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Critique de CDemassieux


CDemassieux
  14 janvier 2019
ATTENTION ! Pour ceux qui ne connaissent pas la vie d'Amedeo Modigliani ou de Jeanne Hébuterne, et préfèrent la découvrir autrement, ne pas lire cette critique.

C'est un album en noir et blanc, comme pour souligner l'effacement de celle qui servit de modèle à des peintres entrés depuis dans le panthéon de l'Art : Fujita et, bien sûr, Modigliani dont Jeanne Hébuterne fut la compagne. Les dessins ressemblent à des gravures, ce qui donne une indéniable patine à cette histoire vieille d'un siècle. Les planches sont clairsemées de citations, notamment des vers de Baudelaire.
« Ne me peignez pas plus belle que je ne suis. Je n'aime pas ça ! Peignez ce que vous voyez…Je suis une personne, pas un vase antique », demande Jeanne à Fujita, chez qui elle vient donc poser, tout en étudiant le dessin à l'académie Colarossi.
Apparaît alors Modigliani. Page 18, il avance sur un fond noir, l'allure aussi légère que grave, pris dans les tourments de sa création, sans doute…Et puis c'est la rencontre avec Jeanne, tandis que çà et là l'actualité du moment plane comme une ombre malfaisante : la Première Guerre mondiale. Ainsi, en même temps qu'on fête le Nouvel An à Paris, on meurt à Verdun. Mais les heures chaudes de Montparnasse battent leur plein, et l'on croise Picasso, Cocteau, Satie, etc., autant de noms devenus célèbres.
Bientôt, Modigliani confie à Jeanne ceci : « Grâce à moi votre visage se jouera de la mort. » S'ensuit un amour-passion, comme un songe ténébreux, car le peintre emporte tout sur son passage, lui qui « descend dans les abysses de ses démons familiers. »
Quelquefois, une case se détache du récit, se suffisant à elle-même : page 54, c'est Jeanne juchée, pieds nus, sur un tabouret et en train de dessiner, dans un clair-obscur. Page 83, nue et enceinte, elle se dessine devant un miroir. Exquises visions.
Mais le mal de Modigliani dévore Jeanne, laquelle n'avance plus qu'au « rythme lent d'un cygne blessé ». Un temps ils se séparent, tandis qu'elle habite le Sud où elle a cette phrase si symbolique : « J'attendais que ma vie se dessine. » Dès lors, on comprend bien qu'il ne s'agit pas de raconter Modigliani à travers les yeux de Jeanne mais de la raconter elle, de la saisir dans tout son désarroi face à l'invivable génie du peintre pour qui elle confesse une admiration sans borne : « Toi tu explores l'absolu d'un visage. Tu épures, tu scrutes ce qu'il a d'éternel et d'universel. » Ceux qui connaissent un peu l'oeuvre de Modigliani le savent.
Jeanne met au monde une fille, qu'elle ne peut garder auprès d'elle, étant donné l'insalubrité de l'atelier parisien, où elle est revenue vivre. C'est dur, mais le principal n'est pas là : « L'abnégation d'Amedeo face à sa peinture, sa mauvaise santé, ses démons tyranniques, ma souffrance à moi…J'étais exaltée. Je vivais cet amour comme une oeuvre d'art. » Tout est dit…
Impossible, donc, de fuir cette attraction aussi irrésistible que mortifère. Elle se l'avoue secrètement : « Je veux appartenir à ton génie. » Cette plongée dans les profondeurs s'illustre parfaitement page 116 : Jeanne et Amedeo se mêlent de dos en une tache noire, sous la véranda de l'atelier derrière laquelle tombe la neige froide.
Soudain, les planches s'obscurcissent. Pour paraphraser Bossuet, Modigliani se meurt, Modigliani est mort. Des feuilles de dessin s'envolent de la tête de Jeanne : elles déroulent sa courte existence. Et puis…c'est le 26 janvier 1920. D'outre-tombe, Jeanne nous a conté sa vie : « un souffle éphémère », précise le sous-titre.
Un petit carnet de croquis en fin de volume démontre, s'il en était besoin, la maîtrise du dessin par Nadine van der Straeten. En note, elle explique cette « envie de camper un personnage féminin qui passe de l'ordinaire à l'impalpable ». le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle est parvenue à restituer cette évanescence de Jeanne qu'on retrouve dans les portraits peints par Modigliani. Félicitations !
(Merci aux éditions Tartamudo et, bien entendu, à Babelio !)
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