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Philippe Berthier (Éditeur scientifique)
ISBN : 208070740X
Éditeur : Flammarion (25/03/1993)

Note moyenne : 4.14/5 (sur 57 notes)
Résumé :
M. Barbey d'Aurevilly est une des plus fortes vocations littéraires que je sache ; et sa maîtresse faculté, sa plus belle force, son plus grand souffle, à lui, c'est l'expression, c'est-à-dire le don de l'irrésistible éloquence. L'enthousiasme flambe continuellement dans ce livre et promène sur toutes les pages sa terrible langue de feu, ondoyante et multiple... "
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
michfred
  29 juillet 2017
On dit toujours" Jamais deux sans trois" ..j'ai donc enquillé avec une délectation anticipée, mon 3ème Barbey des vacances... mauvaise pioche! c'était pas le bon numéro!
Je me suis rasée comme jamais, je me suis noyée dans les bondieuseries, je me suis égarée dans les (saints) lieux communs ..
Un vrai chemin de croix pour athée relativement tolérante... prête à toutes les pénitences, les excommunications et les génuflexions pour communier un tant soit peu avec un de ses auteurs favoris!
J'ai pourtant été jusqu'au bout de ce pensum, avec une ténacité dont je ne me croyais pas capable...mais beaucoup de soupirs exaspérés et de diversions...
Voyons l'histoire: Sombreval, un prêtre marié, bientôt veuf et père d'une pâle et chaste enfant, achève de se damner en essayant , par des recherches scientifiques -oh le vilain mot!- menées avec acharnement devant ses cornues d'alchimiste et ses fourneaux infernaux , de la sauver d'une étrange maladie nerveuse- un peu de somnambulisme, pas mal d'épilepsie, une pincée de catalepsie, et pour finir un bon tétanos des familles-
Alors que la cause de ce mal terrible est, vous l'avez deviné, ...sa propre apostasie! La pure enfant, prénommée Calixte, porte en effet au front les stigmates du péché de son père: une croix rouge et boursouflée que l'on cache pudiquement sous un bandeau écarlate...
Elle se meurt pour qu'il revienne à Dieu. Il s'enferre pour la sauver.
Un troisième larron, Néel de Néhou- pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?- un jeune noble, une sorte de chevalier normand un peu slave-il faut avoir du sang slave pour se jeter corps et âme dans un pareil marigot- se dévoue à la belle par amour, mais elle n'aime que Dieu...et son papa qui en est le double inverse!
Un même sort funeste pèse sur tous les trois.
Nous sommes en terre de Cotentin, où les Rompus reviennent à la brune, où les marais ont d'étranges fantômes, et le vent de sinistres complaintes.. le Cotentin, presque une île...
Et c'est là que le charme agit, malgré la niaiserie sulpicienne du propos,malgré la simplification caricaturale de ce trio héroïque: sans la magie des paysages cotentinais, sur lesquels passent les saisons -été étouffant, automne alangui, hiver brumeux et perfide-, sans le magnifique personnage de la grande Malgaigne, normande Clôtho, fileuse de sorts et de morts violentes, sans la présence, çà et là, de ces aphorismes triomphalement réactionnaires qui font frissonner d'horreur et d'aise la vieille perverse gauchiste que je suis, je crois que je n'aurais pas supporté ce Barbey de trop !
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Woland
  20 septembre 2014
Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit
ISBN : Non Indiqué
Dès les premières pages, on se dit : "C'est du mélo classique et architypé ..." et celui qui ne connaît pas Barbey risque de refermer le tout sans autre forme de procès. Ce serait une erreur car, nous l'avons déjà mentionné ici et là, l'écrivain normand possède, tout comme Balzac mais en plus lyrique, l'art de se saisir d'une situation fondamentalement, intimement mélodramatique pour en faire, malgré les clichés imposés par l'usage, un vrai - et un bon - roman (ou en quelque chose qui y ressemble bougrement). study
Question clichés, on peut dire qu'"Un Prêtre Marié" démarre sur des chapeaux de roues : un prêtre, Sombreval, qui, au coeur de la Révolution française, perd une foi à vrai dire pas très vive et qui se marie ; l'enfant (une fille, pauvre petite créature) qui naît très légitimement aux yeux des hommes mais sur laquelle pèse la malédiction divine - la preuve : elle perd sa mère ; le prêtre défroqué qui, sa fille adulte et pour on ne sait trop quelle raison hormis, peut-être, le désir d'en imposer à ceux qui l'ont connu jadis, vient s'isoler dans un antique château, sur les lieux mêmes de sa jeunesse et le fils (très fier) d'un châtelain (un peu moins fier parce que plus âgé) qui, badaboum ! au premier regard, tombe amoureux éperdu de "la fille du prêtre" puisque tel est le surnom que les villageois donneront très vite à la malheureuse Calixte.
Et ça, ce n'est que pour le début. Barbey continue : il roule, il déroule, il empile, il entasse, il accumule ! Pour un peu, on croirait qu'il le fait exprès.
Bien que sachant impossible sa passion pour Calixte, le jeune aristocrate - Néel de Néhou, encore un nom qui fleure bon son mélo - ne cesse de leur rendre visite, à elle et à son père. Au passage et comme de bien entendu, il délaisse la jeune fille (de très bonne famille) que lui destinaient et son père, et les convenances, à savoir Melle Bernardine de Lieusaint - ça aussi, c'est un beau nom, ça ... Ce en quoi il a bien tort car, de toutes façons, comme il l'apprend par la suite, Calixte, pour expier les fautes de son père s'est faite carmélite sans rien lui en dire et, partant, toute vie "dans le siècle" lui est interdite. Il ne faudrait pas oublier les fréquentes crises de somnambulisme qui, depuis sa plus tendre enfance, accablent la malheureuse jeune fille et contre lesquelles son père, passionné de chimie et de logique, a essayé, mais en vain, tous les remèdes possibles et imaginables. Elles font beaucoup, soulignons-le, pour l'ambiance du récit. (Plus tard, Barbey ira jusqu'au bout du sujet avec son "Histoire Sans Nom.")
Mais attention ! Si Sombreval ne croit qu'en la Déesse Raison, Barbey, lui, n'oublie pas qu'il y a plaisir à manier le mystère et à suggérer l'incompréhensible et l'inexplicable. Outre ses descriptions, sublimes et hantées, de la campagne normande, il fournit au lecteur le personnage de la Malgaigne, mi-fileuse, mi-devineresse, qui a connu Sombreval au temps où il avait pris les ordres et qui, elle le proclame elle-même maintes fois avec une tranquille résignation, sait que "le prêtre marié" ne peut échapper à son destin. Grande et sèche, bienveillante et même miséricordieuse quoique sans illusions sur ce qui est écrit, la Malgaigne, qui court la campagne avec son bâton, à la recherche des plantes nécessaires à la confection de certains "charmes", fait irrésistiblement penser à une incarnation de la Fatalité - les Anciens n'appelaient-ils pas le Destin "Fatum" ? Une incarnation magistrale, il faut bien le reconnaître, une sorte de Clotte à la puissance mille - ceux qui ont lu "L'Ensorcelée" comprendront tout de suite.
C'est ainsi, par de petites touches qui font insensiblement monter la tension ou, au contraire, par l'apparition d'un seul bloc d'un personnage aussi réussi, aussi "vrai" que la Malgaigne - laquelle aurait pu rester ce qu'elle était au départ : la sorcière plus ou moins repentie qui rôde dans l'ombre du roman pseudo-gothique et romantique afin d'y ménager des zones d'ombre bienvenues - que Barbey prend son mélo initial à bras-le-corps pour le transformer, sans difficultés majeures apparentes, en ...
... en quoi, exactement ?
C'est là que l'on s'arrête et que l'on s'interroge. Chez Barbey, outre le mélo et le lyrisme, vous devez le plus souvent compter avec une base historique (le prototype de Sombreval a bel et bien existé mais eut, semble-t-il, une vie post-révolutionnaire beaucoup moins tourmentée), un réalisme détaillé (qui atteint à son sommet dans "Le Chevalier des Touches") et puis, et surtout, avec ce quelque chose d'absolument indéfinissable, qui n'appartient qu'à son génie mélancolique et sombre, écartelé à jamais entre la flamboyance, pleine de panache, de la Damnation et la gloire, radieuse mais fadement sereine, de la Sainteté. le faible prononcé de l'écrivain pour la première - qu'il en ait eu conscience ou non - est justement ce qui, à quelques notables exceptions près - "L'Amour Impossible" et "Ce Qui Ne Meurt Pas" - contribue à métamorphoser son oeuvre en quelque chose d'unique, sur quoi on a le plus grand mal à apposer une étiquette. du mélo pur, Barbey rabote avec détermination les arêtes exaspérées. Les conventions gnangnan propres au genre, il les tord dans tous les sens jusqu'à ne garder d'elles que leur inexorabilité. Les types outrés, trop beaux ou trop méchants pour être vrais, femmes ou hommes, qui s'y promènent, il les retourne comme il le ferait de vieux manteaux et les retaille, les recoupe, les façonne sur un patron nouveau, fait d'orgueil luciférien pour certains, de mysticisme éclatant pour d'autres et, dans quelques cas, disons pour les personnages ayant la charge de permettre au Destin de s'exprimer, d'énigme pure, de ténèbres aussi épaisses qu'indéfinissables où se mêlent, en une étreinte inextricable, le Bien et le Mal.
En un mot comme en cent, l'univers de Barbey d'Aurevilly est glauque, glauque, glauque. Il peut passer en un seul instant du chatoiement le plus moiré à l'obscurité la plus freudienne. le définir à la fois comme terriblement vieillot, à l'image d'une France et d'une société depuis longtemps disparues, et tout aussi résolument moderne, d'une modernité agressive et sanglante, qui en redemande dans le fantasme et l'interdit, paraît chose impossible et même des plus stupides : c'est pourtant ce qu'il est. Et c'est peut-être ce qui explique pourquoi la critique de son temps l'a si mal compris et si peu considéré. Barbey dérangeait à plus d'un titre mais sa plus grande réussite, c'est de continuer, en plein XXIème siècle, à déranger le lecteur, à titiller ses plus mauvais instincts et sa soif de mystère, à le contraindre à se poser et à se reposer tant de questions et par dessus tout celles-ci : "Qu'est-ce que le Bien ? Qu'est-ce que le Mal ? Et pourquoi ?"
"Un Prêtre Marié" ne vous apportera pas la réponse, bien sûr. Mais si vous voulez tenter sa lecture, ne vous gênez surtout pas. ;o)

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Fortuna
  24 octobre 2018
Dans les années troublées qui ont suivi la Révolution française, Jean Sombreval, ordonné prêtre, quitte son village normand pour aller perdre son âme à Paris. Et il la perd doublement. Non seulement il renonce à sa foi pour se consacrer à la Science, mais il commet le péché suprême en se mariant. Au-delà même du péché de chair, c'est Dieu lui-même qu'il assassine.
Sur le point d'accoucher, sa malheureuse épouse apprend l'horrible vérité et meurt en mettant au monde une enfant marquée par cette effroyable naissance. Calixte, une jeune fille sainte mais perpétuellement souffrante, atteinte d'une maladie des nerfs que Sombreval met toute son énergie et sa science à vouloir guérir. Mais seule la grâce divine le pourrait…
De retour dans son pays natal, il va s'installer en solitaire avec sa fille dans une propriété abandonnée car maudite depuis des années. Malgré le charme angélique de la jeune fille, les pires médisances vont vite courir sur le prêtre marié et sa fille…considérés par les villageois comme des créatures diaboliques.
Seul un jeune homme, Néel, fils du vicomte de Néhou, va braver l'opprobre général et se languir d'amour pour la belle Calixte qui s'est donnée à Dieu pour racheter la conduite de son père. Situation sans issue d'autant que la santé fragile de la jeune fille épuise son système nerveux dans des crises de plus en plus violentes.
La Malgaigne, vieille femme un peu sorcière des temps jadis leur a prédit à tous une destinée tragique. Et Barbey nous emmène jusqu'au bout de sa malédiction, l'enfant sacrifiée au péché du père qui s'abimera à son tour dans une mort violente et l'amant désespéré partira offrir sa jeune vie sur les champs de bataille napoléoniens.
Ce très beau roman est assez central dans l'oeuvre de Barbey d'Aurevilly car il éclaire sa vision du monde et de la vie humaine. Si sa description de la passion paternelle est très moderne, il reste attaché à une conception traditionnelle et religieuse de la place de l'homme dans l'univers, menacé par le châtiment divin s'il prétend s'en éloigner. Mais par la magie de sa puissance d'écriture et sa description des caractères humains, on reste sous le charme.
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Amorina
  12 février 2015
" L'essence de l'amour n'est-elle pas de souffrir pour l'objet aimé, plus qu'il ne peut souffrir et même quand il ne souffre pas ?…".
Ces quelques mots de l'auteur, majestueux par leur vérité, suffisent pour résumer en un éclair l'essence même de ce grand roman catholique. Car, si la religion et la figure du prêtre demeurent le thème central de ce récit, il est aussi, et surtout, question de ces épanchements du coeur qui nous poussent à la folie, à la déraison, à la souffrance même, pourvu que par elle nous puissions aimer et sauver l'être chéri.
Voici donc l'histoire de Jean Gourgues, dit Sombreval, prêtre défroqué et veuf, désormais athée et père d'une sublime Calixte. La jeune fille, dont le physique et la pâleur ne sont pas sans rappeler la Lasthénie déjà rencontrée dans Une histoire sans nom, se destine à une vie de Sainte martyre, rendue malade par le péché de son père, et prête à le racheter par le don de sa propre vie. Menant une vie solitaire rythmée par la prière et les nombreuses crises dont elle est victime, elle fait pourtant la rencontre du jeune Néel, qui en tombe éperdument amoureux.
Comment trouver les mots justes pour décrire une telle oeuvre ? L'écriture est d'une justesse remarquable, précieuse et terriblement sombre à la fois, frôlant le fantastique dans les remarquables descriptions du domaine, de l'étang entouré de saules et plongé dans un brouillard éternel, des apparitions de pauvres fantômes errants et damnés… Tout envoûte, jusque dans le personnage de Calixte que l'on croirait faite de marbre blanc, reflétant presque les portes du ciel, si sainte que Néel ira jusqu'à l'imaginer flottant sur la mer et couronnée, comme la Vierge, de brillantes étoiles !
Telle est l'histoire de trois amours fous qui jamais ne s'apaisent : celui de Sombreval pour sa fille, de Calixte pour son père et son Dieu, et de Néel pour sa bien-aimée. Trois amours enchaînés à l'existence d'un Créateur renié, drame où se mêlent repentir, pénitence, impiété, mensonges, prières, absolution, rêve, folie et violence.
Un chef d'oeuvre où chacun, en voulant sauver celui qu'il aime le plus, finira par se perdre lui-même, par perdre l'autre. "Ces plaisirs violents ont des fins violentes", comme le disait Shakespeare.
Et quelle puissance !


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Ingannmic
  15 octobre 2018
Dire que le retour de Jean Gourgue, dit Sombreval, dans son village natal de Normandie, suscite l'effroi, est un euphémisme... et si cet enfant du pays cristallise autour de lui autant de rejet, c'est qu'il a bravé le pire des interdits : devenu prêtre, il a renié Dieu au profit de son amour pour la science et pour l'alchimie, s'est marié et a eu un enfant. Sa femme, découvrant avoir épousé un prêtre défroqué alors qu'elle était déjà enceinte, en est morte d'affliction peu de temps après avoir donné naissance à une petite fille souffreteuse au physique délicat.
Malgré sa santé fragile, Calixte a grandi, adorée par un père dont elle devient malgré elle le châtiment, habitée par une religiosité fervente qu'elle manifeste très jeune (aidée par un religieux bien intentionné qui a pris soin de l'instruire des circonstances dramatiques de sa venue au monde...), et par la conviction que sa destinée est de ramener son père à la foi. Elle voue pourtant un profond amour à cet homme qui consacre son existence à la recherche d'un remède pour la guérir du mal étrange qui la plonge dans d'interminables évanouissements.
Sombreval ayant racheté le domaine normand du Quesnay, qui tombait en décrépitude, ils quittent Paris pour s'y installer, accueillis par l'opprobre, et exclus par la communauté. Précisons que Jean Gourgues n'est pas qu'un prêtre défroqué, il est aussi un paysan qui, bénéficiant du bouleversement sociétal provoqué par la Révolution, accède à une condition supérieure et prend la place, au sein de sa nouvelle demeure, d'aristocrates déchus, symbolisant la fin de Dieu comme de la noblesse... Cependant, leur solitude ne reste pas totale bien longtemps : la beauté éthérée de Calixte attire le regard, puis la présence croissante sous leur toit de Néel de Nehou, issu d'une famille de chevaliers chrétiens. le jeune homme devient rapidement la proie d'une passion dévorante et exaltée, prêt à mêler son destin à celui, funeste, qu'a prédit la vieille Malgaigne -qui fut pour Jean une mère de substitution- aux Sombreval.
Autour du trio que forment le père, la fille et son amoureux transi, se noue une insoluble tragédie, chacun étant condamné au malheur à la fois par l'amour qu'il éprouve, et par son incapacité à satisfaire les attentes de l'autre. Jean ne peut redevenir croyant pour rendre le bonheur à Calixte, qui ne peut aimer Néel que d'une affection fraternelle puisqu'elle a marié son âme à Dieu... Ils sont comme prisonniers de quelque chose qui les dépasse, contraints d'assumer jusqu'au bout leurs convictions respectives, jusqu'au déchirement...
L'auteur accentue cette dimension tragique en exhaussant certaines caractéristiques de ses personnages -notamment la pureté quasi surnaturelle de Calixte- et en insérant dans le récit des signes et des scènes censés évoquer la douloureuse et violente irrémédiabilité de leur destin : coups de tonnerre assimilés à des avertissements divins, prédictions sinistres de la Malgaigne, omniprésence d'une nature devenant subitement menaçante...
J'avoue avoir eu parfois du mal avec ces envolées mélodramatiques mises au service d'un propos qui m'a par ailleurs semblé hors d'âge... celui de l'opposition entre la foi et la science, cette dernière étant considérée comme mauvaise (l'image de Sombreval retranché dans son laboratoire tel un savant fou composant des philtres pour sauver sa fille est comme attendrie par l'amour paternel qu'elle révèle, mais traduit surtout une certaine condescendance). L'ancien abbé est par ailleurs présenté comme une victime de son athéisme, sorte de maladie dont il ne parvient à se guérir, l'auteur occultant la possibilité du libre arbitre... J'ai de même été gênée par le fait qu'il semble dédouaner les concitoyens des Gourgues de leur bêtise et de leur méchanceté, en faisant passer leur rejet des Sombreval pour un châtiment divin...
Paradoxalement, Jules Barbey d'Aurevilly a eu l'intelligence de ne pas faire de son héros un monstre, bien au contraire. Derrière son apparence rustre -l'homme est imposant, presque bestial avec sa figure osseuse et labourée de rides, ses yeux perçants sous des sourcils touffu- et son irréductible athéisme, il est dépeint comme un homme bon, que sa noblesse d'esprit et son amour pour sa fille empêchent de répondre à l'offense, et inclinent à la charité, y compris envers ceux qui le rejettent...
"Un prêtre marié" peut ainsi se révéler déroutant, le positionnement de l'auteur sur son personnage ne paraissant pas toujours très clair. On a l'impression à la fois qu'il condamne sa perte de la foi, tout en reconnaissant les qualités humaines -voire chrétiennes ?- de Sombreval. Mais c'est sans doute cette incertitude qui constitue l'un des principaux intérêts d'Un prêtre marié. Au-delà de la grandiloquence, et des excès de romantisme auxquels il se laisse parfois aller, Jules Barbey d'Aurevilly manie l'ambiguïté avec talent, nous surprend en opposant à l'apparence d'emblée caricaturale qu'il colle à certains de ses protagonistes (Jean Gourgue en tête, bien sûr, mais je pense aussi à la Malgaigne) une complexité qui rétablit leur crédibilité. Son texte en acquiert une texture d'autant plus sombre et plus dense, et je réalise finalement avoir été envoûtée par ce drame dont les envolées romanesques n'occultent pas la dimension lugubre et équivoque...

Lien : https://bookin-ingannmic.blo..
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Citations et extraits (21) Voir plus Ajouter une citation
FortunaFortuna   14 octobre 2018
En effet, pour ce coin de pays d’où la religion n’était pas déracinée encore (songez que je vous parle d’il y a plus de quarante ans !), cet inconnu, qui n’en était plus un pour maître Tizonnet, était plus criminel et plus odieux que l’assassin – que le bandit – qui a tué un homme. Lui, il avait TUÉ DIEU, autant que l’homme, cette méchante petite bête de deux jours, peut tuer L’Éternel – en le reniant ! C’était un ancien prêtre – un prêtre marié !
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WolandWoland   20 septembre 2014
[...] ... Or, quinze jours après cette visite nocturne de Sombreval à son château du Quesnay, on vit arriver au château des caisses de toute forme et de toute grandeur, lesquelles - dirent les rouliers qui les apportèrent - ne devaient précéder que de fort peu les nouveaux maîtres. On déposa ces caisses au hasard dans les appartements du château, mais quelques unes étaient si grandes qu'elles ne purent passer par les portes et qu'on les laissa dans la cour, couvertes de leurs toiles cirées et dans la paille éparse de leur emballage.

Pour des paysans dont l'imagination fermentait et travaillait sur le compte de cet abbé Sombreval, entr'aperçu un soir, comme un revenant, après tant d'années, et qui venait tranquillement se mesurer avec le mépris d'un pays exaspéré, ces caisses aux formes étranges, placées dans la cour du Quesnay, étaient un perpétuel élément de dierie [= on jasait beaucoup à leur sujet]. Les garçons de la ferme les regardaient, les tournaient sur leurs diverses faces, s'asseyaient dessus, en les frappant du talon de leurs gros sabots, et se demandaient ce que de pareilles boîtes pouvaient contenir. "C'est le mobilier de l'enfer," disaient-ils, ne pouvant rien accueillir de la vie ordinaire sur cet homme qu'ils ont toujours cru capable de tout, ainsi que la suite de cette histoire va nous le faire voir.

C'était le 13 du mois et un vendredi - car ils ont retenu les moindres circonstances de l'arrivée définitive de Sombreval au Quesnay, et de son séjour dans le château qu'il ne devait plus quitter - oui, c'était le 13 du mois de juin 18.. qu'il arriva avec sa fille - la fille au prêtre ! comme ils n'ont jamais cessé de l'appeler pendant tout le temps qu'ils l'y virent, et comme ils l'appellent certainement encore, si quelques uns d'entre eux en parlent là-bas comme nous ici sur le balcon de ce quai, maintenant silencieux. ... [...]
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stcyr04stcyr04   11 décembre 2012
L’amour naît d’une seule chose, mais il se compose de toutes. Il ressemble à ces cheveux si fins qui, lorsqu’on les prend un à un, sont impalpables et incolores, et, lorsqu’on les réunit, font une chevelure brillante, compacte et si solide, que c’était par là qu’autrefois on liait les captives au char des vainqueurs.
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AmorinaAmorina   07 février 2015
C'était une gouache un peu passée. Sur un fond gris poussière, une tête de très jeune fille, en robe d'un gris bleuâtre, largement sillonné de céruse, à la manière des gouaches. Voilà tout… mais c'était une magie ! La tête de la jeune fille, qui sortait de tous ces tons gris, comme une étoile sort d'une vapeur, était un de ces visages qui nous brisent le coeur de ne pouvoir sortir de leur cadre ! Elle était belle et elle avait l'air malheureux, mais c'était d'une beauté et d'un tel malheur, qu'on se disait : "C'est impossible ! ce n'est pas la vie ! cette tête-là n'a jamais vécu ailleurs que dans ce médaillon. C'est la pensée d'un génie, cruel et charmant, mais ce n'est qu'une pensée !"
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AmorinaAmorina   10 février 2015
Il n'osait pas dire à ce grand aveugle, à qui l'orgueil et ses éclairs avaient brûlé les yeux, que la vie est, au fond, terriblement bien faite, et que, quand les plus forts ont cru couper les ongles au lion de Juda, ils repoussent, ces ongles, plus longs de moitié, dans leurs flancs !
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Jules BARBEY D’AUREVILLY– Les Diaboliques, Œuvre intégrale (FR)
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