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Jean Mohr (Autre)
EAN : 9782823620832
176 pages
Editions de l'Olivier (27/10/2023)
4.38/5   16 notes
Résumé :
Dans la communauté rurale où il exerce en Angleterre, John Sassall soigne les estropiés, les mourants et les solitaires. Il distribue les remèdes, récolte les confidences. Il est une mémoire vivante. Deux mois durant, Berger et Mohr l'ont suivi dans le moindre de ses déplacements. Passant de l'enquête à la réflexion, relatant quelques-unes de ses interventions avant d'explorer la nature de sa relation aux patients, un mélange complexe d'autorité, de fraternité et d'... >Voir plus
Que lire après Un métier idéal : Histoire d'un médecin de campagneVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Lu deux livres de John Berger successivement..
Le premier , au si joli titre: Et nos visages, mon coeur,fugaces comme des photos est une sorte d'autoportrait à travers des thèmes différents, des réflexions sur l'exil, l'art, l'amour ,le temps,l'histoire, la foi, l'écriture,en prose ou en vers ( les siens ou ceux d‘autres écrivains), mais c'est de toutes façons un texte très poétique:
"Nous sommes tous des raconteurs. Couchés sur le dos, nous levons les yeux vers le ciel étoilé. C'est là qu'ont commencé les histoires, sous l'égide de cette multitude d'astres, qui, la nuit, fauchent les certitudes, et, avec un peu de chance, vous les rendent le matin sous forme de foi...
....Ce qui nous sépare des personnages sur lesquels nous écrivons n'est pas notre savoir, qu'il soit objectif ou subjectif,mais leur expérience du temps au sein de l'histoire que nous racontons.Ce fossé nous octroie, à nous autres raconteurs,le pouvoir de connaître le tout. Mais, par la même occasion, ce fossé nous rend impuissants: une fois le récit engagé, nous ne pouvons plus contrôler nos personnages. Nous sommes contraints de les suivre à travers et en travers de ce temps qu'ils éprouvent, et que nous dominons.
Le temps et, par là,l'histoire leur appartiennent. Mais le sens de l'histoire, ce pourquoi elle vaut la peine d'être narrée, ce qui nous inspire, c'est nous, les raconteurs, qui en possédons les aboutissants, car nous nous situons du côté de l'intemporel.
C'est comme si ceux qui nous lisent ou nous écoutent voyaient tout à travers une loupe. Cette lentille- le secret de toute narration- nous l'ajustons, nous la mettons au point avec chaque nouvelle histoire.
Si je dis que nous autres raconteurs, sommes les Secrétaires de la Mort, c'est que, l'espace de nos vies fugitives, pour chacune de nos histoires, nous avons à polir ces lentilles entre le sable du temporel et la pierre de l'intemporel."

Ceci n'est qu'un tout petit extrait, c'est en tout cas un texte constamment intéressant, et toujours très fouillé, comme s'il s'appliquait à la compréhension du lecteur grâce à d'autres données, j'aime beaucoup cela.

Le deuxième, que j'avais choisi pour aborder cet auteur, c'est donc Un métier idéal., Histoire d'un médecin de campagne. Une sorte de reportage sur un médecin anglais, John Sassall, et sa vie quotidienne professionnelle .Avec de magnifiques photographies de Jean Mohr. C'est un livre qui date de 1967.


Là aussi, le portrait est très fouillé. Et bien sûr, plus que les descriptions des activités purement médicales de ce médecin de campagne qui fait pratiquement tout lui-même, ce sont les réflexions d'ordre sociologique et philosophique sur la médecine à travers ce personnage , qui interpellent.
J'ai lu les réactions d'autres lecteurs, je ne suis pas forcément d'accord avec eux.. Il vaut mieux d'ailleurs que je dise tout de suite que John Berger signale-rapidement- dans une postface, que ce médecin s'est suicidé:
"Je reconsidère avec une tendresse accrue ce qu'il a entrepris de faire et ce qu'il a offert aux autres aussi longtemps qu'il a pu le supporter."

Et ces lecteurs semblent penser que ce suicide était inévitable.. Je ne le crois pas , même si je crois effectivement que la pratique de la médecine ne peut que fragiliser , à être en permanence en contact avec sa propre finitude.

Mais il n'y a pas que cela, pour John Sassall . Il y a beaucoup plus dangereux..:
"Il est probablement plus que la majorité des médecins conscient de commettre des erreurs de diagnostic et de traitement. Non parce qu'il commet davantage d'erreurs, mais parce qu'il compte comme erreur ce que beaucoup de ses confrères- peut être à raison- qualifient de regrettables complications…
Néanmoins, le sentiment de ses insuffisances ne provient pas de cela- encore qu'il puisse parfois être provoqué par un sentiment d'échec exacerbé à propos d'un cas particulier. le sentiment de ses insuffisances ne touche pas uniquement à sa profession.
Ses patients méritent-ils la vie qu'ils ont ou bien en méritent-ils une meilleure? "

Alors là, évidemment…si on commence à se demander , de façon plus générale, si les malades "méritent" leur maladie , ou leurs difficultés de tous ordres, on est foutu.. Rien que le verbe "mériter" fait frissonner!
John Berger nous fait partager les conclusions lucides et réalistes que tire John Sassall d'années d'exercice:
"Abandonnant son ancien moi, Sassall jette un regard réaliste sur le monde dans lequel nous vivons et son indifférence ordinaire. Il est dans la nature de ce monde que les voeux pieux et les nobles protestations s'interposent rarement entre le coup et la douleur . Pour la majorité de ceux qui souffrent, il n'y a pas d'appel. Les villages vietnamiens brûlaient avec leurs habitants alors que les neuf dixièmes de la planète condamnaient le crime. Ceux qui moisissent en prison à la suite de sentences inhumaines que les juristes du monde entier déclarent injustes continuent quand même de moisir. Presque tous ceux qui crient à l'injustice crient jusqu'à ce que toutes les victimes qui en souffrent aient disparu. Lorsque le coup est dirigé contre un homme , rien ou presque ne vient l'amortir. Il existe une frontière stricte entre la morale et l'usage de la force. Une fois que l'on a été poussé de l'autre côté de la frontière, la survie dépend du hasard. Tous ceux qui n'ont jamais été ainsi poussés sont ,par définition, des hommes qui ont eu de la chance et qui contesteront la réalité de l'indifférence ordinaire du monde. Tous ceux qui ont été contraints de franchir la frontière- même s'ils survivent et parviennent à la repasser- reconnaissent différentes fonctions, différentes substances, dans la plupart des matériaux de base- dans le métal, le bois, la terre, la pierre, de même que dans l'esprit et le corps humain. Ne devenez pas trop subtil. le privilège lié à la subtilité, c'est de faire la distinction entre le chanceux et le malchanceux."

C'est tout à fait vrai, tout à fait malheureux, mais qu'y faire?
Ce sont là des réflexions d'un humaniste réaliste, est-ce que cela doit interférer dans la pratique d'un métier, qui relève tout bonnement de l'artisanat..
Et d'autre part, que dire de cette tentation d'omnipotence que j'ai ressentie chez ce personnage au demeurant admirable, bien sûr.. Peut être qu'un peu plus d'humilité aurait atténué les conséquences personnelles décrites par John Berger?

Bon, ce ne sont que quelques réflexions personnelles, peu importe,et j'ai encore une fois bien du mal à les exprimer , j'aimerais être plus claire, mais bien sûr, cette lecture ne pouvait pas me laisser indifférente.
En tout cas, si j'avais à décider des réformes des études médicales, ce livre serait , avec quelques autres, une lecture obligatoire tant il renferme de sujets sur lesquels il est préférable de réfléchir avant de se lancer dans la pratique de cette profession.
Une étude assez magistrale de la grandeur- et des dangers- d'un métier.






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« Très tôt j'avais fait mienne la boutade des trois professions impossibles – à savoir : éduquer, soigner, gouverner.». Sigmund Freud


Ce livre est exceptionnel
Ce livre est exceptionnel par son personnage principal :
Un médecin de campagne, John Sassal, est suivi dans ses déplacements, jour et nuit, par J.Berger et J.Mohr. Il exerce dans une communauté rurale isolée en Angleterre dans les années 1960.Comme un capitaine au long cours il est urgentiste ou sage-femme, mais aussi confident et assistant social .C'est ce frère humain qui aurait lu Conrad et Freud, et ferait de la reconnaissance de l'autre la base de sa déontologie. de l'autorité sans autoritarisme. Des gestes justes, une connaissance de l'être inscrit dans son milieu professionnel, social et son histoire familiale. Ses failles aussi : « Quand la porte s'ouvre, j'ai souvent l'impression de rentrer dans la vallée de la mort. »
Ses troubles : « pour résumer sommairement sa position, disons que Sassal peut aspirer à l'universel parce que ses patients sont défavorisés. »
Ce livre est exceptionnel par l'écriture de John Berger
Qui transforme un reportage en livre émouvant. Qui emploie des mots, afin de réenchanter le réel en lui ajoutant une touche de grâce et de poésie.
Une vieille femme agonise: « Il lui ausculta la poitrine. Ses bras bruns usés par le travail, son visage
creusé de rides, son cou plissé et fatigué, tout cela s'effaça soudain devant la blancheur douce de ses seins. le fils aux cheveux gris dans la cour avec les vaches et la fille au pied du lit en pantoufles, les chevilles gonflées, s'y étaient autrefois accrochés et nourris, et pourtant la blancheur douce de ses seins était celle des seins d'une jeune fille. Elle avait conservé cela. »
Mais aussi ses réflexions, à portée d'homme, sur la médecine: Pourquoi ses patient disent-ils que pour eux ce docteur inhabituel est un « bon docteur ».
Sur le suicide, plusieurs années après, du Dct John Sassal : « John, l'homme que j'aimais, s'est suicidé. Oui sa mort a modifié l'histoire de sa vie. Elle l'a rendue plus mystérieuse. Mais pas plus sombre. »
Ce livre est exceptionnel par les photographies de Jean Mohr
Les photographies de Jean Mohr montrent les os qui craquent, les corps pliés, le toucher du médecin, les paysages dans la brume, Les hommes et femmes confiants ou apeurés, les visages ; avec humilité et humanité.
Ce livre est exceptionnel car ce que je présente, artificiellement séparée en trois est de fait parfaitement emmêlé, intimement unifié.
Et enfin ce livre est exceptionnel, parce que il nous montre, peut être sans le vouloir, simplement , sans misérabilisme, ni grandiloquence, ce qui nous manquera désormais, sans doute irrémédiablement.


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"L'auteur présente un vrai reportage d'investigation, avec des histoires de patients originales, cocasses, émouvantes. Un jour que le docteur enfonce l'aiguille d'une seringue dans la poitrine d'un homme, il l'entend dire « où vous plantez l'aiguille, c'est là que je vis ». le médecin, homme de science féru de savoirs, s'ouvre progressivement à l'écoute plus globale de ses patients, à leur environnement social, familial, psychologique, à leur misère. « Quand il me fait l'amour, c'est comme si on me flanquait une serpillière mouillée sur la figure (…) des fois je me dis que je peux plus continuer. Je voudrais juste me coucher et que ça s'arrête. » Sur cette terre de campagne déshéritée, les habitants livrent à leur généraliste le trop-plein d'émotions dont ils ne savent pas toujours quoi faire, comme ils l'auraient fait autrefois chez leur confesseur, ou comme d'autres plus argentés le font chez leur psy. Mais qui prend en charge le médecin ? Qui soigne le soignant ?"
Extrait d'un article de Sylvie Boursier dans DM
Lien : https://doublemarge.com/un-m..
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Il y a quarante ans, l'écrivain John Berger et son ami, le photographe Jean Mohr s'installèrent durant deux mois chez un médecin de campagne anglais, John Sassall. A chaque appel, de jour comme de nuit, les deux hommes suivirent le médecin dans sa tournée des familles. Ils croisèrent ainsi plusieurs jeunes femmes persuadées à l'idée (visiblement effrayante) d'être enceintes, une vieille dame asthmatique, ou un bûcheron coincé sous un arbre. Les éditions de l'Olivier ont eu la brillante idée de traduire et ressortir en France ce livre publié pour la première fois en 1967 aux éditions Penguin (il s'appelait à l'époque A fortunate man).


Lien : http://goodnightmary.blogspo..
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Une belle évocation de la vie d'un médecin de campagne en Angleterre, son implication dans la vie locale. Avec quelques photos
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Citations et extraits (2) Ajouter une citation
« Les paysages peuvent être trompeurs. Un paysage semble parfois être moins un décor pour la vie de ses habitants qu’un rideau derrière lequel se déroulent leurs combats, leurs réussites et leurs malheurs.
Pour ceux qui se tiennent derrière le rideau en compagnie des habitants, les points de repères ne sont plus seulement géographiques mais également biographiques et personnels.
………………….. Les matins d’automne anglais ne ressemblent souvent à aucun autre matin dans le monde. L’air est froid. Le parquet est froid. C’est peut-être ce froid qui aiguise la saveur de la tasse de thé brûlant. Dehors, les pas sur le gravier crissent un peu plus qu’un mois auparavant en raison du très léger givre…….. Dehors, la lumière est douce et tranchante. Chaque feuille de chaque arbre se détache.
Elle était couchée dans un lit à colonnes : elle avait le visage couleur de cendre, les joues rentrées, les yeux fermés très fort sous l’effet de la douleur. »
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Ça fait un drôle de mélange, dit le vieil homme, sans lever la tête. Drôle de mélange. Hier elle allait plutôt bien. Il se mit à pleurer, très doucement, comme peuvent pleurer les femmes : les larmes qui gonflent les yeux.
Le médecin, qui avait déjà empoigné l’une de ses trousses, la reposa puis se radossa dans sa chaise : Vous pourriez nous faire une tasse de thé ? demanda-t-il.
Pendant que la fille préparait le thé, les deux hommes parlèrent du verger de derrière et des pommes de l’année. Au retour de la fille, ils parlèrent des rhumatismes du père. Après le thé, le docteur partit.
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