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Critique de Bobby_The_Rasta_Lama


Bobby_The_Rasta_Lama
  21 août 2019
"Mais cette nuit est une nuit de règlement de compte."
(p. 507)

On peut le dire comme ça...
Il est très tard quand je referme enfin "Le maître et Marguerite" de Boulgakov. La fenêtre est ouverte, et quelque part au fond du jardin un hibou hulule d'une voix plaintive qu'il était un mauvais poète, et qu'il n'écrira plus jamais de la poésie. Et même si la lune n'est pas pleine, le cercle brumeux qui l'entoure crée une sorte de magie étrange...
Je ne serais pas surprise de voir y passer une sorcière sur un balai. Ou sur un cochon, si vous préférez.

Et mon souvenir va à mes potes russophiles de la fac, qui m'ont tellement assommée avec ce livre que j'avais des sueurs froides rien qu'à l'idée d'y jeter un coup d'oeil : d'abord je vais buter sur les niveaux narratifs qui superposent le Moscou des années 30 avec une histoire biblique, après je vais rencontrer des personnages au noms aussi fous que Woland, Azazello et Yeshoua Ha-Nozri; Ponce Pilate et le gros chat noir avec un samovar vont arriver dans la foulée, et à la fin je ne comprendrai rien du tout ! Qui peut trouver ça génial ? Les pensionnaires dans le sanatorium du Dr. Stravinski pendant ce sacré printemps moscovite ?
Ce n'est donc qu'après de longues années que j'ai décidé d'ouvrir prudemment cet ouvrage douteux.

Ha ! La rencontre avec Woland près de l'Etang du Patriarche m'a fait l'effet d'un seau d'eau glacée dans la figure, et je me suis enfin réveillée. Il est tout aussi possible que c'était le contraire et que je me suis laissée envoûter, mais avec Woland, on ne sait jamais... Il n'est pas étonnant que le livre a inspiré Mick Jagger pour écrire "Sympathy for the Devil". Mais c'est loin d'être la seule chose qu'il a inspiré, et réciproquement, les sources dans lesquelles puise Boulgakov sont innombrables. Rien n'est laissé au hasard, et le moindre nom, le moindre endroit fait une référence politique ou culturelle. Boulgakov s'amuse, montre, dénonce. La lecture est fluide, mais elle est loin d'être facile.

Peut-on définir objectivement le Bien et le Mal ?
Woland n'est pas un représentant du "mal" dans le sens biblique du terme, mais plutôt en élément qui dévoile la véritable nature humaine. D'où l'enchaînement d'épisodes burlesques lors de son passage à Moscou : il est comme une tornade qui sème la pagaille dans la bureaucratie communiste bien rodée. Les agissements de sa petite bande sont, certes, "diaboliques", mais ils ne font que pointer le doigt sur le rationalisme imposé par l'époque, et sur cette large âme russe qui reste pleine de mysticisme, fatalisme, et la foi naturelle en quelque chose qui dépasse les frontières du monde physique.
"Est-ce que la lâcheté est le pire défaut de l'humanité ?" se demande Ponce Pilate en condamnant malgré lui le prophète Ha-Nozri. Cette histoire contenue dans le livre du Maître est, paradoxalement, la plus réaliste de toutes, et elle a aussi une grande importance pour le dénouement de l'ensemble.
Le Maître est anéanti après le refus de son manuscrit, et c'est l'amour de Marguerite, qui n'hésite pas à faire n'importe quoi, même de signer un pacte avec le Diable et servir d'hôtesse à son bal, qui va le sauver.
Même Woland doit s'incliner - la dichotomie classique entre le Bien et le Mal disparaît, pour laisser la place à quelque chose en dehors de ces notions - l'Amour pur. Mais Woland est le Diable. Est-ce vraiment son rôle de veiller à ce que tout se finisse bien ? La réalité dans "Le Maître et Marguerite" est différente : Woland ne fait pas que "punir les méchants", il est aussi un exécuteur du Destin, et en quelque sorte, il est là pour maintenir l'équilibre sur la terre et récompenser ceux qui le méritent. Tous les niveaux du livre convergent vers cet état de grâce final.

Ce qui est étonnant, c'est que l'histoire fantastique de Boulgakov est écrite si posément que parfois je me demandais pourquoi, Diable, devrait-il me sembler bizarre que Marguerite s'élève dans les airs pour casser les fenêtres de l'appartement de l'homme qui est à l'origine des malheurs de son Maître. Elle prend tout simplement un marteau et... et alors ?! J'ai avalé l'histoire de la pommade magique, Pilate, Judas et Yeshoua sans hésiter, comme si Boulgakov avait été là pour consigner tout simplement sur papier ce qu'il a vu.

Il est très probable qu'il reste beaucoup de choses que je n'ai pas comprises, ou comprises de travers. La prochaine fois, je serai peut-être interpellée par quelque chose que je n'ai même pas remarqué, ou surprise que j'ai pu m'attarder sur des choses qui ne le valent pas vraiment. Qui sait ? Ca fait longtemps que je ne suis pas tombée sur un livre qui me laisse des impressions pareilles. C'est fou, ou c'est génial ? Ou les deux ? Est-il seulement possible que ce soit les deux ?

... j'ai presque fini de rêver, quand dans la nuit, au fond du jardin, un chat a affreusement hurlé.
Je me penche dehors, et d'une voix pas rassurée, je demande : "B..bb..Béhémoth ?
Et c'est la dernière goutte à la perfection du roman de Boulgakov.
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