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Critiques sur Là où les tigres sont chez eux (50)
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Erik35
  11 septembre 2017
BRÉSIL, TOUJOURS TERRE D'AVENIR ?

Un pavé, une somme, une masse, un roman-fleuve, roman labyrinthique... Aucun superlatif ni qualificatif ne manquent dès lors qu'il s'agit de résumer l'épaisseur ainsi que le contenu de ce roman paru en 2008, roman éminemment dense, étonnant, polymorphe, d'un auteur, le philosophe et archéologue sous-marin Jean-Marie Blas de Roblès, dont on peut affirmer sans être particulièrement condescendant qu'il n'était guère connu jusque-là, sauf, sans doute, pour ses magnifiques et passionnants ouvrages consacrés à l'archéologie (aux éditions Edisud entre autres) et un ou deux romans ou recueils de nouvelles plus confidentiels, l'un d'eux recevant tout de même le prix de la nouvelle De l'Académie Française... même si cela remonte à 1982 !
N'oublions pas, non plus, de rappeler les détails liés à la confection de cette épopée historico-contemporaine : dix années de travail rédactionnel - sans même prendre en considération les années plus nombreuses encore que demandèrent la compilation de lectures, de documentations, la confrontation des sources et des recherches concernant le fameux Athanase Kircher dont il sera abondamment question dans l'ouvrage -, presque autant de temps pour trouver un éditeur assez fou, un succès aussi bien critique que de librairie (ce qui est assez rare pour le signaler), ainsi que trois prix, dont l'un des plus prestigieux : le Médicis en 2008.

C'est donc nanti de ces premières extravagances que nous abordâmes les rives tumultueuses de Là où les tigres sont chez eux - dont on se sent, à l'image des chroniqueurs précédents, obligé de rappeler que le titre est inspiré d'un vers extirpé aux Affinités électives de Goethe -. Une idée née du plus grand des hasards que cette lecture : quelques pages entraperçues à la volée, et appréciées, tandis que l'ouvrage était l'un des cadeaux d'anniversaire offert à un ami, quelques lignes donc, ainsi que la référence à l'essai fameux de Stefan Zweig, "Le Brésil : Terre d'avenir", le tout publié par les excellentes éditions Zulma, c'était tentant !

«L'homme a la bite en pointe ! Haaark ! L'homme a la bite en pointe !» C'est par cette exclamation détonante, prononcée par la voix aiguë d'un perroquet répondant au nom de Heidegger et appartenant à Eléazar von Wogau, le personnage central du roman que débute ce roman-amazone de (donc) presque huit cents pages, et avouons-le, dans la mesure où il ne s'agit en rien d'un roman érotique de gare, cela augurait bien de la suite !

Après ce prologue en fanfare, le premier chapitre entame, comme ce sera le cas des trente et un suivant, l'étonnante biographie d'un savant jésuite, polymathe et polygraphe, aujourd'hui à peu près totalement oublié : Athanase Kircher. Celui-ci, en véritable esprit de son temps doté d'une culture digne d'un nouveau Pic de la Mirandole, s'attaqua à presque tous les sujets scientifiques de son temps. le magnétisme, la linguistique (langues orientales et hiéroglyphes égyptiennes), la géographie, l'optique et la lumière, la musique, la médecine, les mathématiques, l'archéologie (donnant même à cette science en devenir un nom totalement oublié aujourd'hui : "l'archontologie"), la théologie, bien entendu, la kabbale aussi, etc. Loin d'être le savant qui eut tout faux, ce qui est une injustice que le principal protagoniste du roman ne cesse de répéter pourtant, jusqu'à revenir sensiblement sur sa réflexion, Kircher fut l'inventeur d'un certain nombre d'objets qui existent encore à ce jour : le mégaphone, le microscope (il est d'ailleurs sans doute le premier à avoir observé les globules rouges et blancs... Qu'il prit pour le bacille de la peste), la lanterne magique, l'interphone, une machine à calculer ainsi que le pantographe, le premier musée vraiment digne de ce nom, etc. Portons aussi à son crédit qu'il pourfendit l'alchimie, encore étonnamment étudiée et pratiquée en ce temps. En revanche, Kircher, et c'est ce que nous allons découvrir au fil de l'ouvrage, s'est presque systématiquement trompé - contre les grands noms de son temps, tels Blaise Pascal, René Descartes, Galilée, Isaac Newton et quelques autres grands théoriciens des sciences de ce XVIIème si prometteur en avancées scientifiques - chaque fois qu'il s'est pris à émettre des théories, enferré qu'il était à la fois dans des temps dépassés et dans une foi trop présente dont il faisait le but premier et dernier de toutes recherches et publications, une sorte de cadre de pensée, hélas indépassable. On en serait presque à s'énerver de voir une telle intelligence produire des résultats aussi vains !

Chapitre après chapitre, nous suivons donc le sort de ce père jésuite, sous la plume de son élève puis ami et disciple, un certain Kaspar Schott, hypothétique rédacteur posthume de cette hagiographie totalement inventée par Blas de Roblès dans un français absolument digne de celui à la fois très élégant et très ampoulé de son temps, sans oublier d'en rajouter quant à la la déférence obligée, permanente, de l'élève à l'égard du maître qui rend l'ensemble parfois - l'auteur s'en est donné à coeur joie - aussi loufoque que risible. C'est donc en compagnie de cet Eléazard, un français tombé amoureux du Brésil et, plus précisément, d'Alcantara, une ancienne ville coloniale espagnole en totale déshérence, sise face à Sâo Luis la capitale de l'état de Maranhâo que nous allons suivre une bonne part de ce long racontar. En réalité, ce sont six destinées que Blas de Roblès nous donne à découvrir, indépendamment les unes des autres au point de départ, mais qui sont ou bien liées par leurs acteurs ou finissant par se rejoindre au fil des pages :

- La vie de Kircher et de son disciple Schott, à travers une bonne partie de l'Europe, de leur Allemagne natale jusqu'à Rome.
- La vie et les réflexions sur celle-ci d'Eléazar von Wogau, correspondant de presse ne croyant plus guère à son métier ni aux médias, en instance de divorce, Elaine, père d'une jeune femme nommée Moéma, étudiante en ethnologie. Sa rencontre avec une italienne un peu plus jeune que lui portant un très lourd secret, et Soledad, la jeune femme qu'il a recueilli après qu'elle ait subit un viol et qui est, plus ou moins, sa gouvernante ; elle pratique le candomblé. Eleazard est aussi un habitué du cabinet du Dr Euclides, médecin retraité et bibliomane sur le point de devenir aveugle mais dont le regard lucide, affûté, sans concession, sur le monde et sur la société se développe de manière inversement proportionnelle à sa cécité naissante.
- Un groupe d'archéologue, parmi lesquels l'ex-épouse d'Eléazard, deux chercheurs dont l'un est un ami de longue date et l'autre un carriériste veule et couard. Un étudiant en archéologie, Mauro, fils du gouverneur de Maranhâo et son épouse, une riche héritière. Un trafiquant de drogue, ancien soldat nazi mais qui se fait fort de les emmener à destination et son indien, grand connaisseur de la forêt équatoriale.
- le colonel Moreira, un politique sans scrupule, en passe de faire le coup financier du siècle, ayant profité d'indiscrétions de son ami le ministre de l'industrie sur la future implantation d'une base militaire américaine dans sa région ; et son épouse Carlotta, une femme malheureuse, alcoolique, héritière richissime et cultivée mais dont le mariage est un pur désastre. Et qui va aussi terriblement s'inquiéter pour son fils parti en expédition.
- Un groupe de jeune gens de la classe moyenne, plus ou moins à la dérive, plus ou moins étudiant ou bien jeune prof, plus ou moins à la recherche de l'amour ou d'une destinée. Parmi ceux-ci, Moéma, la file d'Eléazard et d'Elaine, se perdant peu à peu sur les chemins torts et trompeurs de la drogue.
- Deux "sans classe", enfin, survivant dans les favelas de Fortaleza dans l'Etat de Ceara : Nelson, d'abord. Un jeune homme très handicapé par une malformation des jambes, qui survit d'expédients, d'aumône et d'un désir presque inassouvissable de vengeance (tuer le riche qui est à l'origine de la mort accidentelle de son père mineur). L'oncle Zé, ensuite. Un brave homme, camionneur presque illettré mais philosophe inné, et qui s'est pris d'affection pour Nelson qu'il aide comme il le peut.

A travers ces destins plus ou moins brisés, ces personnages sans avenir ou sans passé, ces personnalités parfois à la dérive, parfois au point mort, c'est un univers aux accents bien plus sombres et déprimants qu'il n'y parait de prime abord que Blas de Roblès nous donne à découvrir. Il faudra même attendre pas mal de temps - et de pages - pour augurer des failles qui déchirent ces femmes et ces hommes de notre temps. Mais le désenchantement le plus abyssal est au bout du chemin, semble-t-il.
C'est aussi une profonde réflexion sur l'acte créateur, sur celui de l'écriture en particulier, principalement par le biais de cette relation ambiguë que mène Eléazar avec ce savant oublié de l'Ancien Régime, qu'il étudie depuis tant d'années qu'il en est devenu l'un des spécialiste - sans l'avoir véritablement cherché - mais dont on comprend, à l'instar de ceux de son entourage, qu'il a appris patiemment à détester cet aïeul par l'intellect, parce qu'il n'admet pas qu'il ait pu à ce point se fourvoyer tout au long de son existence, qu'il lui cherche tous les poux possibles pour le rendre ridicule dans ses erreurs, qu'il l'estime n'être rien de plus qu'un faussaire, qu'un bonimenteur, un bricoleur sans envergure mais épuisant de culture et de suffisance modeste (parce que l'homme présente toutes les caractéristiques du saint homme, évidemment). Un personnage historique digne d'entrer dans la légende par le biais de la fiction, plus que par celui des sciences ou de sa véritable biographie. Une sorte de Samuel Johnson (lui aussi polygraphe) un siècle avant l'heure, dont on a retenu le nom grâce à la biographie de son contemporain James Boswell, et qui est considérée comme un modèle du genre, alors que la vie de son instigateur fut tout sauf épique... N'est-ce pas là, précisément, que réside tout l'art et le génie profond de l'écrivain : celui d'être le plus doué des bluffeurs et des charlatans ? Kircher renvoie ainsi l'auteur à une espèce d'image de lui-même, malgré les dissemblances apparentes.

Des réflexions, ce roman démiurgique en d'ailleurs est truffé : sur l'amour, sur la vérité, sur Dieu (ou sur les Dieux), sur les rapports entre l'homme et la nature qui l'environne, sur la violence - violence politique, violence de classes, violence entre les êtres, violence sauvage, violences sexuelles, violence des mots - ; une réflexion sur les origines, nos origines, tout autant que sur notre ou nos avenirs possibles ; une réflexion sur l'universel et le particulier, une réflexion sur la possibilité d'être ensembles, une réflexion plus vaste sur notre propre monde contemporain, lui-même bien souvent désenchanté ou plus subtilement désenchanteur...

Plusieurs entrées sont possibles à ce roman qui, pour être long et très dense, se lit cependant d'une traite, malgré les passage d'un style à l'imitation de celui du XVIIème à un autre, contemporain, mais d'un niveau de langage relativement élevé, au style fluide, précis, capable cependant de passer des pires insultes ou des scènes de violence les plus insupportables aux discussions philosophiques les plus enfiévrées. On pense inexorablement à Jorge-Luis Borgès par certains aspects à mi-chemin entre fantasque et fantastique, on songe aussi inévitablement aux romans du regretté Umberto Eco (mais les moments d'éruditions y sont bien plus accessibles que chez le philologue italien). Des qualités, Là où les tigres sont chez eux n'en est franchement pas avare.

Pourtant... Il y manque quelque chose, ce petit quelque chose qui permettrait d'emballer définitivement le lecteur, un petit quelque chose, peut-être, de la folie d'un Cent ans de solitude, pour rester en Amérique latine, ou encore l'étrange définitif du "Manuscrit retrouvé à Saragosse" (la filiation n'est pas si hasardeuse) de Jan Potocki. Sans doute cette irrésolution finale (la fin ressemble à une sorte d'immense point d'interrogation existentiel : on devine, certes, dans les grandes lignes, l'aboutissement crépusculaire de chacun des destins que nous avons pu suivre, mais tout demeure relativement suspensif et saumâtre comme l'embouchure de l'Amazone) ajoute-t-elle à la distance qui s'insinue lentement entre l'infini dédale des histoires de ce roman et le pauvre lecteur qui n'en peut mais. Sans doute la psychologie des personnages, assez volontairement à l'emporte-pièce, une peu à la manière de ces portraits des Caractères de la Bruyère, chacun représentant un aspect de la psychologie de tous, manque-t-elle aussi d'une certaine finesse, d'un petit rien de complexité hors des sentiers battus et d'une certaine complaisance. Peut-être, aussi, le texte de Jean-Marie Blas de Roblès finit-il par s'adresser bien plus à l'intellect qu'à l'épiderme - ce qui n'est pas qu'un défaut -, aux neurones plutôt qu'au coeur, de peur de tomber dans tous les travers possibles de ce genre de littérature sensiblement picaresque, entremêlant aventures, histoires amoureuses, défaites spirituelles et morales, pensées intimes, rencontres improbables. C'est bien dommage car ce petit supplément d'âme eut parachevé ce roman, excellent et terriblement talentueux nous ne cesserons de l'affirmer, mais dont le baroque voulu est par trop calculé, prévisible, architecturé pour que cette perle littéraire puisse resplendir autant qu'elle aurait dû, laissant ainsi le lecteur dans un entre deux presque gênant dont il ne sait plus que penser à force d'être sollicité.

Le relire pour véritablement l'apprécier dans son entier...? Peut-être.
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litolff
  28 avril 2012
Tragédie baroque au Brésil
1982 : Eléazard von Wogau, vague correspondant de presse français expatrié à Alcantara, ville abandonnée du Nordeste, se plonge dans un manuscrit inédit sur la vie d' Athanase Kircher, jésuite du XVIIe siècle, héritier des esprits universels De La Renaissance, mathématicien, linguiste, archéologue, naturaliste, historien des religions, ingénieur, géologue...
Découpé en 32 sections, ce roman vertigineux se cristallise autour de la vie d'Athanase Kircher racontée par son disciple, Caspar Schott, qui ne ménage pas son admiration pour le grand homme. Chaque section commence donc par un chapitre de la vie du jésuite qui fut une sorte de Léonard de Vinci de l'époque baroque, un polygraphe qui a écrit sur tout, polyglotte, rêveur loufoque, fasciné par le prodigieux, curieux de tout et doté d'une formidable énergie. Les tribulations des personnages contemporains se déroulent et s'emboitent autour de cette biographie érudite.
Dans un Brésil écartelé entre misère et opulence, pendant qu'Eleazard décrypte Athanase, Elaine, son ex-femme, remonte le fleuve Paraguay et s'enfonce dans la jungle amazonienne pour une expédition archéologique qui tourne au cauchemar, leur fille Moéma glisse sur la pente dangereuse de l'addiction, Moreira, gouverneur de la Province d'Alcântara, échafaude une machiavélique opération immobilière avec la bénédiction du Pentagone et le jeune Nelson, mendiant infirme des favelas rumine des projets de vengeance à l'encontre dudit gouverneur… Tous sont inéluctablement en route vers leur destin...
Autour de ces vies entrelacées s'échafaude une réflexion profonde sur la condition humaine, le sens de la vie : au nom de Dieu et de la science, des hommes tels que Kircher sont partis évangéliser le monde et le Brésil en particulier et ont fondamentalement modifié le pays et la vie des peuples qu'ils ont rencontrés...
Foisonnant, vertigineux, truculent, un grand roman d'aventure à ambition philosophique, une écriture précise et rythmée, un style enlevé, à déguster avec une caïpirinha !
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fabienne2909
  07 novembre 2015
Jean-Marie Blas de Roblès me semble être un auteur d’une très grande érudition, preuve s’il en est avec les deux cents pages parcourues de son roman « Là où les tigres sont chez eux ».
Mais est-ce que cette connaissance impressionnante peut excuser la vulgarité de son ouvrage ? Je ne crois pas.

Plusieurs histoires entrelacées et flirtant le plus souvent avec les clichés (les droguées lesbiennes, le gouverneur d’état brésilien cupide et véreux qui viole sa secrétaire alors qu’il est au téléphone avec sa femme, l'Allemand réfugié au Brésil qui est un ancien nazi, etc.) et le grand n’importe quoi font que je ne me suis pas plus accrochée que cela. Mes dernières réticences se sont envolées à la lecture de la scène de viol la plus sordide que j’ai rencontrée dans un roman (pas celle évoquée plus haut en plus), et surtout, ce que je n’excuse pas, d’une gratuité et d’un détail tout à fait injustifiés.

Bref, un roman à côté duquel je suis tout à fait passée, et sans regrets.
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mariecesttout
  25 avril 2014
De quoi nous parle ce Jean Marie Blas de Roblès, qui, il ne faut pas l'oublier car c'est important, est archéologue?
De la vie d'Athanase Kircher, donc,un jésuite allemand, graphologue, orientaliste, esprit encyclopédique et un des scientifiques les plus importants de l'époque baroque.nous dit wikipedia.
Racontée en chapitres jusqu'à sa mort par un disciple, Caspar Schott, un autre scientifique allemand contemporain, qui a ,lui aussi, existé.
Et ceci grâce à un manuscrit totalement inédit trouvé à la Bibliothèque nationale de Palerme , et parvenu à quelqu' un qui connaît l'oeuvre d'Athanase Kircher mieux que quiconque , et même de façon un peu obsessionnelle, Eléazard von Wogau .
A partir de là on va lire, alternativement, les aventures d'Athanase, les réflexions que celles-ci inspirent à Eléazard, et, parallèlement les aventures de la famille von Wogau et de quelques autres au Brésil.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'Eléazard n'aime guère Athanase.Un "artiste de l'échec "l'appelle-t-il. Alors lire et étudier à longueur de journée les louanges de Caspar Schott sur le génie de cet homme ne le mettent pas d'humeur joyeuse dans ses carnets,qui sont la partie je dirais "philosophique" du livre .Réflexions auxquelles il faut ajouter ses conversations avec un ancien jésuite devenu maoïste, Euclides. Il parlent de beaucoup de choses,et entre autres, de ce qu'est l'Histoire.
L'Histoire c'est -ce qui s'est réellement passé , pense-t-il citant Léopold von Ranke ( vous comprendrez le temps que l'on met à lire ce livre, vu le nombre de références , soupir..).
Euclides lui répond Duby : "L'historien est un rêveur contraint, contraint à rêver devant les faits, à replâtrer les failles, à rétablir de chic le bras manquant d'une statue qui n'existe toute entière que dans sa tête."
Et l'art… "Toute l'histoire de l'art et même de la connaissance est faite de cette assimilation plus ou moins poussée de ce que d'autres ont expérimenté avant nous…"

Qui a pensé quoi, qui a écrit quoi.." Ce qui importe, c'est la matière grise universelle, pas les individus qui s'en trouvent par hasard, ou s'en rendent sciemment, propriétaires "( j'ai appris dans ce roman qui avait -vraiment -écrit « Rome, Rome l'unique objet de mon ressentiment etc, ) et tant d'autres choses , que j'oublie, bien sûr au fur et à mesure, hélas..).
C'est dans ces réflexions que Jean Marie Blas de Roblès, archéologue, donc, nous dit beaucoup sur l'histoire, donc, mais aussi la science , science et réalité, ou plutôt science et appréhension du réel , la religion etc, et c'est toujours passionnant. Très érudit aussi , et je recommande de consulter un index qu'il avait rajouté sur tous ceux qui sont nommés.

Cet Euclides va pousser Eléazard à se réconcilier avec le personnage historique qu'il étudie .Et à en tirer des enseignements sur sa propre personnalité, bien sûr.
"Qu'ai-je aimé chez Kircher, sinon ce qui le fascinait lui-même: la bigarrure du monde, son infinie capacité à produire des fables, Wunderkamer: galerie des merveilles, cabinet des fées.. Grenier, cagibi, coffre à jouets où se lovent nos étonnements premiers, nos frêles destins de découvreurs."
"L 'effet Kircher: le baroque. Ou, comme l'écrivait Flaubert, ce désespérant besoin de dire ce qui ne peut se dire…"

C'est un personnage vraiment étonnant, Athanase! Qui au siècle de Galilée , à l'époque où les sciences expérimentales donnent accès à la compréhension, invente lui absolument n'importe quoi de façon complètement compulsive et dans n'importe quel domaine. Il a l'art de profiter de l'évènement, et bien sûr, bénéficiant des faveurs divines, ses inventions et découvertes ne sauraient être contestées. Il y a ainsi des épisodes très drôles au moment d'une épidémie de peste, où il saute sur les bubons pour étudier leurs contenus, découvrant le vermicelle de la peste, installe dans les cercueils des alarmes pour les malheureux enterrés un peu vite, à chaque jour sa trouvaille!
Dans un autre domaine, il est donc persuadé d'avoir percé à jour la lecture des hiéroglyphes, de pouvoir communiquer en chinois et même de pouvoir reconstituer la langue de Dieu lui-même, celle qui était parlée en haut de la tour de Babel , et son dernier ouvrage, intitulé La Tour de Babel, donnait la preuve mathématique que la tour de Babel n'aurait jamais pu atteindre la Lune, attestant ainsi que "sa destruction résultait plus de la folie de son entreprise que de la volonté divine." CQFD.
Et même au moment de sa mort! Avec la balance à peser l'âme que Caspar Schott devait utiliser juste au moment où il rendait son dernier soupir.. Un demi-scrupule pesait l'âme de Kircher…

J'ai vraiment beaucoup aimé toute cette partie de ce roman,peut être un peu moins le reste. Peut être y a-t-il trop de personnages , un peu survolés, du moins si on compare avec le duo Kircher- Eleazard.
Je ne vais pas tout reprendre, mais ces nombreux personnages qui évoluent dans cette histoire suivent chacun leur chemin- et quel chemin pour certains! Ils ont donc tous en commun un rapport plus ou moins familial avec Eleazard, et, comme dans tout bon roman choral, des liens entre eux. Et un destin commun.. En tout cas, pendant qu'Eléazard va se "trouver", les autres vont tous se "perdre".Un peu ou beaucoup.
Même si, à mon avis , les chapitres qui narrent leurs aventures sont d'intérêt inégal, c'est un roman qui est difficile à lâcher.

Quant à ce qu'il raconte vraiment, ce qui est vrai, ce qui est faux, alors là…:
"Le problème n'est pas de savoir si un tel a vraiment dit ce qu'on lui fait dire, mais de juger si on a réussi à le lui faire dire d'une façon cohérente. La vérité n'est-elle pas ce qui finit par nous convenir assez pour que nous l'acceptions en tant que telle? le cas limite de la satisfaction, disait W.V. Quine."

Très satisfaite, moi!
Bien sûr, si vous aimez les textes concis, vous évitez..












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Paojito
  30 septembre 2015
Un roman fleuve oui, mais intrépide. Ma première lecture de cet auteur, qui m'a totalement conquis, un savant mélange d'érudition, de biographie et d'aventures. Un livre palpitant, à la fois sombre comme les profondeurs de la forêt amazonienne et frais comme une Caïpi ; assorti d'une belle inventivité. C'est intelligent et franchement entraînant.
Oui vous avez compris, tout se passe au Brésil (tout ? sauf une partie de chapitre irréductible, qui nous projette dans l'Italie du 17ème siècle). Il crée des parallèles renversants entre Athanasius Kircher, ce savant/génie/imposteur, dont la vie est racontée, et les personnages de l'intrigue principale, correspondant de presse, jeune prof d'université, étudiante qui se cherche, enfant de la rue, gouverneur corrompu...
Sans artifices, tout en finesse et encore une fois intelligence, philosophique ?, appuyé sur une écriture de style, il déploie un vrai monde, dans lequel on prend plaisir à s'immerger. Les 800 pages (oui) passent à grande vitesse. Reste la sensation du voyage, de la découverte. de ces livres qui restent présents bien après leur lecture.

Merci !
J'ai hâte de lire son dernier, L'île du Point Némo

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Malaura
  28 avril 2011
Correspondant de presse installé au Brésil,Eléazard von Wogau est chargé d'étudier une biographie inédite d'Athanase Kircher, célèbre jésuite du XVIIè siècle, inventeur de génie et grand érudit aux savoirs multiples.Et tandis qu'Eléazard se plonge dans le passé de cet homme hors du commun, sa fille Moéma s'adonne à la drogue,son ex-femme Elaine s'enfonce dans la jungle pour une périlleuse expédition archéologique pendant que Nelson,gamin des favélas, rêve de vengeance...
Avec une maëstria inouïe,Blas de Roblès mêle différents récits, styles de narration et genres littéraires concoctant ainsi un livre d'aventures, un roman historique, sociologique, scientifique ou encyclopédique... qui traite de la quête des origines en parcourant époques, courants de pensée, sciences ou religions.Les lectures y sont diverses et variées mais également géniales; le lecteur s'immerge dans une oeuvre polymorphe époustouflante de démesure et d'érudition.Un vrai Chef-d'oeuvre
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Auslander
  13 mars 2012
Concernant le titre, il est tiré des "Affinités électives" de Goethe : « Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers, &* les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux ».

Ces presque 900 pages se composent de six intrigues interdépendantes. Cinq d'entre elles ont pour toile de fond le Brésil au début du XXIe siècle, la sixième est une biographie romancée d'Athanase Kircher, plyglotte & esprit encyclopédique du XVIIe siècle. Chacun des 32 chapitres débute justement par l'histoire de ce personnage qui a réellement existé, suivie alternativement d'une des cinq autres intrigues, passant ainsi d'une époque à l'autre & d'un lieu à l'autre. Cette alternance est perceptible au niveau du style : Jean-Marie Blas de Roblès (1954-) jongle admirablement entre une langue précieuse & maniérée pour la biographie de Kircher & une belle langue au vocabulaire riche pour les autres passages. Dans les deux cas, le style est assez soutenu mais reste fluide & agréable à lire.

L'auteur fait aussi preuve d'une grande érudition : une très bonne connaissance du Brésil (langue, géographie, moeurs, etc.) ainsi que de l'époque baroque (histoire, religion, philosophie, etc.). Derrière cette érudition se cache, on l'imagine, un travail de documentation assez conséquent. Il faut noter que contrairement aux livres d'Umberto Eco où parfois, & même souvent, on est dépassé par tant d'érudition, ce n'est pas le cas ici & le lecteur n'est pas « largué » principalement grâce au découpage du roman.

Jean-Marie Blas de Roblès a mis 10 ans pour mettre au point ce texte, & on comprend donc pourquoi : un travail d'orfèvre pour produire ce bijoux littéraire.

Le livre a néanmoins un défaut : la fin, ou plutôt l'absence de fin. le dénouement n'est vraiment pas à la hauteur du reste de l'ensemble & la lecture laisse un goût d'inachevé et de frustration. Si on se réfère au ton de l'oeuvre et au sens de l'épigraphe (citation susmentionnée), on ne peut construire une fin que nécessairement pessimiste, et pour cause : « Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers... ».

Enfin, il faut signaler que ce roman a reçu le prix Médicis, le prix du roman de Fnac et le prix Jean Giono 2008.

Une dernière remarque : en consultant la biographie d'Athanase Kircher sur deux encyclopédies (Wikipédia & l'Encyclopædia Universalis), je me suis posé la question suivante : comment un homme de cette stature n'a pas pu laisser son nom à la postérité à l'instar de certains de ses illustres contemporains (Newton, Descartes, etc.) ? À mon avis la réponse est simple : malgré son savoir encyclopédique, ce savant jésuite n'a pas apporté de contributions majeures à la science. Il avait de bons raisonnements mais aboutissait à des résultats erronés puisqu'il partait d'hypothèses fausses. La meilleure illustration à cela est sans doute l'exemple des hiéroglyphes qu'il pensait – à tort – avoir déchiffrés.

Conclusion : Même si on est déçu par la fin, "Là où les tigres sont chez eux" reste un excellent livre et on constate avec joie que certains auteurs contemporains sont encore capables de produire des textes littéraires d'une grande qualité & pas seulement de la littérature de gare. Pour l'édition, je vous conseille le format poche car d'une part, il coûte moins cher, & d'autre part, il est de meilleure qualité typographique (en grand format, les caractères sont assez petits).

*Le « et » est remplacé par l'esperluette, comme dans certains passages du livre !
Lien : http://litterature-critiques..
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Anassete
  01 mai 2016
Là où les tigres sont chez eux est un roman qui cartonne en librairie, même dans les milieux dits défavorisés. Pourquoi ? Jean-Marie Blas de Roblès va au-delà de la condition de ses personnages issus des milieux universitaires ou pauvres. Il a écrit un roman initiatique universel divertissant, passionné, passionnant, philosophique, agréable à lire et à la portée de tous.

[...]

Là où les tigres sont chez eux est un véritable coup de coeur. Longtemps resté dans ma liseuse, j'avais oublié son existence jusqu'à ce que je retombe sur le roman en librairie. La couverture m'a tout de suite parlé. Après une centaine de pages, j'ai su que j'avais déjà adopté le livre. Roman de longue haleine, j'ai su apprécier le roman pour ses qualités universitaires mais avant tout pour ses jeux littéraires en sachant rester simple. Jean-Marie Blas de Roblès a très bien intégré les codes contemporains des films et des romans d'aventures et nous a pondu un roman monde génial. La fin brutale laisse sous-entendre une nouvelle vie en devenir. Elle est en cohésion avec le destin de chaque personnage qui aura vécu quelque chose à 100 km de ce qu'ils auront déjà vécu.
Lien : http://biblio.anassete.org/2..
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charlottelit
  11 novembre 2014
un peu long bien que talentueux. fin en queue de poisson qui déçoit un peu. mais quel talent !
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Herve-Lionel
  23 mai 2014
N°329– Mars 2009
LA OU LES TIGRES SONT CHEZ EUX – jean-Marie BLAS DE ROBLES – ZULMA Éditeur. Prix Médicis 2008.

Quand j'ai vu le livre pour la première fois, j'ai hésité. Je n'aime pas beaucoup les « pavés » et je n'ai pas de bons souvenirs des « Frères Karamazov » et de « Guerre et paix ».

C'est en fait une drôle d'histoire [dont l'écriture a demandé à l'auteur pas moins de 10 ans de travail], ou plus exactement de drôles d'histoires qui s'entrecroisent, sans apparemment de lien direct les unes avec les autres. Eléazard von Wogan, correspondant de presse un peu esseulé et inquiet, domicilié à Alcantara dans le Nordeste brésilien qui transmets à son journal des dépêches qui n'intéressent personne. Il est séparé de son épouse Elaine et tente de se placer auprès d'une journaliste italienne, Loredana. On lui transmet un jour, en vue de sa publication, un manuscrit inédit qui retrace la vie authentique d'un célèbre jésuite du XVII°siècle, Athanase Kircher, surnommé « le maître des cent arts » grand voyageur, érudit, extravaguant, curieux, excentrique et génial inventeur comme le sont souvent les membres de cette Compagnie. Il passera pourtant à côté de la science de son temps et même se rendra coupable d'erreurs multiples. La supériorité intellectuelle du jésuite va l'opposer à l'Inquisition et le confronter à la condamnation prononcé par l'Église contre Galilée et ses théories, le mettant lui-même en situation d'hérésie. Cette biographie va servir de fil d'Ariane à ce roman et fascinera le narrateur au point de voir sa vie en être modifiée.

Eléazard, en plus d'être le témoin privilégié de la vie de cet ecclésiastique, va croiser une multitude de personnages comme on en voit souvent dans les contrées les plus reculées du globe en se demandant comment une région aussi désertique peut attirer tant de monde. Elaine, son ex-épouse, archéologue en mission au Mato Grosso, Moema, lesbienne et droguée, fille de la précédente, vaguement étudiante qui cherche sa voie mais qui aime surtout la marginalité et ses illusions, Nelson, jeune infirme des favelas qui remâche sa révolte contre son sort, la société ou on ne sait quoi? Dietlev, Milton et Mauro, universitaires et étudiant, à la recherche d'improbables fossiles, Herman Petersen, aventurier bolivien qui se veut un authentique Allemand, un peu nostalgique du nazisme et de sa violence aveugle. Moreira da Rocha, gouverneur sans scrupule, corrompu et magouilleur vers qui ne vont pas les sympathie de l'auteur, on le sent bien. Autant de personnages qui nous sont ici révélés, avec chacun leur leurs qualités, leurs fantasmes, leurs travers. Chacun se meut dans sa jungle personnelle qui ne manquera pas de le phagocyter

Dans ce roman fleuve, l'érotisme se mêle au réalisme cru et parfois horrible. C'est aussi un roman baroque, non seulement parce que l'un des personnages, Athanase Kircher, s'inscrit au XVII° siècle, mais aussi parce que l'action contemporaine se passe au Brésil, ce pays baroque, non seulement par la jungle mais également par les favelas. Dans ce récit dans lequel le lecteur peut se sentir un peu perdu, se mêlent fiction et réalité mais finalement il s'y retrouvera à la fin, pour peu qu'il suive jusqu'au bout la démarche de l'auteur.

Le style est agréable, fascinant, poétique même par moment, érudit assurément, avec une grande richesse de vocabulaire. Il sous-tend un récit passionnant et exotique, à la narration éblouissante, dans ce Brésil, de toutes les démesures qui s'attache le lecteur jusqu'à la fin... Une grande oeuvre, picaresque, comme je les apprécie aussi parfois. Je pense, en effet, que lorsque les auteurs choisissent ainsi de s'exprimer dans notre belle langue française, ils la servent et le lecteur ne peut que l'apprécier.

J'y vois un parcours initiatique et de retour aux sources, une quête impossible autant que la recherche d'une improbable vérité qui se révèle malheureusement être une tromperie de plus.


Hervé GAUTIER – Mars 2009.http://hervegautier.e-monsite.com 
Lien : http://hervegautier.e-monsit..
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