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Si vous désirez une lecture légère pour la plage, fuyez ! La crise de la culture ressemble plutôt à une pierre ponce inversée : le livre n'a l'air de rien à vue de nez, mais il faut prendre une pause d'une demi-heure à chaque page pour bien assimiler ce qu'on vient de lire.

L'investissement en valait cependant la peine. L'essai met des mots précis sur des concepts un peu vagues que je ressens depuis quelque temps (et je ne parlerai donc que de ceux-là dans la suite de cette critique). Globalement, le monde occidental repose depuis des siècles sur un trio de fondements qui se renforcent mutuellement :
- la tradition : on sait qui on est, et qui on a toujours été (même si paradoxalement, ça peut changer souvent au fil des générations. Mais à tout moment donné, la majeure partie de la population a une référence unique en tête).
- l'autorité : on reconnaît qu'il y a des gens qui savent très bien quoi faire pour être encore mieux nous-même, et on leur fait naturellement confiance dans leurs prises de décision.
- la religion : on n'est pas nous-même sans raison, et il y a des transcendances qui justifient parfaitement nos comportements.

Or, ces derniers temps, toutes ces belles certitudes ont été pulvérisées par les philosophes, les scientifiques et les historiens, et souvent brillamment. On se sait plus très bien qui on est, ni même si ce « on » a bien un sens ; toutes les valeurs deviennent relatives, et il est difficile de savoir au nom de quoi on pourrait bien donner des leçons aux autres ; quant à l'autorité, vu que le respect naturel qui doit la provoquer n'a plus de base stable, elle est bien souvent remplacée par des petites crises de violence et/ou de rapports de force qui ne mèneront pas à grand-chose.

Il ne s'agit cependant pas d'être nostalgique de vérités passées : l'auteur montre que l'idée même d'un événement fondateur dans le passé dans lequel tout le corps social se reconnaît ne fonctionne tout simplement plus dans nos sociétés. Et que les tentatives d'en inventer de nouveaux se cassent la gueule encore plus vite que ceux qu'elles prétendent remplacer. Mais en tout cas, rien n'a encore émergé pour remplacer ce concept, et on gère désormais les problèmes au jour le jour, sans vraiment avoir de vision d'avenir claire. Est-ce que c'est grave ? Est-ce qu'on finira par nous découvrir une nouvelle cohésion ? Est-ce qu'on tiendra le choc face aux sociétés qui savent très bien, elles, où elles veulent aller ? L'avenir nous le dira.

L'essai demande pas mal d'efforts, mais je pense qu'il en vaut largement la peine si on veut vraiment réfléchir en profondeur à ces questions et éviter les lieux communs habituels.
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De tout temps la culture a toujours était un élément prépondérant. du reniement de celle - çi dépend l'avénement d'une vision populiste de la société. La culture est l'ennemie la plus faouche des populistes et autres démagos. La lutte pour le maintien d'une culture digne de ce nom n'occupe que trop peu de place dans la société contemporaine . L'aliénation de masse la détruit et la place dans une position trés compliquée. Hannah Arendt a choisie de porter ce difficile combat dans une oeuvre qui aborde avec force les différentes problématiques rencontrées par la culture dans un monde ou elle passe clairement au second plan. Hannah Arendt organise son livre en plusieurs mouvements , qui aborde la liberté , la culture , l'éducation , l'autorité , ect. le spectre des thématiques est ici trés large et cela demande une lecture attentive afin d'assimiler concrétement tout ces éléments . Hannah Arendt traite ici de la confrontation entre la perte de latradition et le nouvel age de la culture et du chemin a parcourir entre le passé dont l'on ne veut plus forcément et l'avenir que l'on ne souhaite pas forcément connaitre car l'on en a peur. Cette aventure de la culture est particuliérement passionante et Mme Arendt la fait vivre de la maniére la plus riche que l'on puisse connaitre. Une oeuvre fondamentale de plus à l'actif de cette grande dame de la pensée.
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Que reste-t-il dans le monde déboussolé d'aujourd'hui des grandes notions qui en ont façonné la pensée, comme la liberté, l'autorité, la vérité, la tradition ou l'histoire? Les analyses serrées d'Hannah Arendt montrent à quel point celles-ci sont ébranlées, que les expériences politiques et scientifiques radicales du vingtième siècle ont mis à mal tous les repères. Elle montre aussi l'écart qui existe entre la pensée solitaire du philosophe et la vie dans la cité, où la vérité importe beaucoup moins que l'action, où l'éducation, en voulant épouser les besoins de l'enfant, devient vide de sens, où la culture, en se démocratisant, se transforme en banal objet de consommation. le monde nous échappe, et nous ne pouvons que le penser sans coller à lui, que faire semblant de l'adapter à la faiblesse de nos sens imparfaits. La crise ouverte est loin d'être refermée.
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La crise de la culture, écrit par Hannah Arendt, de son titre original Between Past and Future est un recueil de pensée politique comprenant huit essais dont La crise de la culture qui s'intéresse particulièrement au rapport entre Société et Culture et étudie les phénomènes de Société et Culture de masse ; il a été publié pour la première fois en 1961.
La « Culture de masse » est la culture de la « Société de masse » ; ces deux termes ont longtemps été péjoratifs : En effet, la « Société de masse » désignait au départ une forme débauchée de la Société, le terme de « culture de masse » apparaît donc antinomique. La culture étant représentative de la classe sociale dirigeante et cultivée, à contrario de la masse englobant la classe inférieure, jugée inculte. le premier but de ce concept est d'intellectualiser le « kitsch », en partant du principe que la Société de masse va devenir universelle. Ce phénomène provoque l'inquiétude des intellectuels ; on ne peut envisager de laisser la « culture populaire » au petit peuple. La question qu'Hannah Arendt pose est de savoir si ce qui est vrai pour la « Société de masse » l'est aussi pour la « Culture de masse ». Les rapports entre la culture et la Société ont toujours été ambigus. En Europe, le snobisme et le goût de la bonne culture sont apparentés au rang social. La littérature et la peinture américaines ont eu une forte influence sur le développement de l'art moderne, y compris dans des pays adoptant des attitudes anti-américaines. Sur le continent américain, il y a moins de rapport entre la culture et la position sociale, d'où une forte influence de cette culture sur l'art moderne qui est le fruit d'une rébellion à l'égard de la Société bien pensante européenne. La « Société de masse » est apparue lorsqu'on a englobé toutes les catégories sociales dans la Société, y compris la masse de la population ; auparavant, la Société n'était représentée que par les individus jouissant de richesses et de loisirs et donc ayant des moyens et du temps à accorder à la culture. L'apparition du terme de « Société de masse » semble indiquer que l'ensemble du peuple, libérée de ses travaux harassants, peut désormais disposer de loisirs pour la culture. Il semblerait que l'origine de cette bonne société remonte à l'époque des cours européennes absolutistes et en particulier celle de Louis XIV, qui sut, en rassemblant sa cour à Versailles assujettir la noblesse en faisant d'eux de courtisans, les écartant ainsi de tout pouvoir politique. le précurseur de l'homme de masse serait l'individu découvert par Rousseau ou John Stuart Mill, auteurs en rébellion contre la Société bien pensante. Depuis, la Société et ses individus n'ont cessé d'être en conflit, tant dans la fiction que dans la réalité. L'homme, partie intégrante de cette Société qui n'a de cesse de lui « prendre le meilleur de lui-même » et à laquelle il cherche continuellement à se démarquer. Auparavant, la Société n'était restreinte qu'à certaines classes de la population ; l'englobement de certaines classes faisant alors partie de la « non-société » crée alors un malaise chez ses individus qui ne se trouvent plus d'échappatoire. On peut souligner que l'artiste est le dernier individu de la « Société de masse ». Il faut bien distinguer la Société de la « Société de masse ». Paradoxalement, l'artiste s'est détourné de la Société, qui le rejetait en tant qu'individu. C'est ce rejet qui a conduit à l'art moderne, qui n'était au départ qu'un refus à l'égard de cette Société. Curieusement, et c'est là qu'est toute l'ambivalence de ce rapport, la Société s'intéresse à toutes formes de culture présumée. La Société s'accapare la culture, qui devient signe de position sociale et de qualité. La culture devient, dès lors, un moyen de réussite sociale et « d'éducation ». de tous temps, les rapports entretenus entre Société et Culture ont été ambivalents : la Société recherche la Culture dont elle a besoin, tout en rejetant l'artiste qui la crée et se sent donc menacé par cette même Société et cherche à s'en éloigner. Ce phénomène est cependant bien plus présent en Europe que sur le sol américain. L'Europe est dominée par un philistinisme qui veut que l'utilité passe avant la nature et l'art jugés inutiles. Ce qui n'empêche pas la Société de rechercher la Culture et de se l'approprier. La « Société de masse », à l'inverse de la Société classique englobe l'ensemble de la population, ce qui peut parfois provoquer des tensions entre les différentes couches de la Société et conduire à des rébellions de la part des classes lésées qui se cherchent une échappatoire qu'ils ne trouvent plus dans la « Société de masse ». La « Culture de masse » est donc la culture de cette « Société de masse », sans pour autant être laissée à la « masse » du peuple, mais à l'ensemble des couches sociales, donc inévitablement à la classe dirigeante.
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Ce recueil d'essais hérite du titre de l'un d'eux; il est sous-titré "huit exercices de pensée politique".

D'exercices, il s'agit bien ici et c'est en cela que réside premièrement l'intérêt de l'ouvrage.
Sur les thèmes, sélectionnés vers 1960 par l'auteur, américain, toujours pleinement d'actualité et, www aidant, parlant à l'ensemble du monde occidental (krachs de la tradition et de l'autorité, aspirations contradictoires à la liberté, perte de confiance dans le politique et complotisme, dissolution de la culture dans les loisirs,….), point de réponse apportée à des questions qui, lorsqu'elles sont posées, ne sont que rhétoriques.
Mais une activité incessante pour chaque fois rechercher des origines, établir des filiations, dénicher le concept derrière la perception commune, détecter des ruptures, pointer le coeur derrière la peau, la graisse et autres membranes obscurcissantes, en un mot dépecer la bête.

En second lieu, l'indéniable connaissance par l'auteur de ses illustres prédécesseurs dans la matière, offre "clés en main" un ensemble de références et l'opportunité d'aller y regarder de plus près, au cas où affinités notamment chez les chouchous Platon, Aristote, Machiavel et Kant.
Seul L'essai "La crise de l'éducation" fait exception car traité sur un plan plus sociologique que philosophique.

Et d'un, et de deux, c'est pas mal!

Au-delà, c'est affaire d'aptitude et me semble-t-il de goût.
Aptitude à la gym au sol quand les abdos ont disparu voire n'ont jamais existé.
La conduite de la pensée de l'auteur semble souvent non linéaire, les enchaînements surprennent, l'ensemble peut paraître confus avec des débuts comme extirpés d'un plat de spaghettis, des ensuite qu'on veut bien mais pourquoi ceux-là et pas d'autres? , des enfin aux airs de "ah tiens, c'est là où elle voulait en venir"!...
Bien entendu, ce n'est que l'avis d'un gars qui préfère le marathon à la gym au sol.

Goût pour les mets simples plutôt que la nourriture moléculaire .
La phrase traduite en français est plutôt lourde, épaissie de nombreuses locutions, inserts, précisions qui ne semblent pas s'imposer et nuisent à un exposé clair du raisonnement. Des formules "toc" tels que "mais le plus important est…", "l'ennuyeux est….", "tout se passe comme si…" sont récurrentes et lassent à force. Et cet élitisme gratuit, inutile consistant à émailler le texte de mots ou locutions, grecques de préférence, latines à l'occasion, quelquefois traduites mais pas toujours.

L'élitisme peut énerver mais il est à la rigueur admissible en tant que prérogative d'une élite adoubée par ses pairs et le public.
Ne boudons donc pas notre plaisir d'exploser de rire devant la métaphore du parallélogramme des forces imaginée par l'auteur dans sa préface quelque peu absconse "La brèche entre le passé et le futur"; métaphore qui, tout bien considéré, toute honte bue et les neurones en fusion, nous laisse préférant Hannah Arendt proposant des exercices de philosophie plutôt que des travaux dirigés de physique.

Reste la question: le relire ou pas?
A discuter avec Hamlet.
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Ce livre est riche, dense et contient des analyses sur des sujets variés qui s'entremêlent pour devenir une réflexion plus globale.

J'ai aimé ce livre mais j'ai eut du mal a y parvenir et ce pour 2 raisons:
- le style: abscons et pédant. L'auteure écrit délibérément de façon compliquée pour s'affirmer en intellectuelle lettrée au dessus de la plèbe. Je comprend qu'on puisse écrire une phrase d'une demi page quand on a le style de Nietzsche, mais la c'est juste pas clair et certains mots ne sont même pas dans les dictionnaires 'normaux' (type Larousse). A sa décharge, c'est une oeuvre traduite.
-L'arrogance: Hannah Arendt nous explique tranquillement qu'elle a compris les plus grands philosophes pour nous expliquer pourquoi ils avaient tort (Marx, Nietzsche, Kierkegaard, Hegel, Rousseau, Machiavel, Platon, Aristote et j'en passe). le seul qui s'en sort indemne est Kant...

Pour en revenir au fond:
- les premiers essais abordent l'évolution des concepts d'histoire, tradition et d'autorité depuis la Grèce antique jusqu'au monde post moderne occidental.
- 2 essais sont cherchent a démontrer que la perte des valeurs abordées précédemment engendre une crise de l'éducation et de la culture. Les causes principales en sont la pertes de repères de la société, l'individualisme et l'age de la consommation de masse.
- 2 autres essais sont consacrés à la notion de liberté et à la relation entre la vérité et la politique.

Les analyses sont bonnes mais centrées sur le monde (et l'histoire) occidental. le fait d'ignorer 80% de la population mondiale rend le propos du livre incomplet voir bancal selon moi.
Cela peut s'expliquer que l'auteur a écris ce livre durant la guerre froide.
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Elle rend fou ou elle passionne, comme le sophiste dans l'antiquité, selon qu'il se trouve face au philosophe, ou face à la jeunesse promise à un avenir politique.

“Je ne suis pas dans le cercle des philosophe, mon métier c'est la théorie politique” (1)

Faire croire en un monde que nous pouvons enrichir, et dont la génération suivante devrait hériter, alors que chacun.e pour soi fait juste ce qu'il.elle a envie de faire.

Cette question ne nous lâchera pas, de l'Antiquité à nos jours. On va en faire l'expérience à travers 8 essais.

FAIRE CROIRE

“Faire croire” est le thème fabuleux proposé cette année en classe prépa scientifique ; et parmi les lectures proposées aux étudiants se trouve le 7ieme essai de ce livre. Comment alors ne pas être tenté.e de voir le livre entier sous ce thème ?

Faire croire que “les vérités de fait” sont des choses en soi, alors que l'être n'est qu'un effet de dire (2). Raconter c'est émettre, et infiniment plus, omettre des vérités de fait.

Question style, Arendt déploie ses punchlines et ses silences ; bref, elle a sa rhétorique et son érudition, produit de la digestion d'une quantité imposante de références ;
Mais maintenant c'est la question de la violence qui ne nous lâchera plus ; elle se demande quelle est réellement l'origine du totalitarisme (comme Sartre demande quand commence réellement la guerre).

Faire croire au “déclin” de l'occident, jusqu'à sa “ruine”, puis désigner comme facteur responsable, “le déclin de la trinité romaine de la religion, de la tradition et de l'autorité”.

C'est la thèse principale du livre, qu'indiquent de façon complémentaire les titres en français et en anglais. « La crise de la culture » ou « Between past and future ».

Faire croire ensuite qu'il ne s'agit pas d'une attitude qui vise désespérément à restaurer une vague situation antérieure.

Elle sait que l'existence a lieu dans la brèche entre le passé et le futur, et qu'elle est plus intense si la brèche n'est plus “comblée” par la tradition. Mais la peur la retient voire la domine.

On ne peut pas, en tous les cas, ignorer l'existence d'une relation complexe entre Arendt, Heiddeger, la philosophie de celui-ci et son adhésion au nazisme. La polémique ne nous lâchera pas, et l'enjeu philosophique non plus.

Faire croire à Heidegger qu'elle ne sait pas compter jusqu'à trois. (1)

Faire croire qu'elle assume un monde autoritaire, alors qu'elle dit trouver “bizarre quand une femme donne des ordres”. (1)

La contradiction se transforme soudainement en accès de violence : “Qui refuse d'assumer cette responsabilité du monde ne devrait ni avoir d'enfant, ni avoir le droit de prendre part à leur éducation” (3)

Dira t'on encore que ses contradictions sont une manifestation de sa liberté ? (4)
Certes, Arendt reconnaît que “notre capacité à mentir confirme l'existence de la liberté humaine”.

Faire croire que “la liberté fit sa première apparition dans notre tradition philosophique à partir de l'expérience de conversion religieuse suscitée par Saint Augustin” etc…

Le concept a dû échapper aux païens, lorsque le “grand théoricien politique romain” les envoyait se faire rôtir pour leur bien. Quant à Arendt, elle les efface une deuxième fois.

Question goût, elle semble avoir un faible pour les petits pères tyranniques. En cas de critique, une seule réponse suffit, et ça vaut pour Platon comme pour Heiddeger etc..
“même si toute la critique de Platon est justifiée, Platon peut pourtant être de meilleure compagnie que ses critiques.”

Faire croire que le “goût debarbarise le monde”, en s'appuyant sur Kant qui déclarait son “horreur du goût barbare”.

Comme penseuse aguerrie, Arendt enchaine les tours de force de ce genre. J'en déduis ici que Eichman était un kantien de mauvais goût.

Faire croire à la vertu de la parole pour prévenir la violence, et penser avec Aristote que « l'homme qui ne parle pas est une plante » ; malheur à celui qui est sourd à la « bonne parole ».

Lorsque Arendt affirme que seul l'homme meurt, on connaît la suite avec Heidegger : « l'animal crève ». Mais son animal, comme la plante d'Aristote, on l'a vu, c'est toujours le barbare. Et le nazisme, c'est encore ce paradigme : « c'est eux ou c'est nous ». le spécisme philosophique a atteint son paroxysme. (Va t'il enfin commencer à craquer ?)

Faire croire à la pluralité du monde, alors que l' “homme moderne” doit s'identifier à sa nature, définie par le bon goût, le bon sens ou la bonne parole. (5)

Le monde doit être “constamment envahi par des étrangers”. Certain.es ont déjà bondi : sommes-nous envahi.es par les barbares ? du calme, Arendt pense seulement aux nouveaux-nés. Il faut bien du sang neuf, et ces étrangers là on les aimera toujours inconditionnellement. Mais précisément, l'idée qu'elle puisse rassurer certains ne me rassure pas du tout.
D'autre part, il est inutile de dire que la violence dans l'éducation laisse peu de chance à la nouveauté d'exister ; celle des enfants comme celle des adultes d'ailleurs.

Un joli lapsus montre d'une autre manière comment le raisonnement tourne sur lui-même : « on peut toujours tirer une leçon des erreurs qui n'auraient pas dû être commises »

Faire croire que ce monde doit se libérer des nécessités de la vie, alors que la libération elle-même est une nécessité de la vie.

Encore une circularité, qu'elle reconnaît à sa façon en parlant du «  besoin qu'avait l'homme de dépasser la mortalité de la vie humaine ».
(Ou comme dit Sartre en un mot : nous sommes condamnés à être libres)

Dans sa vision téméraire d'un monde solide et permanent, Arendt se voit inévitablement entourée de mirages, d'apparitions et de trésors perdus ; finalement envahie par le dégoût du processus vital qui dévore, digère, etc…

Faire croire à l'émancipation des travailleurs, en diminuant le temps libre.

La témérité de la pensée de Arendt a fermé toutes les portes. le cynisme n'est pas une attitude courageuse. Dès le début de ce livre, le travailleur devait se détourner de l'action, associée à la violence (contrairement à la parole). Il devrait maintenant entendre que l'accroissement de son temps libre le laisserait seulement se vautrer davantage dans les loisirs, qui ne consisteraient qu'à dévorer des divertissements.

Y t-il réellement un “monde”, c'est-à-dire une différence de nature au sens de Arendt, entre le divertissement, la surprise que procure l'art, et l'étonnement, “fille de la philosophie” ? (Divertir, surprendre, étonner, la familiarite est étonnante)

Il ne resterait plus au travailleur qu'à s'affranchir en s'élevant dans un métier digne du “monde” civilisé, en laissant son métier actuel exécuté par des nouveaux esclaves qui sont la condition politique du “monde” de Arendt. (6)

“Peut-être que les éboueurs devraient changer de métier”. C'est fait. Cette idiotie pleine de “bon sens” a été prononcée à l'assemblée nationale par une “représentante du monde”.

Enfin, le travailleur devrait entendre la “vérité de fait” - voir plus haut comment faire croire - qu'il sauvera le bien commun, donc son système de retraite, en bossant plus longtemps.

ETC…

Le livre commence et se termine dans la même tonalité.
“….l'aphorisme de René Char, «Notre héritage n'est précédé d'aucun testament», sonne comme une variation du «Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres» de Tocqueville….”. (7)
Et c'est finalement une auteure prostrée qui entend les témoignages des savants - Planck, Bohr, Heisenberg… - dans le 8ieme et dernier essai ; comme si elle avait constamment face à elle le spectre du totalitarisme. Alors dans cet état de confusion, l'héritage de Arendt éclaire t'il réellement le passé?

Je crois que son enracinement participe à sa propre confusion, et qu'en tournant le dos à la vie, cette idéologie suicidaire participe silencieusement à la 6ieme extinction de masse.
Je crois d'ailleurs que c'est le droit associé à l'idée d'héritage qui ne va pas du tout de soi. Pourquoi devrait-on hériter de la greenwashing machine ? Qu'est-ce qui oblige fondamentalement à hériter de la dette financière ? Quant aux futurs héritiers des 2,8 millions de millionnaires en France, le droit à hériter est-il réellement fondé ? Je pense à l'obésité financière comme à toute forme d'obésité qu'on ne connaît pas habituellement chez le dingo en pleine nature.

NOTES :

(1) Quelques citations de Hannah Arendt viennent d'une variété de textes rassemblés dans “Humanité et Terreur”.
(2) L'être est un effet de dire. Je tire cette expression du livre de Barbara CassinL'effet sophistique”.
(3) Dans “La crise de l'éducation” Arendt s'en prend aux nouvelles pédagogies comme celle inspirée par le pragmatisme de John Dewey ; elle vise aussi le "Siècle de l'Enfant" d'Ellen Key. Or, un carnet de notes tenu par la mère de la jeune Hanna est apparu et se trouve publié dans “À travers le mur - notre enfant”. Ce carnet permet à l'historienne Karin Biro de relever «une certaine concordance» entre les étapes de formation d'Ellen Key et celles de Hannah Arendt. Dans son essai sur l'éducation, on assisterait donc au refoulement d'évènements de sa propre enfance. En me risquant beaucoup, je dirais que son obsession du “nous” politique, c'est la recherche de l'unité perdue du foyer avec ses deux pôles père et mère.
(4) On peut commencer à dire avec Spinoza “Les hommes se croient libres ; cette opinion tient en cela seule qu'ils sont conscients de leurs actes et ignorants des causes par lesquels ils sont déterminés.” Et avec René Char : “Ne pas tenir compte outre mesure de la duplicité qui se manifeste dans les êtres. En réalité, le filon est sectionné en de multiples endroits. Que ceci soit stimulant plus que sujet d'irritation.”
(5) Gilles Deleuze remarque dans « Différence et répétition » : le bon sens ou le sens commun naturels sont donc pris comme la détermination de la pensée pure. Il appartient au sens de préjuger de sa propre universalité.
(6) Les principaux thèmes récurrents chez Arendt se trouvent dans la “Métaphysique” d'Aristote, dès les premières lignes du livre 1.
(7) L'aphorisme de René Char «Notre héritage n'est précédé d'aucun testament» est extrait des « Feuillets d'Hypnos ». le poète parle de trésor au sens d'une « enclave d'inattendus et de métamorphoses », Arendt cherche mais n'en voit aucune trace. Elle fait de ce texte un point de départ, en faisant de René Char un « représentant du monde ». Mais voulait-il se laisser représenter, ou représenter quoi que ce soit ?
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Essai magistral dont le but est de fournir des clefs sur des sujets aussi variés que les sciences, l'éducation ou le débat public, la crise de la culture se veut un manuel appelant à la réflexion sur la société et sur des grands problèmes sur lesquels tout le monde se doit de donner son avis. Sans jamais tirer de conclusions trop hâtives, Hannah Arendt critique et présente les différents arguments, laissant à son lecteur le soin de pousser la réflexion.

Un livre qui devrait être lu par tous.
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Comme avant la lecture de tout monument, on entre dans "la crise de la culture" avec une certaine appréhension. Sur ce qu'on va y trouver, et sur ce qu'on va en comprendre.

Hannah Arendt développe une philosophie instinctive qui défriche le monde moderne. Elle nous en donne des bases de compréhension qu'elle puise chez les auteurs anciens (principalement grecs, romains et idéalistes), et prouve ainsi, en remettant l'ensemble en perspective, que ce n'est que par facilité qu'on considère le monde actuel comme détaché de son passé par la technologie.

On aurait tort de se priver de ces bases de compréhension que Hannah Arendt nous offre dans un langage par moment ardu, mais compréhensible de tous. Et de ne pas profiter du cours d'histoire de la philosophie politique que cet ouvrage contient de fait.
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Le titre de l'édition française, "La crise de la culture", est trompeur. le titre de l'édition américaine "Between Past and Future : Six Exercices in Political Thought" en explicite bien mieux l'objet. Il s'agit d'un recueil d'essais sur la modernité vue sous différents angles : crise de la culture, mais aussi crise de l'autorité, place de la tradition, crise de l'éducation, place de l'histoire, conception de la liberté,....
Lisant rarement des écrits de philosophes, je resterai lapidaire ; mes citations seront plus utiles que ce que je pourrais en dire.
Hannah Arendt nous offre une pensée rigoureuse, profonde, assise sur une érudition impressionnante, mais parfois difficile à saisir d'autant qu'elle desservie par un style très lourd.
Des essais écrits il y a environ une soixantaine d'années et toujours (malheureusement) d'actualité.
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