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EAN : 9782070320974
480 pages
Éditeur : Gallimard (15/06/2006)
3.79/5   392 notes
Résumé :
Tapi dans les recoins les plus secrets du Lutetia, un homme voit l'Europe s'enfoncer dans la guerre mondiale. Edouard Kiefer, Alsacien, ancien flic des RG. Détective chargé de la sécurité de l'hôtel et de ses clients. Discret et intouchable, nul ne sait ce qu'il pense. Dans un Paris vaincu, occupé, humilié, aux heures les plus sombres de la collaboration, cet homme est hanté par une question : jusqu'où peut-on aller sans trahir sa conscience? De 1938 à 1945, l'hôtel... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (51) Voir plus Ajouter une critique
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sur 392 notes
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enjie77
  20 septembre 2021
« Si les murs pouvaient parler …. Ils suintent, murmurent, hurlent parfois mais ne parlent pas. A Lutetia, la musique de fond est faite de chuchotements, ceux de leur colloque ininterrompu depuis un demi-siècle. Car si tout grand hôtel est un lieu hanté, celui-ci l'est plus que d'autres. »
Pierre Assouline a choisi de nous convier à un huis-clos prestigieux, mi-historique, mi-romancé, d'un des plus grands palaces parisiens, Lutetia, nom dérivé de Lutèce dont les armes et la devise figurent aux quatre coins du palace. Lutetia, hôtel de légende dont l'histoire se confond avec la Grande Histoire de la seconde guerre mondiale. Mais il est évident que c'est le patrimoine immatériel de ce grand palace, son âme que le temps qui passe retient. Pour tout passionné d'Histoire, le Lutetia est synonyme de « retour des déportés », une période mal connue, peu racontée même dans les familles concernées ce qui est mon cas.
J'apprécie beaucoup l'auteur, ses livres sont, pour moi, toujours un excellent moment de lecture détente tout en restant instructif. C'est ce qui m'a incitée à suivre Edouard Kieffer, notre chroniqueur, Alsacien, germanophone, ancien flic des Renseignements Généraux, reconverti en responsable de la sécurité d'un des plus beaux palaces parisiens, le seul de la rive gauche « Lutetia ». de sa position privilégiée, cherchant à rester en accord avec lui-même dans une posture neutre – quoique - Edouard nous entraîne avec lui dans l'Histoire douloureuse de Paris de 1938 à 1945. Nous découvrons le Palace dès 1938 qui devient un concentré de l'ambiance du quotidien et des drames qui se jouent à Paris. On ressent à la fois la fébrilité des clients et l'atmosphère tendue entre son cortège d'interrogations, d'angoisses devant l'inéluctable qui s'annonce. On y rencontre d'illustres personnages tels que James Joyce ou Albert Cohen. C'est toute cette première partie bien qu'intéressante, qui m'a parue la moins captivante, hormis le passage dédié au Général de Gaulle.
La deuxième partie du livre évoque l'Exode pour se consacrer surtout à la réquisition du Palace par l'Abwehr (services secrets de l'état major allemand), aux rafles, aux déportations. Après la culture, l'élégance, le savoir-vivre, nous passons à l'Occupation. C'est toujours sous le regard d'Edouard Kiefer que nous participons au quotidien d'un grand hôtel mobilisé pour héberger, nourrir et divertir les troupes d'occupation. Les couloirs du Palace résonnent dorénavant des pas des dignitaires allemands. Nous y retrouvons du « beau monde » tels que Bonny et Lafont, bien connu pour leur grand humanisme et leur moralité irréprochable, les collabos, les lâches. le récit agissant, on se transforme vite en petite souris curieuse d'en découvrir un peu plus. A aucun moment, le récit ne devient indigeste, c'est toujours extrêmement fluide et vivant.
La troisième partie est la plus émouvante bien qu'elle soit écrite avec beaucoup de délicatesse mais émotionnellement intense. Elle est consacrée à la Libération de Paris et au retour des déportés.
Sous la plume érudite de Pierre Assouline, nous assistons au retour des rapatriés qui sont pris en charge par des bénévoles dévoués, des cuisinières, des assistantes sociales, du personnel soignant et des médecins généreux, des militaires, des scouts, mais aussi parfois, des individus plus ou moins à l'écoute de la détresse humaine. Toutes ces personnes vont résider à Lutetia, pendant cinq mois, 24/24 h. Cette impressionnante organisation se fera sous l'égide d'Elizabeth Bidault, Dirigeante du COSOR, le Comité des oeuvres sociales de la Résistance et de Sabine Zlatine, Responsable de la Maison des Enfants d'Izieu avec l'accord du Général de Gaulle. On imagine aisément les barrières extérieures qui forment un étrange couloir, l'arrivée des bus avec toute cette misère humaine qui en descend, les personnes stationnées sur le trottoir, maintenant au-dessus de leur tête, leur panneau indiquant le nom de la personne attendue désespérément, tous les drames et les joies qui vont se jouer entre ces murs mais aussi l'action de tous ces bénévoles qui permettra à ces « matricules » de redevenir des êtres humains.
Il y a comme un mouvement de balancier entre l'Abwher et le retour des déportés, ce dernier épisode redonnant ses lettres de noblesse à Lutetia.
L'auteur possède une très belle plume dont la qualité lui a permis d'obtenir le Prix de la langue française. A la fois journaliste et historien, les exigences de ses métiers transparaissent dans son écriture. Lutetia est un roman historique précis doublé d'une fiction romanesque. Les trois quarts des personnages sont historiques, les lieux sont d'une description minutieuse et authentique, le couple Edouard et son amour de jeunesse Nathalie sont fictifs. L'auteur s'est appuyé sur un long travail de recherches dans les Archives du Lutetia, sur l'étendue de ses acquits sur la seconde guerre mondiale, sur le témoignage de plusieurs rescapés afin de nous offrir ce récit percutant, addictif. La citation que j'ai mise sur la cache destinée aux grands millésimes est authentique.
« Tout en avalant leur repas de midi, les enfants (de retour des camps) écoutaient Maximilien dans une quiétude monacale lire à voix haute « le trésor de Rackham le Rouge » - en allemand – Quand je pense que neuf mois avant, ces mêmes voûtes résonnaient de ces intonations et que neuf mois après cela continuait au même endroit. Les traqués avaient succédé aux traqueurs. Mais dans la même langue. de l'entendre articulée dans la bouche de cet enfant-là et d'en mesurer l'effet immédiat, dans le regard de ces enfants-là, me donnait le frisson. Rarement la langue allemande m'avait paru aussi remarquablement appropriée à ce qu'elle exprimait. Ce qu'il peut y avoir de raideur en elle avait disparu au profit de sa sensibilité ».
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SeriallectriceSV
  09 septembre 2019
Lutetia, c'est la petite histoire dans la grande Histoire. le narrateur, Edouard Kiefer, personnage attachant, un Don Quichotte au coeur pur et chargé de sécurité, fait revivre l'histoire de ce grand palace parisien de la rive gauche, l'hôtel Lutetia, et plonge ainsi le lecteur dans l'Histoire de la France, celle de Paris particulièrement, du milieu des années trente à la libération en 1945. Les années douces céderont la place à l'Occupation et à la trahison « des Allemands bien nazis avaient réinventé cette criminelle ineptie qui consiste à faire d'une religion une race, et voilà que des Français bien français leur emboîtaient le pas ». En 1945, à la Libération, le Lutetia sera réquisitionné cette fois-ci pour accueillir déportés et rapatriés.
« Les prisonniers de guerre et les requis du travail obligatoire étaient des individus en pleine santé. Les déportés, des morts-vivants. Les premiers étaient des hommes. Les seconds des hommes, des femmes, des enfants. Pour ne rien dire de l'autre souffrance, celle qui ne frappe pas nécessairement les regards, celle qui ne provoque pas la gêne ni la honte, celle devant laquelle on ne baisse pas les yeux, la souffrance psychique. »
Ainsi, au Lutetia, dans les mêmes salons, entre les mêmes murs, sous le regard du même personnel, les pro Hitler vont succéder aux émigrés anti Hitler (les comités Lutetia). Ils céderont, in fine, leur place aux exilés revenus des camps (le Dienststelle Lutetia, le Service Lutetia)... et devant les portes, les chaussures moches mais précieuses succéderont, avec beaucoup de naturel et de spontanéité, aux Oxford noires et aux Brogues brunes d'avant guerre, et aux bottes de cavalerie de l'Occupation.
« Il était écrit que l'histoire d'un hôtel pouvait s'écrire à la simple vision de ses souliers, et à l'évocation de ses fantômes. »
Le nom de ce palace sera associé à son insu à une société secrète ou à une organisation subversive. « La presse ou le ministère de la propagande y évoquaient le travail de sape des émigrés parisiens, ils les nommaient les "comités Lutetia". le George V abritait quant à lui les réunions du très officiel comité France-Allemagne, lequel recevait von Ribbentrop à déjeuner. »
D'illustres clients franchirent les portes du Lutetia : Willy Brandt, Heinrich Mann « Ni l'un n'étaient communistes mais l'un croyait à la vérité des procès de Moscou quand l'autre voulait encore aider les forces saines de l'Union soviétique » , James Joyce « Ça va, monsieur Joyce ? - J'écoute mes cheveux blanchir...», ou encore le général De Gaulle « sanglé dans son uniforme de chef de guerre et non dans l'uniforme civil de sous-secrétaire d'Etat à la Guerre. Pas pour jouir du grade mais pour marquer la hiérarchie. [...] Inouïe, la présence de cet homme. Il occupait tant l'espace que, même immobile, il se l'appropriait. Il eut alors cette parole historique : « Ma note, je vous prie. » », ... et bien d'autres encore.
« À force de se fixer l'obéissance comme horizon moral, on en vient à abdiquer toute responsabilité. Reste à rencontrer la personne, à buter sur l'événement ou à glisser sur le grain de sable qui vous font envisager la désobéissance comme un devoir. Agir en conscience ? »
J'ai particulièrement apprécié vivre la période d'avant-guerre. Pierre Assouline manie les mots avec tellement de talent que c'est à un véritable voyage dans le passé auquel le lecteur est invité.
En fond sonore les airs de Jean Sablon, Charles Trenet, Cora Vaucaire, Berthe Sylva..., un cristal de champagne à la main et le doux voyage dans le temps d'avant-guerre se concrétise, sublime et enivrant pour notre plus grand plaisir !
Lutetia, c'est aussi une histoire d'amour entre ce passionnant narrateur, Edouard Kiefer, et N***, son amie d'enfance.
Dense, d'une grande richesse, non dénué d'humour, au ton souvent acerbe pour décrire l'humain...
Une lecture fascinante et très instructive qui occupe l'esprit bien longtemps après la dernière page tournée, et convie à approfondir certaines idées, sujets évoqués, et à quelles recherches sur la toile. J'adore !
Sigmarigen a ouvert le bal, Lutetia n'est pas prêt de fermer la marche.
Merci Monsieur Assouline.
« le 1er septembre 1939, je me souviens qu'il était 10h30 quand la TSF annonça la mobilisation générale et l'état de siège. A l'aube de ce même jour, les troupes de la Wehrmacht avaient envahi la Pologne. le surlendemain, à 17 heures, la France se déclara en guerre avec l'Allemagne. Curieux comme on se souvient pas toujours des dates, mais plus souvent des heures. Les dates sont bonnes pour les historiens, elles s'adressent à la mémoire et à l'intelligence, quand les heures font appel à notre sensibilité et à notre émotion. Seuls les instants demeurent inoubliables. »
Lien : https://seriallectrice.blogs..
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Wolland
  03 septembre 2010
Quand on entre dans le salon d'un fan de Johnny, on sait tout de suite à qui on a affaire. Les posters, les modèles réduits de Harley, le cendrier Sylvie, le sous-verre Laura, la serviette Laetitia, le repose-couteau Jean-Claude Camus. le monsieur n'a pas besoin de vous faire un speech, salut, je suis un fan hardcore de Jean-Philippe, pour qu'on établisse un diagnostic. On sait qu'on peut venir avec un carton de bière sous les bras et du cambouis sous les yeux. Et on sait qu'il ne faudra pas prononcer les mots "Docteur Delajoux" entre le fromage et le dessert.

Avec Pierre Assouline, c'est pareil, on sait très vite où on met les pieds. Sur les patins d'abord, parce que je viens de cirer le parquet. Et ensuite, dans le boudoir, où on se fera servir un thé chinois ou un café turc en croquant un morceau de chocolat, avec le même air digne que si on participait à une réunion d'écrivains diplomates. Oui, c'est ça, plissez les yeux, ça vous donnera un air plus pénétré.
Passou tient un blog littéraire, pas mauvais. Un type qui m'a fait découvrir Kurt Vonnegut, ça vaut reconnaissance éternelle. Ce n'est pas moi qui l'appelle Passou, ce sont les gens qui commentent le blog. Des gens qui ont cette faculté, toujours fascinante, d'atteindre le point de Godwin à une vitesse qui rendrait depressif un accélérateur de particules. Et en ce moment, on en est au stade où on ne comprend plus rien aux commentaires si on ne les a pas lus dans leur intégralité depuis 2006. Se contenter du blog.
Chez Passou, il y a un petit air Bernard Rapp, vous vous souvenez, Bernard Rapp, Bernard Rapp, Bernard Rapp, l'Assiette Anglaise, l'émission qui passait le samedi à l'heure du déjeuner et qu'on regardait, ado, sans comprendre tout, mais dont on aimait bien l'ambiance, les fauteuils clubs, les boiseries, le petit doigt en l'air, mais toujours avec l'oeil qui pétille et le coin de la bouche en forme d'insolence. Chez Passou, c'est ça, une ambiance mi-old england, mi-années 30, de la frise aux murs et de la rosace au plafond. Un doigt de Kirsch ?
Il est comme ça, Passou, un vieux garçon désuet mais charmant, il a des goûts d'un autre siècle et quand on le lit, on oublie qu'on vit à la même époque que Cormac McCarthy, Edgar Hilsenrath et Régis Jauffret.
Regardez dans La cliente, un beau livre, l'enquête d'un homme qui pense avoir mis la main sur la vieille bique qui a dénoncé ses voisins juifs pendant l'Occupation. Il y a une scène assez forte dans un bus parisien. On est au milieu des années 90. Esclandre entre 2 hommes. Un troisième intervient : "Allons, Messieurs, entre français..." Very third republic, non ?
Nous voilà à l'hôtel Lutetia, en 1938, dans la peau du détective du palace. Les clients, le personnel, les histoires de vol, d'adultère, les petites manies des uns et des autres et surtout le lieu lui-même, pas comme les autres, un monde en soi. D'ailleurs, on ne dit pas "je dors ce soir au Lutetia", mais "je dors ce soir à Lutetia", comme pour une ville. Ah, que c'est élégant, que c'est raffiné ! On s'y bat en duel à l'épée devant le drapeau français. On y tient salon littéraire. On y admire la marqueterie et les imparfaits du subjonctifs. C'est beau, c'est cosy, c'est la fin des années 30. le printemps 1789. le paradis. Et Passou qui nous brode sa dentelle comme personne : "Que cela relevât d'un esprit sophiste, d'une morale élastique, voire d'une déontologie à géométrie variable, je n'en disconvenais pas. Mais j'attendais avec intérêt celui qui me jetterait la première pierre, puis une autre et une autre encore, qui me permettraient de construire une maison où les inviter au grand banquet des hypocrites. Car rien n'est suspect comme les donneurs de leçon." Osons le mot : c'est bath !
Parmi les clients, quelques excentriques et des personnages célèbres, des écrivains surtout. Passou ménage ses effets : on décrit d'abord, on portraiture au physique et au moral sur un long passage, et ensuite seulement, on révèle le nom. C'est beau comme une charade. Evocation réussie, émouvante, et trempée dans une légère tasse d'humour, de James Joyce.
"- Monsieur Joyce ? Monsieur James Joyce ?
- Eventuellement.
- Je voulais juste vous remercier.
- Ah... Pour mon oeuvre ?
- Non, je ne l'ai pas lue... Pour avoir sauvé notre ami Hermann Broch.
Inutile de dire que Juin 40 vient quelque peu plomber l'ambiance. le vert de gris jure un peu sur l'acajou. Encore que tous les goûts sont dans la nature. Passés les premiers moments de consternation, Il se trouve toujours des gens qui ne trouvent rien à redire aux claquages de talon allemands au pays de la charentaise. À Lutetia, c'est l'Abwehr qui s'installe. Services de contre-espionnage de la Wehrmacht. Ca pouvait être pire. Au moins, ce sont des militaires, pas les abrutis dégénérés de la SS ou de la Gestapo. La tendance y est plutôt antinazie. Beaucoup d'officiers prussiens, des types instruits, polyglottes, raffinés, parfois francophiles. Mais tout de même au service de la racaille nazie.
Forcément, la clientèle change : on troque M. Joyce contre Joanovici et Skolnikov, deux trafiquants juifs (oui), parvenus et richissimes. On troque le couple Saint-Exupéry contre Bonny et Laffont, les deux flics français ripoux qui se sont conduits ignoblement, magouillant, torturant, exécutant, allant jusqu'à porter l'uniforme allemand. On troque les exilés allemands contre Mohammed El Maadi, un algérien qui veut mettre ses prêches contre les colons au service de la cause hitlérienne. Comme ça, il y en a pour tout le monde. Pour la crapule, tous les râteliers ont la même odeur.
Et dans ce merdier, Edouard Kiefer, le flic de l'hôtel, ni résistant ni collabo, ni résigné ni engagé, écoeuré, désabusé, ni dedans ni à côté ni en dessous, mais au-dessus de tout ça, perché sur son poste d'observation comme sur le toit terrasse de l'hôtel où il aime parfois jouer de la trompe de chasse. le narrateur, notre guide, notre oeil. Au-dessus : le meilleur point de vue pour observer et décrire. Un malin, ce Passou.
Fin 44, l'hôtel est à nouveau réquisitionné, par le Gouvernement Provisoire, cette fois. On accueillera les prisonniers de guerre, les déportés politiques, les résistants, les déportés raciaux, les rescapés des camps. On dit "Rapatriés". L'administration a toujours été championne olympique de l'euphémisme. On met en place des mesures prophylactiques, désinfecter, épouiller, réalimenter. On explique au personnel, aux volontaires, comment s'adresser aux rescapés, on édite un petit manuel psychologique du déporté. On organise des interrogatoires pour détecter les faux rapatriés, les SS en fuite et les collabos traqués. Et puis, ils arrivent.
Le ton change. le récit s'accélère : il y a mille anecdotes et destins à raconter, des tragédies pour la plupart mais aussi des joies, peut-être quelques épisodes comiques. Ça ne sert à rien de les raconter, il faut lire cette troisième partie, elle est humaine. On pourrait dire "magnifique", "sublime", mais qu'est-ce que ça veut dire ? Comment on écrit et comment on lit, c'est ça qui nous intéresse, tout le reste ne nous regarde pas.
Quand je dis que le récit s'accélère, je veux dire que Passou s'attarde moins, qu'il a baissé le petit doigt et reposé sa tasse de Darjeeling. Que les phrases perdent de leur ampleur, que les adjectifs ne sont plus là pour faire beau dans le décor, que celui qui regarde est bouffé par ce qu'il a devant les yeux. Illusion, cape noire, habit de magicien, littérature. On vient de changer de livre sans s'en apercevoir, on vient aussi de changer de monde.
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Levant
  26 janvier 2020
Quel est ce temps dont Pierre Assouline nous dit qu'il y a eu un avant et un après ? Dans ce roman organisé en trois parties un observateur habitué à disséquer les personnalités nous décrit une société confrontée au drame. le récit colle à l'histoire. Tous les événements y sont vrais. La fiction les recolle bout à bout, leur redonne le liant que les livres d'histoire ont négligé dans leur obsession de la chronologie.
Ces avant, pendant et après sont ceux de la seconde guerre mondiale. Elle est vécue dans cet ouvrage depuis le huis clos de l'hôtel Lutetia par Edouard Kiefer - avec un seul f, car il y en a un autre avec deux f, moins recommandable celui-là. Ce kiefer prénommé Edouard n'avait plus l'âge de partir au front. Mais encore celui d'être dénoncé, et pourquoi pas déporté lui-même. Il n'y avait pas d'âge pour cela. Aussi restait-il sur ses gardes. Il était le détective chargé de la sécurité de l'hôtel. Ancien flic des RG, il était tout désigné pour le poste. La psychologie de ses contemporains fréquentant l'hôtel, ça le connaissait. Il la mettait en fiche. On ne se refait pas du jour au lendemain, même en changeant de costume. Les bons vieux procédés avaient encore leur efficacité à une époque où l'accès aux hôtels ne se faisait pas sans l'ouverture d'une fiche de police.
La vraie nature des gens se dévoilent avec encore plus d'acuité lorsqu'ils sont confrontés à la difficulté, au danger. C'est avec cet oeil d'expert que Pierre Assouline nous fait vivre cette page sombre de l'histoire de l'humanité, car même depuis les coulisses de l'hôtel Lutetia, il est question de la Shoah. Cette finesse dans l'appréciation des comportements, des caractères, cette auscultation des tréfonds de la nature humaine, Edouard Kiefer sait mieux que quiconque s'y adonner. Les masques tombent quand les circonstances donnent libre champ aux jalousies, aux peurs, aux convoitises. Ou tout simplement à l'instinct de survie. Celui-là ne reconnaît plus de personne sur son chemin quand il s'agit de se tirer d'un mauvais pas.
De l'hôtel Lutetia on apprend que, comme tous les grands hôtels parisiens, il a été le théâtre d'une petite parcelle de ce drame à l'échelle mondiale. Il a hébergé l'abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande pendant toute la guerre. Il a été au moment de la libération et du retour des déportés, une plateforme d'accueil, d'identification et de réinsertion administrative des rescapés.
Le Lutetia est alors le théâtre de scènes d'attente angoissée, toujours, de retrouvailles, si peu, d'immense chagrin plus souvent lorsque les listes, les témoignages ouvrent la trappe sur le gouffre du désespoir.
D'aucuns pourront trouver le style quelque peu sirupeux. J'y ai trouvé quant à moi le plaisir de retrouver la pureté de notre langue quand elle est mise en oeuvre par un artisan ciseleur du calibre de monsieur Assouline. À cette expertise s'adjoint l'érudition pour faire de cet ouvrage un plaisir de lecture. Belle page de gloire de notre langue à défaut de l'être pour l'histoire de l'humanité. Il y a aussi en filigrane une histoire d'amour à laquelle la pudeur donne ses lettres de noblesse quand les élans sont maîtrisés par les convenances. Une histoire vécue du bout des lèvres, pour ne pas faire tâche dans une atmosphère de tragédie.
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moravia
  11 avril 2018
Je viens de lire cinquante pages de ce livre et je n'en peux plus d'avaler ce salmigondis de phrases qui me hérissent le poil. Le narrateur emploie le parler d'aujourd'hui alors que nous sommes dans la période d'avant-guerre. Totalement ridicule, ce décalage me jette hors du récit. De plus comment l'auteur peut-il espérer me faire rentrer dans son histoire de façon aussi maladroite avec son style couleur guimauve.
Un rendez-vous manqué que je vais m'empresser d'oublier en revenant à des auteurs plus consistants.
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Citations et extraits (60) Voir plus Ajouter une citation
enjie77enjie77   15 septembre 2021
- Début de l'exode -

Robert Weber, notre chef caviste, ne m'avait jamais paru aussi déterminé. Avec l'aide de Fernand, son aide caviste, d'un pompier parmi les plus costauds, d'Achille le plongeur de batterie que le gros œuvre n'effrayait pas et des gens de l'économat, nous avions constitué une équipe de terrassiers. Car Weber avait formé le projet un peu fou de soustraire ses meilleurs millésimes à l'envahisseur. La France avait peut-être perdu une bataille et la guerre mais ne lâcherait pas ses grands crus. Puisque la défaite était là et bien là, l'occupation ne faisait guère de doute. "Ils" seraient bientôt à Paris.
Dans les meilleurs hôtels donc à Lutetia.
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Aussi fit-il aménager aménager sous sa cave, entre les passages et les gaines de ventilation du troisième sous-sol, un petit tunnel parallèle à la rue des chablis. Le tout dans le respect des normes de sécurité et d'une hygrométrie parfaite. On pataugeait dans la boue et il fallait se tenir voûté pour y circuler mais au bout de trois jours de travaux acharnés, le corridor fut correctement étayé. Combien de bouteilles y avons-nous entreposées sur les soixante-quinze-mille que la cave abritait ?Et combien de fûts? La qualité m'a davantage marqué que la quantité. A haute voix, le chef caviste faisait de mémoire l'appel des heureuses élues en arpentant les allées tel un général à la revue de ses troupes.
"Margaux 1929, ça, c'est sûr et toutes, s'il vous plaît, Lafite 1914, Yquem1913, non, pardon, 1923! Filhot 1916, Bonnes-mares 1933, Richebourg 1929, Meursault-Génevrières 1938, Château-cheval-blanc 1929.... Et puis Pommery 1928 bien sûr....Attention avec les bouteilles de cognac Hine de 1893 et de porto da Sylva de 1900 et 1847, malgré leur grand âge, transportez les dans vos bras avec la prudence réservée aux prématurés....."

Quand le grand transbordement fut achevé, on reboucha l'orifice en édifiant un mur de briques parfaitement aligné sur les autres.

"Voilà c'est fait, dit-il avec une pointe d'émotion comme s'il n'était pas sûr de les revoir un jour. Prions pour le salut de leur âme."
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gaelbourgeoisgaelbourgeois   04 juillet 2016
p.44 :
"Les Grands, les vrais, je les remarque tout de suite au restaurant, à la salle à manger, au bar ou même dans les étages, dans leur aptitude naturelle à pardonner à un inférieur pris en faute. Qu'un employé renverse un verre en éclaboussant le bout de leurs chaussures et ils seront les premiers à s'en excuser même, pour ne pas l'abandonner publiquement dans la honte. Les autres, ceux qui jouent aux Grands mais n'en sont qu'un ersatz, toujours prêts à accabler de leur mépris collaborateurs et domestiques à la moindre maladresse comme un seigneur n'eût pas osé le faire avec ses serfs et ses vilains, ceux-là je les giflerai volontiers."

p.69 :
"La grâce sans affection qui se dégageait de tant de légèreté, cette beauté qui défiait les lois classiques des proportions et de l'harmonie, cette désinvolture distinguée, ce je-ne-sais-quoi, pour tout dire, le professeur Kaufman assurait qu'il n'y avait que les Italiens pour qualifier d'un mot, le beau mot de sprezzatura, mais il recouvrait un état si exceptionnel qu'il était tombé en désuétude. Moi qui ne parlais pas un traître mot de cette langue, j'en savais donc un que nul Italien ne pouvait plus déchiffrer."

p.72 :
"Que tout cela relevât de l'esprit sophiste, d'une morale élastique, voire d'une déontologie à géométrie variable, je n'en disconvenais pas. Mais j'attendais avec intérêt celui qui me jetterais la première pierre, puis une autre et une autre encore, qui me permettraient de construire une maison où les inviter au grand banquet des hypocrites. Car rien n'est suspect comme les donneurs de leçons."

p.97 :
"Elle ne supportait pas ce gratin dont l'assurance est inversement proportionnelle à son inculture."

p.122 :
"Alors les transcriptions pour salon des grands classiques russes, tels que Borodine, Scriabine ou Glazounov venaient bousculer la sérénade madrilène de Carlos de Mesquita, avant que ne résonne l'ouverture de Tannhäuser arrangée par l'inévitable Francis Salabert. En vain, car il ne voulait rien entendre, au propre comme au figuré, de ma "musique", et l'on sentait tout le poids de mépris qu'il mettait aux guillemets dans sa prononciation. Mais quand le chef d'orchestre demeurait inflexible dans son programme du soir, le romantique en lui pliait aux moindres justifications sentimentales. L'intraitable défenseur d'obscures traditions se métamorphosait alors en midinette."

p.271 :
"Des Allemands bien nazis avaient réinventé cette criminelle ineptie qui consiste à faire d'une religion une race, et voilà que des Français bien français leur emboîtaient le pas. Je me laissai choir sur ma chaise."

p.285 :
""On ne s'est jamais quittés et, quoi qu'il advienne, on ne se quittera jamais. Le chef-d'oeuvre, c'est le durée. Seule la forme est esclave des circonstances, pas ce qu'il y a à l'intérieur. N'oublie pas, la durée...""

p.335 :
"L'usage de l'ypérite et du gaz moutarde nous avait alors paru être le comble de l'ignominie ; une vingtaine d'années après, l'ennemi remettait ça en torturait à mort des résistants, en exécutant des civils au hasard, en massacrant des villages entiers sur son passage. Une horreur sans nom dans le registre pourtant bien fourni de la barbarie, mais qui était encore peu de choses de l'ordre de l'inhumain."

p.429 :
"Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n'ai rien dit, je n'étais pas communistes.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n'ai rien dit, je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n'ai rien dit, je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n'ai rien dit, je n'étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher,
et il ne restait plus personne pour dire quoi que ce soit."

p.452 :
"Des photos au bout des doigts, des noms au bout des lèvres, des larmes au bout des yeux. La rumeur les faisait tenir, eux comme les autres ; (...)"

p.458 :
"Un jour, je me retirerai quelque part en France. Il paraît que l'on se provincialise au fur et à mesure que l'on avance en âge. Qu'importe après tout puisque quand on s'éloigne du monde , on croit aller là où il fait bon vivre alors qu'on se rend là où il fait bon mourir. Heureux ceux qui trouvent le pays pour finir et pour commencer."
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PecosaPecosa   06 mars 2015
"- Vous savez ce que m'a dit le commandant du camp le jour de notre évacuation? (...) " Il était à l'entrée. Les mains sur les hanches, il nous regardait partir pour une marche de la mort. Quand la colonne a brusquement ralenti, je me suis retrouvé nez à nez avec lui. C'est là qu'il m'a dit, avec des accents de sincérité qui me stupéfient encore..."
Il fit une pause, baissa les yeux, incrédule, en secouant la tête: "... J'espère que vous ne garderez pas un trop mauvais souvenir de votre séjour parmi nous. "
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horlinehorline   24 novembre 2007
l'état d'exception que ces années de guerre avaient inscrit dans nos esprits rendaient possibles tant de choses qui nous paraissaient de l'ordre de l'inimaginable.
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NanneNanne   18 août 2009
Il m'avait laissé seul avec elle. Ma conscience. Ou ce qu'il en restait. Suffisamment en tout cas pour distinguer le bien du mal, diriger ma conduite en fonction d'une raison pratique et me juger moi-même au nom d'un certain sens moral. En quatre ans, j'aurais pu maintes fois glisser de la concession au compromis, et du compromis à la compromission. Pourquoi ? Comme les autres : l'attrait du pouvoir, l'illusion de la puissance, le goût de l'argent. Tout ce qui m'avait toujours laissé indifférent. Avec la formation que j'avais reçu, le métier qui avait été le mien et celui qui l'était encore, j'avais eu mille fois l'occasion de glisser du renseignement à l'espionnage, et du mouchardage à la délation. Pourquoi ne l'avais-je pas fait ? Parce que ça ne se fait pas.
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Vidéo de Pierre Assouline
Pour la cinquième année consécutive, la BnF invite à écouter les mille et une voix de la Bibliothèque. Lectures, performances et spectacles habitent les espaces du site François-Mitterrand, inspirés cette année par l'exposition phare de la saison, Henri Cartier-Bresson. le Grand Jeu.
À partir de leur rencontre en 1994, Pierre Assouline et Henri Cartier-Bresson n'ont pas cessé leur échange. le photographe qui refusait qu'on le photographie détestait les interviews, seule la conversation l'intéressait. Celle qu'il a eue avec le journaliste a été si féconde qu'il a accepté qu'elle devienne le matériau d'un travail biographique. Pierre Assouline raconte le travail qu'il a consacré « au plus grand photographe vivant, au dessinateur ressuscité, au reporter au long cours, à l'aventurier tranquille, au voyageur d'un autre temps, au contemporain capital, à l'évadé permanent, au géomètre obsessionnel, au bouddhiste agité, à l'anarchiste puritain, au surréaliste non repenti, au symbole du siècle de l'image, à l'oeil qui écoute ».
Cette rencontre, ponctuée de lectures par Nathalie Cohen, a été enregistrée le 5 juin 2021 à la BnF I François-Mitterrand dans le cadre de la Bibliothèque parlante, Festival de la BnF
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