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Citations sur Qui a fait le tour de quoi ? L'affaire Magellan (7)

Charybde2
Charybde2   03 juin 2020
C’est l’alarme à Lisbonne. Pour tenter d’empêcher Magellan de se lier irrémédiablement à la couronne espagnole, Manuel Ier ne recule devant rien : flatteries, promesses de pardon et de richesses, menaces. Il recourt pour ses basses besognes aux services de son agent commercial à Séville, Sebastiáo Álvares.
À la mi-juillet 1519, Álvares se rend chez Magellan, qu’il trouve occupé à « remplir des coffres et des ballots de bouteilles, de conserves et d’autres choses », preuve de l’imminence de son départ. Sur la demande expresse de son souverain, Álvares manie la carotte et le bâton. Il assure Magellan que son retour au Portugal lui vaudra faveurs et louanges, tandis que seuls le déshonneur et l’infamie l’attendent s’il persiste dans ses intentions : « Et je lui dis qu’il était certain qu’il serait tenu pour traître pour avoir été à l’encontre des États de Votre Majesté. »
« Traître », tredor : le mot terrible, le mot sans retour est prononcé. Mais Magellan, tout à ses bagages, l’écoute d’une oreille distraite – et campe sur ses positions.
L’ire de Manuel Ier à l’encontre de son sujet félon est telle qu’il envisage d’en venir aux dernières extrémités. Le chroniqueur des Indes Antonio de Herrera nous apprend ainsi que « lorsque la nuit surprenait [Magellan et Faleiro] dans la maison de l’évêque de Burgos [le président du Conseil des Indes], ce dernier demandait à ses serviteurs de les raccompagner chez eux ». Les rues ne sont pas sûres : on craint le guet-apens et le coup de surin. Mais le monarque portugais renonce à son noir dessein, peut-être simplement faute d’assassins fiables sous la main. Il envoie toutefois une flotte de renfort aux Moluques pour intercepter l’expédition espagnole.
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JCLDLGR
JCLDLGR   28 octobre 2020
Les instructions contiennent en outre la prime du voyage : ce que Magellan gagnera s'il réussit dans son entreprise - un privilège de gouvernement sur les nouvelles terres, transmissible à ses héritiers, le vingtième des taxes qui y seront levées, et surtout, la possession de deux îles s'il en découvre au moins huit. Il faudra se souvenir de cette dernière concession lorsque nous verrons Magellan, aux Philippines, aborder frénétiquement à chaque îlot, au mépris parfois de la plus élémentaire prudence.
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lanard
lanard   24 octobre 2020
Plus personne, des décennies durant, ne se risqua à la traversée du détroit qui porte son nom - trop longue, trop dangereuse.
Pire encore : la réalité même de son exploit commence très vite à s'estomper. Dans La Araucana - poème martial en trente-sept chants composés dans les années 1560 - le conquistador Alonso de Ercilla, grand massacreur de Patagons, se fait gloire d'avoir été le premier, en 1558, à découvrir le détroit de la mer du sud "avec seulement dix compagnons, dans une petite barque allégée de son ballast".
A la fin du XVIe siècle, certains, en Espagne et aux Amériques, en viennent même à douter de l'existence de ce fameux passage. Dans son Histoire naturelle et morale des Indes, publiée à Séville en 1590, le jésuite José de Acosta écrit : " Le détroit que Magellan trouva dans la mer du sud, certains pensaient qu'il n'existait pas, ou bien qu'il s'était refermé."
A quoi bon, en somme, avoir fait le tour de tout ça?
Peut-être pour que les écrivains aient quelque chose à dire lorsque viennent les temps mauvais où chaque mot compte, où, dans les termes de Bertold Brecht, "parler des arbres est presque un crime, puisque c'est faire silence sur de tant de forfaits".
De 1935 à 1938, Stefan Zweig travaille à une biographie de Magellan. C'est à sa jeune compagne, Lotte, qu'il confie la tâche de rassembler sur l'homme et son voyage une vaste documentation - laquelle puise d'ailleurs aux meilleurs sources universitaires de l'époque.
Le Magellan de Zweig est un héros sans failles ni faiblesses, l'archétype de l'homme qui abat un à un les obstacles qui se dressent entre lui et on rêve. Mais il est surtout une certaine idée de l'Europe, en laquelle le romancier s'efforce de croire encore, et ce alors même que la nuit monte en lui.
La vraie mort de Magellan - c'est-à-dire la mort de l'idéal qu'on lui fait endosser comme une vêtement trop grand pour lui, la fin du rêve complaisant d'une Europe toute de courage et de curiosité -, la vraie mort de Magellan a donc lieu le 22 février 1942, à Petropolis, à 65 kilomètre de la ville de Rio de Janeiro, lorsque Stefan Zweig et Lotte Altman se suicident.
Car les héros sont comme les fées et les divinités des contes pour enfants : ils ne meurent vraiment que lorsqu'on ne croit plus en eux.
C'est douloureux, ça ne se fait pas sans un pincement au cœur, mais ça s'appelle grandir.
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lehibook
lehibook   13 octobre 2020
L'homme qui rejoint son désir ,l'homme qui donne à cela même qu'il convoite le nom de sa convoitise -et qui , pour finir, abolit entre son rêve et lui tout écart en baptisant à sa ressemblance un danger en forme de détroit...Tout le mythe Magellan ,pas moins de cinq siècles de légende ,tiennent dans la ridule de ce moment , sont tapis là,dans cette encoignure du temps.
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lehibook
lehibook   13 octobre 2020
La nature tropicale décontenance trop les européens pour qu'ils la jugent belle,donc digne de description.
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Charybde2
Charybde2   03 juin 2020
L’épopée des Indes, c’est cela : l’idée que durant près d’un siècle, toutes les navigations sont pensées et accomplies dans un seul et même but – rallier l’Inde, puis, surtout, l’empire du Grand Khan, dont Marco Polo a vanté les merveilles.
Et pour prouver la continuité de cette ambition, les chroniqueurs lisboètes transforment l’un des fils du roi Jean Ier de Portugal, l’infant Henri, en un personnage truculent : « Henri le Navigateur ». Mais « Henri le Navigateur » n’a jamais vraiment navigué. Tout au plus a-t-il traversé le détroit de Gibraltar puis financé, une fois devenu gouverneur de l’Algarve, certaines expéditions sur la côte ouest de l’Afrique. Et ce non pas pour remplir les blancs des portulans, mais simplement parce qu’il avait obtenu du pape le droit d’en tirer bénéfice. Son frère Pierre, lui, a voyagé loin – mais pas en direction de l’Asie : jusqu’au Danube, en passant par l’Angleterre.
Alors oui, ce sont peut-être les deux infants qui ont persuadé leur père de la nécessité de la conquête sabre au clair de l’enclave de Ceuta, sur les côtes marocaines. Mais il n’en allait de rien d’autre, semble-t-il, que de leur soif de titres. Ce que jeunesse veut…
Car pour les chroniqueurs de l’expansion portugaise, tout commence par la prise de Ceuta, en 1415, et tout s’achève avec l’arrivée de Vasco de Gama à Calicut, en 1498. Madère en 1419, les Açores en 1427, le cap Bojador, au sud du Sahara, en 1434, le Sénégal en 1441, la Guinée en 1450 : une progression par sauts de puce, en bordure de l’Atlantique Nord, à la lisière de ce que l’on appelle encore la « mer des Ténèbres ». Les caravelles ondoient le long des côtes, se faufilent dans les estuaires. Un peu d’or, beaucoup d’ivoire – des esclaves, déjà.
Pourtant, cette idée d’un grand plan, d’un dessein univoque obstinément poursuivi quatre-vingts ans durant, cette idée ne tient pas. La prise de Ceuta et des places fortes côtières du Maroc n’est en aucune façon la « phase 1 » d’un projet de conquête de l’Asie.
Quand on va voir les sources de près, comme les historiens l’ont fait, la prise de Ceuta n’est qu’un épisode parmi d’autres dans la rivalité séculaire entre la couronne portugaise et les pouvoirs musulmans nasride et mérinide. Il y est bien question du contrôle du détroit de Gibraltar, mais parce qu’il commande le négoce maritime entre la Méditerranée et la façade atlantique de l’Europe : pas parce qu’il ouvre sur le Grand océan qui conduit en Asie.
La conquête de Ceuta, d’ailleurs, c’est un surprenant point de départ, quelque chose comme l’Iliade à l’envers : la grande bataille qui décide de tout, mais placée en début de récit. Achille qui tue Memnon en lever de rideau – presque une bévue de scénariste.
Puis, c’est un carnage, pas une guerre en dentelles. Un mercenaire français, Antoine de La Sale, raconte qu’une fois les portes de la ville enfoncées, les soldats portugais combatirent dans les faubourgs « jusqu’au coucher du soleil, sans pièce de harnais désarmer ». Gomez Eanes de Zurara – le chroniqueur officiel de la cour – écrit encore qu’au terme de la bataille, les rues étaient jonchées de cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants, et que Jean Ier les fit tous jeter à la mer. Il faut beaucoup d’imagination – et pas mal d’indécence – pour y voir le prologue glorieux d’une odyssée planétaire.
Et si la morale peinait à se faire entendre, comme il lui arrive souvent, il suffirait de donner la parole au portefeuille pour prendre la mesure du désastre. La prise de Ceuta coûte à la couronne la bagatelle de 280 000 dobras, soit une fois et demie le revenu annuel du royaume ! Même en admettant que les nobliaux aient de temps à autre besoin de tirer l’épée, ça fait quand même très cher la tuerie.
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Charybde2
Charybde2   03 juin 2020
Magellan…
Magellan, c’est la statue du Commandeur, une vie majuscule, le nom donné à un détroit du bout du monde et à une sonde spatiale lancée vers Vénus en 1989. Un nom qui dit les confins, les limites repoussées, l’impensable accompli.
Un nom, aussi, qui suffit à faire surgir les « Grandes Découvertes », c’est-à-dire l’idée arrogante que l’Europe s’est longtemps faite d’elle-même, de son excellence, de sa précellence – l’un des premiers maillons de la généalogie à fil tendu de notre orgueil.
Mais qui est vraiment Fernand de Magellan ?
Il est toujours plus facile de poser des questions simples que d’y répondre. Magellan c’est une vie majuscule, oui, mais des archives minuscules, du moins dès qu’il est question de l’homme et pas seulement de son exploit.
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