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ISBN : 2864247593
Éditeur : Métailié (20/10/2011)

Note moyenne : 3.36/5 (sur 14 notes)
Résumé :
Le jeune Gabriel est incarcéré au pénitencier El Sexto, à Lima, dans le cadre de la répression des mouvements étudiants. Il y découvre les hiérarchies de la prison, les différentes organisations politiques, la violence, le trafic de drogue et la prostitution. L’auteur, emprisonné en 1938 pour son engagement politique, s’inspire de son vécu dans ce classique de la littérature latino-américaine.
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Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
Malaura
  17 octobre 2011
Dans les années 1930, le Pérou, soumis à la dictature du général Benavides, est corrompu jusqu'à la moelle.
Délation, vengeance, rackets…une élite de nantis, aidée par les gringos ont fait de ce pays une terre de violence, de misère et de peur.
Lorsqu'il pénètre dans El Sexto, le jeune Gabriel, étudiant arrêté lors d'une manifestation contre le régime, comprend que sa vie ne sera jamais plus comme avant et qu'il lui faudra avoir le coeur bien accroché pour survivre à cette geôle broyeuse d'individus, aussi vétuste que sinistre et puante.
Car El Sexto, c'est l'enfer sur terre…
El Sexto, immense pénitencier en plein coeur de Lima, gigantesque prison aux relents d'immondices, bateau ivre aux airs de paquebot navigant aux enfers.
El Sexto, ses cellules, ses passerelles, ses murs noirs et sa pestilence, ses prisonniers accoudés aux rambardes.
El Sexto, lieu de dépravation, de trafic et de vice où l'intimité n'existe pas, où tout se sait et tout se voit.
El Sexto, où la corruption des gardiens et des dirigeants laisse sévir en toute impunité les pires exactions, viols, règlements de compte, prostitution, commerces illicites.
El Sexto, ses tortures, ses sévices et sa perversion, qui fait de l'homme un animal, jusqu'à en perdre la raison.
El Sexto, construit sur un modèle pyramidal, selon un système carcéral des plus archaïques.
Au rez-de chaussée, la lie de la terre, assassins, clochards, miséreux ramassés dans la rue.
Au premier, les droits communs, voleurs, escrocs, violeurs, et bon nombre d'innocents incarcérés par délation.
Au second, considérés comme « au Paradis » car un peu mieux lotis, les prisonniers politiques, intellectuels et révolutionnaires, principalement membres de l'APRA et du parti communiste, deux organisations politiques au combat identique mais aux idées divergentes.
El Sexto, c'est le faciès ignoble du grand assassin noir Estafilade faisant l'appel à la grille dans un long ululement lugubre, c'est la bassesse de Maravì et son trafic de rhum et de coca, c'est le corps malmené, violenté, soumis, de Fleur, jeune homme sacrifié sur l'autel de la dépravation.
El Sexto, c'est aussi des moments de partage, de solidarité, de poésie, comme la voix d'ange de l'homosexuel Rosita lorsqu'il se met à chanter, comme les hymnes patriotiques des politiques, comme l'oeil bleu de Càmac le sage, comme le courage du Piurano , comme la droiture de Gabriel, comme la langue quechua ou comme le soleil rouge qui se couche sur Lima et que l'on contemple accoudé aux rambardes.
« Une école du vice et une école de la générosité », c'est en ces termes que l'écrivain péruvien José Marìa Arguedas (1911-1969) qualifiera son incarcération en 1937 au pénitencier d'El Sexto.
José Marìa Arguedas, c'est ce jeune Gabriel sans parti qui, ses belles idées en bandoulière, son utopie et sa soif d'espérance en un monde meilleur, pénètre dans l'antre de la déperdition et du désespoir.
De ces huit mois de réclusion, naîtra cette fiction autobiographique, témoignage saisissant de réalisme cru des conditions de vie et de détention dans la plus sinistre des prisons péruviennes.
Ecrit vingt ans plus tard l'arrestation d'Arguedas, paru en 1961, « El Sexto » n'est pas à proprement parler un énième documentaire sur la vie en prison et l'univers carcéral.
Le roman s'articule avant tout sur les aspects politiques, les terribles iniquités et les graves corruptions qui entachent le Pérou sous le régime de Benavides.
Les deux grands mouvements d'opposition, les deux frères ennemis, l'APRA (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine, fondée par Haya de la Torre) et le parti communiste péruvien, s'affrontent avec rage dans des dialogues et des envolées vigoureuses, au sein même de ce microcosme de désespérés. le combat pour la liberté du Pérou se fait ici, entre les murs de la prison, au mépris des violences qui sévissent au quotidien entre les individus.
Dans une langue puissante et obsédante, Arguedas pointe les outrages faits au Pérou sous la dictature, un pays contraint à la misère, vendu, bradé, sous-développé. A travers son système carcéral dégradant et vétuste, c'est le coeur même du pays qui est ici représenté.
Ecrivain engagé, fervent défenseur des indiens et de la langue quechua, José Marìa Arguedas, s'est suicidé en 1969 d'une balle dans la tête. Son roman traduit pour la première fois en français est un classique de la littérature sud-américaine.
188 pages irritantes, douloureuses, bouleversantes, où le lecteur vit du dedans, quasi physiquement, l'enfermement, la concentration, l'Enfer d'El Sexto. le grande grille s'ouvre dans un long grincement et se referme avec fracas…Le lecteur sort du livre, sort d'El Sexto, éprouvé, endolori, meurtri…libre, il peut enfin respirer.
Lu dans le cadre de l'opération Masse Critique, merci à Babelio et aux éditions Métailié pour cette lecture certes éprouvante mais très enrichissante.
Il y avait « Si c'est un homme » de Primo Levi, il y avait « Une journée d'Ivan Denissovitch » d'Alexandre Soljenitsyne, il y a maintenant « El Sexto » de José Marìa Arguedas.
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lglaviano
  09 novembre 2014
EXTRAITS CIBLÉS DE LA THÈSE DE MARTINE RENS SUR LA DIMENSION ÉTHIQUE DE L'OeUVRE NARRATIVE DE JOSÉ MARÍA ARGUEDAS
http://doc.rero.ch/record/3091/files/these_RensM.pdf/
EL SEXTO : l'enfer carcéral, 1961:
Nous allons aborder un roman qu'Arguedas a conçu à sa sortie de prison, c'est-à-dire en 1939, qui ne sera commencé qu'en 1957 et terminé en 1961. L'écart entre la décision et la réalisation de ce roman souligne la difficulté qu'a éprouvée l'auteur à se replonger dans l'espace infernal d'El Sexto. Il y fait explicitement allusion dans El Primer Encuentro de narradores peruanos:
"En síntesis no me gradué en la Universidad: cuando estaba estudiando el cuarto año,
uno de los buenos Dictadores que hemos tenido me mandó al Sexto, prisión que fue
tan buena como mi madrastra (risas) exactamente tan generosa como ella. Allí conocí
lo mejor del Perú y lo peor del Perú, salí y fui enviado como profesor al Colegio de
Sicuani".211
Le sujet, apparemment éloigné de celui des autres romans, ne dénote pas un changement de thématique, mais bien plutôt une concentration et un
approfondissement de cette dernière à partir de données plus spécifiquement politiques ce qui campe un autre constat de la société péruvienne, un constat idéologique cette fois.
Il s'agit d'un espace clos, l'enfer carcéral du Sexto, rappelant le cimetière de
Lima, un sujet dont on ne parle guère dans la capitale. de plus, les références politiques déclarées accusent une volonté d'éclaircissement et de lumière, dans le jeu de clair obscur que consitue la thématique de l'auteur. le roman tourne autour de trois grands thèmes:
1) La corruption, l'avilissement de l'homme et la quête de pureté.
2) La confrontation des deux grands partis politiques des années trente.
3) La lutte pour la libération intérieure et extérieure au Pérou.
Tout cela, comme le fait remarquer Gladys Marín, au moment où le
gouvernement persécutait les deux partis politiques en question:
"Es durante el gobierno del General Leguía cuando surgen los dos partidos: el
movimiento que luego se llamará Apra (Alianza Popular Revolucionaria Americana)
fundada por Víctor Raul Haya de la Torre y el Partido comunista estructurado por
José Carlos Mariátegui siguiendo las directivas de procedencia soviética. Ambos
grupos sufrieron una persistente persecución durante el gobierno del General Oscar R. Benavides que contaba, por otro lado, con el apoyo del ejército".212
Il nous faut expliquer les causes de l'incarcération de José María Arguedas. Selon
l'avis général, ses camarades et lui auraient plongé le général Camarrota, haut
dignitaire de l'entourage de Mussolini en mission au Pérou, dans la fontaine de la
Faculté de droit de l'Université. Déjà remarqué pour avoir pris part au Comité de
défense de la République espagnole, il fut alors emprisonné de novembre 1937 à
octobre 1938; la promiscuité avec les délinquants et autres prisonniers lui
offriront l'occasion d'écrire son roman, à partir de cette expérience, quelques
vingt-trois ans plus tard, tant le choc fut rude.
Ecoutons Arguedas se décrire lui-même au cours de cette épreuve qui ressurgit
dans toute sa prégnance:
"Yo también estuve preso unos trece meses, y escribí un relato de la prisión, al cual
me he olvidado de referirme. Es un buen relato. ¿Y saben ustedes por qué? Porque en
las prisiones estaba lo peor y lo mejor del Perú; estaban las gentes más depravadas, las
más castigadas por la maquinaria de opresión social, por la miseria y también por las
torturas de tipo policial; pero estaban también los líderes de los movimientos
políticos, las personas más puras que yo he conocido en este mundo; las
depravaciones sexuales más monstruosas; y los espíritus que creían de una manera
verdaderamente contagiosa (y contagiosa para siempre) que el hombre será capaz de
vencer todas las cosas que ahora lo hacen imperfecto".213
Encore un roman autobiographique qui relate une expérience d'adulte, une fois
encore "hors du cercle" des politisés. L'observation clinique, faisant partie de
l'analyse de la réalité telle que la pratique Arguedas, nous enferme dans trois
cercles dantesques de l'enfer carcéral, microcosme qui représente le macrocosme
du Pérou tout entier face à l'impérialisme américain. En filigrane, apparaît pour
la première fois la puissance omniprésente de l'Amérique du Nord. Ainsi El
Sexto paraît être un miroir fidèle des remous politiques du pays, mais à l'intérieur
d'un contexte plus vaste:
"Es el lugar donde convergen políticos, hombres adinerados de la costa, estudiantes,
trabajadores, obreros, ladrones y criminales comunes, vagos, pordioseros y locos;
hombres blancos, cholos, indios, negros, injertos, japoneses. Todas las clases sociales,
todos los grupos que forman la realidad peruana".214
Nous sommes dans l'enfer avec les trois strates de tension dantesque:
1) En bas, les déchets humains, bestialisés et rendus anonymes par la souffrance
institutionalisée donc, les vagabonds de toutes sortes.
2) Puis les criminels, les voleurs et prisonniers de droit commun, et leurs
confréries antagoniques, s'exploitation au maximum, et profitant de toute
faiblesse réciproque.
3) Enfin les prisonniers politiques du troisième étage, divisés en deux groupes,
les apristes et les communistes.
Gabriel, le narrateur, héros et témoin de l'horreur au quotidien ainsi que
Pacasmayo qui se suicidera de désespoir, sont les deux apolitiques du troisième
étage.
Avant d'aller plus loin, une fois encore, Arguedas procède à l'exploration de la
réalité à travers les pôles opposés faisant montre, jusque dans l'intensité la plus
exacte, d'une précision monstrueuse et délétère.
Si la contradiction est le statut de l'être, pour Arguedas comme pour Unamuno
une tension des extrêmes entre le "serse"/n'être que cela, et le "serlo todo"/être
tout à l'intérieur de la réalité, il y a adéquation entre la description interne,
éclatée du Sexto, et la subjectivité de Gabriel, tiraillée entre les deux partis
politiques antagoniques, telle qu'il la vit dans la plus célèbre prison de Lima.
Néanmoins la précision de la description de la vie carcérale, comme d'ailleurs
toute la thématique arguédienne, relève d'une expérience vécue jusque dans ses
extrêmes limites, ce qui signifie que l'écrivain et le penseur non seulement
souhaitent mais revendiquent l'expérience du vécu, comme le critère de vérité
par excellence, et désirent l'assumer jusqu'au bout. Nous verrons jusqu'où cette
revendication amènera l'écrivain. Pour l'instant, bornons-nous à souligner la
démarche poursuivie dans des chemins jusqu'alors inédits, ici avec El Sexto.
A travers l'immersion totale de l'être dans les bas-fonds de la prison, la
recherche et l'aspiration profonde de l'homme à trouver un sens à la vie, de même
que l'aptitude à découvrir une signification à l'expérience inhumaine, persistent
néanmoins. L'espérance arguédienne est une fois de plus au rendez-vous.
C'est ainsi que l'auteur scrute les derniers supports de la méchanceté et du mal,
qui mèneront quatre personnages au delà du possible. Il s'agit des quatre
individus incarnant l'exploitation maximale: "El Pianista, El Japonés, Clavel et
Libio Tasaico".
Signalons au passage la position de l'écrivain face au mal. Se trouve-t-elle, selon
la tradition chrétienne, au coeur de l'homme, ou au contraire, selon l'acception
marxiste, relève-t-elle exclusivement d'une situation sociale extérieure à l'être
humain? Il semblerait que, dans El Sexto, les racines du mal soient enfouies dans
les tréfonds mêmes de l'âme humaine: telle est la perspective offerte par
Arguedas, peut-être encore à son insu, à cette étape de sa création, c'est-à-dire
relativement tard dans sa vie.
Revenons aux noms attribués aux vagabonds, dont nous ne connaissons pas ou
peu l'histoire avant leur arrivée au Sexto une histoire qui leur a été attribuée après
coup. le "Pianista" et le "Japonés" ont souvent leurs noms accolés. Ce sont des
vagabonds; ils sont humiliés régulièrement par "el Puñalada", et ils finissent l'un
et l'autre par mourir. le "Pianista" aidé par Gabriel, meurt complètement nu; la
chemise, le pantalon, le chocolat qu'on lui avait offerts, tout a été dérobé durant
la nuit, et l'aide de Gabriel se révèle funeste. le lendemain matin, il est retrouvé
tué, dépouillé du plus strict nécessaire.
La réalité est encore pire pour le "Japonés", qui ne comprend même pas la langue
dans laquelle on lui parle. Il a perdu depuis longtemps l'intelligence, et en est
réduit à lutter pour survivre physiologiquement. Il finit par être malade, et n'avoir
plus la force de chercher sa nourriture, ce qui signifie inéluctablement la mort.
Personne ne viendra inverser l'ordre barbare et inhumain.
Les processus d'injustice, d'impuissance, de vol, de viol, de faim, d'immondices,
d'indigence, de maladie, de nudité et finalement de suicide et de mort, sont
décrits dans les moindres détails concrets et révoltants. le mal semble
inéluctable, à travers ses manifestations plurielles, à l'intérieur de la prison
liménienne.
Le troisième personnage, "el Clavel" pose le problème de l'homosexualité, que
"Maraví" puis "Puñalada" lui font endurer. le bordel, et ses conséquences :
syphilis et folie finale sont le lot commun, alors que deux noirs ordonnent la file
qui se forme devant la cellule de "Clavel".
Le dernier des quatre personnages considérés, Libio Tisaico, est le seul qui
survivra. Jeune Indien, originaire de Pampachiri, il parle en quechua et comme il
le déclare, "son âme lui fait mal" des actes qu'il a subis la nuit de son arrivée. La
vengeance du noir tuant Puñalada reste l'acte fondamental de résurrection grâce
auquel le jeune homme se sauvera:
"¡Hasta qué atrocidades llega el humano en la capital que dicen! ¿Quién tuerce así el
alma del humano? ¿Por qué ?, aunque a veces el mundo apesta, nace como flor,
mismo como flor nace el humano. Dios sí ha ido al monte".215
Et Libio retrouvera sa personnalité en se sachant vengé par Policarpo. Dans la
ligne de pensée d'Arguedas, l'extrême dénuement, ainsi que l'indigence, revêtent
une forme de pureté indéniable, ce que les quatre personnages évoqués ci-dessus
illustrent clairement:
"En el Japonés y el Pianista había de la santidad del cielo y de la madre tierra. El
Pianista oía la música de afuera, de la inventada por el hombre, de la arrancada del
espacio y de la superficie de la tierra. El hombre oye, hermano, a lo profundo. Ya no
están. Quedamos solos".216
Une fois encore, Arguedas va bien au delà du visible, au "plus profond" de l'âme,
de même qu'il plaidera pour la connaissance du pays jusque dans les tréfonds du
passé, pour en connaître la totalité, et par là-même toucher au coeur de l'homme,
où il reste une forme de solidarité, d'acceptation de l'autre de ce que l'on nomme
aussi, la dignité.
Cependant les personnages les plus représentatifs du Pérou, seront sans conteste,
Camac l'Indien, et Gabriel, le narrateur, protagoniste de l'action du roman. Ce
que ces deux personnages partagent, c'est un même idéal qui ne déshumanise pas
l'homme, qui ne lui enlève pas son visage, dans l'acception levinassienne. De
fait, ce sont deux Andins, participant de la même culture, de la même émotivité
intériorisée et profonde, qui leur fait voir l'autre versant de la réalité. Camac
cherche toujours dans l'idéologie communiste, l'humanité, celle-là même qui fait
dire à Gabriel conversant avec lui:
"El Perú es mucho más fuerte que el General y toda su banda de hacendados y
banqueros, es más fuerte que el Mister Gerente y todos los gringos. Te digo que es
más fuerte porque no han podido destruir el alma del pueblo al que los dos
pertenecemos. He sentido el odio, aunque a veces escondido, pero inmortal que
sienten por quienes los martirizan; y he visto a ese pueblo bailar sus antiguas danzas;
hablar en quechua que es todavía en algunas provincias tan rico como en el tiempo de
los incas".217
Cette longue tirade sur l'âme andine du Péruvien, est le noyau identitaire
commun à Gabriel et Camac, qui leur permet de résister à l'univers infernal qui
les cerne. Les allusions aux paysages andins sont un des recours à l'imaginaire
que les deux prisonniers partagent, et lorsque Gabriel parle à Camac, borgne,
pour qui la lumière du monde se concentre dans l'oeil sain, c'est cette réalité,
vécue au fond de leur coeur, et qu'ils ont décidé de faire chanter à travers
l'instrument de la guitarre, qu'ils recréent ensemble même si elle restera
symboliquement inachevée. Ce n'est pas l'idéal communiste qui fait l'objet de
leur discussion, mais bien plutôt un idéal de beauté, où l'aspiration éthique au
bien-être de l'homme sont constitutifs de la nation.
La scène de la mort de Camac illustre et synthétise sa vie; le récit qu'en fait
Gabriel est révélateur:
"Su rostro se fue adelgazando más. Seguía percibiéndose la diferencia entre sus dos
ojos, a pesar de que están cerrados. La nariz pálida hacía resaltar esa diferencia, la
inarmonía de las cuencas. Su cara rígida seguía inspirando poder y ternura. Sólo
entonces me acordé que su nombre significaba el que crea, el que ordena".218
Et lorsque Pedro, chef du parti communiste, vient voir Camac (ce qui signifie
celui "qui ordonne"), Gabriel lui parle avec franchise en répondant à ses
attaques:
"-Pedro le dije-. Usted no conoce la sierra. Es otro mundo. Entre las montañas
inmensas, junto a los ríos que corren entre abismos, el hombre se cría con más
hondura de sentimientos; en esto reside su fuerza... Yo no soy comunista -le dije-. A un país antiguo hay que auscultarlo. El hombre vale tanto por las máquinas que
inventa como por la memoria que tiene de lo antiguo. Camac no está muerto".219

A part Camac, el Mok'ontullo, Policarpo Herrera et Pacasmayo jouent un rôle
important dans El Sexto, malgré leur non appartenance à un parti politique,
comme le fait remarquer Gladys C. Marín:
"Las figuras de Camac, Mok'ontullo, Herrera y Pacasmayo reúnen aspectos distintos,
como distintas son sus procedencias, completando así el cuadro total del espacio
peruano".220
Ainsi la globalité du Pérou, du nord au sud, est représentée à travers les hôtes
involontaires de l'établissement pénal.
Une fois Puñalada tué par le noir, Gabriel ressent une fois encore le sentiment
d'abandon. Mais Gabriel a décidé de terminer la guitarre commencée avec
Camac et, lorsqu'il regarde Policarpo Herrera sortir du Sexto, il sait que le cancer
de la prison existera toujours:
"Don Policarpo iba al centro, casi majestuoso en su traje de campesino costeño. Sus
pasos decididos y su cuerpo eran especialmente iluminados por la luz y resaltados
desde lo profundo por toda la noche silenciosa, húmeda y densa, por el resplandor de
la ciudad".221
Cependant, le chancre du Sexto existe toujours!
Le destin du Pérou est devenu très tôt dans l'oeuvre de l'écrivain, la
préoccupation centrale de son écriture. Tenter de le cerner à travers une approche
éthique a été le moyen le plus élaboré, pour tenter d'offrir une réponse à la
problématique éclatée des minorités qui constituent la nation. La progression
dans le processus de rédemption passe nécessairement par une revendication du
patrimoine culturel andin, dont les valeurs gardent leur pertinence à l'intérieur du
contexte urbain de la capitale en quête d'une réconciliation des différentes strates
de la société. A travers le dialogue entre les deux principaux héros, Gabriel et
Camac, Arguedas campe la revendication éthique et spirituelle de l'âme du
peuple andin qui est manifestée comme invincible. Par ailleurs cette dernière,
participe de la transcendance dont le penseur se rapproche dans sa démarche de
réflexion sur le génie du peuple péruvien grâce à des éclairages différents qui
tentent tous de configurer l'étonnante richesse potentielle d'une société en pleine
évolution.
211 José María Arguedas: Primer Encuentro de narradores peruanos, p. 41.
212 Gladys C. Marín: Op.cit., p. 174.
213 José María Arguedas: "La narrativa en el Perú contemporáneo", p. 420.
214 Gladys C. Marín: Op. cit., p. 165.
215José María Arguedas: El Sexto, p. 214.
216Ibidem, p. 127.
217Ibidem, p. 115.
218Ibidem p.145.
219Ibidem, p. 148.
220Gladys C. Marín: Op., cit., p. 177.
221José María Arguedas: El Sexto, p. 224.

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Aela
  03 janvier 2012
En 1937, l'auteur José María Arguedas (Pérou 1911-1969) suit des études de lettres à Lima tout en gagnant sa vie comme employé des postes.
C'est l'époque au Pérou de la dictature du général Benavides.
L'auteur est arrêté pour ses engagements politiques antifascistes et il est transféré au tristement célèbre pénitencier El Sexto, qui a disparu depuis pour laisser place à un hôtel de luxe.
El Sexto c'est un univers carcéral qui marque par sa vétusté et sa dangerosité.
Là s'y trouvent rassemblés des prisonniers politiques et de droit commun.
Une hiérarchie très stricte y règne selon trois niveaux qui nous font penser aux cercles de l'Enfer de Dante!
Tout en bas, au rez-de-chaussée, ce sont les droits communs, les criminels.
Au premier étage, les petits délinquants.
Le deuxième étage représente le "paradis" avec les prisonniers politiques qui bénéficient de conditions de vie améliorées par rapport à leurs congénères du rez-de-chaussée.
Dans ces murs, une vie quotidienne marquée par la violence, la corruption.
Les habitants du "paradis" connaissent des heurts idéologiques entre eux: le Parti communiste et l'Apra (alliance révolutionnaire américaine) s'affrontent quotidiennement.
Ici les droits communs font régner leur loi de la jungle: prostitution, trafic de drogue.. une économie parallèle se développe ainsi qu'une société extrêmement codifiée.
Les maîtres de cet inframonde se nomment Estafilade, Maraví et Rosita, l'homosexuel à la voix d'ange.
Un roman dur, âpre, construit sur des dialogues..
j'ai calé un peu sur la fin en raison de l'âpreté du vocabulaire et des situations mais force est de constater et de souligner la qualité de témoignage de cette oeuvre, témoignage sur l'emprisonnement, la répression des Droits de l'Homme, la cohabitation, la promiscuité et la dangerosité des prisons, ce qui est toujours d'actualité, malheureusement, ou tout au moins dans cette région du monde.
L'auteur, enfin, a eu un rôle important dans le mouvement indigéniste-latino-américain.
Il a écrit 3 romans dont "Les fleuves profonds" que j'avais beaucoup aimé.
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Aaliz
  06 novembre 2011
Il ne faut pas lire ce roman comme on lirait n'importe quel autre roman. Celui-ci est un parfait spécimen de la littérature engagée et il faut s'y plonger en ayant bien à l'esprit le contexte politique au Pérou dans les années 30 et aussi le vécu de l'auteur.
José Maria Arguedas dénonce dans El Sexto la dictature de Benavides caché dans le roman derrière le personnage du « Général ».
El Sexto était un centre pénitencier situé au coeur de Lima, il n'existe plus à présent et on trouve à son emplacement un hôtel de luxe. Une idée plutôt de mauvais goût lorsqu'on découvre avec horreur les conditions dans lesquelles étaient enfermés les prisonniers d'El Sexto.
Les prisonniers politiques y côtoient les prisonniers de droit commun selon une hiérarchie stricte. Chaque catégorie a son étage et les relations entre ces étages sont évitées au maximum. Celui qui enfreint les règles s'expose à la colère de ses co-détenus et à d'éventuelles représailles. Ce dont Gabriel, le personnage principal, fait l'expérience. Car Gabriel est, à l'instar d'une poignée d'autres prisonniers, un électron libre. Il ne s'identifie à aucun parti et passe pour un petit bourgeois idéaliste et trop sentimental.
On retrouve à l'intérieur de la prison une sorte de reproduction de la société péruvienne de l'époque que ce soit sur le plan politique ou sur le plan social. On trouve le tyran et ses partisans, ici Estafilade et ses sbires, et les deux principaux partis qui s'opposent : l'APRA dont la doctrine n'est pas clairement définie et est soupçonnée de marcher main dans la main avec les dirigeants mais prétend revendiquer un Pérou libre débarrassé des « gringos » qui exploitent le peuple et le laissent vivre dans la misère, et le parti communiste qui souhaite lui aussi libérer le peuple de l'oppression impérialiste mais qui est accusé par les apristes d'oeuvrer pour le compte d'autres impérialistes étrangers que sont les russes.
Le roman s'attarde donc sur les conflits entre les deux partis mais montre en même temps leur possible entente face à un objectif commun : éliminer le tyran. Je dis bien « possible entente » car ces deux forces en présence peuvent aussi malheureusement se neutraliser l'une l'autre. La solution peut alors venir d'ailleurs.
En lisant El Sexto, on est nous aussi enfermé dans cette prison. J'ai suffoqué en même temps que ces occupants et été dégoûtée par certaines scènes surtout quand on réalise que c'est du vécu et que ça se passait donc réellement comme ça. On assiste à la déchéance totale de l'être humain, de sa réduction à l'état de bête et même pire encore si c'est possible. J'ai été révoltée par tant d'injustice, par le cas de cet homme emprisonné uniquement par jalousie, de ce petit garçon accusé à tort de vol par sa patronne et de me rendre compte à quel point l'arbitraire règne. Les « autorités carcérales » ferment les yeux sur tout ce qui se passe à l'intérieur, excepté quelques gardes. Ouf ! Un soupçon d'humanité dans cet enfer !
Je ne m'amuserai pas à critiquer le style ni à étudier les personnages car ce n'est vraiment pas là le plus important dans ce roman. Je l'ai lu comme j'aurais lu le « J'accuse » de Zola. El Sexto est un cri de révolte poignant. Censuré à sa sortie par les autorités, il a circulé « sous le manteau » et est devenu un symbole de la littérature péruvienne et indéniablement un lieu de mémoire du patrimoine culturel péruvien.
Moi qui ne connaissait absolument rien à l'Histoire du Pérou, j'ai beaucoup appris grâce à ce livre.
A découvrir donc absolument.

Lien : http://booksandfruits.over-b..
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topocl
  27 février 2016
C'est sous la forme d'un roman que José-Maria Adidas a décidé de nous relater son expérience d'incarcération dans la terrible prison El Sexto, sous la dictature péruvienne.
Trois étages ( les assassins, les droits communs, les politiques), interfèrent en gardant leurs distances dans cette zone de crasse, misère, violence, homosexualité « faute de mieux », où les caïds sont rois, où la provocation est un mode de communication. Les politiques, caparaçonnés de leur mépris pour les délinquants, caricaturent leurs prises de position pour s'épuiser en vains colloques, plus destinés à détruire l'ennemi (communistes et apristes s'opposent) qu'à construire une reprise en main de leur destin. Dans cette cour des Miracles où l'arbitraire règne, dévastateur,Gabriel, jeune étudiant révolté essaie de faire entrer une pointe d'humanisme salvateur.
"Tu es un rêveur, Gabriel. Tu n'apprendras jamais à faire de la politique. Tu as de l' estime pour les personnes, pas pour les principes."

J'ai une petite réserve sur la forme (texte original ou traduction?): j'ai trouvé le texte parfois obscur, confus, ne sachant toujours qui est qui, qui dit quoi, de qui on parle, et confrontée à des dialogues par trop allusifs. Il n'empêche, Arguedas nous offre un panorama aussi impressionnant qu'oppressant , qui prend parfois la forme d'une tragédie grecque : des maîtres-nageurs tout puissants et cruels, des sujets paralysés face à leur destin infâme, des palabres sans fin, des épreuves à n'en plus finir,de douloureux chants de détresse, et un jeune héros au coeur encore pur...
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IluzeIluze   06 octobre 2011
Je me suis étonné de la liberté avec laquelle il parlait à voix haute d'un sujet aussi brûlant. Même en prison, ces propos me semblaient téméraires. Nous autres, en ville, nous étions habitués à faire attention, à regarder autour de nous avant d'en parler. Càmac avait perdu cette habitude. Il avait derrière lui, vingt-trois mois d'internement ; en prison, il avait retrouvé l'usage de la liberté.
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