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Critique de Dandine


Dandine
  06 novembre 2019
Une paysanne rutene revient, a 80 ans, au village qu'elle a quitte a son adolescence. Elle avait fui la maltraitance de son pere, elle n'en pouvait plus. Errant affamee dans une petite ville, une juive lui avait propose du travail. Servir chez des juifs? Chez ces corbeaux noirs de malheur qui sautillent cocassement sur leurs maigres jambes? Chez ces etres craintifs qui paradoxalement font peur? Qu'on meprise? Qu'on hait et pour de bonnes raisons? Il faut bien manger!

A la cohabitation, ces juifs se revelent autres, pas peureux, non, mais pas violents pour autant. Moins grossiers que tout ce qu'elle a connu jusque la. A l'apprehension suit une curiosite eveillee, puis une sorte de consideration, de l'appreciation, enfin. Ses employeurs tues dans des pogroms, elle continuera, toute sa vie, a rester pres de juifs, les servant, les admirant. Elle vivra en couple avec l'un d'eux, qui lui donnera un fils. Elle apprendra leur langue, le yiddish; leurs coutumes; elle fetera leurs fetes, apprendra leurs prieres, tout en restant chretienne. C'est dire qu'elle sera elle aussi incomprise, meprisee, haie.

A 80 ans, revenue dans son village, dans la maison, desormais delabree, de ses ancetres, elle est sereine. Elle a note sur un carnet tous ses souvenirs. Et ces notes, ces memoires, elle les cherit: c'est tout ce qui reste des juifs. Parce que, la deuxieme guerre mondiale passee, elle sait qu'il n'y a plus de juifs sur terre. Plus aucun. Son carnet est leur memorial. Elle y a note toutes leurs coutumes, leurs differents styles de vie, selon qu'ils etaient croyants orthodoxes ou libres penseurs. Son carnet est tout ce qui subsiste d'eux. de ces hommes, femmes et enfants qu'elle a appris a aimer. Son carnet consigne et celebre une facon de vivre qui a disparu avec les juifs. L'existence de son carnet lui procure de la serenite. Elle pourra, elle au moins, mourir en paix.

Appelfeld est percu par certains comme un ecrivain de la shoa, de l'holocauste des juifs. Il s'en defendait et je crois qu'avec raison. Il n'ecrit pas sur la shoa ( sauf dans ses memoires, ce qui va de soi) mais sur la vie des juifs avant et apres la shoa. Ici c'est sur cette vie telle qu'elle est percue par une paysanne rutene de bonne volonte.
Le devoir de memoire selon Appelfeld ne doit pas etre centre sur Auschwitz mais sur la vie des juifs avant ce cataclysme. Nous devons nous rappeler comment vivaient ces gens, comment ils gagnaient leur pain, en quoi ils depensaient leur argent, ce qu'ils pensaient, leurs dissensions internes, leurs combats extrinseques; leur fortitude et leurs faiblesses; leur energie et leur inertie; leur vertu et leurs manquements; leurs qualites et leurs defauts. La vie. Des juifs. La vie juive. Si differente a Vienne ou dans un shtetl d'Ukraine. Mais toujours en fait profondement juive. Ce monde qui n'est plus. Rappeler ce monde, ecrire, romancer ce monde, ces vies, est le devoir de memoire d'Appelfeld. Il s'en acquitte incomparablement. En fin de livre Katerina dit (je cite de memoire): "Quel dommage qu'il ne soit pas permis aux morts de parler; ils ont des choses a raconter, j'en suis sure". En fait les morts arrivent certaines fois a parler; ils ont surement dicte a Appelfeld ce livre.

Appelfeld est un ecrivain pudique, discret. Il n'a pas son pareil pour emouvoir, sans s'appesantir sur des atrocites. Il peut faire affleurer des larmes aux yeux des plus endurcis. Sans qu'ils comprennent toujours comment, ni pourquoi. C'est un virtuose. Virtuose vient de vertu? Peut-etre. Surement. Appelfeld est un ecrivain vertueux.

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