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EAN : 9782844852168
122 pages
Allia (27/04/2006)
4.32/5   14 notes
Résumé :
François Jullien a publié sur la "pensée chinoise" des ouvrages nombreux, qui ont connu un succès considérable en France et des traductions dans une quinzaine de langues. Un autre sinologue, Jean François Billeter, présente ici quelques-unes des objections qu'on peut lui faire sur sa méthode et sur sa vision de la Chine. Il ouvre un débat qu'il estime indispensable et dont il montre les implications intellectuelles, morales et politiques.
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
QUERELLE D'EXPERT ?

En quelques cent-vingt pages bien senties - suffisamment étayées et détaillées pour ne pas être imposées d'autorité, assez concises et résumées pour ne pas lasser le lecteur ni le perdre dans des connaissances qu'il ne domine pas forcément - le célèbre sinologue français, traducteur et analyste de l'oeuvre de Tchouang-Tseu, Jean-François Billeter règle ses comptes - strictement intellectuels - avec un autre sinologue français de réputation mondiale, l'auteur de Procès et création (entre autres), le chercheur, universitaire et philosophe François Jullien.

Le moins que l'on puisse en dire c'est que le premier ne partage ni la méthode, ni les analyses et encore moins les conclusions du second quant à cette fameuse "Chine éternelle", et, plus encore, à cette supposée rencontre impossible, ces différences irréconciliables qui éloigneraient définitivement la pensée chinoise de la pensée européenne. La première serait définitivement et de tout temps immanente, la seconde aussi invariablement transcendante. C'est contre ce socle de pensée radical et, selon lui, presque totalement erroné, que Billeter se porte, et de quelle manière, en faux.

Bien entendu, tout cela pourrait sembler n'être qu'une de ces énièmes querelles picrocholine dont les spécialistes, chercheurs et autres experts sont souvent friands, sans que quiconque en dehors d'eux-mêmes et d'un tout petit cénacle puisse y puiser le moindre intérêt mais il n'en va justement pas de même dans ce court ouvrage. En effet, au-delà des connaissances sur la Chine, son histoire, sa (ou ses) philosophie, ses faiblesses et ses vertus, que Jean-François Billeter nous dispense avec son aisance et son habileté coutumières, c'est à une critique fondamentale et radicale qui dépasse, et de loin, les points de rupture existant entre deux intellectuels, seraient-ils de très haut niveau. Que François Jullien se situe dans une sorte d'héritage européen d'idéalisation "a priori", et sans remise en cause possible, de ce que serait -de ce que doit être ! - la pensée chinoise, ne l'excuse en rien : c'est à une pure "idéologisation" de la pensée, une perversion de celle-ci à laquelle, selon Billeter, M. Jullien se livre de manière permanente et systématique depuis la rédaction de ses ouvrages clés. Et de nous démontrer comment cette pensée viciée use et abuse d'artifices, détourne des textes de leurs implications originelles - en n'en citant que des extraits décontextualisés, en ne faisant aucun effort de modernisation de leurs traductions, etc -, comment toute démonstration advient a posteriori des thèses, des affirmation ad abrupto de ce sinologue pourtant renommé. Et comme nous le rappelle Billeter, tout cela ne serait que d'une importance fort mineure si François Jullien n'avait la prétention d'imposer SA conception de cette hypothétique "Chine des lettrés" dénuée de toute base matérielle (qu'elle soit historique, biographique, sociale ou culturelle) examiné via le prisme du doute critique et contradictoire auprès d'un public tant large que managérial puisque celui-ci donne désormais des conférences auprès de chefs d'entreprises, leur délivrant ainsi SA bonne parole afin de comprendre - mais comprendre quoi, pour le coup ? - la Chine et les chinois.

On songe aussi à tous ces intellectuels - et ils couvrent tous les domaines de la connaissance - ayant agit ou agissant encore ainsi, pour leur plus grande célébrité peut-être, mais certainement pas pour le bien de la pensée humaine.

Précisons que ce petit opus, certes ferme et rude, de l'auteur brillant des Leçons sur Tchouang-tseu, se termine par quelques pages absolument réjouissantes, d'une part, sur l'aveuglement presque imbécile -et certainement très ignorant- de responsables d'une des plus célèbres collections de notre édition nationale s'étant fait berner au point de publier un ouvrage des plus mineurs de la littérature chinoise en lieu et place d'autre beaucoup plus essentiels. Et d'autre part, d'un petit chapitre intitulé "Regard ému sur ma vie" qui résume avec jubilation la fin de vie difficile et l'oeuvre d'un lettré chinois nommé Li Tcheu ayant voulu se libérer du joug des habitudes et des interdits de son temps.
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Quand Hérodote a voyagé en Perse et en Egypte, il a pris pour argent comptant tout ce que les mages et les prêtres lui racontaient. Nous avons ainsi hérité de lui une Perse et une Egypte que pendant de longs siècles, nous prenions pour les vraies. Jean-François Billeter fait un peu le même reproche à François Jullien dans ce petit livre qu'il lui consacre : prendre pour "la" Chine, "la" pensée chinoise, ce qui n'est qu'un discours dominant tenu sur elle-même par la classe des mandarins et des lettrés, sous la domination sourcilleuse des dynasties successives dont elle servait et légitimait le pouvoir despotique. Cette erreur initiale commise par l'abondant philosophe François Jullien est étudiée d'abord dans son histoire : l'utopie chinoise que les philosophes des Lumières se sont fabriquée, sans trop s'inquiéter de son exactitude, est le milieu et la tradition où François Jullien s'inscrit. Partant de là, il pratiquera une lecture (et pire, une traduction) sélectives des textes dont il va se servir, en les sélectionnant selon ses idées préconçues. Ainsi naît "la pensée chinoise", généralité aussi absurde que "la pensée occidentale" (où l'on fourrerait tout le monde, depuis Parménide jusqu'à Bernard-Henri Lévy). François Jullien s'est proposé non de faire oeuvre de sinologue, mais de philosophe : il pense qu'en s'aidant de "la" pensée chinoise, il dévoilera par comparaison, l'impensé, comme il dit, la nature profonde, de "la" pensée occidentale. Jean-François Billeter attaque cette entreprise dans ses fondements mêmes, en montrant qu'elle n'a guère de sens, ni de rigueur intellectuelle.

Pourquoi lire ce petit livre, si l'on n'est ni philosophe, ni sinologue ? D'abord, il n'est pas interdit de fournir un peu d'aliment à sa pensée, et à sortir de sa zone de confort. Philosopher n'a jamais fait de mal à personne, surtout sous cette forme accessible, clairement dite et élégamment éditée. Ensuite, la controverse entre les deux auteurs peut ne pas intéresser, mais il y a quelque chose de réjouissant à voir se dissiper les ténèbres pédantes des traductions de livres chinois sur la Voie, le Non-Agir ou je ne sais quoi. Il est agréable de comprendre enfin de quoi Confucius ou Lao-Tseu veulent parler. La Chine n'est plus cette autre planète inconnaissable qui fascine d'autant plus qu'on la connaît moins : il devient possible de s'y intéresser et d'en appréhender quelques aspects, par-delà la langue. Enfin, je suis reconnaissant à l'auteur d'évoquer la figure du "lettré" rebelle Li Tcheu (Li Zhi), auteur du "Livre à brûler" (1590) et du "Livre à cacher" (1599). le portrait qu'il en dresse rappelle par certains côtés Giordano Bruno ou Comenius. Sa seule présence dans ce petit livre suffit à faire douter des rêveries de François Jullien.
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Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
"Comment peut-on écrire en français des livres qui se réclament d'un regard du dehors, d'une déconstruction par le dehors", se demandait à [propos de François Jullien] Paul Ricoeur, avec sa courtoisie coutumière.
D'ailleurs, à supposer qu'une vraie confrontation fût possible dans ces conditions, comment un tiers pourrait-il saisir ensemble les deux formes de pensée mises en présence? Il y a là une autre difficulté insurmontable, car une forme de pensée n'a de réalité que lorsqu'on s'en sert pour penser et nul ne pense jamais simultanément de deux façons différentes. Ce que l'on peut à la rigueur tenir sous son regard, ce ne sont pas deux formes de pensée en acte, dans leur action réelle, mais seulement des formes vidées de leur substance, pareille aux dépouilles que les serpents laissent derrière eux après leur mue.
Cependant, François Jullien privilégie les notions. Il fait d'elles le pivot de plusieurs de se livres: le "procès" (tao ou dao) dans Procès ou création, la "propension" (cheu ou Shi) dans La Propension des choses, la "fadeur" (tan ou dan) Éloge de la fadeur, etc. - et bute sur une troisième difficulté. Pour mieux asseoir ses démonstrations, il adopte pour chacune d'elles une traduction française unique. Il se rend bien compte que ce procédé risque de fausser la signification de la notion chinoise ou de réduire sa portée, mais s'y résous néanmoins, et se tient ensuite au choix qu'il a fait. Il en résulte une distorsion très visible dans Éloge de la fadeur, pour ne citer que cet exemple. Dans les textes qu'il cite, il rend uniquement le mot tan par "fade" ou "insipide" alors que, dans la plupart des cas, il eut été plus juste de le rendre par fin, léger, délicat, subtil, imperceptible, ténu, atténué, dilué, délavé, pâle, faible, raréfié, etc. Pour signaler dans chacune de se traductions la notion (ou la valeur) qui lui importe, il enfonce partout, comme un clou, la traduction française à laquelle il s'est arrêté - crée par là un effet d'étrangeté artificielle. Dans la plupart des cas, il pouvait rendre le passage de façon beaucoup plus naturelle, avec la conséquence qu'il semblerait moins chinois et nous rappellerait ce que nos auteurs ont aussi dit. C'est ainsi que l'exotisme naît bien souvent chez François Jullien et chez les sinologues en général, d'un choix de traduction contestable.
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Dans l'histoire de la Chine comme dans la nôtre, certains (...) mots ont été valorisés à l'extrême. Ils ont servi de clé de voûte à un édifice de langage, à un système de pensée, à tout un ordre politique et social. Le Tao a été le premier de ces mots durant toute l'époque impériale. Cela se voit par exemple dans le Houai-nan-tseu (ou Huainanzi), dont une traduction a paru récemment dans la Bibliothèque de la Pléiade. Ce gros ouvrage, qui date du IIe siècle avant notre ère, donc des débuts de l'empire, consiste, de bout en bout, en un éloge dithyrambique et confus du Tao. Les sinologues qui l'ont traduit ont laissé ce mot dans leur traduction, ce qui rend l'ouvrage incompréhensible. Ils auraient pu mettre à la place la "Nature", car la "Nature" aussi engendre, est engendrée et se régénère selon ses propres lois, peut servir de modèle à une action sans cesse renouvelée, etc. S'ils avaient pris ce parti, le lecteur comprendrait sans peine que le Houai-nan-tseu est un ouvrage politique qui vise à fonder en nature le pouvoir impérial. Cela aurait placé cette oeuvre, non dans un Ailleurs fantastique et inaccessible, mais dans un passé historique que nous pouvons comprendre comme nous comprenons le nôtre.
Cet exemple montre à merveille qu'un choix de traduction suffit à créer le mirage d'un univers intellectuel entièrement séparé du nôtre et qu'un choix différent aurait, au contraire, placé l'ouvrage sur le sol commun de l'histoire des pouvoirs et de leurs idéologies, et aurait ipso facto fait apparaître ce que le pouvoir impérial des Han et ses différentes justifications imaginaires ont eu de particulier - ce qui aurait élargi de façon appréciable notre horizon historique et intellectuel.
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Comme je l'ai indiqué, on peut faire d'autres choix que François Jullien. On peut renverser sa méthode et obtenir des effets qui sont à l'opposé de ceux qu'il obtient.
Ce renversement est observable dans le travail du traducteur. J'ai relevé que beaucoup de sinologues, quand ils traduisent des textes philosophiques, posent a priori que la pensée chinoise est différente de la nôtre, puisqu'elle est fondée sur des notions telles que le Tao par exemple, et traduisent en conséquence, prouvant par leurs traductions ce qu'ils ont posé au départ. Pour sortir de cette circularité, il suffit d'inverser ce mécanisme, de poser d'emblée l'unité foncière de l'expérience humaine, de chercher à comprendre à partir de là le texte qu'on a sous les yeux et rendre ensuite le plus naturellement possible en français ce que le texte dit. Pour cela, il ne faut pas traduire en premier lieu les mots, mais la phrase, en tenant compte du contexte. Les exemples que j'ai donnés prouvent que c'est possible, la plupart du temps, et que c'est même souvent facile lorsqu'on a bien compris le sens de la phrase.
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De même François Jullien parle des penseurs chinois comme s'ils avaient toujours été d'accord entre eux, du seul fait qu'ils étaient chinois, et comme si leur pensée n'avait jamais comporté d'apories, d'illusions, d'ambitions inavouées, de mensonges intéresses ou de froide volonté de domestication des esprits, mais aussi de doute, de lucidité, de courage, d'audace - ce qui revient à nier que leur pensée ait un quelconque avec l'histoire et qu'elle ait pu jouer un rôle. Cela équivaut aussi à renoncer à toute critique et donc, selon moi, à toute intelligence approfondie. Enfin cela consiste à nier l'idée même de philosophie, qui est nécessairement, en Chine comme ailleurs, une entreprise éthique et intellectuelle individuelle.
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Les sinologues devraient combattre ce mythe de la Chine "autre" parce qu'il est en lui-même une régression intellectuelle et parce qu'il menace les études chinoises. L'étude du passé chinois est en train de tomber en déshérence dans nos meilleures institutions parce qu'elle apparaît de plus en plus comme une occupation dénuée de sens pour les étudiants. Pour renverser cette tendance, il faut que les sinologues cessent de faire de l'étude de la Chine une fin en soi. Il faut qu'ils exercent publiquement leur jugement et fassent savoir pourquoi ils estiment que tel ouvrage mérite d'être connu du public, ou ne le mérite pas; qu'au lieu de justifier son intérêt par le seul fait qu'il est chinois, ils le présentent comme un élément important de l'histoire humaine, saisie dans son unité; et qu'ils renouvellent pour cela leurs façons de présenter les oeuvres, et d'abord de les traduire.
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