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EAN : 9782757841174
176 pages
Points (10/04/2014)
4.03/5   140 notes
Résumé :
Pourquoi le Japon ? Parce que c'est le pays de l'écriture : de tous les pays que l'auteur a pu connaître, le Japon est celui où il a rencontré le travail du signe le plus proche de ses convictions et de ses fantasmes, ou, si l'on préfère, le plus éloigné des dégoûts, des irritations et des refus que suscite en lui la sémiocratie occidentale.
Le signe japonais est fort : admirablement réglé, agencé, affiché, jamais naturalisé ou rationalisé. Le signe japonais ... >Voir plus
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Ne vous a-t-on jamais questionné après un voyage à l'étranger : « comment vous êtes-vous débrouillé là-bas, avec la langue ? »

Pour Roland Barthes, cela suggère que communication et parole sont inséparables. Or l'empire des signifiants au Japon excède largement les mots « en dépit ou grâce à l'opacité de la langue », le corps est mobilisé comme signifiant, sans recours à la parole. “Qui salut qui ?” ; Barthes analyse la politesse japonaise et ses courbettes appuyées loin de nos jeux d'égos, comme un exemple d'usage du corps entier sans parole.

Barthes fait le rapprochement avec l'expérience d'écriture : elle est le vide de la parole. Comme le sinologue François Jullien, Barthes pense que l'on est prisonnier du langage. Il veut faire l'expérience d'une langue étrangère intraduisible, « en éprouver la secousse sans jamais l'amortir ».
Le sémiologue ne comprend pas le japonais, il veut en « percevoir la différence sans que cette différence ne soit jamais récupérée par la sociabilité superficielle du langage ».

Pour Barthes, contester la société alors que nous sommes prisonniers du langage c'est « vouloir détruire le loup en se logeant confortablement dans sa gueule ». Il souligne que la toute-puissance occidentale du sujet n'a pas son pareil en japonais, cette langue pleine de suffixes et d'enclitiques est précautionneuse, elle relate des impressions subjectives plus que des constats, elle décrit ses personnages de fiction comme des êtres inanimés, elle a recours à des verbes transitifs mais sans sujets.

Le sémiologue, d'une hypersensibilité frôlant parfois la préciosité, tout au long des fragments illustrés de ce livre, nous fait la démonstration de son talent d'écrivain, chacun des pigments de sa sensualité est mis au service de l'écriture.

Il commence, pour comprendre un peuple et sa langue, par faire une peinture littéraire pleine de délicatesse et de poésie du repas japonais : son plateau, sa soupe légère et limpide, qui passe ici pour pauvre, à l'opposé de nos plantureux potages, ses petits conglomérats d'aliments crus que l'on mange à sa guise, sans protocole. On mange avec des baguettes qui font « glisser la neige alimentaire du bol aux lèvres » sans faire violence aux aliments, à l'inverse de nos couteaux et fourchettes qui mutilent, coupent, agrippent, percent.

Je m'attarde un peu sur l'analyse que fait Barthes des poèmes courts japonais dits « haïkus ». Ils ont l'air facile, on se dit : tout le monde peut le faire. le haïku offre à l'Occident la possibilité de faire simple, là où d'ordinaire notre tradition européenne nous le refuse, il faut faire symbole, syllogisme ou métaphore. Presque « trop facile », on entretient le soupçon autour de la « qualité », du « niveau » d'une chose trop simple…

Le lettré européen tente d'en faire l'exégèse car pour lui tout doit faire sens. Mais “tout en étant intelligible le haïku ne veut rien dire”. Nous classons dans la catégorie de la Poésie ces trois petits vers qui représentent à nos yeux l'ineffable, le diffus, le sensible, une “notation sincère d'un instant d'élite”.
Corinne Altan, dans son « Anthologie du poème court japonais », rapporte qu'un penseur asiatique compara le haïku à la langue vivante, celle qui ne fait plus sens, à l'opposé de la langue morte qui fait encore sens. Barthes va plus loin : le haïku n'est pas quelque chose de plus avancé que le langage, mais finalement « antérieur au langage », il n'est pas encore tout à fait du langage.
Mais qui veut expliquer un haïku se condamne à la paraphrase. le haïku invite à la suspension du langage, au silence, au ressenti, à défaut nous passons à côté. le haïku est simple, rassurant, abordable mais à la seconde lecture nous ne le comprenons déjà plus, « le sillage du signe qui semble avoir été tracé s'efface », on tourne autour de son mystère. Cette composition de Bashô ne s'illumine de sens pour nos yeux que le temps d'un éclair :

“ comme il est admirable
celui qui ne pense pas : « la Vie est éphémère »
en voyant un éclair”

Après quoi, la nuit retombe et voile le sens. C'est un paradoxe que d'être compréhensible et ne pas vouloir dire quoique ce soit. Dans un contexte philosophique et religieux du vide, du refus de la finalité, Barthes s'interroge : un haïku n'est-il finalement écrit que pour écrire ?

Il faut plutôt voir dans le haïku un instantané, une griffe de lumière, un flash d'appareil photo sans pellicule. le haïku, se refusant à fixer l'image dans la durée, ne décrit ni ne définit, il dit seulement “ça” ou “tel !” comme un enfant montre du doigt. “Rien de spécial dit le haïku ».
Finalement, le haïku, pour éclore, même brièvement, a besoin du lecteur, comme le soulignent à nouveau Corinne Altan et Zéno Bianu, c'est le lecteur qui apporte, avec sa vie, un sens au poème qu'il reçoit. Pareil aux baguettes exerçants la juste pression sur le tempura légèrement frit porté à notre bouche, le haïku, avec sa fadeur ou son ironie, loin du solennel lyrisme « sait pincer le coeur avec légèreté ». En témoigne cette composition de Issa  :

« Par un pet de cheval,
Eveillé
J'ai vu les lucioles voler »

Au-delà des perceptions aiguisées de l'intellectuel en voyage, le lecteur, sillonnant ces délicats fragments nippons comme on trace au râteau des lignes sur le sable d'un jardin zen, s'interroge : Roland Barthes, bien qu'il s'en défende, ne cède-t-il pas, comme les romantiques du XIXème siècle, De Nerval à Delacroix, aux sirènes de l'orientalisme ? Il nous faudrait peut-être pour y répondre un « Empire des signes » inversé, d'un Tokyoïte à Paris...

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Beau livre, tapisserie éclatante où les signes touchent tous les sens, le sixième en particulier, il en est exalté, silencieusement et très profondément.
Roland Barthes va à la rencontre de l'altérité et le bonheur qu'elle lui fait vivre par interstices, rythmes, parfums, silences, mouvements, le bruissement de la langue. Un livre-poème est né de cette expérience édénique avec le Japon. Un livre-objet, périple entre le texte manuscrit et le texte imprimé, le dessin la photo la couleur le noir et blanc.
Roland Barthes est à l'Extrême Orient, un Orient indifférent, inconnu, surprenant au plus fort, Différent (avec majuscule) qui "l'a étoilé d'éclairs multiples" pour parler à ce sixième sens comme à une intelligence effleurant l'inconscient.
L'ouï ne comprend rien, l'oeil regarde et le corps est touché par quelque chose d'indéfinissable, étranger, une alchimie s'opère, et l'indéfinissable devient sensuel. le Japon ne peut être photographié, mais curieusement, il a mis Roland Barthes en situation d'écriture, comme un miroir, découverte de soi depuis ailleurs, "une secousse du sens". Pays de signes, "réserve de traits... entièrement dépris du nôtre."
Des traits, il y en a à profusion, dans la langue, la poésie, la politesse, le graphisme, la nourriture, l'agencement des villes, le théâtre, les usages, les caractéristiques et l'expression des visages, le zen... Là-bas, l'esprit occidental devient ignorant et le corps surpris se laisse impressionner. Sans essayer la connaissance, Barthes restitue des impressions savoureuses sur les choses, sur le vide nourrissant.
Le Japon, empire des signes, des signifiants, espace et emprise, ivresse dont Barthes est l'objet et ne sait à quelle vérité correspondent les signes ; une apparence est dépassée et une autre s'ouvre, le sens se dérobe, il devient utopie, et les sens s'en réjouissent.
Roland Barthes est occidental mais se distingue de l'occidentalisme, il refuse de refabriquer l'Orient, et c'est justement par cet anti occidentalisme qu'il veut rester occidental au Japon, il s'en tient à une phénoménologie du Japon, il n'a pas le revers, ne décrit que la surface. Par respect de l'autre il le restitue tel qu'il est. Ses sens reçoivent, son corps savoure. le vide dans la compréhension, le plein dans les sens. le haïku suspend le langage, il ne le provoque pas, il est présent sans commentaires. "Tout en étant intelligible, le haïku ne veut rien dire, et c'est par cette double condition qu'il semble offert au sens." "Le haïku a la pureté, la sphéricité et le vide même d'une note de musique ; c'est peut-être pour cela qu'il se dit deux fois, en écho ; ne dire qu'une fois... ce serait attacher un sens à la surprise ; le dire plusieurs fois, ce serait postuler que le sens est à découvrir...".
1970, L'empire des signes sort de l'imprimerie, voit le jour, texte riche, livre silencieux, les sens frémissent devant une sensualité venue de très loin.
L'expérience japonaise, Roland Barthes l'a accueillie, l'a recueillie, s'y est recueilli, le vide lui a montré le plein.
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« L'Empire des signes » est paru en 1970. Les nombreuses études sur Roland Barthes considèrent souvent cet ouvrage comme un de ses chefs d'oeuvre, un tournant décisif dans son itinéraire. Il s'inscrit dans une tradition où les auteurs ont en commun d'avoir dépeint l'orient avec des mots ou des couleurs influencés par leurs regards occidentaux. L'approche de Roland Barthes se veut novatrice tant dans la forme que du point de vue du contenu.
C'est le livre d'une époque, celle d'un état singulier des relations internationales, de la France, du Japon, alors que le monde, à peine sorti de l'après-guerre, finit de se décoloniser. « L'Empire des signes » ne prétend « en rien représenter ou analyser la moindre réalité », mais « prélever quelque part dans le monde un certain nombre de traits ». Que penser de ces éléments ainsi saisis ? de leur vraisemblance ?
Le Japon est le « pays des signes » de toutes sortes où l'étranger se trouve sans cesse dépaysé, souvent désemparé. Ce pays atteint un haut niveau de raffinement dans de nombreux domaines que Roland Barthes explore avec élégance et finesse. le livre est enrichi de nombreuses illustrations. A travers les attitudes, la nourriture, la photographie, le haïku, l'écriture, Roland Barthes échappe aux comparaisons caricaturalement binaires habituelles des auteurs occidentaux, opposant sans cesse un « chez nous » à un « là-bas » mais flatte sans réserve certains stéréotypes de l'empire du soleil levant.
Selon Maurice Pinguet, alors directeur de l'Institut franco-japonais à Tokyo : « le Japon, ce Japon, son Japon, — ce fut pour Roland Barthes l'utopie du désirable ».
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Voyager, c'est partir à la rencontre. A la rencontre de tout autre et à l'encontre de soi. Tout autre que soi même. C'est avoir la capacité de se mettre en demeure de l'autre. Et pour approcher cet état d'esprit il faut tenter - tenter est le seul verbe acceptable, tant les archétypes de nos pensées et langage nous pétrissent - de se débarrasser de notre intelligibilité, de l' articulation de nos idées que nous avons apprise, et qui nous donnerait fausse démarche pour nous rendre «  là-bas » .
Préparer un voyage s'est peut être d'abord se décharger. Se décharger de ce que nous emportons.
Savoir se préparer à Être telle une entité martienne unijambiste et manchote découvrant une boite à chaussure. Comment imaginer cette boite au delà de sa nature, et de ce fait comprendre son langage, ses fonctionnalités, l'ordre ou le désordre dans laquelle elle s'inscrit, si on ne peut penser la marche, le pied, la main, le couvercle de cette boite et donc la chaussure...Le martien, là bas aurait bien vu et même touché une boite. Boite dont il peut se représenter l'image mais non l'idée. Il pourra vous le dire avec toute sa bonne foi d'entité martienne  : « j'ai vu un machin, plein de machins, d'extraordinaires machins... » Mais qu'est ce que machin vient faire « là-bas » ?... Il faut déposer les armes qui nous tiennent, qui nous donnent stature martienne.
Il faut accepter d'être nouveau né. Pas de savoir, pas de mot, pas de doute, pas de grammaire, entrer dans une autre dimension. Entrer sans comparaison, sans vouloir y placarder notre raison. Se mouvoir, en appeler à nos sens et ne vouloir jamais y traduire un sens. Roland Barthes s'est rendu en ce « là-bas ». Pour lui ce monde qui jusqu'à lors se trouvait dans l'idée, dans l'image et non dans le fait même d'exister. Et c'est à ce fait qu'il est venu connaitre ce monde, cet « empire des signes ».
Tout « martien » qui veut se rendre en « un là-bas », ou qui veut en son « là-bas » accueillir ceux qu'il nomme « martiens », et cela où que « ces là-bas » puissent se trouver, devrait avoir en tête ce livre.
Le Japon est donné à titre d'illustration. Vous ne connaitrez pas le Japon après l'avoir lu, vous ne connaitrez pas non plus le Japon de Roland Barthes. C'est un livre qui vous racontera l'expérience qu'il s'est proposé de vivre. Dans « un système symphonique inouï, entièrement dépris du nôtre ».
Un « Satori », qu'il a tenté de mettre en écrit, le compte rendu d'un événement, « un seïsme qui fait vaciller la la connaissance, et qui laisse le sujet vide de parole ». A blank. Notre culture entraîne son histoire, et notre histoire nous ramène à notre nature. Tout devient « impossible », « inconcevable », « intraduisible ». Là le sujet n'a pas sa place, mais il peut avoir conscience de sa position. le Japon recèle d'esprits, de fantômes, d'entité célestes. Un monde fantasmagorique et fantomatique pour le martien. Lui qui n'a de cesse de positionner le sujet - qui le plus souvent n'est personne d'autre que lui même - au centre de ses phrases comment peut il concevoir que « là-bas » l'inanimé et l'animé soient totalement dissocié ? Au point que le fantôme ne fut jamais. Ne fut dans le sens auquel nous rattachons l'esprit de vie. Non il n'existe pas. La bas. Pourtant il en fait partie. C'est la syntaxe, le verbe, la structure, l'architecture du langage qui est différent. Différent au point de renverser des millénaires de concepts de pensée martienne.
Là-bas le sujet n'est pas le socle de la phrase, il n'est pas l'objet du propos, il s'intègre dans la phrase. Comme pied jambe ou oeil dans un corps. Et cela entraîne un niveau de communication tout autre. le corps est signifiant. Habitudes, gestes, postures, codes, font partie du langage de ce là- bas. La vie est une phrase, un chemin de pensée. le manger est un acte, un fait, mais également une parole. On compose, on picore, on se livre à la becquée, on ne coupe ni ne tranche. Voilà un signe de conduite.
Rite, peut être mais sans sacralisation. D'où peut être ce rapport à la « crudité » de l'aliment. Crudité du vivant qui nous étonne, nous repousse. Car nous n'avons pas nous les martiens le même rapport entre l'animé ét l'inanimé. La bas les villes sont différentes, d'un genre qui au pays des martiens n'existe pas. Nos villes sont concentriques. Elles s'enroulent sur elle même. Nous plaçons en son centre notre réalité, notre vérité. le coeur sur la planète des martiens doit être plein, et tout doit tendre à atteindre, à connaître et à se reconnaître en ce coeur, le centre de la cité.
Là- bas, dans une cité que nous nommons Tokyo, le centre est vide, un sacré interdit. C'est autour de ce vide central que là- bas tout se meut. On gravite autour. « Un déploiement circulaire autour d'un centre vide ». Là- bas les villes sont excentriques. du moins elles le furent avant que ne soient rasé nombre de ville japonaises à la fin de la seconde guerre mondiale...
Le raisonnement se situe au niveau de l'espace et du volume. Sur Mars c'est la masse qui déterminera la place prise. Cela se retrouve dans les nouvelles cités du Japon puisque la modularité est l'une de leurs particularités, au même titre que celle de l'intérieur des demeures.
On peut retrouver l'écho de cette architecture mentale jusque dans la fabrication d'un cadeau. Ainsi voit on que l'enveloppe d'un paquet a valeur d'expression du sens. Les enveloppes des cadeaux sont précieux, riches, ouvragés. Et peu importe ce qu'elles contiennent. le présent est l'objet. Dans le geste de ce qu'il signifie. Sur mars, l'enveloppe n'est que l'impression de ce qu'elle renferme. Nous cachons. La bas tout est dans la totalité du geste. Autre signe.
Et cela rappelle la structure du langage. le sujet n'est pas le socle, au même titre que l'objet dans l'enveloppe n'est pas le présent. Il fait partie du tout.
La langue contient l'esprit. C'est ainsi que la traduction d'un texte ne peut être fidèle sans une connaissance approfondie de la culture. Interrogeons nous sur la place du verbe par exemple dans la phrase allemande. le verbe clôt la phrase. L'action verrouille en quelque sorte. Qu'en est il de notre propre langage ? Quel est donc la colonne cérébral de notre sujet suivi de son verbe, parfois complètement noyé et non dilué dans un ou plusieurs compléments?
« Là bas » on est au sujet de ce qui se prononce, on n'est pas le sujet de ce qui est prononcé.
Ce qui là-bas permet la dilution totale du sujet dans la phrase. Cette architecture phénoménale de la pensée peut supporter de par son esprit « l'événement du Haïku ». Ce drapé de l'esprit qui dévet soudainement un des éclats du corps de la langue, cette « soie du langage », cet « événement bref qui trouve d'un coup sa forme juste ». Cette diffraction du langage qui n'est pas le reflet d'une image mais une réverbération d'un ensemble de geste. le haïku doit être entendu comme la claquement du geste, qui n'a pas précisément de timbre propre mais qui doit permettre d'en saisir un des tons. Une note articulée. Ainsi peut on rendre possible « le geste de l'idée » et non son contraire. Ce geste de l'idée on le retrouve dans le théâtre japonais là on l'acteur qui, pour nous martiens « se travestie » en femme, n'évoque que le signifié, par une combinaison de geste. le rôle de la femme n'est pas représentée, mais signifié. On ne joue pas d'artifice, on ne fait pas semblant d'être, on est pas, personne n'est dupe, parce que la puissance des signes suffit au signifiant pour signifier.
Aucune pensée n'est vierge, mais on peut tenter cet exercice. Ne pas juste se contenter « d'arriver à » mais espérer « d'en arrivée à ».
En lisant ce livre nous ne connaissons toujours pas le Japon, mais nous en avons peut être appris beaucoup sur nous mêmes. C'est peut être là la principale raison pour laquelle tout bon martien devrait se rendre là-bas, au sujet même de ce qu'il n'est pas, pour trouver peut être la réalité de son propre sujet.

Astrid Shriqui Garain
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Il me reste peu de souvenirs d'une première lecture il y a maintenant plusieurs décennies. Après plusieurs voyages au Japon et un peu plus de recul sur le pays, ce livre me semble à la fois pertinent pour le choix des « signifiés/symboles » choisis, mais également légèrement daté. Tant 50 ans après la rédaction de cet essai, les deux cultures, nippone et occidentale se sont interpénétrées et ne présentent peut-être plus autant de différences.
De plus l'écriture de Barthes n'est pas franchement simple. J'ai du m'y reprendre à plusieurs reprises pour comprendre certains passages. Par exemple, p 34, l'histoire des interstices dans la cuisson de la friture des tempura me paraît être un peu tirée par les cheveux.
Il me reste de ce livre un regard très détaché, dont les propos sont à compléter par d'autres ouvrages plus simples mais tout aussi instructifs.
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Citations et extraits (27) Voir plus Ajouter une citation
Chez nous, une soupe claire est une soupe pauvre; mais ici [au Japon], la légèreté du bouillon, fluide comme de l'eau, la poussière de soja ou de haricots qui s'y déplace, la rareté des deux ou trois solides (brin d'herbe, filament de légume, parcelle de poisson) qui divisent en flottant cette petite quantité d'eau, donnent l'idée d'une densité claire, d'une nutritivité sans graisse, d'un élixir d'autant plus réconfortant qu'il est pur : quelque chose d'aquatique (plus que d'aqueux), de délicatement marin amène une pensée de source, de vitalité profonde.
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L'EFFRACTION DU SENS

Le haïku a cette propriété quelque peu fantasmagorique, que l'on s'imagine toujours pouvoir en faire soi-même facilement. On se dit : quoi de plus accessible à l'écriture spontanée que ceci (de Buson) :

C'est le soir, l'automne,
Je pense seulement
A mes parents.

Le haïku fait envie : combien de lecteurs occidentaux n'ont pas rêvé de se promener dans la vie, un carnet à la main, notant ici et là des "impressions", dont la brièveté garantirait la perfection, dont la simplicité attesterait la profondeur (en vertu d'un double mythe, l'un classique, qui fait de la concision une preuve d'art, l'autre romantique, qui attribue une prime de vérité à l'improvisation).
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Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature ».
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Le texte ne « commente » pas les images. Les images n’« illustrent » pas le texte : chacune a été seulement pour moi le départ d’une sorte de vacillement visuel, analogue peut-être à cette perte de sens que le Zen appelle un satori ; texte et images, dans leur entrelacs, veulent assurer la circulation, l’échange de ces signifiants : le corps, le visage, l’écriture, et y lire le recul des signes.
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CENTRE-VILLE, CENTRE VIDE

Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles, par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond ; elles blessent en nous un sentiment cénesthésique de la ville, qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d’où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot s’inventer. Pour de multiples raisons (historiques, économiques, religieuses, militaires), l’Occident n’a que trop bien compris cette loi : toutes ses villes sont concentriques ; mais aussi, conformément au mouvement même de la métaphysique occidentale, pour laquelle tout centre est le lieu de la vérité, le centre de nos villes est toujours plein : lieu marqué, c’est en lui que se rassemblent et se condensent les valeurs de la civilisation : la spiritualité (avec les églises), le pouvoir (avec les bureaux), l’argent (avec les banques), la marchandise (avec les grands magasins), la parole (avec les agoras : cafés et promenades) : aller dans le centre, c’est rencontrer la « vérité » sociale, c’est participer à la plénitude superbe de la « réalité ».
La ville dont je parle (Tokyo) présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. Toute la ville tourne autour d’un lieu à la fois interdit et indifférent, demeure masquée sous la verdure, défendue par des fossés d’eau, habitée par un empereur qu’on ne voit jamais, c’est-à-dire, à la lettre, par on ne sait qui. Journellement, de leur conduite preste, énergique, expéditive comme la ligne d’un tir, les taxis évitent ce cercle, dont la crête basse, forme visible de l’invisibilité, cache le « rien » sacré. L’une des deux villes les plus puissantes de la modernité est donc construite autour d’un anneau opaque de murailles, d’eaux, de toits et d’arbres, dont le centre lui-même n’est plus qu’une idée évaporée, subsistant là non pour irradier quelque pouvoir, mais pour donner à tout le mouvement urbain l’appui de son vide central, obligeant la circulation à un perpétuel dévoiement. De cette manière, nous dit-on, l’imaginaire se déploie circulairement, par détours et retours le long d’un sujet vide.
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