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EAN : 9782707302755
672 pages
Editions de Minuit (01/08/1979)
4.2/5   111 notes
Résumé :
Classeurs classés par leurs classements, les sujets sociaux se distinguent par les distinctions qu'ils opèrent - entre le savoureux et l'insipide, le beau et le laid, le chic et le chiqué, le distingué et le vulgaire - et où s'exprime ou se trahit leur position dans les classements objectifs. L'analyse des relations entre les systèmes de classement (le goût) et les conditions d'existence (la classe sociale) qu'ils retraduisent sous une forme transfigurée dans des ch... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Je jette le livre loin de moi, stupéfaite : ce qui m'a poussée à le lire ne serait donc rien de plus, rien de moins, que la volonté de me distinguer en tant qu'individu propre (mais également, on le verra, en tant qu'individu déterminée par son appartenance à un milieu social particulier) par ce qui ressemble à des choix volontaires ? Rien ne serait donc anodin, pas même la décision du prochain livre que l'on aura envie de faire passer entre ses mains ? Où l'on apprendra que le goût, en matière littéraire comme ailleurs, dépend : 1) de son capital économique ; 2) de son capital scolaire ; 3) de la trajectoire individuelle que l'on est en espoir de suivre ; 4) de la trajectoire collective du milieu social auquel on appartient ; mais aussi de nombreux autres déterminants dont il semble difficile de faire l'énumération exhaustive.


Ceci dit, ce qui précède constitue-t-il vraiment une découverte ? Lire la Distinction, avant de dire quoi que ce soit sur la nature du lecteur, révèle déjà les soupçons que ce dernier pouvait nourrir à l'égard de l'apparente gratuité de ce que chacun défend et revendique en tant que goûts. Prenons l'exemple de la littérature : aussi différents que puissent être les habitus à cet égard –entre la lecture honteuse de B. C. ou la prétention scientifisante des Bernard Werber, entre l'étude maniaque de la Critique de la raison pure ou l'exhibition à seule volonté décoratrice et éloquente du Monde comme volonté et comme représentation-, les différents lecteurs se retrouvent à travers ce dessein : se définir et parler de soi par le biais de ses choix culturels. En langage sociologique, écoutez donc quelle serait la traduction de ce goût bien nommé, que l'on croit si individuel et propre à soi-même :


« le goût, propension et aptitude à l'appropriation (matérielle et/ou symbolique) d'une classe déterminée d'objets ou de pratiques classés et classants, est la formule génératrice qui est au principe du style de vie, ensemble unitaire de préférences distinctives qui expriment, dans la logique spécifique de chacun des sous-espaces symboliques, mobilier, vêtement, langage ou hexis corporelle, la même intention expressive. »


Les choix culturels ne constituent donc pas l'unique référentiel mis en jeu dans le processus de la distinction, et c'est là où Pierre Bourdieu sait rendre son analyse complète, élaborée et stimulante. Nous ne cessons jamais de nous exprimer par le fait même que nous vivons, et tout mode de vie –qu'il soit totalement subi ou entièrement choisi- commence déjà à nous définir sur les échelles sociale et économique.


« L'effet du mode d'acquisition n'est jamais aussi marqué que dans les choix les plus ordinaires de l'existence quotidienne, comme le mobilier, le vêtement ou la cuisine, qui sont particulièrement révélateurs des dispositions profondes et anciennes parce que, situés hors du champ d'intervention de l'institution scolaire, ils doivent être affrontés […] en dehors de toute prescription ou proscription expresses […].»


En basant son étude sur des questionnaires culturels pertinents au moment de sa publication, dans les années 70, Pierre Bourdieu prend évidement le risque de limiter sa crédibilité à la seule décennie observée ; et s'il est vrai que certaines analyses semblent aujourd'hui dépassées, car encore trop profondément ancrées dans un contexte de classes sociales et économiques strictement distinctes, les références parfois obsolètes prises en considération dans ses questionnaires ne sont que des exemples emprunts à des catégories générales valables à chaque époque : art « difficile » contre art « facile », culture « populaire » contre culture «savante » ou avant-garde contre classicisme. Quelles que soient les références dont s'emparent les sujets comme prétexte à l'affirmation de l'identité sociale, les décennies passent mais les processus restent :


« Alors que l'ancien système tendait à produire des identités sociales bien découpées, laissant peu de place à l'onirisme social, mais aussi confortables et sécurisantes dans le renoncement même qu'elles exigeaient sans concessions, l'espèce d'instabilité structurale de la représentation de l'identité sociale et des aspirations qui s'y trouvent légitimement incluses tend à renvoyer les agents, par un mouvement qui n'a rien de personnel, du terrain de la crise et de la critique sociales au terrain de la critique et de la crise personnelles. »


La question du goût « inné », « acquis », que l'on ne « discute pas » devient, entre les pages de la Distinction, un objet mouvant difficile à cerner. L'acharnement de Bourdieu à en explorer tous les germes et incidences est grandiose, tant par la forme que par le fond. Dans la forme, le sociologue ne laisse rien au hasard et opte pour l'ascétisme et la rigueur du discours. Exemples et preuves à l'appui, il étaye ses considérations aussi largement que nécessaire, prenant à chaque fois une distance que l'on retrouve rarement chez ses pairs quant à la méthode sociologique. Les résultats de ses recueils de données sont ainsi interprétables à plusieurs niveaux : quant à ce qu'ils traduisent de l'image que les personnes interrogées ont cherché à refléter, et quant à ce qu'ils supposent de préjugés ou d'idées préconçues chez les chercheurs en sociologie.


« […] en imposant à tous, uniformément, des problèmes qui ne se posent qu'à quelques-uns, par une procédure aussi irréprochable que l'administration d'un questionnaire à réponses préformées à un échantillon représentatif, on a toutes les chances de produire de toutes pièces un simple artefact en faisant exister des opinions qui ne préexistaient pas à l'interrogation et qui ne se seraient pas exprimées autrement ou qui, exprimées autrement, c'est-à-dire par l'intermédiaire de porte-parole attitrés, auraient été toutes différentes […]. »


Dans le fond, Pierre Bourdieu nous entraîne également plus loin que prévu : le chemin emprunté par le goût individuel croise la route de la démographie, de l'économie ou du politique, renforçant cette idée que rien, dans les faits, gestes et pensées de l'individu, n'est gratuit ni provoqué par le hasard. Bien qu'il faille s'accrocher pour suivre les développements parfois complexes des analyses de Pierre Bourdieu, celui-ci tente toujours de se rendre le plus accessible possible en usant d'un vocabulaire clair et en multipliant les exemples révélateurs. Entre volonté de se rendre compréhensible et complexité du traitement d'un thème en apparence simpliste, il est simplement dommage que Pierre Bourdieu n'ait pas procédé à cette auto-analyse, qu'on imagine pourtant stimulante, qui aurait eu pour effet de chercher à comprendre quelle volonté de distinction entre en jeu dans l'écriture d'un essai forcément peu anodin…
Lien : http://colimasson.over-blog...
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Dans des temps très anciens que seuls les boomers peuvent connaître, il existait une merveilleuse émission littéraire qui s'appelait Apostrophes. Elle passait le vendredi soir en prime time comme on ne disait pas encore
Je la regardais régulièrement et elle me poussait en général à l'achat d'un ou plusieurs livres dés le lendemain. D'ailleurs les libraires avisés proposaient un éventaire spécial Apostrophes. C'est ainsi que je fus conduit à faire l'acquisition de ce livre. A écouter l'auteur qui s'exprimait bien et savait vendre sa marchandise (ce terme ne plaira pas à ses disciples), je fus convaincu de l'intérêt du livre. A l'ouvrir, je dechantai quelque peu. L'ouvrage était en effet écrit dans un jargon à peu près incompréhensible. Et épais, avec ça !
Enfin je perseverai et je réussis (j'avais la fougue et le courage de la jeunesse), et compris à peu près de quoi il s'agissait. Selon le maître, la société et le système d'éducation visait à la reproduction des classes sociales existantes en inculquant à chacune le bagage culturel qui ce qui convenait à son état futur, telles les abeilles qui réservent la gelée royale à la future reine
Ainsi les" héritiers" aimeraient exclusivement la littérature et la musique classique à l'exception de toutes autres ( ce que le Maître appelle " le goût légitime". Ce qui leur permettrait de succéder à leurs parents sans coup férir.
Il en allait de même pour les autres classes.
Il me sembla d'abord que la substantifique moelle de cet obus, que je suai sang et eau pour extraire, aurait pu s'exprimer et se transmettre plus simplement et en moins de mots. le Maître avait-il voulu réserver sa pensée à qui saurait la déchiffrer ? Mais.. n'était-ce pas une forme d'elitisme ?
Quand à la dilection exclusive des héritiers pour la culture légitime, il m'apparut, à regarder autour de moi, qu'il n'en était pas ainsi.
Je résolus donc de ranger respectueusement mon Bourdieu sur une étagère et de n'y plus toucher.
Et puis il y a quelques années, je tombai sur"La culture des individus" de Bernard Lahire.L'auteur, Bourdieusien, souhaitait renforcer les thèses du Maîtres en interviewant un certain nombre d'individus, er en les questionnant sur leurs goûts littéraires, musicaux, en matière de distraction, espérant trouver des profils consonnants en grand nombre : par exemple un avocat de milieu bourgeois lecteur de Flaubert et auditeur de Bach, et ainsi de suite. Hélas les profils consonnants, il en trouva fort peu, certains bourgeois s'obstinant à aimer le Rock et à lire Stephen King, alors que certains ouvriers appréciaient Beethoven et lisaient Zola.
Lahire changea d'avis sur le maître ? En aucune façon : ces expressions, pour nombreuses qu'elles soient, ne pouvaient infirmer la pensée du Maître, d'autant plus que cette dernière, sortie toute armée de son puissant cerveau, ne s'appuyait sur rien d'aussi grossier qu'une enquête de terrain. Comme disait Rousseau au début de l'un de ses livres,"Écartons tous les faits, ils n'ont aucun rapport avec la question"
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« Qu'est-ce que tu es déterministe… », « Ah ! Un bourdieusien ! », les formules fleurissent et marquent la frontière entre les deux seules vraies classes qui existent encore aujourd'hui : celle de ceux qui lisent Bourdieu et celle de ceux qui ne le lisent pas… et qui en sont donc les ennemis. Tout ceci est très distingué me direz-vous, presque snob, mais, être bourdieusien (si tenté que cela veuille dire quelque chose), c'est aussi ça. Bourdieu disait lui-même « j'ai beaucoup d'ennemis mais peu d'adversaires car pour me contrer, il faut se lever tôt. » Alors oui, lire Bourdieu est une expérience intense, peut-être même douloureuse, mais dans chaque paragraphe, dans chaque phrase, on a l'impression de se retrouver nez à nez avec le scanner de la société. Et cela fait un drôle d'effet. La musique qu'on écoute, la déco de son appart', ce que l'on aime manger, comment on le mange voire ce que l'on dit quand on le mange, aucun de nos faits et gestes n'échappe au scanner bourdieusien. Tout y passe, tout est socialement déterminé. le libre arbitre est une jolie utopie que Bourdieu démolie avec le sourire. Enfin, il la démolie.

« Nous naissons déterminés et nous avons une toute petite chance de devenir libre. ». Encore une petite phrase volée dans une interview, un mince espoir pour encourager nos humbles et vains efforts qui nous poussent à essayer de voir le monde tel qu'il est sans s'en satisfaire pour autant. Lire Bourdieu est une aventure dont on ne peut ressortir indemne. J'ai lu un tiers, peut-être la moitié de la distinction et je suis déjà à poil. Je continue quand même. Faute de vêtements, je m'arrache les ongles, la peau, les muscles car même mon corps est une prison. Certains jugeront cela obscène, futile, vulgaire. Je les renvoie à la conclusion de l'ouvrage, sommet du genre.

À lire avec de la fièvre de préférence.
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Depuis le temps que je devais de lire cet ouvrage, voilà c'est fait !

Evidemment, ayant lu de très nombreux ouvrages de Bourdieu, il n'y a pas eu de très grandes surprises dans cet ouvrage même si j'ai apprécié la manière dont Bourdieu articule la théorie et les statistiques (et notamment les espaces -sociaux, des styles de vie, etc.). Je trouve que c'est un travail remarquable. D'ailleurs, aujourd'hui encore, on peut reprendre tout cet attirail conceptuel pour analyser le monde social même si l'espace des styles de vie est selon moi, un peu dépassé. Il faut donc faire attention à actualiser certains éléments comme les stratégies différenciées des différentes classes sociales ; depuis les travaux de Bourdieu, les choses ont évolué.

Toutefois, cet ouvrage reste un classique même si pour des débutants, il resterait complexe à lire ; l'écriture bourdieusienne est belle, conceptuelle et théorique mais complexe aussi.
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Lecture de jeunesse, relu régulièrement, un monument, qu'on soit pour, ou contre.
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Citations et extraits (112) Voir plus Ajouter une citation
Selon la loi qui veut qu’on ne prêche que des convertis, un critique ne peut avoir d’ « influence » sur ses lecteurs que pour autant qu’ils lui accordent ce pouvoir parce qu’ils sont structuralement accordés à lui dans leur vision du monde social, leurs goûts et tout leur habitus.
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On peut se fier à Proust qui n’a cessé de cultiver et d’analyser à la fois le plaisir cultivé, lorsque, pour essayer de comprendre et de faire comprendre cette sorte de plaisir idolâtre que l’on prend à lire telle page célèbre […], il doit évoquer, outre les propriétés mêmes de l’œuvre, tout le réseau des références croisées qui se tisse autour d’elle, référence de l’œuvre aux expériences personnelles qu’elle a accompagnées, favorisées, ou même produites chez le lecteur, référence de l’expérience personnelle aux œuvres qu’elle a contaminées souterrainement de ses connotations, références, enfin, de l’expérience de l’œuvre à une expérience antérieure de la même œuvre ou à l’expérience d’autres œuvres, chacune d’elles enrichie de toutes les associations et les résonances qui lui sont attachées […]
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Il serait facile de montrer par exemple que les Kleenex, qui demandent qu’on prenne son nez délicatement, sans trop appuyer, et qu’on se mouche en quelque sorte du bout du nez, par petits coups, sont au grand mouchoir de tissu, dans lequel on souffle très fort d’un coup et à grand bruit, en plissant les yeux dans l’effort et en se tenant le nez à pleins doigts, ce que le rire retenu dans ses manifestations visibles et sonores est au rire à gorge déployée, que l’on pousse avec tout le corps, en plissant le nez, en ouvrant grande la bouche et en prenant son souffle très profond […].
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Les petits-bourgeois ne savent pas jouer comme un jeu le jeu de la culture : ils prennent la culture trop au sérieux pour se permettre le bluff ou l’imposture ou, simplement, la distance et la désinvolture qui témoignent d’une véritable familiarité ; trop au sérieux pour échapper à l’anxiété permanente de l’ignorance ou de la bévue et pour esquisser les épreuves en leur opposant ou l’indifférence de ceux qui ne sont pas dans la course ou le détachement affranchi de ceux qui se sentent autorisés à avouer ou même à revendiquer leurs lacunes.
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Les détenteurs de titres de noblesse culturelle - semblables en cela aux détenteurs de titres nobiliaires, dont l'être, défini par la fidélité à un sang, à un sol, à une race, à un passé, à une patrie, à une tradition, est irréductible à un faire, à un savoir-faire, à une fonction - n'ont qu'à être ce qu'ils sont parce que toutes leurs pratiques valent ce que vaut leur auteur, étant l'affirmation et la perpétuation de "l'essence" en vertu de laquelle elles sont accomplies.
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