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Rachid Benzine (Autre)
EAN : 9782757887967
96 pages
Éditeur : Points (14/01/2021)

Note moyenne : 4.2/5 (sur 83 notes)
Résumé :
« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l'Université catholique de Louvain. Qui n'a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c'est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu'à en effacer l'encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle au... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (29) Voir plus Ajouter une critique
Kirzy
  20 mars 2020
Rachid Benzine est islamologue et chercheur associé au Fonds Ricoeur. J'avais grandement apprécié la clarté et l'intelligence de son le Coran expliqué aux jeunes. Je le découvre écrivain avec ce premier roman acheté suite à son lumineux passage dans La Grande Librairie.
Qu'est-ce qui fait qu'un livre si petit par le nombre de pages et si modeste - de prime abord - par le sujet abordé ( un hommage à la mère ) résonne et bouleverse jusqu'à tendre vers quelque chose de terriblement universel ? Sûrement sa délicate justesse et une simplicité teintée d'évidence qui le rend accessible tout en étant précis dans le propos et ce, sans facilité.
Sans doute l'auteur a-t-il mis beaucoup de lui dans ces pages. Mais cela ne suffit pas pour toucher. Par le choix de la fiction plutôt que du récit autobiographique à la première personne, il parvient à sublimer le réel car sa sincérité affleure à chaque phrase. Les émotions qu'il décrit sont vraies et lui permettent d'aborder des thèmes très forts avec finesse : l'intégration, la relation filiale, la honte sociale, la puissance de la littérature, le vieillissement des corps et la fin de vie.
Le narrateur est un enseignant d'une cinquante d'années, célibataire, sans enfant, qui vit seul avec sa vieille mère dépendante : il prend soin de celle qui a pris soin de lui avant qu'elle ne le quitte. Cette dernière est illettrée, lui a réussi et est désormais un transfuge de classe. Cette fracture culturelle, la honte sociale qui en découle, je l'ai rarement lue aussi bien rendue.
Et c'est très beau lorsqu'il explique comment sa mère lui échappe, elle l'analphabète qui réclame la lecture orale sempiternelle de la Peau de chagrinDe Balzac, obsessionnellement. Il ne la comprend pas, pense qu'elle ne comprend rien à ce texte subtil et sensuel, comme si son analphabétisme disqualifiait son expérience, sa connaissance de la vie, forcément supérieure à la sienne.
Et c'est très touchant de voir comment un livre permet de créer un monde commun entre un fils et une mère qui n'ont rien en commun à part l'amour qu'ils se portent. La fin est bouleversante et clôt magnifiquement un texte limpide, pudique et juste qui fait réfléchir à sa propre histoire.
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Cannetille
  05 avril 2020
Le narrateur est au chevet de sa mère âgée et en fin de vie. Cela fait des années que, célibataire, il a fait le choix de ne plus se partager qu'entre son métier de professeur de lettres et la vieille femme grabataire. Conscient que leurs jours de cohabitation sont désormais comptés, il se remémore quelques faits marquants qui, trait par trait, dessinent l'émouvant portrait de cette Marocaine arrivée en Belgique dans les années cinquante, qui mena une vie modeste, digne et courageuse, avec pour seul espoir l'avenir de ses cinq enfants.

Procédant par petites touches toutes en pudeur et délicatesse, Rachid Benzine réussit à nous faire fondre de tendresse pour cette femme étonnante de naturel, de fraîcheur et de spontanéité. Entre tristesse et cocasserie, lucidité et poésie, c'est toute une palette d'émotions qui s'empare du lecteur, touché par cette page de vie qui s'achève. Comme dans la chanson La Mamma de Charles Aznavour, la peine se fait presque légère, tant elle s'imprègne de souvenirs doux-amers et se parsème de fulgurances d'amour et de bonheur.

Sans être autobiographique, le récit fait vraisemblablement écho à l'expérience personnelle de l'auteur et brasse de nombreux thèmes : les humiliantes difficultés de l'immigration et du métissage culturel et social, la cruelle et ingrate tendance des enfants à trouver naturel le sacrifice des parents pour leur propre avenir, leur mélange de honte et de culpabilité lorsque, transfuges de classe sociale, ils se retrouvent tiraillés entre deux mondes, et bien sûr, l'accompagnement d'un proche vieillissant devenu dépendant et la prise de conscience parfois tardive de l'importance de l'amour qui nous lie à lui.

L'on quitte avec regret ce très court premier roman d'un auteur déjà connu pour ses essais, et qui, avec justesse et simplicité, nous livre ici une touchante histoire d'amour maternel et filial, dans toutes ses nuances et ses ambivalences.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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fanfanouche24
  21 février 2020
Grâce et émotion.... pour un très bref texte qui exprime la quintessence de l'amour maternel et filial....mais aussi un malaise, une culpabilité d'un fils qui , en dépit de ses intenses attachement et reconnaissance filiaux... reconnaît avoir mésestimé et parfois méprisé ses parents, émigrés marocains dans les années 50...Parents.analphabètes... mais dont la maman, veuve trop jeune va , coûte que coûte, élever ses 5 garçons ... Mère Courage à qui l'écrivain, le cadet , rend un vibrant hommage et reconnaît sa propre suffisance
d' "intellectuel sorti du rang"... Je me permets de transcrire l'extrait choisi pour le quatrième de couverture...qui synthétise au mieux ce récit très intime, chargé d'une intense émotion...
« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l'Université catholique de Louvain. Qui n'a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, De Balzac, c'est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu'à en effacer l'encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d'autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas.
Je n'ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c'est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d'être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. »
Il est question d'Amour d'un fils à sa mère, c'est le noyau dur, central, mais il est aussi narré la douleur de l'exil, de l'exclusion, de l'injustice sociale... où les enfants de parents émigrés , pauvres, sans les bases de l'instruction, lorsqu'ils réussissent, sont écartelés entre la fierté, et la culpabilité d'avoir trahi leur milieu...
"La culture scolaire exclut autant qu'elle intègre et les parents étrangers en sont les premières victimes."
Mais ce que je retiens avant tout c'est la lumière absolue de l'amour de ce dernier fils, resté célibataire, pris par son métier d'enseignant mais aussi pour assumer la présence et l'accompagnement de sa maman vieillissante et affaiblie à qui il doit tant et tant... !
"Au bout du compte, c'est bien la confiance naïve que ma mère me témoignait qui m'a poussé à devenir meilleur. Pour en être digne. Face à une telle sincérité et à une telle innocence, on ne peut ni mentir ni tricher. Je lui dois cette leçon." (p. 46)
.... et pour achever d'exprimer mon émotion totale vis à vis de ce texte... je trouve "fantastique" cet immense "pied de nez" qui nous offre une sacrée leçon.... comme quoi l'amour des mots, des histoires se passent des classements sociaux et de leur iniquité... C'est merveilleux que le fils-écrivain ne comprenne pas que sa mère, illettrée, adore ce roman De Balzac, "La Peau de chagrin"... L'essentiel absolu... au final est que la complicité, l'amour du fils et de la mère se retrouvent autour de cette oeuvre littéraire....que l'émotion et l'intellect ne fassent plus qu'un, spontanément, sans rime ni raison !!...
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hcdahlem
  18 mai 2020
Le soleil de ma vie
Avec «Ainsi parlait ma mère» Rachid Benzine fait une entrée remarquée en littérature. Au-delà de l'hommage d'un fils à sa mère, ce premier roman nous raconte aussi l'exil, la littérature et… Sacha Distel.
«Je ne sais pas si ma mère a été une bonne mère. Ou simplement une mère qui a fait ce qu'elle a pu. Avec ce que Dieu lui a donné comme connaissance, comme amour, comme courage. Comme patience aussi. Je sais juste que c'est la mienne. Et que ma plus grande richesse en cette vie est d'avoir pu l'aimer.»
Le premier roman de Rachid Benzine est un petit livre sans prétention, mais c'est aussi un grand livre qui touche au coeur. Il raconte la relation du narrateur avec sa mère, leur amour partagé, au moment où la fin de cette dernière approche. Elle a 93 ans, il en a 54. Cela fait près de quinze ans qu'il s'occupe d'elle, venant la soigner, la laver, l'habiller et lui faire la lecture. Elle aime particulièrement qu'il lui lise La peau de chagrinDe Balzac. Une oeuvre qu'il va redécouvrir à travers les yeux de sa mère, découvrant au fil des jours combien – contrairement à ce qu'il imaginait – elle a saisi les enjeux de ce roman. Car devenu professeur de lettres de l'Université de Louvain, il s'imaginait un peu trop naïvement que sa mère était restée l'immigrée clandestine de Zagora qui avait accompagné son mari berbère jusqu'à Schaerbeek et qu'elle ne pouvait avoir son habileté intellectuelle. «Elle connait le texte par coeur je crois. Elle est loin de tout comprendre malgré le commentaire que je lui ai maintes fois fait de son vocabulaire, de sa grammaire, de ses formes stylistiques et de ses thématiques.» Jugement trop hâtif et sentiment de culpabilité qui marque aussi le cheminement de ce fils vers cette femme amoureuse de Sacha Distel et pour laquelle Toute la pluie tombe sur moi est une sorte de pilule du bonheur.
Oui, il a eu bien tort de se moquer d'elle, de son goût pour les feuilletons télévisés qui lui auront pourtant permis de perfectionner son français, d'enrichir un vocabulaire encore balbutiant.
Ce chemin vers l'humilité est aussi pudique que pavé d'émotions. En revisitant le passé, son enfance auprès d'un père qui travaillait au pilon mais réussissait à lui ramener quelques livres et lui offrir ainsi le moyen de s'évader et de se construire, il montre aussi combien, au-delà de l'exil, les enfants de la seconde génération s'éloignent peu à peu de leurs parents, se construisent une culture différente, s'émancipent.
Mais il dit aussi l'attachement à ses parents, ce lien très fort noué entre eux et qui survivra à la mort.
Désormais Rachid Benzine peut être considéré comme un écrivain dont le style, plein de retenue et empreint d'humour, ne se perd pas en fioritures, mais va chercher jusqu'à l'os l'essentiel, l'amour, l'humanité, la vie. Car si la mort rôde tout au long du livre, c'est la vie qui l'emporte. Même si, comme dans La peau de chagrin, l'envie, le désir, la volonté de réussir valent bien des sacrifices.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Emylit23
  21 juin 2020
Roman ou nouvelle? Un hommage d'un fils envers sa mère ou mieux un message d'amour tout en simplicité et pudeur.
J'ai complètement été transportée par ce petit livre lu d'une seule traite. L'amour est constamment présent alors que la vie n'a pas été facile. L'auteur a 7 ans quand son père décède sous une palette de livres et sa mère doit assurer l'avenir de ses 5 fils. Elle fera des ménages. Une vie dure mais jamais cette femme ne se plaint.
Certains passages m'ont davantage marquée comme ces karaokés maison où toute la famille a sa tâche bien définie pour aider leur mère à pouvoir chanter ou encore, le concert de Sacha Distel où cette mère est invitée à monter sur scène par le chanteur, j'imaginais la joie de cette femme invisible aux yeux de tous et qui est acclamée par un public. Plus triste, ce passage à la poste où une grosse larme roule sur sa joue suite aux paroles méprisantes d'une autre dame. Mais elle reste digne et courageuse et pourtant, je crois que la vie ne l'a pas épargnée. Surprenante aussi, quand elle informe ses fils que si l'un d'eux était homosexuel, elle l'accepterait.
Un portrait touchant d'une mère aimée par son fils. J'en suis encore émue en rédigeant cet avis.
Alors, belle lecture!
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critiques presse (4)
LeMonde   21 février 2020
Dès l’ouverture, le ton choisi par l’enseignant et islamologue, auteur de plusieurs essais, séduit par sa pudeur et sa justesse. En quelques lignes, il distille ce troublant enchevêtrement de gêne, de tristesse, d’amour et de bonheur que l’on peut ressentir en accompagnant un parent dans ses vieux jours.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeSoir   06 février 2020
Pour mieux toucher la réalité et déclarer l’amour d’un fils à sa mère, Rachid Benzine utilise la fiction [...] Ce livre est léger par le nombre de pages, 96, mais impressionnant par les sentiments qu’il fait bouillonner dans les esprits.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Actualitte   03 février 2020
C’est un hymne à la mère d’un fils aimant, d’un amour inconditionnel pour une femme veuve : il raconte sa mère qui s’éteint sous son regard, en compagnie des mots de Balzac qu’elle affectionne tant. Une mère émouvante, drôle, opiniâtre et quelques fois capable de saillies poétiques.
Lire la critique sur le site : Actualitte
LaLibreBelgique   16 janvier 2020
Un petit livre, sur un sujet certes rebattu, un récit humble, mais réussi car l’auteur des magnifiques Lettres à Nour trouve un ton émouvant et drôle.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   18 mai 2020
INCIPIT
Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils.
Une lecture qui lui est aussi devenue indispensable le soir, avant de s’endormir. Elle se cale en chien de fusil contre son oreiller, ferme les yeux. Comme un enfant qui sait, pour l’avoir entendu des dizaines de fois, qu’un conte va l’émerveiller ou l’épouvanter. La Peau de chagrin, j’ai dû le lui lire moi-même déjà deux cents fois. Elle l’a découvert sur une cassette audio que j’avais empruntée à la bibliothèque il y a bien vingt-cinq ans. Je me suis attaché à une époque à lui faire découvrir des trésors de la littérature par ce biais. Des cassettes ordinairement destinées aux aveugles et aux malvoyants. Parmi les dizaines écoutées, celle-ci a eu, de loin, sa préférence. Tout de suite. À peine rendue à la bibliothèque, elle m’a demandé de la lui acheter. Puis de le lui lire régulièrement. Pour soulager un peu mon temps et inquiet de sa fascination pour cette seule œuvre, je lui ai trouvé d’autres supports. J’ai d’abord acheté des cassettes vidéo puis des DVD des versions de l’ouvrage en drame lyrique, en opéra, en ballet, en adaptations diverses et variées au cinéma et à la télévision. Mais rien n’a trouvé suffisamment grâce à ses yeux pour qu’elle puisse se passer de ma lecture.
En mon absence, ma mère revenait inlassablement à la cassette audio dont j’avais déjà racheté plusieurs exemplaires, tant elles s’usaient rapidement par l’écoute systématique – j’en avais fait faire des copies mais elles se révélaient trop rapidement inaudibles. Et puis, un jour, je n’en ai plus retrouvé. On avait cessé d’en vendre. J’ai fait les brocantes dans l’espoir d’en voir ressurgir une. Sans succès. J’ai même menti à la bibliothèque, leur faisant croire que j’avais perdu leur exemplaire. Mais cette cassette-là aussi a fini par rendre l’âme à son tour. Alors je me suis astreint pour elle à cette lecture quotidienne. J’ai bien essayé d’enregistrer moi-même le texte, mais j’ai vite compris que ma mère n’y trouvait pas son compte. J’ai payé un comédien pour l’enregistrer dans un studio numérique. La manipulation informatique étant totalement étrangère à ma mère, je l’ai fait transférer sur une cassette audio. Cette version n’a pas davantage eu sa bénédiction. Elle ne supportait que la cassette qui lui avait fait découvrir le livre ou ma lecture de vive voix.
Et puis ma mère a soudain vieilli plus vite. Oubliant un jour le gaz allumé. Une autre fois se laissant vendre trois aspirateurs aux pouvoirs miraculeux dans la même semaine. D’autres fois encore chutant lourdement au sol sans arriver à se relever. Seul célibataire de la fratrie, il y a quinze ans j’ai tracé une croix définitive sur tout projet de vie de couple et j’ai emménagé chez ma mère, dans le petit deux pièces de Schaerbeek où j’ai vu le jour il y a cinquante-quatre ans. Mes quatre frères, bien plus âgés, s’étaient depuis longtemps installés dans d’autres régions. Ils ont tous une vie de famille et des petits-enfants. J’habite donc avec elle depuis qu’elle a soixante-dix-huit ans et qu’elle ne peut plus vivre seule.
Depuis quinze ans, je la soigne, je la change, je la lave, je l’habille. J’assure, plusieurs fois par jour, sa « toilette intime ». Une expression bien neutre pour qualifier un acte que je n’aurais jamais imaginé faire lorsque, il y a cinquante-quatre ans, ma tête hurlante et sanguinolente débouchait de cette même « intimité » pour son premier contact avec l’air libre.
Dans ces moments-là, ma mère prend ma main. Elle sourit tristement. Nous sommes tous les deux gênés et en même temps heureux. Curieux sentiment. En dehors des personnels soignants qui se succèdent à son chevet durant la semaine, je suis le seul dont elle accepte cette toilette, sans doute humiliante mais dont elle sait la nécessité.
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hcdahlemhcdahlem   18 mai 2020
Elle n’avait jamais vraiment compris le français. Le simple fait qu’on lui adressait la parole était pour elle un honneur. Elle baissait toujours la tête avec respect. Réfugiée dans une parenthèse enchantée, elle oubliait tout ce qui avait façonné ses souffrances de petite immigrée mal dégourdie et de veuve élevant seule ses cinq enfants. Par sa parole, par sa présence, elle renvoyait ses fils à leurs origines marocaines. Aujourd’hui, elle a quatre-vingt-treize ans et elle vit encore à Schaerbeek avec le célibataire de la fratrie: un professeur de lettres qui lui fait sa toilette et lui lit "La peau de chagrin de Balzac". Cette mère qui ne sait ni écrire ni lire, a survécu à toutes ses morts hypocondriaques, a aimé ses enfants et ses patronnes, s’est produite sur la plus grande scène du monde: sa cuisine. Le malentendu est aussi vieux que le monde. Est-ce qu'une femme analphabète, seule, innocente, naïve, indulgente, « faite pour servir les siens » est une mère adorée pour ses faiblesses ou sa force?
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Emylit23Emylit23   21 juin 2020
Ma mère m'a demandé de tirer les rideaux pour voir danser les flocons. "Tu vois, mon fils, ces flocons? C'est les oreillers des anges...ils viennent me chercher", a-t-elle soufflé. J'ai souri. La poésie de ma mère m'étonnerait toujours, elle qui n'avait jamais écrit pouvait parfois sortir des phrases qui me laissaient muet. "Non, maman, ils viennent juste te bercer", lui ai-je répondu, pour masquer mon émotion.
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BazartBazart   28 décembre 2019
Ma mère n'a jamais vraiment compris le français.Alors quand un médecin ou un employé de la sécurité sociale ou un professeur d'école lui posait une question, elle a toujours répondu invariablement " oui" sans se soucier davantage des effets de sa réponse. Cela nous a valu des ennuis avec la terre entière, la police, les impôts, les services sociaux, la banque les hôpitaux et toutes les administrations .
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Pavi33Pavi33   12 décembre 2020
Et moi je me suis enduit d'une couche supplémentaire de honte. Je m'occupe certes de ma mère - on me loue souvent pour ça. Mais me suis-je jamais vraiment intéressé à elle? Je veille à ce qu'elle ne manque de rien par devoir. Je l'aime sincèrement. Mais la fracture culturelle que l'école a établie entre mes frères et elle d'un côté et moi de l'autre me semble définitivement insurmontable. Les transfuges de classe ont toujours le cul entre deux chaises. Ce n'est pas la position physique qui fait mal mais la douleur muette qui vous donne ce sentiment ineffaçable d'être un traître à votre propre famille. A celles et ceux qui vous sont le plus chers. Et qu'inconsciemment et patiemment vous avez appris à mépriser. p.53
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