à la place de celui qui sera cendre tout à l'heure , qu' il n'est pas. Ils doivent tenir compte de nous tant que nous vivons, et il dépend de nous, de notre acharnement à être, qu' au moment où ils viendront de nous faire mourir ils aient la certitude d'avoir été entièrement volés. Ils ne peuvent pas non plus enrayer l'histoire qui doit faire plus fécondes ces cendres sèches que le gras squelette du lagherführer.
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