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EAN : 9791033904953
320 pages
Éditeur : Harper Collins (26/08/2020)

Note moyenne : 3.13/5 (sur 52 notes)
Résumé :


Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.

Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage.

Il lui arrive même de crever les pneus des voitures

Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler Camille, dit K, ami et gardien d’un passé i... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (44) Voir plus Ajouter une critique
Cancie
  28 août 2020
À Paris-Montreuil, à l'automne 2016 - 2017, une jeune femme sort d'un long séjour en hôpital psychiatrique en n'ayant plus aucun souvenir ni des trois derniers mois, ni des trois dernières années de sa vie. Pendant un mois, elle est chez elle sans ouvrir la bouche et reste couchée. Elle ne sort de sa torpeur que lorsque K, qui serait un ami d'enfance et dont le prénom se révèlera être Camille, 33 ans, vient lui donner à manger et s'occuper un peu d'elle. Celui-ci a un fils de 4 ans, Aurélien. Elle va peu à peu réapprendre l'usage de la parole et devoir enquêter pour essayer de repeupler sa mémoire, ceci avec l'aide de K.
C'est le long cheminement que va accomplir cette jeune personne pour tenter de retrouver la mémoire, de savoir qui elle est, que Louise Browaeys dont La dislocation est le premier roman, nous narre.
Pour cela, elle va tenter diverses voies. Elle veut tout d'abord redécouvrir le sexe et rencontrera alors Béatrice et Jean-François et se rappellera avoir aimé des femmes.
Si Béatrice a tenté à sa manière de l'aider, c'est Wadji, employé dans un magasin de bricolage le révélateur. "Si quelqu'un m'a remise en mouvement à cette époque-là et a presque réussi à m'aider à découvrir ce que j'avais à découvrir, c'est Wadji."
Elle passe par des périodes d'abattement et de peur intense, n'arrivant pas, même avec l'usage des mots à décrire ce qui se passe au fond d'elle, et des périodes de rémission plutôt dans l'excès contraire. L'auteure définit d'ailleurs en ces termes la dislocation : « On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects. »
Pour conjurer cette peur, pour vivre, elle sort de plus en plus et se rendra même jusqu'à St Brieuc.
Tout au long du roman, je suis restée suspendue à cette quête, quasi vaine pendant de longues périodes, des pièces manquantes de sa mémoire. Une angoisse sourde accompagne la lecture de ce récit dans lequel sont mises en parallèle, très souvent la femme et la Terre, le féminisme et l'écologie.
Le dérèglement climatique avec la fonte des calottes glaciaires et la disparition de certaines espèces animales étant une source d'angoisse, n'est-il pas plus ou moins compréhensible que certains aient envie de fuir cette terrible réalité à laquelle nous sommes déjà plus ou moins confrontés et de se réfugier dans une sorte d'amnésie permettant de se soustraire à ce stress permanent ?
Plus qu'un roman de fiction, La dislocation est une réflexion philosophique poussée où se côtoient à la fois la noirceur et la lumière, un roman qui amène à s'interroger et à réfléchir sérieusement sur l'avenir de la planète et notre mode de vie.
La dislocation est un livre qui mériterait, du moins en ce qui me concerne, une deuxième lecture pour en saisir toute la teneur et en profiter pleinement. En tout cas un livre qui ne laisse pas indifférent.
Je remercie Babelio et les éditions Harper Collins / Traversée pour cette belle découverte de la rentrée littéraire !

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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Jeanfrancoislemoine
  26 août 2020
Qu'il me soit tout d'abord permis de remercier chaleureusement l'équipe de Babelio et les éditions Harper Collins pour l'envoi de ce roman dans le cadre d'une " masse critique privilégiée " .
Me voici donc au " pied du mur " pour vous parler de cette " dislocation " qui nous appelle et nous interpelle du début à la fin , car , autant vous prévenir tout de suite , chers amies et amis , on ne va pas , dans ce roman , faire un voyage au " royaume enchanté " ....Remarquez , avec la sécheresse, l'épuisement des ressources de la planète et l'arrivée de cette inquiétante Covid19 , le pays " des merveilles " , plus personne n'y croit vraiment .Bon , revenons au fait . Elle sort d'un établissement psychiatrique où on l'a " gravée " de comprimés et , considérant que sa santé mentale le permettait , on l'a rendue à la vie , "recrachée" dans le monde alors que tous les pans de son passé lui sont oubliés. Nouveau départ ? Sans doute , mais bien peu d'appuis autour d'elle , un mystérieux ami , K , qui lui apporte une aide discrète, très pris qu'il est par l'éducation de son fils Aurélien, une infirmière, un employé d'une grande surface de bricolage ....mais c'est seule qu'Elle va cheminer dans un monde bien peu accueillant . Se réapproprier le présent et surtout le passé, ce passé qui , toujours , conditionne ce que nous sommes .
Ce roman , c'est , me semble-t-il , la recherche d'une identité perdue dans un monde en pleine déliquescence , un cri du coeur , un cri de peur , un appel à la raison afin d'éviter que nous ne soyions emportés, balayés , condamnés pour ne pas avoir suffisamment écouté , protégé, respecté la mère nourricière.
Mon beau- père, homme sage s'il en fut , se demandait perpétuellement ce que penseraient des défunts revenant sur terre vingt ou trente ans après leur décès .Grande question . Une part de cette interrogation philosophique me semble trouver réponse dans " l'histoire " de la narratrice ....
C'est un roman qui , malgré le sérieux du sujet et l'ambiance qu'il dégage, se lit facilement , l'auteure usant souvent avec justesse de sa plume pour " s'envoler et s'indigner " ou " au contraire " , se résigner ou " donner à voir " . Plus qu'un roman qui se voudrait didactique , c'est un roman qui nous donne des clés pour réfléchir et nous placer face à nos responsabilités de " passagers temporaires d'un vaisseau qui coule ", lentement , mais sûrement, en tout cas , et de plus en plus vite .Un roman qui met " mal à l'aise ", volontairement .Salutairement ? CQFD .
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Eve-Yeshe
  21 août 2020
On suit l'histoire de l'héroïne, une jeune femme dont on connaîtra le nom bien plus tard, sur une courte période, à Paris pendant l'hiver 2016-2017, puis en Bretagne sur trois mois également pour revenir à Paris. Trois saisons en gros, …
Elle vient de sortir de l'hôpital psychiatrique, où elle a testé antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, sismothérapie (cela fait moins grave qu'électro-choc et plus proche de la Terre) en ayant perdu complètement la mémoire, avec une haine pour les psys, lesquels pensent qu'il ne faut pas l'aider, elle doit retrouver toute seule .
Camille, qu'elle appelle souvent K. car elle ne sait pas qui il est, mais parfois par son prénom, essaie de l'aider comme il peut, tout en respectant la consigne. Il n'est pas non plus très bien dans sa peau ni sa tête, il essaie d'adapter un roman de Louis Guilloux « le sang noir » en BD, mais l'inspiration n'est pas vraiment là. Est-il pas lui-aussi en quête de quelque chose ?
On va suivre l'héroïne dans sa quête d'identité, qui la conduit souvent à tutoyer la ligne, à se mettre en danger, flirter même avec le danger , car elle se lance dans des rencontres improbables, des expériences sexuelles compliquées, pour retrouver au moins une identité corporelle, à défaut de savoir qui elle est. Une résilience est-elle possible quand il reste à peine quelques flashes, des cauchemars , des mots qui résonnent étrangement parfois, vrai ou pseudo-souvenirs ?
« le mot poison m'avait électrifiée. Comme s'il état le sens de ma vie, que je découvrais enfin. Comme s'il me permettait de soulever un grand voile. le mot poison longea à toute allure ma colonne vertébrale. J'entendis alors comme en songe la voix d'un homme me dire : votre destin est d'empoisonner l'eau potable publique.. »
Elle est attachante quand elle s'accroche à son carnet pour noter des mots, leur sens, leurs synonymes, comme une trame à laquelle s'accrocher, s'ancrer un peu plus dans la réalité.
Ce roman fait voyager dans un univers particulier, sur fond de dérèglement climatique, très anxiogène, avec une jeune dont on apprend tardivement le nom, et dont le psychisme part en vrille. On comprend très vite qu'il s'est passé quelque chose de grave, car pas de famille, une violence permanente, avec des passages à l'acte (crever des pneus par exemple) et une soif de vengeance…
On se laisse prendre à ce récit, on a envie de savoir, de comprendre ce qui a pu se passer autrefois, démêler un peu en tout cas ? J'ai eu parfois l'impression, que Louise Browaeys nous questionnait sur l'identité, la nature de notre planète Terre, autant en danger que l'héroïne. Ce roman n'est pas à prendre au premier ni même au second degré, cela va beaucoup plus loin dans la réflexion…
Il me reste en refermant le livre, une sorte de malaise, et une interrogation : jusqu'où peut conduire la peur de dérèglement climatique, la montée des océans, la disparition de certaines espèces, l'obsession d'une nourriture saine, la crainte du nucléaire ou encore de l'intelligence artificielle ? Doit-on s'enfouir dans un blockhaus ?
J'aime beaucoup le terme « dislocation » qui pourrait très bien être rajouté au vocabulaire de la psychiatrie, car il est très évocateur et moins rébarbatif que d'autres nom de pathologies et l'auteure la définit ainsi…
On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects…
… dans le cas de ces femmes, la dislocation psychique semble intervenir lorsqu'elles identifient entièrement leur vie et leur destin à ceux de la Terre.
Si l'avenir de la planète tourne à l'obsession, et à l'anxiété permanente, il vaut peut-être mieux s'abstenir, mais ce serait dommage, car l'écriture est belle… Je l'ai terminé depuis une semaine, déjà, mais je continue à réfléchir sur les messages de l'auteure.
Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins Traversée qui m'ont permis de découvrir en avant-première ce roman (le premier ) et son auteure qui a publié surtout des essais, écologie, permaculture…
#LaDislocation #NetGalleyFrance
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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MarcelineBodier
  22 septembre 2020
Voilà un livre qui m'aura fait passer par toutes les couleurs.
J'ai dévoré tout le début, totalement sous le charme de l'écriture, très introspective, mystérieuse, suivant pas à pas la pensée d'une femme qui cherche la sienne, justement, parce qu'elle a perdu la mémoire et peine à la retrouver. J'ai adoré le style, vraiment.
Mais je reste très perplexe sur le fond.
Tout le début de l'histoire est assez étrange, mais je me suis laissée porter et si tout le livre avait été à l'image de ces pages, j'y aurais totalement adhéré et je serais en train de vous parler de révélation. J'avais envie que la narratrice retrouve sa mémoire petit à petit, et tant pis si elle la retrouvait moins vite que le lecteur, qui devine beaucoup de choses avant elle : cela n'empêchait pas de l'accompagner pas à pas dans la compréhension de ce qui lui est arrivé.
Et puis très curieusement, le rythme s'accélère vers le milieu, lorsque ce n'est plus la narratrice qui retrouve ses souvenirs au gré des rêveries, des rencontres et des expériences, mais lorsqu'on lui raconte tout d'un coup. Presque tout. Pour autant, ça ne lui fait pas recouvrer exactement toute sa mémoire, mais évidemment, cela change le cours du livre.
A partir de là, des souvenirs lui reviennent un peu plus vite, mais cette fois, à grand renfort de flashs qui s'imposent brutalement (artificiellement...) au fur et à mesure que le livre tire à sa fin et qu'il faut donc coûte que coûte que certaines révélations soient faites (j'ai fini par le ressentir comme ça : comme des trucs de narration). Je dois dire qu'à partir de là, j'ai de moins en moins accroché, d'autant plus que le livre finit par changer du tout au tout en se concentrant sur ce qui s'est passé pour la génération précédente (difficile d'en dire plus).
Comment peut-on donc être un livre aussi enthousiasmant sur la forme, et aussi étrange sur le fond ? Commencer en m'envoûtant aussi fortement et terminer en perdant aussi radicalement mon adhésion ? Ce n'est pas la première fois que je me pose ce genre de question au sujet d'un livre, mais là, j'aurais tellement adoré adorer ce que racontait cette femme qui réussissait toujours à m'embarquer dans son esprit en perdition : quel dommage...
Merci à la Masse Critique privilégiée de Babelio, qui m'a permis de découvrir le livre, et aux éditions HarperCollins France.
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HundredDreams
  26 août 2020
Imaginez que vous vous réveillez d'un long cauchemar et que vous ne sachiez plus qui vous êtes, d'où vous venez et que vous n'ayez plus aucun souvenir de votre passé.
*
Difficile de se mettre à la place de cette jeune femme vidée de sa mémoire, mais sa situation m'a interpellée. Je me suis posée de nombreuses questions.
Quelles épreuves ont marqué sa vie ? Comment acceptez cette immense perte ? Comment ne pas ressentir de la colère, de la frustration, de la peur, une profonde solitude ? A qui faire confiance ? Comment reprendre le cours de sa vie ? Comment faire pour sortir de cette folie ?
De toutes ces interrogations, il en ressort une envie de connaître son passé et de suivre son parcours vers la guérison.
*
De retour chez elle, avec l'aide précieuse de son ami K, la jeune femme va suivre le chemin tortueux et confus que prend sa mémoire pour retrouver ses souvenirs.
Le processus de guérison est complexe et long, sa mémoire étant comme un puzzle géant à reconstituer, les pièces devant s'imbriquer correctement, une à une, pour révéler l'image dans son entier, non déformée.
Des rencontres, des mots qui résonnent étrangement dans son esprit, vont l'aider à rassembler les morceaux éparpillés de sa vie et combler ce vide.
*
Mais cette histoire n'est au fond qu'un prétexte pour nous amener à réfléchir sur la vie, sur notre planète et son devenir, et sur les rapports homme femme.
C'est un roman très féministe qui interpelle le lecteur sur l'oppression que subissent les femmes au quotidien. Cette idée va plus loin car l'auteure fait le parallèle entre la femme et la nature. Toutes deux sont reliées entre elles par un lien invisible. Toutes deux meurent à petit feu à force d'être maltraitées, dominées, incomprises.
Les questions écologiques, environnementales et sociétales prennent à mon avis trop de place dans le roman et casse le rythme de l'intrigue. Les messages véhiculés sont intéressants et amènent le lecteur à réfléchir sur notre futur, même si tous ne m'ont pas convaincu.
*
Le choix de la narration est très certainement voulu, mais il m'a déroutée et gênée. En effet, nous sommes dans la tête de cette femme malade, et malheureusement, je n'ai pas ressenti de l'empathie pour cette femme que j'ai trouvé sincère mais vulgaire et égoïste. Elle est tellement centrée sur elle-même qu'elle en oublie que les autres ont des sentiments.
*
De part sa formation en agronomie et en écologie, Louise Browaers nous interroge sur notre quotidien, sur les diverses nuisances qui polluent notre vie, sur la nature que nous dominons, soumettons et exploitons à outrance. Des idées assez pessimistes sur le devenir de la Terre. Prémonitoires ? Je ne l'espère pas.
Je me suis interrogée sur le thème de dislocation, et l'auteure y répond au tout début du roman et nous éclairant sur les différents sens de ce mot. Ce terme prend tout son sens tout au long du roman.
*
Même si pour moi, ce roman n'a pas été un coup de coeur, j'espère que ma critique vous aura donné envie de lire ce roman et je remercie au passage les éditions Harper Collins pour leur envoi et l'auteure pour ses convictions, ses idées qui nous interrogent et sa démarche écologique que je défends.
*
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Citations et extraits (66) Voir plus Ajouter une citation
CancieCancie   05 septembre 2020
J'ai remarqué que dans les moments de joie ou de douleur, dont les effets sont, somme toute, assez proches : on pleure, on sue, on parle tout haut, on tourne en rond dans sa chambre, on lève les bras au ciel, on se pince les cuisses, et bien qu'une joie soit plus difficile à communiquer qu'une douleur, on ne sait pas dans l'immédiat si on doit garder cette sensation si multiple pour soi seule, jalousement, ou si l'on doit la partager, au risque d'atténuer son effet car il faudra parler, la communiquer à l'extérieur, et en quelque sorte sauter dans le vide à pieds joints et les yeux fermés.
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hcdahlemhcdahlem   11 septembre 2020
INCIPIT
Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était u
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CancieCancie   01 septembre 2020
Elle n'est pas inerte, la nature, elle est vivante et déchaînée ! Notre monde a déclaré la guerre à la nature. Tu comprends ? J'ai un sentiment d'impuissance face à l'ampleur de la menace. J'ai peur de ce qui vient et de ce qu'Aurélien devra vivre, je me sens découragé devant les souffrances, le pillage, l'atteinte aux générations futures, l'engourdissement psychique et la surdité face à l'état de notre monde...
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CancieCancie   29 août 2020
N'oublie pas de boire de l'eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l'eau. Toute cette eau que j'ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J'ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d'un passé où j'étais continuellement allongée. À moins que ce passé n'existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l'eau que j'avais bue était allée chercher ces phrases d'une façon ou d'une autre au fond d'une nappe phréatique.
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CancieCancie   06 septembre 2020
Les phobies sociales, les troubles anxieux, la dépression et les dépendances ont explosé, tu comprends... les guerres, le terrorisme, la crise écologique, tout cela aggrave l'anxiété des gens. On se demande tous, à un certain moment : vais-je perdre mon travail, mon toit et l'eau courante ? Mes enfants vont-ils tomber malades les uns après les autres ? La Terre va-t-elle entièrement brûler avec nous ? Vais-je finir à l'abattoir comme un veau, à la casse comme une vieille voiture ou à la décharge sous des monceaux de plastique ?
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