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WOMEN POWA...?

L'Assemblée des femmes » est écrite et représentée en 392 avant Jésus-Christ, à une époque où le siècle de Périclès n'est plus qu'un souvenir. C'est une des dernières pièces d'Aristophane, probablement inférieure à Lysistrata, et la deuxième pièce dite « féministe » du poète grec qui nous soit restée.

L'idée de la pièce est simple, elle nous est très vite dévoilée par Gaillardine (alias Proxagora dans le texte grec non "modernisé") : « [...] C'est aux mains des femmes, vous m'entendez, qu'il nous faut confier l'État» Et la raison, elle la confie dans la foulée : « Après tout, c'est bien à elles que nous donnons l'emploi, dans nos ménages, d'avoir la haute main sur la gestion !»

Il est difficile de savoir, ne vivant plus à l'époque des Grecs anciens, si le but d'Aristophane est de se moquer des femmes, ou au contraire de les louer. La vérité, comme souvent, surtout avec un auteur maniant l'humour, le sous-entendu et le sarcasme comme Aristophane, est probablement entre les deux. Comme Molière qui s'en inspire vaguement dans L'Ecole des femmes, Aristophane veut probablement se moquer de la société en délitement qui l'entoure (déjà !), se moquer des institutions politiques (de nombreux "indices" viennent à l'appui de cette hypothèse tout au long des dialogues), et louer les femmes (sans doute parce que, bien que les grandes oubliées de l'Athènes antique, elles sont bel et bien les maîtresses de la maisonnée) tout en les moquant (on ne se débarrasse jamais tout à fait de ses a priori d'époque). Et puis, ce serait un tragique contresens que d'oublier que le génial grec est auteur de comédies (dont il est, pour ainsi dire, l'inventeur) faites pour rire, non de tragédies graves et désespérées...

Ce qui frappe avant tout, et comme toujours, c'est la modernité d'Aristophane. Que l'on aime ou que l'on n'aime pas, la simplicité du langage, l'absence de longs monologues, la vivacité des dialogues, parsemés de blagues, d'allusions obscènes, font que la pièce se lit toute seule, et préfigure les farces du Moyen-Âge, et même celles qui survivent de nos jours comme les pièces dites "de Boulevard" ou encore au cinéma comme "Les visiteurs" et autres comédies burlesques, parfois grossières. Mais chez Aristophane se trouve ce qu'on qualifierait de "supplément d'âme" car derrière le rire, souvent facile, se cache - à peine - la critique sociale, politique, de moeurs.

Ainsi en est-il de la scène où un jeune homme est pressé, selon les nouvelles lois en vigueur, de satisfaire les envies de trois horribles mégères avant d'avoir le droit de coucher avec sa dulcinée, a sûrement suscité les rires de l'audience exclusivement mâle de l'époque de même qu'elle susciterait les mêmes rires aujourd'hui si elle était adaptée au goût du jour. Mais qui pose toutefois la question de la place des femmes d'âge "mûr" (les fameuses "couguar") voire de "troisième" ou quatrième âge dans nos sociétés qui ont fait de la jeunesse éternelle une sorte de critère universel de référence, sans même évoquer la place faite à l'amour, à l'érotisme et à la sexualité relativement aux femmes supposées ne reflétant plus les "attraits" et "qualités" de la jeunesse dans nos sociétés post-modernes. Leur situation est sans doute moins excluante que dans la société grec antique mais le moins qu'on puisse en dire c'est que nous sommes encore très loin du compte ! Les idées progressistes parsèment d'ailleurs « L'assemblée des femmes ». Ainsi, vingt cinq siècles avant Marthe Richard, Praxagora recommande la suppression des filles publiques.

Les critiques d'Aristophane diront que c'est un réactionnaire qui se moque des réformateurs. Alors étonnant progressiste ou infâme réactionnaire ? Est-ce si simple ? Ce qui frappe aussi dans la lecture d'Aristophane, c'est que l'on y comprend la non-linéarité de l'histoire. Les idées et les moeurs n'évoluent pas de façon linéaire, progressive, comme voudraient nous le faire croire les idéologies de gauche, mais malheureusement ce qui semble acquis ne l'est jamais, et les retours en arrière, la répétition des erreurs, les déclins et les âges d'or sont ce qui font la trame de l'histoire des hommes, pas l'inexorable avancée du progrès. On peut en rêver à l'échelle d'une vie d'homme ; pourtant il n'y a pas de marche inexorable du progrès. C'est en l'admettant que l'on se protégera contre les retours périodiques de la barbarie.

Un autre aspect fort intéressant de « L'Assemblée des femmes », c'est le système social qui y est préconisé, dont Aristophane se moque par la manière extrême que les protagonistes féminines ont de les présenter mais qu'il évoque tout de même, probablement inspiré par certaines théories de l'époque.

Ainsi Gaillardine avance-t-elle : «[...] Il faut donner part à tous de toutes choses, en communauté ; égalité de ressources pour vivre, au lieu que l'un soit très riche et l'autre pauvre, que l'un ait de vastes terres à cultiver, et l'autre pas même de quoi se faire ensevelir, l'un une foule d'esclaves à son service, et l'autre pas même un valet. Je pose une seule condition de vie, commune à tous, la même pour tous.» Un peu plus loin, elle expose même les moyens de sa politique - toute ressemblance avec des théories politico-économiques connues aujourd'hui ne seraient pas que fortuites ! - : «pour commencer, communauté de terres, de l'argent et de tous les avoirs personnels. Sur ce fonds commun, c'est nous qui vous nourrirons : à nous la gestion, le contrôle des dépenses, et la mise au point du Plan.» Deux mille trois-cents ans avant un certain Karl Marx... nous avons ici un exemple marquant de prémisse des idées communistes. Gaillardine décrète un peu plus loin la fin du paupérisme, du vol légalisé par la mise en commun de tous les biens sous l'égide d'un gouvernement central.

Alors, Aristophane ? Réactionnaire, conservateur, progressiste, communiste, vulgaire, grossier, obscène, bouffon, outrancier, licencieux, patriote, poujadiste, utopiste ? Sans doute à la fois tout cela et rien de cela ! Mais pas étonnant que la gauche et la droite le détestent, que les prudes comme les dépravés s'en écartent. Que les moralistes l'évitent et que les cyniques s'en méfient.

Impossible de demeurer totalement insensible à cette oeuvre (cela vaut pour la plupart des textes du grec), qu'on l'aime ou qu'on la déteste, qu'elle fasse rire ou qu'elle provoque dégoût, rejet. C'est sans doute cela, une oeuvre éternelle.

NB : La traduction de ce petit volume des édition "folio sagesses" est celle de Victor-Henry Debidour et que l'on peut retrouver dans le tome II du Théâtre complet d'Aristophane aux éditions Gallimard. Marque des temps (elle date de 1966), les noms des principaux protagonistes ont été "modernisés" et donc transposés à la sauce contemporaine de l'époque. Ainsi, Praxagora devient-elle Gaillardine. Blépyros, son vieil époux, devient Miravoine, etc. Cela "rapproche" le texte de notre perception moderne immédiate tout en lui enlevant de cet ineffable des patronymes grecs de l'antiquité. Quoi qu'il en soit, cela n'ôte en rien l'impératif des notes de bas de page afin d'en saisir toutes les subtilités. Personnellement, j'aime tout aussi bien ces noms antiques et intangibles à ceux, forcément incertains et prenant le risque d'être vite datés, d'une transposition plus ou moins récente. Cette précision mise à part, cette traduction est d'une grande fluidité et les annotations en juste suffisance et d'une grande intelligence pour la compréhension d'un texte tellement ancien, malgré sa globale modernité.
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Succulente pièce de théâtre, petit bijou de grossièretés, de grivoiseries et de persiflages ou manifeste satyrique en faveur d'un régime collectiviste ?

La lecture de l'Assemblée des femmes, comédie grecque antique écrite par Aristophane en 392 avant Jésus Christ, est réjouissante et absurdement drôle. Les Athéniennes, constatant la mauvaise gestion de l'État et une conduite politique délétère, considèrent qu'elles sont la solution. Elles entreprennent donc un coup : déguisées en homme, elles vont sur l'agora et au matin, lorsque se rassemble l'Assemblée, elles font remettre l'État et le pouvoir aux femmes. C'est le premier tiers de la pièce : à partir de là se réalise une truculente inversion des genres. Désormais, les hommes sont de perpétuels mineurs dans un état régi par les Athéniennes.
D'autres réformes sont mises en place comme la communauté des biens à l'échelle de toute la société athénienne ou quelques contraintes en cas de "trombonage", on en verra un exemple ensuite. Cette satyre est intéressante à plusieurs titres : derrière cette idée sûrement très disruptive pour l'époque, se cachent les critiques acerbes d'Aristophane contre le système politique en place. Déçu par les politiciens, conspuant les bellicistes et raillant démagos et absurdités de son temps, il écrit une séquence très drôle où on entend Gaillardine pourfendre les hommes pour leurs responsabilités.

Là où Miravoine rappelle l'omniprésence des procès dans la vie quotidienne athénienne, Aristophane fait dire à Gaillardine que "des procès, il n'y en aura plus". Il crache sur l'avarice de ses contemporains, comme quand Crachignol, suivant les nouvelles lois, décide d'apporter sa fortune et que son voisin argumente dans le sens contraire. Ce deuxième tiers ne fait que mettre en exergue les interrogations, les contradictions et les contournements auxquels doivent faire face tout nouveau régime. Aristophane livre ainsi de croustillants échanges entre Miravoine et Crachignol, puis avec Gaillardine, qui rentre de l'Assemblée. Je n'ai pas vraiment pris l'auteur au pied de la lettre, il m'a semblé avoir pris ce simulacre d'inversion des rôles pour mieux s'en moquer.

Justement, la troisième partie est le témoin de ces absurdités. Un jeune homme souhaite coucher avec une jeune femme. Pour cela, il doit céder aux avances des femmes plus âgées qui se présenteraient. D'ailleurs, Gaillardine avait dit à son mari que la même chose valait pour les femmes. C'est croustillant, c'est drôle, ça s'apprécie sans forcément trop contextualiser le tout.

On sent les désillusions d'Aristophane quant à l'évolution du système politique athénien qu'on peut lier aux évènements de la Guerre du Péloponnèse (Aristophane est carrément pacifiste), à un premier effondrement démocratique avec l'installation du Conseil des Quatre-Cents (dictature oligarchique) puis au réeffondrement démocratique par les Trente (dictature oligarchique... on ne change pas une équipe qui gagne).

Cette pure satyre des moeurs cohabite avec un profond désenchantement, un déclassement intellectuel et géopolitique. Aristophane, pacifiste, vit la défaite d'Athènes dans la Guerre du Péloponnèse, la déchéance de la Cité, la destruction de son empire et la fin de l'âge d'or de la Grèce Antique.

Allez, sur ces joyeux mots, bonne journée !
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L'ASSEMBLÉE DES FEMMES

C'est un livre recommandé par Elisabeth Badinter sur le plateau de l'émission littéraire « La Grande Librairie ».

Je le suis tout simplement régalée à lire cette pièce de théâtre. Je vous la recommande !!

Les Femmes d'Athène décident de voler le pouvoir aux hommes. Elles veulent sauver la cité en prenant des décisions qu'ils sont incapables de prendre.
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Pour l'Assemblée des femmes, comédie où l'on voit les femmes d'Athènes s'emparer du pouvoir, Aristophane a inventé un mot très, très, très long : lopadotemakhoselakhogaleokranioleipsanodrimypotrimmatosilphiokarabomelitokatakekhymenokikhlepikossyphophattoperisteralektryonoptekephalliokigklopeleiolagôosiraiobaphêtraganopterygôn. Il s'agit du nom d'un plat, concocté par les Athéniennes, et composé d'un grand nombre d'ingrédients (d'où la longueur de son nom !) afin de plaire au plus grand nombre de gens.
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J'ai entendu parler de cette pièce au détour d'un court reportage sur France Culture signalant qu'elle est actuellement jouée en Palestine et que c'est une pièce d'une grande actualité. J'ai peu de connaissance du théâtre antique mais j'ai voulu me laisser tenter et j'ai jeté mon dévolu sur cette traduction du domaine public proposée par l'inépuisable wikisource.
Aristophane est le père de la comédie, j'avais entendu cela. Mais je ne m'attendais pas à un niveau de comique aussi premier degré, où rien des fonctions les plus primaires du corps n'est passé sous silence. Ne goûtant pas ce genre d'humour, ni aujourd'hui ni il y a deux millénaires et demi, je n'ai pas particulièrement apprécié ma lecture qui a été longue et lourde.
Le propos politique est intéressant, il y a une critique de la démocratie grecque que l'on porte aujourd'hui au pinacle, une réflexion sur le communisme et ses limites qui n'a pas attendu Marx. Il y a donc beaucoup de choses intéressantes dans cette pièce. Je me suis aperçue qu'elle était, avec Les Cavaliers, au programme du concours des prépas scientifiques il y a peu et cela a dû être passionnant de l'étudier en lien avec la notion de démocratie.
Pour moi, je me contenterai de cette lecture et je me tournerai vers d'autres auteurs de théâtre antique ou moderne pour des pièces qui seront plus à mon goût.
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J'ai lu du 06/05/2020 au 06/05/2020.

J'ai lu cette pièce juste après avoir lu Lysistrata. Je retrouve la même vision de la femme mais au lieu d'être ambassadrice de la paix, elle est une meneuse. Elle passe à l'attaque tout simplement. J'ai beaucoup aimé la façon qu'a Aristophane de présenter les moeurs de sa société en mettant en avant la femme. En revanche, il profite aussi pour les rabaisser en conversant son androcentrisme. Donc cette pièce est très ambivalente car elle montre la femme comme l'égale de l'homme mais aussi comme soumise à celui-ci.

Pour conclure, un livre à lire au moins une fois dans sa vie.

Ma note : 8/10
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un texte toujours tellement actuel ....
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