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Frédéric Worms (Éditeur scientifique)Ghislain Waterlot (Éditeur scientifique)Frédéric Keck (Éditeur scientifique)
ISBN : 2130568688
Éditeur : Presses Universitaires de France (23/11/2008)

Note moyenne : 3.89/5 (sur 35 notes)
Résumé :
Dans Les deux sources de la morale et de la religion, son dernier grand livre (1932), Bergson ne se contente pas d'établir la distinction entre le clos et l'ouvert comme critère absolu. en morale. mais aussi en religion
(et même dans chaque religion) et en politique. Il en recherche le double fondement, dans la structure immuable de notre espèce, d'un côté dans les actes imprévisibles des grands hommes de bien ou des mystiques, de l'autre. Loin de s'appuyer s... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
mercutio
  23 novembre 2014
L'ouvrage aurait pu s'appeler "Le mystique est l'avenir de l'homme", femme comprise .
Il s'agit d'un traité dans lequel Bergson expose ses convictions quant au rôle des religions, au mysticisme et au rapport entre les deux.
S'inspirant des avancées scientifiques de son temps en physique et biologie et s'y référant constamment, il prend appui sur les recherches ethnologiques de Lucien Lévy-Bruhl pour proposer un modèle des religions à deux vitesses et plaider en faveur de la potentialité de l'homme à rejoindre Dieu par le mysticisme.
Sa thèse est présentée en trois étapes.
Les obligations morales sont de deux natures complètement différentes, se distinguant aussi par leur origine:
-l'évolution "naturelle" pour la première, statique, dont le rôle est d'assurer, par le dressage, la survie de l'individu et de la société; il s'exprime par une pression sociale sur les individus aux niveaux de la famille et de la cité (par extension, la patrie): "Il y a une morale statique, qui existe, en fait, à un moment donné, dans une société donnée; elle s'est fixée dans les moeurs, les idées, les institutions; son caractère obligatoire se ramène, en dernière analyse, à l'exigence par la nature, de la vie en commun."
- des hommes exceptionnels, pour la seconde, dynamique; apparus au fil de l'histoire, responsables d'un mouvement vers l'humanité dans son ensemble et porteur d'une aspiration à l'amour universel: "ll y a d'autre part une morale dynamique, qui est élan, et qui se rattache à la vie en général, créatrice de la nature qui a créé l'exigence sociale." L'"Elan vital" (qui, pour Bergson, conteste l'explication purement physico-chimique de la vie) est en cause : "...on conçoit que la vie, qui a dû déposer l'espèce humaine en tel ou tel point de son évolution, communique une impulsion nouvelle à des individualités privilégiées qui seront retrempées en elle pour aider la société à aller plus loin."
Le premier étage de fusée bergsonienne est largué.
La religion, qualifiée de statique, est définie comme "une réaction défensive de la nature contre ce qu'il pourrait y avoir de déprimant pour l'individu, et de dissolvant pour la société, dans l'exercice de l'intelligence". Bergson pense principalement aux conséquences redoutées d'une démotivation à vivre du fait de la prise de conscience du caractère inéluctable de la mort. Cette réaction se manifeste grâce à la "fonction fabulatrice" dont l'homme a été doté; celle-ci est cause de l'invention des esprits, mythes, dieux ainsi que de la magie, avatar de la religion.
Comme l'obligation morale du même type, la religion statique est inhérente à un monde clos dans lequel l'homme et les sociétés tournent sur eux-mêmes.
Le troisième étage de la fusée met alors sur orbite la religion dynamique qui est le mysticisme dont "l'aboutissement […] est une prise de contact, et par conséquent une coïncidence partielle, avec l'effort créateur que manifeste la vie. Cet effort est de Dieu, si ce n'est pas Dieu lui-même". Bergson voit dans les mystères éleusiniens une parenté archaïque avec le mysticisme et embrasse le Bouddhisme: "...nous n'hésiterons pas à voir dans le Bouddhisme un mysticisme. Mais nous comprendrons pourquoi il n'est pas un mysticisme complet. Celui-ci serait action, création, amour". Il reconnaît enfin au judaïsme sa contribution et arrime in fine le mysticisme à l'homme des Évangiles et aux grands mystiques chrétiens; non pas ,en toute rigueur bergsonienne, au christianisme dans son caractère officiel car (je le précise pour ceux qui auraient du mal à suivre), celui-ci reste une religion statique.
Dans un quatrième chapitre qui, selon moi, ne s'imposait pas (il suffit pour s'en convaincre de se rapporter au titre "Remarques finales"), l'auteur prolonge sa réflexion sur des questions plus conjoncturelles, telles que le développement du machinisme et de la production industrielle, appliquant son mode de pensée spéculatif aux évolutions récentes de la société et des modes de vie .
J'ai apprécié la légèreté de l'écriture sur ce sujet qui peut vite être prétexte à ronfler. le style transmet agréablement l'ampleur et la vivacité de la pensée de Bergson, qui se projette avec un égal bonheur en avant, en arrière, au tréfonds et au-delà.
Bergson est très attentif à identifier les chausse-trappes du vocabulaire et prend soin de déminer son raisonnement au fur et à mesure de sa progression.
La conscience scientifique de ce philosophe, sociologue, psychologue, parfaitement au fait des développements de la physique et de la biologie de son temps, séduit quand elle s'emploie à apporter de la rigueur en un domaine qui souvent en manque: "Comment pourtant ne pas voir que s'il y a effectivement un problème de l'âme, c'est en termes d'expérience qu'il devra être posé, en termes d'expérience qu'il sera progressivement, et toujours partiellement, résolu?" et "Il n'y a pas d'autres sources de connaissances que l'expérience". Cette sensibilité ne l'empêche toutefois pas, et c'est heureux, de spéculer en concevant des modèles comme tout l'ouvrage le montre.
Tout brillant qu'il soit, l'exposé reste toutefois, en limite, celui d'un "convaincu" qui ne s'interdit pas , lorsque les arguments ne suffisent plus, de fendre l'armure à coup de "La vérité est que…", plusieurs fois invoqués.
C'est aussi celui d'un professeur, de très haute tenue certes, mais que l'élève devra, s'il veut bénéficier de la totalité de l'enseignement, suivre le long d'un chemin connu du seul professeur et dont ni l'objectif, ni le but ne sont explicités d'emblée, ce qui exige la confiance et une certaine docilité du lecteur. Cela peut énerver quand, choisissant cet ouvrage dans la catégorie philosophie, on pourrait avoir l'impression d'être tombé dans la marmite du roman policier.
Enfin, si Bergson m'a paru plutôt heureux dans son travail d'archéologue des religions, inspiré dans sa tentative de modélisation statique/dynamique, sa méthode, qui procède souvent par transposition de lois ou faits du monde des sciences dures vers celui des molles et projection inspirée dans le futur, montre ses limites dans le quatrième chapitre où ses considérations sur la guerre, l'économie et la mécanisation, la société de consommation, décalées par rapport au centre de son sujet, apparaissent près d'un siècle plus tard, quelque peu dépassées : les temps n'étaient déjà plus à l'universalisme, Bergson, tout brillant qu'il fut, n'a pas vu venir l'homme bionique ni internet.
On frémit par ailleurs de lire, publié en 1932 "qu'un génie mystique surgisse, il entraînera derrière lui une humanité au corps déjà immensément accru, à l'âme par lui transfiguré".
Spéculatif, donc, "argumenteur" et inspiré, polémique de fait bien qu'aspirant sincèrement à ne pas l'être, riche de culture philosophique et scientifique, diablement intéressant bien que, sur certains points, ébranlé a posteriori par les développements scientifiques et techniques ultérieurs, Bergson a ,de façon quelque peu visionnaire, préparé le terrain pour que la science s'intéresse aujourd'hui aux phénomènes paranormaux.
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Chri
  09 juin 2017
La religion est aussi naturelle que le rire.
L'une et l'autre étudiés par Bergson ont en commun de corriger une insociabilité, plus précisement dans le cas du rire, une inattention à la vie. (voir son célèbre essai sur le rire).
Dans son dernier livre, la religion naturelle est "une réaction défensive de la nature contre ce qu'il pourrait y avoir de déprimant pour l'individu, et de dissolvant pour la société, dans l'exercice de l'intelligence" (par sa fonction fabulatrice).
Cette dure pression sociale, synonyme de tristesse, contraste fortement avec l'élan vital, hypothèse centrale et synonyme de joie dans toute la philosophie de Bergson.
Nous sommes en 1932, le contraste entre une morale close associée à la religion naturelle, et une autre morale ouverte est forcément énorme. Comment ne pas y voir une différence de nature ? La morale close, qui se pose en s'opposant, contient l'obligation pure qui est "la discipline devant l'ennemi".
"Les nations en guerre affirment l'une et l'autre avoir pour elles un dieu qui se trouve ainsi être le dieu national du paganisme, alors que le Dieu dont elles s'imaginent parler est un Dieu commun à tous les hommes, dont la seule vision par tous serait l'abolition immédiate de la guerre".
Ici le paganisme ne désigne pas précisément un culte païen mais plus généralement la religion STATIQUE. Même son ami Jacques Chevalier ne l'a pas compris lorsqu'il minimise le danger du « néo-paganisme allemand », en voyant « un pays demeuré attaché malgré tout à la foi et à la civilisation chrétiennes ». (citation dans « Entretiens avec Bergson » de Jacques Chevalier, qui malheureusement participera au régime de Vichy).
De la même façon Bergson témoigne à propos de Charles Maurras le nationaliste, un autre collabo : « Maurras, dans l'Église, voit l'organisation seule. Son point de vue est une sorte de paganisme spirituel ».
Le point de vue anthropologique de Bergson ne fera que confirmer la permanence d'une certaine mentalité primitive à travers l'histoire. Chacun peut même en faire l'expérience à la manière de son ami philosophe américain William James pris dans un tremblement de terre. En un instant, un instinct virtuel activait l'intelligence qui en venait bizarrement à prêter une intention à la chose, et William James réagissait au tremblement de terre en criant presque : « Mais vas-y donc ! et vas-y plus fort ».
Mais revenons à ce Dieu dont l'essence même est l'amour. "On a pensé que l'homme devait aimer naturellement l'humanité comme on aime sa patrie et sa famille". Bergson observe au contraire, que l'amour de l'humanité « ne prolonge pas un instinct, ne dérive pas d'une idée », ni de l'intensification d'une morale close.
Bergson veut retrouver l'élan vital. Comme dans le « Rire » où il écrivait ses plus belles pages sur la création artistique, il parle ici du mysticisme comme création de morale. C'est un élan créateur qui remonte en deçà de l'intelligence dans « une frange d'intuition, vague et évanouissante » et imprime une vive émotion capable de se propager d'âme en âme.
Après un mot sur Socrate, et quelques "héros obscurs" passés sous silence, on peut lire comment les mystiques chrétiens font la plus forte impression sur Bergson : « La démocratie est d'essence évangélique ».
Son dernier livre est presque le coming-out de sa conversion au catholicisme. Presque, car celle-ci n'aura pas lieu, comme il l'indique dans le livre « Entretiens avec Bergson » (voir plus haut) : « J'éprouvais une difficulté à transformer un acte d'adhésion en un acte d'obéissance ».
C'est aussi par son caractère "complet" ou agissant, que le mysticisme chrétien remporte l'adhésion de Bergson. le détachement ne serait qu'une "demi-vertu". Son acte d'adhésion peut donc être mis en rapport avec son activisme sur le plan international, plus exactement au sein de la Société Des Nations, ancêtre de l'ONU. Pour d'autres formes de prévention contre la guerre, il faudrait aussi se rappeler de son analyse (dans le "Rire") : "le rire est le remède spécifique contre la vanité".
La dernière partie de son oeuvre est une nouvelle page d'anthropologie contemporaine qui questionne sur l'esprit d'invention et la « frénésie » de notre société de consommation : « toute notre civilisation est aphrodisiaque ».
Mais il n'y a jamais de fatalité historique. « Un retour à la simplicité n'a rien d'invraisemblable. La science elle-même pourrait bien nous en montrer le chemin. Tandis que physique et chimie nous aident à satisfaire et nous invitent ainsi à multiplier nos besoins, on peut prévoir que physiologie et médecine nous révéleront de mieux en mieux ce qu'il y a de dangereux dans cette multiplication, et de décevant dans la plupart de nos satisfactions. »
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NMTB
  19 décembre 2014
Tous les hommes sont obligés de se conformer à des lois, tout simplement parce que l'homme est un animal social et qu'une société a besoin de règles pour fonctionner. Il existe des lois sociales qui sont issues de l'instinct, le même instinct qui permet aux abeilles de construire et d'entretenir une ruche ou qui dicte aux fourmis leur devoir dans la fourmilière. Mais l'homme n'est pas seulement un animal instinctif, il est aussi intelligent et capable d'inventer des lois qui seront bénéfiques à la survie de la société.
Les lois issues de l'instinct sont, à l'origine, faites pour la survie de petits groupes, de la famille, du clan. Et un clan peut avoir à se battre contre d'autres clans pour survivre. Ces lois ne concernent donc pas toute l'humanité mais seulement une communauté limitée, une patrie par exemple. Tandis que les lois issues de la raison peuvent être destinées à la conservation de l'ensemble de l'humanité. Bergson prétend qu'il n'y a pas de progression possible entre ces lois instinctives et ces lois raisonnées. Elles sont de natures différentes. « Entre la première morale et la seconde il y a donc toute la distance du repos au mouvement », écrit-il. L'une s'adresse à une société close, l'autre à une société ouverte. Cette morale ouverte trouve sa plus parfaite expression dans la déclaration des Droits de l'Homme. Et Bergson constate que c'est à la civilisation chrétienne qu'il a été donné de créer les Droits de l'Homme.
Bergson s'interroge : Comment les religions et toutes leurs superstitions ont-elles pu naître dans l'esprit de l'homme ? Il affirme que c'est une réaction instinctive, « une précaution de la nature contre certains dangers que court l'être intelligent. » En effet, l'être intelligent, en observant la nature, comprend que tout ce qui vit est destiné à mourir et que c'est également son destin à lui. Cette pensée est profondément déprimante et finalement dangereuse pour la survie de l'espèce qui a besoin d'une confiance totale de l'individu. Donc, la nature a conçu quelque chose dans la raison humaine que Bergson nomme la fonction fabulatrice. C'est de cette fonction qu'est née la croyance en la vie après la mort, la magie, le culte des esprits, etc. Tout ça pour rassurer l'homme, pour qu'il se sente en sécurité et qu'ainsi l'espèce humaine, la société, ne soit plus menacé.
Mais à côté de cette « religion statique », superstitieuse, une « religion dynamique » s'est aussi développée. Cette dernière est basée sur le mysticisme de quelques individus exceptionnels. le mysticisme est une réaction de l'intelligence contre elle-même, pour sortir du cercle vicieux dans lequel elle risquerait d'entrainer l'homme. Mais ce n'est plus un arrêt de l'intelligence, c'est un dépassement, une « supra-intelligence ». Et, là encore, selon Bergson, ce sont des chrétiens qui ont atteint le plus haut niveau de mysticité : Celui d'un amour total de la vie, d'un amour de l'humanité entière et d'un amour agissant.
La dernière partie du livre a pour sujet l'humanité au vingtième siècle. Comment agir au sein des démocraties, de ses organisations sociales dynamiques, pour limiter l'instinct guerrier des hommes ? Et c'est l'industrie qui est au coeur du problème. L'industrie a servi jusqu'ici à augmenter coûte que coûte le bien-être des hommes. En caricaturant : pour plus de bien-être, il faut davantage d'industrie, davantage d'énergie, et pour obtenir cette énergie, quand on n'en a plus assez, il faut la voler aux autres. Tout partait encore du besoin de se sentir en sécurité, le bien-être, mais ce besoin s'est transformé en une recherche effrénée de plaisirs superflus. Bergson pensait que cette recherche, cet affolement, allait (ou va) s'arrêter de lui-même, que, comme un mouvement de balancier, après la recherche à tout prix du bien-être et du plaisir de l'ère moderne, les hommes se retourneraient vers quelque chose qui serait plus proche de l'ascétisme du Moyen-Age. Mais, pour Bergson, il ne s'agit pas tant de décroissance, de faire baisser l'industrialisation, que de s'appuyer sur elle pour augmenter l'énergie morale à la hauteur du déploiement qu'a déjà connu l'énergie physique.
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stcyr04
  19 avril 2016
Dans ce livre Bergson expose notamment l'idée de 2 formes différenciées de religion: la plus ancienne qualifiée de statique se caractérise par des réactions naturelles de conservation; la seconde plus récente dite dynamique possède un "élan vital"qu'on pourrais appeler "amour". Ce livre est aussi intéressant car Bergson s'oppose à Darwin et à ses théories d'évolution continue.
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zizza
  16 février 2014
Ce livre pose le problème du fondement de la morale, qui, comme l'indique le titre, a deux sources (celle de la société, qui est statique, et qu'on ressent plus comme une obligation; et celle du moi, qui est dynamique); questionnement qui amène ensuite à poser le fondement de la religion, qui elle aussi a deux sources.
Très intéressant, mais certaines pages sont difficiles à lire. le chapitre final est excellent, très actuel (à croire que Bergson était un visionnaire).
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Citations et extraits (23) Voir plus Ajouter une citation
ParataxeParataxe   17 juin 2019
Car si notre corps est la matière à laquelle notre conscience s'applique, il est coextensif à notre conscience.Il comprend tout ce que nous percevons, il va jusqu'au étoiles.
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FaeruneFaerune   16 février 2015
L'homme est le seul animal dont l'action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets avec l'espoir de réussir et la crainte d'échouer. C'est le seul qui se sente sujet à la maladie, et le seul aussi qui sache qu'il doit mourir. Le reste de la nature s'épanouit dans une tranquillité parfaite. Plantes et animaux ont beau êtres livrés à tous les hasards ; ils ne s'en reposent pas moins sur l'instant qui passe comme ils le feraient sur l'éternité. De cette inaltérable confiance nous aspirons à quelque chose à nous dans une promenade à la campagne, d'où nous revenons apaisés. Mais ce n'est pas assez dire. De tous les êtres vivants en société, l'homme est le seul qui puisse dévier de la ligne sociale, en cédant à des préoccupations égoïstes quand le bien commun est en cause ; partout ailleurs (fourmis, ruche, plantes, cellules, etc...), l’intérêt individuel est inévitablement coordonné ou subordonné à l’intérêt général. Cette double imperfection est la rançon de l'intelligence.

L'homme ne peut pas exercer sa faculté de penser sans se représenter un avenir incertain, qui éveille sa crainte et son espérance. Il ne peut pas réfléchir à ce que la nature lui demande, en tant qu'elle a fait de lui un être sociable, sans se dire qu'il trouverait souvent son avantage à négliger les autres, à ne se soucier que de lui-même. Dans les deux cas il y aurait rupture de l'ordre normal, naturel. Et pourtant c'est la nature qui a voulu l'intelligence, qui l'a mise au bout de l'une des deux grandes lignes de l’évolution animale pour faire pendant à l'instinct le plus parfait, point terminus de l'autre. Il est impossible qu'elle n'ait pas pris ses précautions pour que l'ordre, à peine dérangé par l'intelligence, tende à se rétablir automatiquement. Par le fait, la fonction fabulatrice, qui appartient à l'intelligence et qui n'est pourtant pas intelligence pure, a précisément cet objet. Son rôle est d'élaborer la religion dont nous avons traités jusqu'à présent, celle que nous appelons statique et dont nous dirons que c'est la religion naturelle, si l expression n'avait pas pris un autre sens.

Nous n'avons donc qu'à nous résumer pour définir cette religion en termes précis. C'est une réaction défensive de la nature contre ce qu'il pourrait y avoir de déprimant pour l'individu, et de dissolvant pour la société, dans l'exercice de l'intelligence.
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FaeruneFaerune   16 février 2015
En vain nous ferions observer que dans la série animale la souffrance est loin de ce que l'on pense : sans aller jusqu'à la théorie cartésienne des bêtes-machines, on peut présumer que la douleur est singulièrement réduite chez des êtres qui n'ont pas de mémoire active, qui ne prolongent pas leur passé dans leur présent et qui ne sont pas complètement des personnes ; leur conscience est de nature somnambulique ; ni leurs plaisirs ni leurs douleurs n'ont les résonances profondes et durables des nôtres : comptons-nous comme des douleurs réelles celles que nous avons éprouvées en rêve ? Chez l'homme lui-même, la souffrance physique n'est-elle pas due bien souvent à l'imprudence et à l'imprévoyance, ou à des besoins artificiels ? Quant à la souffrance morale, elle est au moins aussi souvent amenée par notre faute, et de toute manière elle ne serait pas aussi aiguë si nous avions surexcité notre sensibilité au point de la rendre morbide ; notre douleur est indéfiniment prolongée et multipliée par la réflexion que nous faisons sur elle.
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mercutiomercutio   20 novembre 2014
Que si, au contraire, on veut que l'idée du Bien soit la source de toute obligation et de toute aspiration, et qu'elle serve aussi à qualifier les actions humaines, il faudra qu'on nous dise à quel signe on reconnaît qu'une conduite lui est conforme; il faudra donc qu'on définisse le Bien; et nous ne voyons pas comment on pourrait le définir sans postuler une hiérarchie des êtres ou tout au moins des actions, une plus ou moins grande élévation des uns et des autres: mais si cette hiérarchie existe par elle-même, il est inutile de faire appel à l'idée du Bien pour l'établir; d'ailleurs, nous ne voyons pas pourquoi cette hiérarchie devrait être conservée, pourquoi nous serions tenus de la respecter; on ne pourra invoquer en sa faveur que des raisons esthétiques, alléguer qu'une conduite est "plus belle" qu'une autre, qu'elle nous place plus ou moins haut dans la série des êtres: mais que répondrait-on à l'homme qui déclarerait mettre au-dessus de tout la considération de son intérêt?
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colimassoncolimasson   17 juillet 2015
Il n’était pas souhaitable que l’on commence par la science de l’esprit : elle ne fût pas arrivée par elle-même à la précision, à la rigueur, au souci de la preuve qui se sont propagés de la géométrie à la physique, de la chimie à la biologie, en attendant de rebondir sur elle.
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