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EAN : 9782757886755
288 pages
Éditeur : Points (27/08/2020)
4.54/5   12 notes
Résumé :
Les murs du Palazzo pubblico de Sienne s’embrument d’une menace, qui pèse sur le régime communal […]. Or cette sourde subversion de l’esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l’ennemi innommable, le péril inqualifiable, l’adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
de
  13 décembre 2016
L'instant même où le regard devient notre bel aujourd'hui
Peinture et visuel, point de vue et image, décrire et mettre en mots « Décrire une image consiste à la mettre en mots, et puisque ces mots ont leur histoire et leur vie propre, qu'ils pensent avec et contre nous mais le plus souvent derrière notre dos et sans nous, c'est dans cette opération apparemment transparente que s'immisce la catégorisation qui, par la suite, contraint la lecture ».
Palais communal de Sienne, des peintures se déployant sur trois murs, Ambrogio Lorenzetti, tout simplement un lieu.
Patrick Boucheron propose une lecture d'un ensemble pictural, analyse la force politique des images. Un livre d'érudit, d'historien, mais pas seulement. Une visite au palais, au XIVe siècle, à Sienne, une plongée dans ces images qui disent toujours plus que ce que saisissent des regards.
Les allégories du bon gouvernement, les figures du mauvais gouvernement, un programme politique, les visages sans nom… Un avant-propos au titre expressif : « le lieu d'une urgence ancienne ».
Patrick Boucheron aborde, entre autres, le théâtre des images et celui du pouvoir, la fiction de la transparence, le souvenir d'une peinture, les jeux et enjeux des textes, le bon et le mauvais gouvernement, la situation communale, la guerre et la paix…
Il analyse les relations entre celles et ceux qui regardent, les images émiettées, les discordances des temps, les ombres qu'il faut dissiper, les remaniements de l'architecture des lieux, « l'égarement des chronologies », la politisation globale de l'oeuvre, les nouvelles lectures se substituant « aux anciennes identifications personnelles », la longue histoire des regards, les restaurations et « l'illusion d'une permanence innocente », les conditions sociales de la réception d'une oeuvre, la mise en scène de « la dispute civile, la discorde fondatrice de l'ordre politique »…
Les analyses sont semées de questions, « la vérité du passé », l'objet des déconstructions, les fenêtres ouvertes et la réalité, les différences et l'égalité, « la menuiserie sociale », le gouvernement du Popolo et le dévoilement des choses du politique, le travail payé, le Buon governo, les Neuf, l'histoire politique des cités et en particulier de Sienne, Guelfes et Gibelins, l'identité civique…
Des mots aussi inscrits, une peinture saturée de mots, les moyens propres de l'éloquence de la peinture, les allégories, les ressemblances, une « disponibilité intellectuelle envers l'abstraction », les propriétés politiques et leurs effets concrets, la narrativité de certaines scènes, la « circulation visible, tangible et efficace entre les principes et les effets du gouvernement », les dimensions sacrées, les détails incongrus, le reconnaissable et l'universel, ces murs qui nous parlent, les effets de citation d'une salle à l'autre, les mots dans la peinture…
Hier et aujourd'hui, pour l'auteur l'oeuvre peinte que nous regardons aujourd'hui est un vestige du passé « c'est-à-dire un objet que le temps a transmis en l'usant, en le transformant, en le réinventant ». Patrick Boucheron nous rappelle aussi que « la poésie est dans la peinture : elle éclaire tout et n'explique rien ». L'oeuvre ne saurait être réduite ni à un regard porté sur elle ni à une lecture historique. Elle déborde l'espace et le temps par ses moyens propres.
Je souligne les pages « anachroniquement » et pourtant judicieusement titrées « Guernica en pays siennois ». Les maisons en ruine, les portes closes, les rues désertes, « la cité en guerre est désertée et stérile », la guerre et la peur, « de cette peur, le peintre a dessiné le visage », l'enfer politique et les ombres projetées, la guerre comme ensauvagement au coeur de la cité, les guerres civiles, « Une des manières les plus efficaces d'euphémiser la guerre est de détourner les yeux et de décider, tout simplement, de ne pas la voir ». Ces pages me parlent décidément au présent…
Patrick Boucheron insiste sur l'inscription historique, « Il faut comprendre que ces sociétés toutes pénétrées des pratiques de l'écrit furent à la fois profondément judiciarisées et intensément violentes », la guerre comme activité « régulière et routinière, presque saisonnière », les allégories, la tyrannie, « le ventre fécond et la bête immonde », les vices, la Superbia, la figure de l'emprise, l'Avaritia, la Vanagloria, la Furor…
Mais laissons cela pour suivre une corde, « corde accordée », un autre fil, une corde peinte, un lien visible et cependant à reconstituer.
Equité et justice fiscale, « reconfiguration de l'action légale dans la sphère du bien commun, par laquelle la justice devient à la fois publique et punitive », les sens du commerce et des échanges, « la corde qui les entrave n'est pas de ces liens qui libèrent », le purgatoire entre l'enfer et le paradis…
Toujours ce caractère fondamentalement équivoque de l'image, l'iconographie agissante, la place et la taille des personnages, les espaces et leurs récits, les corps parlants. L'auteur décrit avec le vocabulaire cinématographique, « de ce va-et-vient socialement déterminé, il s'agit de saisir la mesure, notamment pour y sentir la respiration économique qui lui donne son rythme régulier », les portraits topographiques, les campagnes et le cheminement de paysans, l'agriculture « d'autant plus intensive et spéculative qu'elle frôle les abords de la ville », les troubles limites du dedans et du dehors, l'enceinte et la défense des voies publiques, la « pluralité des voix urbaines »…
Attardons-nous dans cette ville, la place de la scolarisation, les arts mécaniques, l'espace même du politique, « le coeur de la ville est source de lumière, car c'est l'espace public lui-même qui rayonne », la peinture des objets urbains et les usages sociaux des lieux. Je signale le chapitre « Eh bien, dansez maintenant », les danseuses qui sont des danseurs, les positions et postures qui permettent d'identifier les personnages, les passions tristes et la concorde au coeur de l'espace civique, « La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard ».
Une thématique très actuelle, les finances et les dettes. « les grandes casati siennoises réinvestissent massivement leurs capitaux spéculatifs vers l'endettement public et la propriété foncière, délaissant l'investissement productif… ». Patrick Boucheron parle des artisans et des entrepreneurs se tournant vers les usuriers, d'appauvrissement, de dégradation du travail, des Neuf portant secours à l'oligarchie financière et bancaire, de l'aggravation de l'endettement public, des registres fiscaux…
Retournons au regard, au point de fuite, au sourire triste, « ça ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin… » (Barbara citée par l'auteur), aux images, « ces images peuvent dériver insolentes et tranquilles vers le délire de nos rêveries », à la contrainte des êtres parlants, aux corps récalcitrants, au revers pour comprendre « le charme proprement politique du site »…
Une mise en abime et de riches analyses de la peinture, du regard, de la peur, du pouvoir au XIVe siècle. Une invitation à réfléchir et à penser les sens et la force politique des images, la politique et ses formes historiques.
Lien : https://entreleslignesentrel..
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CeCedille
  11 juillet 2014
En analysant une fresque de la salle de la Paix du Palazzo Pubblico de Sienne, Patrick Boucheron emporte son lecteur dans l'Italie du XIVème siècle. Sienne,ville prospère, est alors gouvernée par ses marchands. Une junte de neuf personnes dirige la ville, durant une période aussi longue que celle de notre troisième république (1287 -1355). La période est agitée qui oppose guelfes et gibelins. Il faut convaincre le peuple des bienfaits de la Paix. La junte est bienveillante et didactique. Ce ne sont pas Les Onze imaginés par Michon, soucieux seulement de leur gloire, car les neuf n'apparaissent pas dans la fresque édifiante commandée à Ambrogio Lorenzetti et à son atelier. La salle du palais communal est décorée durant l'année 1338 sur trois de ses murs avec comme sujet : Les Effets du bon et du mauvais gouvernement, illustrés par l'exemple.
La publicité politique est inventée, bien avant la réclame pour l'huile céphalique de César Birotteau. Sur un mur, la paix, la prospérité de la ville où s'activent les artisans, la richesse de la campagne où montent les récoltes. Sur le mur d'en face la guerre, ruine et désolation, champs ravagés, habitations détruites. le tout sous le patronage tutélaire des vertus théologales (Foi, Charité et Espérance), cardinales (Force, Prudence, Tempérance et Justice), et autres allégories : la Paix, la Force, mais aussi les maléfiques Tyrannia qui emprisonne la Justice à ses pieds, Avaritia aux ailes de chauve-souris, Superbia, à l'épée dégainée, Vanagloria, la Vanité au miroir et Misère, avec son escorte d'Abus, de Destruction et de Famine.
Patrick Boucheron est un guide passionnant. Il fait revivre la fresque à travers les prédications de Bernardin de Sienne en 1427. Il met Lorenzetti à sa juste place : " En devenant théoricien de son art, le peintre accède à la dignité de l'intellectuel" (p. 70). Son discours doit être pesé au trébuchet, en évitant les rapprochement anachroniques, si tentants. Toutes les interprétations du tableau sont passées au tamis de son érudition.
Dans cette apologie sur la dégénérescence des régimes est en cause moins la peur de la tyrannie que de la séduction seigneuriale (p.231). La lecture du tableau est aussi un cours d'histoire des idées politiques dans l'Italie du trecento, où défilent Marsile de Padoue, Aristote, Cicéron, Saint Thomas, Pétrarque, Dante, Machiavel.
Machiavel, justement, selon lequel les bonnes lois ne naissent pas d'un gouvernement vertueux, mais de l'opposition entre les humeurs des grands et celles des démunis, "car jamais les États ne s'ordonneront sans danger" (p.60).
"Sienne est alors la capitale de l'art politique, ou plus précisément de la politisation de l'art" observe Patrick Boucheron (p. 26). Mais le 25 mars 1359, c'est la chute le gouvernement des neuf. Leurs archives sont brûlées et la fresque en réchappe de justesse. Dans l'été 1348, la peste noire s'abat sur Sienne, tuant plus de la moité des habitants, dont Ambroggio Lorenzetti et les peintres de son école.
Reste la peinture que l'on ne pourra plus regarder sans le livre de Boucheron à proximité. "Une image est transformée par la longue histoire des regards qui se sont portés sur elle" (p.49).
Lien : http://diacritiques.blogspot..
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briqueloup
  23 avril 2021
Comme je regrette de ne pas être entrée dans le Palazzo pubblico, pour admirer les fresques d' Ambrogio Lorenzetti, lorsque nous avons été à Sienne !
C'est un plaisir d'en découvrir tous les détails avec Patrick Boucheron. Il décrit les fresques avec beaucoup de poésie, il les situe dans le contexte historique, il analyse les situations. Tout devient vivant et nous sommes entrainés au coeur de cette époque médiévale qu'il connait si bien.
Alors j'essaye de reconnaitre, dans ce paysage de collines, mes ancêtres Toscans, parmi les personnages finement dessinés. Voilà ce que j'ai confié à Patrick Boucheron lorsqu'il a signé son livre qui m'est devenu précieux.
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lehibook
  26 mai 2019
Il y a bien longtemps que je n'avais pris autant de plaisir à lire un livre d'histoire ! Outre notre amour commun pour la ville de Sienne, l'érudition et la précision de l'étude ,il faut admirer la volonté constante de pratiquer une belle écriture claire et poétique à la fois . le sujet : la fresque du « buon governo » de Sienne ,qu'il analyse et dont il extrait une reflexion sur la situation au 14ème mais aussi une méditation sur la communication politique par l'image et les dangers qui menacent les gouvernements recherchant « le bien commun ». Comme si Léonard de Vinci et Machiavel passaient ensemble un oral de l'HIDA !
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Citations et extraits (10) Voir plus Ajouter une citation
CeCedilleCeCedille   11 juillet 2014
Si l'on va à Sienne, si l'on traverse la place du "Campo" pour entrer dans le palais public, si l'on monte les escaliers et que l'on trouve les salles qui mènent désormais à ce que celle que l'on appelait "la salla della Pace", on y verra une peinture qui ne date ni du moment où Lorenzetti l'a peinte, ni de ceux où Vanni et d'autres l'ont retouchée, ni même du temps où Bernardin de Sienne en a parlé, mais qui, de l'instant même où le regard qu'on pose sur elle nous fait contemporain, devient notre bel aujourd'hui. (p. 238)
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briqueloupbriqueloup   25 avril 2021
Vous avez passé la porte et vous y êtes d’emblée, environnés de peinture, devant la part méchante des choses. Ce qu’on y voit. Presque rien : tout est embrumé, confus, comme mastiqué dans un ocre sale et terne. C’est, à y regarder de plus près, la teinte neutre qu’appliquent les restaurateurs modernes pour isoler les manques de la matière picturale –autrement dit, la couleur même de la peinture absente. Mais regardez encore : peu à peu les yeux s’habituent à cette mélasse et discernent des formes, des contours, des contrastes. Au loin surgissent des collines au bleu métallique sommées de forteresses spectrales, dans un ciel qui rougeoie.
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dede   13 décembre 2016
Décrire une image consiste à la mettre en mots, et puisque ces mots ont leur histoire et leur vie propre, qu’ils pensent avec et contre nous mais le plus souvent derrière notre dos et sans nous, c’est dans cette opération apparemment transparente que s’immisce la catégorisation qui, par la suite, contraint la lecture
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dede   13 décembre 2016
Il faut comprendre que ces sociétés toutes pénétrées des pratiques de l’écrit furent à la fois profondément judiciarisées et intensément violentes
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lehibooklehibook   28 décembre 2019
Figurer au naturel constitue donc, dans ce cas , une sorte d'obligation professionnelle pour le peintre rétribué par la commune , et le "réalisme" doit être ici référé à un usage politique précis de l'image peinte.
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Vidéo de Patrick Boucheron
JOURNÉE ITALISSIMO : « DANTE, LE LIEU OÙ NOUS… »
Par Patrick Boucheron & Mélanie Traversier Italissimo ce sera début juillet et – toute l'équipe du festival croise les doigts – en présence du fidèle public de la manifestation. Dans cette attente, le festival adresse un signe à ses spectateurs : une journée de rencontres et de lectures construites autour Dante et Goliarda Sapienza, deux piliers de la culture italienne, que réunit un pont de cinq siècles.

De Dante Alighieri, le « père de la langue italienne », cette année marque le 700e anniversaire de la mort. Sa Divine Comédie, chef d'oeuvre parmi les chefs d'oeuvre, célèbre en trois chants, de l'Enfer au Paradis, en passant par le Purgatoire, la représentation du monde catholique au Moyen-Âge. le texte est devenu une référence incontournable de la culture occidentale, son influence est incommensurable.
Au dernier chant du Paradis, Dante s'écrie : « veder voleva come si convenne/l'imago al cerchio e come vi s'indova », « Je voulais voir comment se joint/l'image au cercle et comment elle s'y… » Elle s'y quoi ? Elle s'y noue ? Que désigne indovarsi, néologisme désignant l'élan, l'élan de se mettre dans le lieu où… ? Et ce lieu, y sommes-nous encore ? Comment traduire ce vers ? Dante guide son lecteur dans le périple de l'invention poétique. La comédienne Mélanie Traversier, et l'historien Patrick Boucheron proposent de prêter l'oreille à cette politique d'un parler commun, pour que la langue souveraine et maternelle renaisse sous nos pas.

Avec le soutien de l'Ambassade d'Italie en France et du Consulat italien.
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