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EAN : 9782070377503
635 pages
Gallimard (30/11/-1)
4.2/5   957 notes
Résumé :
«La seule chose qu'il aima d'elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d'institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu'accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d'onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s'être trahie, les coins de sa bouche s'abais... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (72) Voir plus Ajouter une critique
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sur 957 notes
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tamara29
  14 février 2015
« Aurélien » est un roman d'amour mais il est surtout un roman sur l'amour et les difficultés d'aimer. Sur l'amour impossible.
Dans le Paris des années vingt, encore meurtri par la première guerre mondiale, baigné dans une ambiance artistique (Montmartre, des peintres comme Picasso, Monet, des écrivains, des musiciens et le jazz), autour de la relation principale entre Aurélien et Bérénice, d'autres personnages vont se croiser, s'aimer, se désaimer.
C'est pour Aragon l'occasion dans ce roman de nous faire nous interroger sur ce que c'est qu'« aimer », sur ce qui fait qu'on est et/ou qu'on tombe amoureux.
Qu'est ce qui nous fait nous éprendre de quelqu'un plutôt que d'un autre ? Avec cette conscience des défauts (beauté, caractères, différence sociale) de cet autre qui ne nous auraient pas attirés normalement, de manière rationnelle ? Mais l'amour, bien sûr, n'est pas rationnel car ''l'amour a ses raisons que la raison ignore''.
Se laisse-t-on croire qu'on aime l'autre alors que ce n'est peut-être que le besoin de ressentir une émotion, l'envie d'aimer ? Aime-t-on l'autre juste parce qu'on a envie d'être aimé(e) en retour ? Aime-t-on l'image que l'on se fait de l'autre, ce qu'il représente à nos yeux et non pas ce qu'il est véritablement ? (la cristallisation De Stendhal : ''en un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime''.)
Par l'entremise de la relation entre Aurélien et Bérénice, Louis Aragon nous expose tout le cheminement amoureux, décortiquant les étapes, les paliers, et analyse avec justesse tous les sentiments et actes qui peuvent en découler. de la naissance de l'amour, de ces moments de bien-être, de félicité aux pires souffrances.
La première fois qu'Aurélien voit Bérénice, il n'y prête presque pas garde, la trouvant mal apprêtée, provinciale, peu jolie. La construction de cet amour n'est donc pas ici « telle une évidence », induite par une attirance physique classique. Plus complexe ou retors, c'est son entourage qui sera le déclencheur de son attention pour elle : son ami, Edmond, avec qui il a fait la guerre, lui parle de Bérénice -sa cousine- et lui fait maintes fois sous-entendre (pour servir ses propres intérêts) que celle-ci est attirée par lui, et fait germer ainsi son intérêt pour elle, telle une chrysalide qui, peu à peu, va se transformer en véritable passion. Sans parler peut-être aussi d'une sorte de défi personnel de se faire aimer d'une femme mariée.
Tout l'amour avec un grand A et ses variantes sont présents, interprétés par les différents personnages du roman : la femme qui n'est plus dans la fleur de l'âge et qui cherche encore à séduire. La femme fatale. le mari infidèle qui reste avec sa femme pour son argent ou le statut social. Celle qui aime l'autre parce que celui-ci la repousse ou ne l'aime pas (''Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis''). le désir physique avec les filles de joie. L'asservissement ou l'acceptation des infidélités du conjoint, jusqu'à s'en faire mépriser (le mari médecin de Rose Melrose ou encore le mari pharmacien de Bérénice). L'amour interdit (avec Bérénice).
Ce roman n'est pas un roman à l'eau de rose, les deux personnages principaux ne sont pas forcément ni beaux ni sans défauts. Et ils ne se marièrent pas et n'eurent pas beaucoup d'enfants.
Parce que, si Aragon nous montre les instants de bonheur : les étincelles dans les yeux, le sourire aux lèvres toute la journée, les petits papillons dans le ventre (Ahhh, ''vertige de l'amour'')…, il sait tout autant nous rappeler, si besoin est, qu'il y a tous les autres moments plus douloureux, toutes les affres quasi obligatoires autour de l'amour.
Celui qui rend jaloux. Celui qui rend fou (''Aimer à perdre la raison...''). Cette passion vécue qui fait mal, qui nous malmène, nous enferme, nous plonge dans la tristesse et la dépression. Ces lieux où l'on erre dans l'espoir de croiser l'être aimé. Cette envie de mourir pour l'absence de l'autre, du non-amour de l'autre. Cette attente perpétuelle d'un message, d'un appel, d'une entrevue. le silence qui ronge.
L'auteur décrypte aussi tous les effets, les causes et conséquences : les émois, les emballements, les égarements, les actes manqués, les quiproquos, les mensonges qu'on dit même pour plaire à l'autre, les attentes, les bleus à l'âme, les états d'âme, les mille réflexions qu'on se ressasse, les tourments, les accès de rage, les excès de violence, les vengeances, les espoirs, les actions dans lesquelles on se jette pour fuir et oublier l'autre… et quelques retrouvailles.
L'amour dans tous ses états. L'amour et tous ses sortilèges.
Aragon n'est pas toujours tendre avec ses personnages comme l'amour ne l'est pas toujours. Il nous les présente sous un éclairage parfois trop cru tels que nous sommes, quelquefois menteurs, calculateurs, pas forcément désirables ou attirants.
Certes, j'ai trouvé certains passages un peu longs et peut-être inutiles. Mais, Aragon n'est pas seulement un merveilleux poète, c'est aussi un auteur qui nous narre et décrit parfaitement les relations amoureuses et on sait bien, même en ce jour un peu spécial, que ''les histoires d'amour finissent mal, en général''. Même après sa rencontre avec Elsa, considère-t-il toujours qu' ''il n'y a pas d'amour heureux'' ?
Personnellement, Aragon m'a fait revivre certaines de mes relations, par des flashs, pour un simple mot, pour un simple état lié à l'amour.
Mais, plutôt que d'en ressasser encore les imperfections, les erreurs et les peines, parce qu'à force d'avoir répété sans cesse le mot « amour », j'ai envie de finir ce billet par une note plus naïve et inconsciente, par un oubli de la raison et du discernement. Se laisser aller, accepter de lâcher prise, s'ouvrir à l'autre, se laisser emporter, vibrer, ressentir, jusqu'à en oublier tous les risques et souffrances encourus, parce que ''la vie ne vaut d'être vécue sans amour''…
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berni_29
  28 mai 2021
Je suis de ceux qui sont venus à la rencontre d'Aragon à travers certains de ces poèmes que j'ai tout d'abord découverts par l'intermédiaire d'autres artistes. Brassens façon sobre, Lavilliers façon musclée, mais aussi par le timbre charnel de la voix de Nina Simone. Chacun d'eux a mis en lumière avec son âme, en particulier un poème d'Aragon que j'aime par-dessus tout. Longtemps pour moi, Aragon fut celui qui clamait : « Il n'y a pas d'amour heureux ». Ce fut ainsi que j'ai découvert et aimé sa poésie, ses engagements, ses combats, sa résistance. Je ne connaissais pas la dimension romanesque d'Aragon. Un poète qu'on admire peut nous décevoir en tant que romancier, l'inverse aussi d'ailleurs.
Je vous livre ici l'incipit de ce roman, histoire de vous donner le décor : « La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». On ne peut pas rêver meilleure introduction au désir et à l'amour. Quand je lis cela pour la première fois, d'emblée j'adore.
La beauté cachée des laids, des laids...
Aurélien revient de la guerre de 1914-1918, cette guerre horrible sera longtemps encore là tapie dans le bruit des pages, sous sa poitrine aussi. Aurélien a la chance de revenir vivant, entier, son corps est intact, Aurélien n'a aucune blessure, du moins elles ne sont pas apparentes... Comment revenir indemne d'un charnier immonde ?! La guerre vécue de près peut-elle façonner la vision qu'un homme a du sentiment amoureux ?
Aurélien est jeune, rentier, veut s'offrir à l'amour, à la vie. Il habite à Paris, au coeur de Paris, au milieu de la Seine, sur une île. Ah ! Paris ! J'ai déambulé avec un plaisir inouï dans les rues de Paname, ces pages sont emplies de l'âme et de la magie de cette ville décrite avec une infinie mélancolie, quartiers perdus, folles nuits d'ivresse, les quais de la Seine qui deviennent des carrefours entre les rues et les eaux, les remous du fleuve qui charrient l'ombre de la ville, sa boue, sa nostalgie, des morts aussi, ceux qui s'y jettent un soir de désespoir... Les pages de ce roman sont une si belle et douloureuse déambulation...
T'en souviens-tu la Seine ?
Puis vient l'amour, ou plutôt le désir amoureux, ce qui est différent. Cette nuance subtile est justement importante pour comprendre la force du roman, c'est un roman habité par l'amour, le désir, la joie, la jubilation, les désillusions aussi forcément puisqu'on parle d'amour ici. La mort peut-être en filigrane, puisqu'on passe du versant d'une guerre à celui d'une autre... Mais il n'y a pas que les guerres qui enlèvent les vies. La vie amoureuse est dangereuse aussi...
Et c'est la rencontre avec Bérénice, mariée à un pharmacien de province, elle est de passage dans la capitale.
Amateurs des coups de foudre, des coups de grisou et des déflagrations amoureuses, ce livre n'est peut-être pas pour vous. Ici tout est lent, s'étend dans la longueur des pages. Mais ce n'est jamais ennuyeux. C'est un voyage sentimental en eau profonde.
J'ai été un peu déstabilisé par les premières pages car je ne saisissais pas du tout où l'auteur cherchait à m'entraîner, mais j'ai compris plus tard qu'il ne cherchait nullement à m'entraîner à un endroit particulier. C'est alors que j'ai lâché prise sur un texte formidablement beau, qui m'a envouté et m'a emporté comme une vague durant ses presque six cents pages.
Le charme et la force de ce roman est de donner une existence au lecteur amoureux que nous sommes. A priori il ne se passe quasiment rien durant ces six cents pages, je veux dire il ne se passe rien sous l'angle du schéma romanesque classique, sous l'angle sensuel, charnel, sexuel, de deux corps qui chavirent, qui s'étreignent, qui brûlent ensemble. Pourtant j'ai trouvé ces pages incandescentes, belles, cruelles, dévastatrices.
Et que c'est beau !
Jean Paulhan, un écrivain, critique et éditeur proche d'Aragon écrivit lors de la publication du roman ces mots grossiers : « Six cents pages pour qu'il n'arrive rien, qu'il la saute et qu'on n'en parle plus ». Ah ! L'élégance des hommes de l'art...
Aurélien est un roman sur les embarras, les pièges et les malheurs de l'amour, sur le désarroi, les folles illusions, la jalousie, les abîmes vertigineux, les bifurcations.
Vertiges de l'amour...
Pour leur malheur à tous les deux, Aurélien et Bérénice visent sans doute dans leur amour quelque chose de plus grand qu'eux, de trop abouti, de trop idéal, de trop absolu, malgré le désir qu'ils ont l'un pour l'autre. La beauté de cette rencontre est qu'ils partagent cette vision du même idéal amoureux, en quelque sorte, c'est bête, mais cela dès lors complique le chemin de l'un vers l'autre...
Ici c'est la confrontation entre l'idéal et le réel. Il la trouve franchement laide, il en tombe cependant amoureux et il n'y peut rien. J'ai trouvé que cet aspect rattachait ce roman au réel de nos vies et le rendait sans doute si attachant.
Les histoires d'amour finissent mal, en général...
Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu'il adviendrait de toutes ces histoires d'amour de la littérature classique si jamais pour notre plus grand malheur de lecteur elles avaient bien fini ? Et d'un point de vue romanesque, ce que l'on pourrait écrire, en tirer, en retenir ? Emma Bovary, Julien Sorel, Anna Karénine... Tant d'autres...
Pour moi, Bérénice est loin d'être laide, je pense qu'elle est même belle, mais cela est un point de vue personnel.
Aurélien, personnage à la dérive, n'est peut-être jamais vraiment sorti de la guerre.
Et nous autres, pauvres et heureux lecteurs, nous avons cette joie inouïe de côtoyer des textes intemporels, qui parlent de la vie, de l'amour, de la mort, comme si ces choses sacrées étaient ce qui nous fait tenir debout absolument.
« Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur, et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux ».
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mfrance
  16 janvier 2016
En fait, l'histoire d'Aurélien se résume en quelques phrases : Aurélien voit Bérénice. Il la trouve laide. Puis, tout à coup, alchimie amoureuse aidant, il l'aime. Bérénice l'aime aussi. Peut-être ! sans doute ! Quoi qu'il en soit, ils ne se trouveront pas et se sépareront. Et se retrouveront brièvement dix-huit ans plus tard, séparés définitivement par la mort.
Et voilà ! Tout est dit.
N'importe quel écrivaillon d'aujourd'hui torchera la chose en cent ou deux cents pages, avec sujet, verbe, complément (pas trop long le complément, hein, car, autrement, cela devient incompréhensible !). J'ai lu par-ci par là que le style d'Aragon a un peu vieilli ! mais quels sont les énergumènes décérébrés qui peuvent s'exprimer ainsi !
Applaudissez cette prose magnifique et prosternez-vous devant ces grands écrivains, capables de vous transporter dans un ailleurs, qui, pendant les quelques heures ou quelques jours que vous passerez en leur compagnie sauront vous embarquer dans une fiction dont vous ne reviendrez pas indemne !
Acceptez de vous jeter, corps et âme , dans les délices enchantées de la belle langue, à la portée de tous, à la portée de tous ceux qui veulent se laisser bercer par la beauté des mots, des images ...
Aurélien .... mais c'est un poème en prose !
Aragon, lui, en a fait son chef d'oeuvre ! 700 ou 800 pages (cela dépend des éditions) d'une somptuosité sans pareille ! une écriture d'une finesse exceptionnelle, une étude brillante des sentiments avec analyse du goût de l'absolu, cet acmé de l'amour !
Et cette immersion dans les années vingt, années de folie, pour oublier l'horreur de la grande guerre, pour inventer un nouvel univers, pour se saouler de nouveautés ! Ah, cette éclosion de fantaisie, de talents, de folie, dans ces années vingt, remarquablement évoquées par Aragon.
Ce qui m'a fait penser au superbe film de Woody Allen : Minuit à Paris ! A-t-il lu Aurélien ? on pourrait le croire tant l'ambiance imaginée dans le film semble proche de ce que Aragon a si remarquablement retranscrit avec sa plume inspirée !
Et c'est vrai que tout y est ! déraison, fantaisie, passion dévorante, tourments et toutes les affres du désespoir d'amour !
Aurélien ! un chef d'oeuvre intemporel ! A lire hier, aujourd'hui et dans cent ans !
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MademoiselleBouquine
  14 décembre 2017
Mes amis, on peut dire que je me suis pris une sacrée claque littéraire.
Voici donc mon avis confus, bouleversé et bouillonnant à propos du chef-d'oeuvre qu'est Aurélien.
Et si, au sortir de cet article, vous n'avez pas la fulgurante envie de poser les mains sur ce roman, autant fermer ce blog tout de suite.
Aurélien a la trentaine.
Derrière lui, des années passées au front, à combattre.
Un appartement en plein coeur de Paris, sur l'île Saint-Louis.
Une rente confortable qui le laisse libre de disposer de ses journées à sa guise.
Mais Aurélien a surtout le terrible sentiment d'errer sans but.
De ne pas comprendre les figures qui évoluent autour de lui.
De s'abuser.
Peut-être de passer à côté de sa vie.
Et il n'en est sans doute pas vraiment conscient.
Alors il laisse défiler les jours, les semaines, dans ce Paris du début des années 20 encore traumatisé par les souvenirs indicibles d'une guerre meurtrière.
Jusqu'à ce qu'il croise Bérénice.
Bérénice, dont on nous dit dès les tous premiers mots du roman qu'il "la trouva franchement laide", mais pour laquelle il sombre très vite dans la plus profonde, la plus noire, la plus vibrante des passions. Profonde, parce qu'il ne vit plus que pour elle. Noire, parce que Bérénice est mariée, à un obscur pharmacien certes, mais mariée tout de même. Vibrante, parce que c'est peut-être dans cet amour scandaleux, incompréhensible et foudroyant que se trouve la réponse aux égarements du jeune homme.
Commence alors un chassé-croisé, une suite de manipulations, de quiproquos et de rencontres volées entre Aurélien, Bérénice, et toutes les autres figures qui gravitent autour d'eux, tous plongés dans des troubles étourdissants, et pourtant vivant toujours un même quotidien réglé comme du papier à musique.
Aurélien est ce que l'on appelle un classique de la littérature, certes. Mais pas besoin de connaître la réflexion d'Aragon ou d'avoir une culture monstrueuse pour s'en rendre compte - vous connaissez par ailleurs mon aversion envers ceux qui estiment que les "classiques" sont des lectures "qui se méritent", réservées à une élite. C'est faux. Les livres appartiennent à leur lecteur, vous êtes aptes et légitimes à lire et critiquer toute oeuvre. Vous êtes totalement à même de ne pas aimer des classiques.
Lisez ce bouquin, pitié.
Aurélien est un bijou, un chef-d'oeuvre, un sommet d'écriture. La qualité du style et la justesse des mots sont flagrants, car la moindre phrase est un coup direct au coeur du lecteur. Aragon a compris cette mélancolie, ce désoeuvrement qui sommeillent plus ou moins profondément au fond de chaque être humain, qui se révèlent parfois dans nos coups de génie ou de folie... et cette connaissance de notre nature transparaît dans chaque passage, dans chaque décision des personnages, dans chaque observation douce-amère.
Aragon parvient à mettre le doigt avec une précision hallucinante sur des sensations et des réflexions que l'on partage sans même en avoir conscience, et parvient, avec ce qui peut ne sembler se réduire qu'à une banale histoire d'amour, à révéler dans un même élan ses personnages, ses lecteurs, et à les confronter à leurs fantômes.
Aurélien est sans doute le plus beau roman à Paris, sur Paris, pour Paris que vous aurez l'occasion de lire. La ville y est incarnée comme nulle part ailleurs, elle n'est pas simple décor mais bel et bien personnage à part entière. Elle y est décrite avec une incroyable générosité, qui convaincra aussi bien ceux qui la connaissent bien que ceux qui n'y ont jamais mis les pieds. Aragon a un don pour saisir la note, la vibration précise d'une atmosphère, d'une situation, d'un contexte, et lorsqu'il applique cet art à une ville entière, cela ne peut qu'être un délice.
Aurélien est à la fois délicieusement passé et furieusement moderne, avec sa langue soutenue mais toujours accessible, et surtout universelle. On pourrait, à quelques détails près, oublier le siècle qui nous sépare de Leurtillois et de ses connaissances, tant leurs errements paraissent palpables, compréhensibles. On se laisse contaminer par leur désemparement face à l'absurdité de leurs propres vies, parce qu'on le comprend, on le partage, sans jamais verser dans la déprime. On est en empathie, c'est aussi simple que cela.
Pour simple exemple, ce passage, la plus belle description jamais réalisée de la flemme :
"C'était, dans le premier moment, une flâne qui se prolongeait. Vous connaissez ce sentiment : on devrait être ailleurs, chez soi, par exemple mais pas nécessairement, il y a quelque chose comme un repas qui vous attend, on n'y va pas avec une croissante conscience de sa culpabilité. Encore cinq minutes, deux minutes, une minute. On n'y va pas. C'est cela,le temps volé. Un temps qui n'est pas comme les autres. Gâché aussi, dilapidé. Une habitude profonde du devoir se mêle à un sens étrange de l'économie, d'une économie incompréhensible des minutes. Comme si on ne vivait pas quand on fait autre chose que ce qu'on est censé faire, devoir faire. Tant pis, on n'ira pas. Ce n'est pas que l'on tienne spécialement à traîner ici, qu'on préfère y être. On y est. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante."
Osez me dire que vous ne vous y reconnaissez pas. Oui, toi, qui passes six heures par jour à scroller ton fil d'actualité sur Facebook, parce que tu y es. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante.
Alors lisez Aurélien, savourez-le, chapitre par chapitre, au fil des pensées troublées d'un héros qui n'en est pas vraiment un - ou peut-être ? Abreuvez-vous de la richesse de sa plume, de la profondeur de son propos, de ses réflexions étourdissantes de clarté et de justesse. Vous en apprendrez beaucoup, sur les mots, sur la vie, sur vous.
Un dernier mot d'Aragon avant d'en finir, parce qu'il parle décidément très bien du temps. Il parle très bien tout court, cela dit.
"Le temps à certains jours de notre vie cesse d'être une trame, d'être le mode inconscient de notre vie. D'abord il commence d'apparaître, de transparaître dans nous comme un filigrane, une marque profonde, une obsession bientôt. Il cesse de fuir quand il devient sensible. L'homme qui cherche à détourner sa pensée d'une douleur la retrouve dans la hantise du temps, détachée de son objet primitif, et c'est le temps qui est douloureux, le temps même. Il ne passe plus. On ne songerait pas même à l'occuper, toute occupation paraît dérisoire. Un désespoir vous prend à l'idée de cette étendue devant vous : non pas la vie, inimaginable, mais le temps, le temps immédiat, les deux heures à venir par exemple. Cette douleur ressemble plus à celle des rages dentaires, qu'on ne peut pas croire qui cesse, qu'à n'importe quoi. On est là, à se retourner, à ne plus savoir que faire, comment disposer d'un corps, d'un délire, d'une mémoire implacable, desquels on éprouve vainement être la proie."
Ceci, mes amis, est un monsieur qui sait écrire.
Maintenant, vous savez quoi faire.
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oran
  13 janvier 2022
Avec l'analyse de la Princesse de Clèves, il est proposé aux lycéens (Bac de français à la fin de l'année) , en lecture cursive, des extraits d'Aurélien pour compléter l'étude des thématiques : la passion amoureuse, la quête de l'absolu, la société des apparences…
J'ai donc voulu découvrir dans son intégralité ce livre – 78 chapitres, 735 pages- qui constitue le quatrième tome du cycle du Monde réel, après avoir lu, il y a longtemps, « Les beaux quartiers ».
Dans son commentaire introductif, Aragon précise que l'écriture de cette oeuvre est concomitante à celle du « Cheval blanc » d'Elsa Triolet, toutes deux écrites pendant l'occupation et il est vrai qu'Aurélien Leurtillois et Michel Vigaud ont des similitudes dans leur comportement, et ces deux personnage évoluent dans le Paris des années 20-40.
Aurélien, trentenaire, au début du récit , reste marqué par la Première guerre mondiale et les atrocités qu'il a connues.
Il a tout de l'anti héros et mène une vie embourbée dans l'oisiveté, faite de conquêtes faciles , éphémères, illusoires, jusqu'au jour où il rencontre la cousine de son ami Edmond Barbentane, devenu riche par son mariage avec l'héritière Quesnel. C'est Bérénice Morel, éprise d'absolu.
Aurélien, le demi-solde de l'amour tombe dans le piège amoureux.
Tentative de séduction, hésitation, échec, lassitude, séparation. L'Idylle ne se concrétisera pas. "Il n'y a pas d'amour heureux."
Bérénice retournera auprès de son mari, un pharmacien de province.
Dix-huit ans après, sur les routes de l'exode, Aurélien retrouvera Bérénice pour la perdre à jamais.
J'ai aimé le rythme poétique de l'écriture, les descriptions lyriques d'un Paris mythique, suranné, le portrait de cette société bourgeoise, mondaine, artistique qui entend jouir de ces années folles , la rencontre des artistes Tristan Tzara, Jean Cocteau, Serge de Diaghilev , Mistinguett, Picasso, Francis Picabia incarné dans le roman par Zamora, le couturier Jacques Doucet * sous les traits de Roussel…
*Il faut visiter à Avignon le musée Angladon situé dans l'hôtel de Massilian qui accueille la collection de Jacques Doucet (1853-1929) .
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critiques presse (2)
Telerama   16 janvier 2019
Le roman brille de son propre éclat, qui ne s’est pas terni avec le temps.
Lire la critique sur le site : Telerama
LaLibreBelgique   13 août 2015
Aurélien d’Aragon est un des sommets de la littérature amoureuse, un chef-d’œuvre qui distend le temps et vous laisse mélancolique, hors du temps.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Citations et extraits (257) Voir plus Ajouter une citation
ElenaCrespoRuizElenaCrespoRuiz   24 septembre 2022
Jusqu’à quel point l’amour d’Aurélien était-il en elle pur de tout alliage? Etait-ce vraiment cette chose violente, absolue, irrémédiable, qu’elle avait crue? Elle s’accusait de ne pas aimer que lui, de ne pas aimer en lui que lui-même.
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emmart67emmart67   11 novembre 2009
La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu'elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait.
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aleatoirealeatoire   18 janvier 2021
Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé.

𝐽𝑒 𝑑𝑒𝑚𝑒𝑢𝑟𝑎𝑖 𝑙𝑜𝑛𝑔𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠 𝑒𝑟𝑟𝑎𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝐶𝑒́𝑠𝑎𝑟𝑒́𝑒...

Ça devait être une ville aux voies larges, vide et silencieuse. Une ville frappée d'un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n'ont plus le coeur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l'aube. Aurélien voyait des chiens s'enfuir derrière des colonnes, surpris à dépecer une charogne. Des épées abandonnées, des armures. Les restes d'un combat sans honneur. [...]
La guerre l'avait enlevé à la caserne et le rendait à la vie après ces années interminables dans le provisoire. Et pas plus les dangers que des filles faites pour cela n'avaient vraiment marqué ce coeur. Il n'avait ni aimé ni vécu. Il n'était pas mort, c'était déjà quelque chose, et parfois il regardait ses longs bras maigres, ses jambes d'épervier, son corps jeune, son corps intact, et il frissonnait, rétrospectivement, à l'idée des mutilés, ses camarades, ceux qu'on voyait dans les rues, ceux qui n'y viendraient plus. [...]
Il remettait au lendemain l'heure des décisions.

𝐽𝑒 𝑑𝑒𝑚𝑒𝑢𝑟𝑎𝑖 𝑙𝑜𝑛𝑔𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠 𝑒𝑟𝑟𝑎𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝐶𝑒́𝑠𝑎𝑟𝑒́𝑒...

C'était peut-être le sens de cette réminiscence classique.
Il pensait aux statues qu'il y a sur les places de Césarée : Ces Dianes chasseresses, rien que des Dianes chasseresses à l'air hagard.
Et des mendiants endormis à leurs pieds.

Il n'aimait que les brunes et Bérénice était blonde, d'un blond éteint.
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aleatoirealeatoire   24 janvier 2021
Ce n'était pas une route, tout au plus un chemin de forêt. On avait dû s'arrêter dans les derniers arbres, et sur la droite déjà des enclos de cultures beiges et rayées trahissaient l'approche de l'homme.[...]
Le soir rejoignait doucement la nuit.[...]
L'aile nocturne effaçait peu à peu la différence des jachères et des bouts de culture, comme des pièces à un vêtement qui n'en vaudrait pas la dépense. C'était aussi un pays de maisons abandonnées. De petites demeures paysannes dont les pierres commençaient à partir, et qui surgissaient çà et là sous le désordre des tuiles décolorées. Etroites généralement, avec des portes arrachées, le vent là-dedans comme chez lui.[...]
Il y a dans le paysage des profondeurs qu'on ignorera toujours.[...]
Que ma vie est pâle derrière moi ! Rien ne s'y est inscrit qui en valût la peine. Est-ce ainsi pour tout le monde ? Il doit y avoir des destins chargés de soleil, comme les raisins noirs. Pourquoi pas moi ? Pourquoi cette fuite en quête de rien, cette longue fausse manoeuvre, ma vie ? J'aurai passé à côté de tout. Est-ce qu'on ne peut pas recommencer, jeter les cartes, crier maldonne ?
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aleatoirealeatoire   21 janvier 2021
La seule chose qu'il aima d'elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d'institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu'accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d'onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s'être trahie, les coins de la bouche s'abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s'achevait par un sourire, et la phrase commencée s'interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s'excusait maintenant. C'est alors qu'on voyait se baisser les paupières mauves, et si fines qu'on craignait vraiment qu'elles ne se déchirassent.
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