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EAN : 9782709665865
Éditeur : J.-C. Lattès (22/01/2020)

Note moyenne : 4.1/5 (sur 118 notes)
Résumé :
Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné s... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (60) Voir plus Ajouter une critique
Afleurdelivres
  01 avril 2020
💖Sensible, Sophie de Baere que je découvre avec ce très beau roman, l'est assurément.
Dans une très belle et lumineuse écriture inondée de poésie la talentueuse écrivaine touche intensément avec cette histoire d'amour damné au doux parfum de tragédie grecque.
Alice (Alizia)est issue d'une famille d'émigrés napolitains qui trouve ancrage dans la province française.
Son père abandonne le cercle familial lorsqu'elle est enfant laissant sa mère Silvia une femme austère et intransigeante dont le « visage est un tumulte », aigrie et emplie d'amertume.
Avec sa mère, sa soeur Mona et son petit frère adoré Alessandro le « tiot » qui ne ressemble à personne en raison d'un handicap mental, sa vie est monotone.
Alessandro est le seul pourvoyeur de rires de la maisonnée. Inféodées au joug de leur mère sa soeur et elle sont « deux inquiétudes aux pieds nus. Deux coeurs châtrés. »
La plastique parfaite d'Alizia lui vaut d'être chosifiée très jeune par Silvia qui l'inscrit à des concours de beauté.
Alice, cet inespéré objet de revanche, enchaîne les prix et déchaîne les convoitises. Son corps devient unique repère identitaire.
Lassée de se plier aux exigences sans limites de sa mère, d'être modelée et utilisée, de voir sa vitalité « s'éroder » à son contact Alice décide de quitter la prison familiale, refusant cette vie artificielle qui privilégie le diktat des apparences. Elle trouvera l'élan nécessaire après le décès accidentel de son jeune frère pour partir s'installer à Paris.
Cette nouvelle vie en coulisse, anonyme et invisible lui convient.
Et puis c'est la rencontre. Avec Jean, son évidence, l'étincelle inattendue qui mettra le feu à ses sens. « Jean remplace les absents ».
Une attirance naturelle et troublante les lie, ils vivront un amour absolu pendant plus de dix ans. de cette relation fusionnelle naîtra Charlotte.
Bonheur parfait. Jusqu'au jour où sa mère lui dévoile, alors qu'elle est enceinte, un terrible secret et une fois de plus fait voler sa joie de vivre en éclats.
Coup fatal. Alice ne trouve comme échappatoire que la disparition.
Elle abandonne son mari et sa fille adorés sans explications.
S'ensuivra une vie d'errance et d'abnégation.
Une existence impersonnelle presque végétative faite de douleurs marquées par le sceau de la perte et de la fatalité «  La vie n'est en réalité rien d'autre qu'une succession d'éclipses ».
Un très beau portrait de femme forte qui soulève beaucoup de questions dont celle de l'identité génétique, prison invisible, et aussi de la transgression, de la culpabilité et des limites de la vérité.
Mais peut-on et doit-on renier définitivement ses sentiments, son identité, son passé et sa chair?
Une très belle découverte ❤️
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Ladybirdy
  21 janvier 2020
J'ai beaucoup, beaucoup aimé ce roman. Malgré quelques invraisemblances sur lesquelles je me montre dubitative, j'ai été happée par l'écriture que j'ai trouvé terriblement émouvante et de toute grande beauté.
Dans les corps conjugaux, on suit le parcours d'Alice, fille d'immigrés italiens, de son enfance à sa vie de femme.
Alice est une petite fille très jolie, tellement jolie que sa mère ne jure que par sa beauté et lui fait concourir sur tous les podiums de miss. Passée ce stade, Alice se rebelle et décide de voler de ses propres ailes en essayant d'être aimée pour ce qu'elle est et non pour sa plastique parfaite. Sa mère ne lui pardonnera jamais et ne parlera plus à sa fille.
Lorsque Alice rencontre Jean, c'est le coup de foudre, les particules des corps qui s'attirent et s'emboîtent. de cet amour naîtra une petite fille.
Douze ans plus tard, une terrible révélation va enrayer le bonheur conjugal. Alice n'a d'autre choix que de disparaître et de s'enfuir loin, abandonnant mari et enfant, laissés dans l'incompréhension.
On suit ici sans la moindre lourdeur ou apesanteur la vie d'Alice, son cheminement dans sa fuite et son nouveau chemin au plus loin des siens. En parallèle, on découvre les blessures de sa fille Charlotte qui grandira avec peine dans le vide d'une mère partie.
C'est certainement le personnage ici qui m'a le plus émue, tant elle est réaliste et palpable. Tout comme les personnages secondaires qui m'ont semblé tous plus réalistes et concrets que Alice. Alice qui fuit avec aise, loin de tout sentiment de culpabilité. Son départ semble tellement simple et facile à vivre qu'il m'a semblé peu crédible. J'aurai aimé que l'auteure s'attarde davantage sur le drame qui scelle cette famille, qu'elle distille du poison et de la rage dans ses mots.
À côté de ce bémol, ce roman est vraiment très prenant et je n'ai pas vu les heures passer. Très bien écrit, de petits chapitres bien étayés, aucun passage inutile, une plume alerte et hypnotique.
Je passe pour une fois outre mon analyse du fond qui ne me convainc pas tout à fait mais j'accorde un carton plein pour la forme qui est de toute beauté. Au final, c'est un peu ça le plus important dans la lecture, y a t-il eu plaisir, addiction, dépaysement quand on referme la dernière page ? Si c'est oui, c'est un roman de gagné. C'est le cas ici. Je compte d'ailleurs me procurer le premier roman de cette auteure.
#Lescorpsconjugaux #NetGalleyFrance
#JCLattes
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Cannetille
  08 juin 2020
Après une enfance et une adolescence de baby doll à s'exhiber dans des concours de beauté pour faire plaisir à sa mère, Alice rompt avec sa famille et sa province pour tenter sa chance à Paris. Elle y rencontre Jean, et après dix ans de parfait amour où lui est née une fille, le couple décide de se marier. Peu après les noces, Alice disparaît sans laisser de traces, plongeant mari et fille dans le désarroi et l'incompréhension. Pourtant, l'explication du mystère pourrait bien s'avérer encore plus dévastatrice que l'ignorance…

Je referme ce livre avec un curieux sentiment d'ambivalence et de perplexité : d'abord peu enthousiasmée par un début en forme de romance assez banale, ensuite sceptique face à certains hasards totalement improbables et désarçonnée par une désinhibition qui n'hésite pas à enfreindre l'un des plus grands tabous pour donner dans le carrément scabreux, j'ai finalement été emportée et impressionnée par le brio avec lequel l'auteur réussit à se tirer d'un exercice on ne peut plus périlleux.

Malgré mes réticences de taille, la puissance de la tragédie qui n'épargne aucun des personnages, tous victimes d'un premier secret de famille que l'absence de mots fera enfanter d'un drame cette fois incommensurable, a fini par déclencher mes larmes, non pas à propos de cet amour impossible et de ce couple que j'ai vu avec incompréhension s'enferrer dans l'inextricable, mais en raison des répercussions sur la fille et le petit-fils.

Si l'on peut rester dubitatif quant aux réelles intentions de ce livre - sincèrement décomplexé, délibérément choquant, ou un tantinet pervers ? -, il faut reconnaître que l'auteur se tire de sa prise de risque avec talent : ce roman qui ne laissera personne indifférent se lit d'une traite malgré les immenses réserves qu'il soulève.

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La_Bibliotheque_de_Juju
  26 janvier 2020
De Sophie de Baere, j'avais adoré le premier roman, La Dérobée.

Je la retrouve ici et j'étais très impatient.
Ce livre est un album de photographies. Vous savez, ces grands ouvrages, un peu abîmés par le temps, la vie et les souvenirs qu'ils contiennent.

C'est une vie entière que Sophie de Baere entreprend de raconter.
Sur les photographies, il y a Alice. Petite fille esseulée par un père parti trop vite. Adolescente, reine de beauté, apprêtée jusqu'à l'obsession par une mère avide de prendre sa revanche sur l'existence. Jeune mariée, heureuse et ivre du grand amour.

Puis les photos se font rares. Comme si la vie s'arrêtait là. Reste quelques clichés de l'ennui, d'une femme abandonnée d'elle-même, follement seule. Et cette grand-mère qui sourit un peu sur la dernière page …
Que j'aime lorsque la littérature me surprend ainsi ! Car au premier tiers de l'ouvrage et jusqu'à sa révélation brutale, dont on ne parlera pas ici, je ne suis pas convaincu. Je m'agace un peu même. Ces hasards un peu faciles m'égratignent la rétine. Et pourtant, la curiosité l'emporte et je continue.
Quelle bonne idée puisque je l'ai dévoré jusqu'à la dernière page au final.
C'est compliqué de parler de ce livre, tant on ne peut rien dire mais juste dire que si Sophie s'attaque à un sujet hautement casse-gueule, elle arrive à écrie des pages merveilleuses sur l'amour, le grand, le fort, le vivant.
Ce roman captive aussi par ses personnages secondaires, qui sont dépeint avec une belle force, un vrai élan, qui les rend terriblement justes, vivants.
Au-delà du livre, c'est l'écriture de Sophie de Baere que je retrouve et je confirme qu'elle fonctionne divinement sur moi. Ses mots comme une caresse. Ses mots comme une claque.
J'ai tourné les pages, j'ai regardé ces instantanés d'une vie terrible. J'ai été touché par tous les héros cassés par le destin qui peuplent ce livre.
Une histoire de corps donc, abîmés, de corps étrangers, de corps qui palpitent.
De corps conjugaux qui se conjuguent d'absence à l'infini.

Lien : https://labibliothequedejuju..
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hcdahlem
  24 janvier 2020
L'amour tabou
Sophie de Baere confirme son talent avec un second roman qui suit le parcours d'une jeune fille bien décidée à réussir sa vie. Mais au lendemain de son mariage, tout s'effondre…
Après La dérobée qui signait des débuts réussis en littérature, Sophie de Baere confirme son talent avec ce second roman qui nous réserve à nouveau un lot d'émotions, quand une belle histoire d'amour plonge dans le drame. Mais n'anticipons pas. Nous partageons le quotidien d'une famille d'immigrés napolitains. le père est couvreur, la mère couturière. Alice, la narratrice, vit avec son frère aîné Alessandro, handicapé mental et sa soeur Mona. Un quotidien d'autant plus difficile que son père a fui le domicile familial quand elle avait neuf mois, puis est décédé en tombant d'une échelle 12 ans plus tard.
Alors sa mère n'a qu'un rêve, donner à sa fille un avenir plus reluisant. Elle ne ménage pas sa peine pour la parer des plus beaux atours, pour faire de sa beauté un atout. le 21 juillet 1983 – Alice a alors seize ans – Silvia Callandri tient sa revanche de macaroni, sa fille vient d'être élue Miss Sainte-Geneviève. le début d'une carrière de modèle et de reine de beauté. Mais une carrière plus dictée que voulue, tout comme les études d'esthéticienne qu'elle entame sous l'injonction maternelle.
«Et puis Alessandro meurt. Mon frère, le tiot. Celui qui déposait le ciel sur la terre. L'enfant éternel qui hurlait l'alphabet et les jours de la semaine sous le vent mauvais de la route toute proche.» L'enfance d'Alice part avec son frère. Désormais, c'est elle qui choisit sa vie, même si cela doit faire de la peine à sa soeur.
À l'orée de ses 20 ans, elle part pour Paris où elle cumule un emploi de standardiste dans un magasin de literie et des cours du soir. Mais rien ne va se passer comme prévu. Elle rate son bac de quelques points et se retrouve au chômage. Trop fière pour rentrer en Normandie, elle va trouver du réconfort auprès de Jean, son voisin enseignant. Une nouvelle vie qui commence, conjugale.
Alors que tombe le mur de Berlin elle met au monde Charlotte. Des années de bonheur l'attendent, ternies par la rancoeur de sa mère et les soucis de sa soeur Mona, qui se retrouve fille-mère, sans oublier l'attaque cardiaque de sa mère à la veille de son mariage.
Tout bascule quelques jours plus tard, lorsque Silvia décide de solder les comptes et va livrer à Alice les secrets de famille. Et ils sont terribles. La déflagration va provoquer des dégâts irrémédiables: «L'ogresse m'a tout pris. Mon enfance. Mon mariage. Ma fille. Ma dignité.»
Le récit se scinde alors en deux. On suit d'une part l'errance d'Alice, qui ne peut affronter son mari et sa fille, et qui choisit la fuite. Avec l'aide de Mona elle va se construire une nouvelle vie.
Et d'autre part le parcours de Charlotte et de son père, qui ont longtemps espéré le retour d'Alice, sûrs de son amour pour son mari et sa fille. Au fil des jours, ils devront pourtant se résigner sans comprendre. Leurs efforts pour découvrir la vérité ne seront pas couronnés de succès. Si Charlotte avait porté plus d'attention à la représentante en cosmétiques... Deux vies suivent leur chemin, mais restent reliées par un fil invisible qui ne va pas se rompre...
Grâce à cette construction, Sophie de Baere a réussi à instaurer une tension permanente. Les personnages sont constamment sur le fil du rasoir. Les émotions, de plus en plus vives, empêchent les acteurs de ce drame de s'engager vraiment, de vivre «normalement» et même de vivre. La définition du terme tabou, «ce que l'on ne doit pas toucher», prend ici tout son sens. Tragique et infranchissable.

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Citations et extraits (70) Voir plus Ajouter une citation
LadybirdyLadybirdy   21 janvier 2020
Au fond, je crois que l’existence n’est qu’un apprentissage de la perte. À peine né, toute une galaxie disparaît. La coquille utérine, sa moiteur, la musique des bruits assourdis par l’épaisseur du ventre nous sont soudain ôtées sans ménagement. Quelques temps après, la chaude mamelle, la caresse et l’attention sans mesure font des va-et-vient douloureux puis se volatilisent à leur tour. Alors on cherche des remplaçants à la mère de l’enfance. Camarade, frère, sœur, ami, amoureux… Mais eux aussi finissent toujours par s’éloigner ou par disparaître. Jusqu’au salut ultime, la vie n’est en réalité rien d’autre qu’une succession d’éclipses.
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LadybirdyLadybirdy   20 janvier 2020
Une vie, ça se fait puis ça se défait mais ça ne se refait pas. C’est tout sauf de la magie, c’est une route tortueuse dont on ne peut changer l’itinéraire. Pas de retour en arrière possible. Il faut continuer jusqu’au bout. Malgré les pieds en sang. Malgré la soif accrochée au ventre.
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CannetilleCannetille   08 juin 2020
Avant, j’aimais bien les cimetières. Quand j’étais petite, je m’amusais à lire les inscriptions gravées sur le granit des pierres tombales. (…) Et puis, j’appréciais la tranquillité des lieux et comme je croyais en Dieu, c’était comme une première prise de contact avec mon paradis futur. Mais les choses ont changé et dans ces artères grisâtres, je n’ai plus rien de cette petite fille pieuse et insouciante. L’enfance est une magie ; elle devrait prendre plus son temps. Une fois devenu adulte, on se laisse happer par la course erratique du monde et le cimetière ôte soudain ses habits fantaisistes. Ne restent plus que les costumes sombres. Et les morts à qui on faisait la conversation deviennent des cris et des sanglots qu’il faut cacher. Qu’il faut reléguer loin des vivants.
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hcdahlemhcdahlem   24 janvier 2020
INCIPIT
Prologue
Nous sommes désormais mari et femme. Notre grande fille Charlotte nous sourit, béate. Plongeant mes lèvres dans ton cou, je savoure les applaudissements.
Ivre de l’instant, je ne vois pas la figure mouchetée de Silvia, ses yeux exorbités, sa peau virant à la terreur, son corps de pierre qui se met à trembler en dedans. Je ne vois pas cette mère forteresse qui semble avoir percuté un fantôme.
Je ne sais pas encore que, quelques jours après mon mariage, ce fantôme m’obligera à quitter ma belle vie, à disparaître pour de bon.
« SORTIR DE LÀ OÙ L’ON EST »
Mes parents, des immigrés d’origine napolitaine, me prénomment Alizia mais, à part ma famille, personne ne m’appelle jamais ainsi. Je suis Alice. Je veux m’intégrer. Et puis j’aurais aimé vivre au pays merveilleux de Lewis Carroll.
Je nais le 22 avril 1967 à l’hôpital public du Havre, en Seine-Maritime, et j’atterris là. À Bolbec. Dans cette maison à caractère social, c’est-à-dire sans caractère. Derrière ce grillage, ces thuyas et ce portail rouillé. Une lueur frémissante dans une nuit qui grisonne. Une demi-mesure, un ventre mou. Pas vraiment la misère. Ni le faste.
C’est la fin de l’automne. J’entends le chien remuer les feuilles avec sa truffe devant la porte d’entrée. J’ai quatorze ans et, comme chaque matin, pendant que je trempe ma tartine dans le café au lait, j’observe mon frère aîné. Le front collé à la fenêtre, Alessandro guette le facteur. Les yeux avides, il imagine quel timbre va rejoindre sa collection.
Il ne va pas à l’école et n’a pour compagnes de jeu que ses sœurs, Mona et moi. Son visage de presque homme abrite des rêves d’enfant, sa bouche sourit et ses yeux pleurent comme un tout petit. D’un soupir, il soulève mon cœur. D’un sanglot, il lui échappe. Sa langueur et son ivresse ont l’âge des tricycles et des balançoires. À la naissance, sa cervelle de pinson a manqué d’oxygène et il est devenu singulier. Mongol, disent les gens. Et il restera pour toujours le tout petit de la famille. Le tiot.
Au fur et à mesure qu’elle avance, la route du tiot s’efface et il n’en garde jamais aucune trace. Chaque jour, chaque heure, chaque minute est un recommencement. Son absence de mémoire fait de lui un roi innocent et riche d’un trésor inouï : celui de la découverte ardente, de l’émerveillement perpétuel. Sans la poudre des souvenirs, le tiot vit tout instant comme une nouveauté. Comme un trouble délicieux.
Avec un immense intérêt, il regarde les mêmes livres et les mêmes catalogues. Avec un réel plaisir, il avale les pâtes-bolognaise ou le steak-haricots verts que notre mère, Silvia, lui sert un soir sur deux. Chaque matin, il apprend l’alphabet, les nombres et les jours de la semaine. Ceux de mon frère se suivent et se ressemblent mais pour lui, rien, jamais, ne demeure semblable. Le tiot se souvient seulement des figures aimées : celles de ses sœurs, de sa mère et de Georges, le facteur.
Le père nous quitte lorsque j’ai neuf mois. Son départ noircit mon monde mais pas celui d’Alessandro. Qu’il est doux parfois d’avoir la mémoire courte.
Je suis la dernière de la fratrie et dans l’air glacé d’un soir de janvier, mon père déserte. Il s’évapore, brisant de chagrin les ailes de notre mère. Le père étant parti pour vivre une vie sans nous, la possibilité qu’elle nous abandonne prend rapidement racine dans mon esprit. L’asile des bras maternels se dentelle d’incertitude.
Quand maman est trop triste, il lui arrive de nous dire qu’il serait plus sage de repartir chez nous, à Naples. Mais chez Mona et moi, ce n’est pas la lointaine Italie. Chez nous, c’est la maison mitoyenne, c’est la rue du lavoir, c’est la France.
À Bolbec, on nous désigne souvent du doigt comme des étrangères. Des macaroni. Mais nous nous y sentons chez nous. Notre sang n’a plus rien de napolitain. Et puis, les flots baveux d’insultes de nos camarades se raréfient à mesure que je grandis.
Le père meurt quand j’ai douze ans. Un accident d’échelle. Maman avait appris qu’il était devenu couvreur près de Clermont-Ferrand. Giovanni Callandri fabriquait des toits mais n’a jamais été fichu d’en mettre un sur nos têtes.
Le père était souvent viré des chantiers pour lesquels il avait été embauché. C’était une grande gueule. Quand il vivait encore avec nous, rue du lavoir, c’était ma mère qui, déjà, faisait péniblement bouillir la marmite. Au début, les coups de sang de son mari l’amusaient et puis, petit à petit, ils ne l’ont plus amusée du tout. Mais elle n’a jamais cessé de les aimer complètement, lui et sa grande gueule de rital.
Depuis l’âge de dix-neuf ans, maman est couturière et travaille à la maison ; cela lui permet de rester avec Alessandro. Elle confectionne d’élégantes tenues pour les dames aisées du canton et quand il lui reste un peu de tissu, elle me fabrique de jolies robes. Mona est un véritable garçon manqué et refuse de mettre autre chose que des pantalons. Alors, pour lui faire plaisir, je me transforme en une poupée docile.
À cette époque, Mona me dit parfois que notre mère fait de moi sa créature.
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hcdahlemhcdahlem   24 janvier 2020
Maman n’a jamais pu contrôler mon père. Et encore moins mon frère. Alors, elle essaie de contrôler ses filles.
Au fil du temps, vivant une vie domestique au lieu de vivre sa vie de jeune femme, Mona devient sa bonniche. Et moi, je la laisse me voler ma beauté, ma jeunesse et les premiers balbutiements de mon âme. Au soi-disant plus beau de tous les âges, ma sœur et moi sommes deux inquiétudes aux pieds nus. Deux cœurs châtrés. 
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Vidéo de Sophie de Baere
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COFFRET HISTOIRE GRAND FORMAT Churchill (Andrew Roberts) - L'aiglon (Laetitia de Witt) - J.E. Hoover confidentiel (Anthony Summers)
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COFFRET HISTOIRE FORMAT POCHE La véritable histoire des 12 Césars (Virginie Girot) - La route de la soie (Peter Frankopan) - La goûteuse d'Hitler (Rosella Postorino) https://www.lagriffenoire.com/100772-coffret-histoire-poche.html •
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COFFRET LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE FORMAT POCHE Taxi Curaçao (Stefan Brijs) - Dévorer le ciel (Paolo Giordano) - Grace (Paul Lynch)
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COFFRET DÉTENTE GRAND FORMAT Les 7 ou 8 morts de Stella Fortuna (Juliet Grames) - Les corps conjugaux (Sophie de Baere) - Les 3 filles du Capitan (Maria Duenas)
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