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EAN : 9782253001119
320 pages
Le Livre de Poche (31/08/1992)
3.92/5   138 notes
Résumé :
Au-dessus de Mazel-de-Mort, lorsqu'on atteint le hameau de Maheux, commencent les hautes solitudes : les torrents disparaissent, les sources tarissent, d'immenses étendues sans arbres moutonnent à l'infini. Brûlant ou glacial, le climat confère à toutes les saisons quelque chose de cosmique ou de tellurique
voilà le Haut-Pays des Cévennes, terre huguenote. Les vieux meurent, les fermes sont abandonnées les unes après les autres, les enfants quittent le pays :... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
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Retour aux sources...

C'est un désir , un besoin , de revenir parfois vers les belles oeuvres littéraires qui ont l'esprit de Gracq , de Giono ou de Ramuz .

Et , cette fois , c'est " L'épervier de Maheux " qui surgit de ma bibliothèque ...

Ici , au coeur des Cévennes , dans les terres hautes , il y eut un temps où les hommes naissaient et survivaient dans un berceau minéral .

Une existence vouée à l'effort pour survivre : l'eau il faut aller la puiser à des kilomètres malgré la faim , le froid ou la fournaise , malgré les souffrances ...

Quant aux animaux , eux , voient toujours leur sort étroitement lié au service de l'humain ...même les plus sauvages .

Pas ou peu de mécanisation . Les cultures sont livrées aux caprices du temps ou des terres .

Et , quand la misère s'installe , les hameaux sont abandonnés , ne demeurent que quelques rares irréductibles qui , malgré tout , resteront jusqu'à leur dernier souffle , tenus par leurs racines ancrées dans le roc et la solitude .

Un peu comme un hommage , la prose de Jean Carrière , épouse les caractères de ses héros et offre une immersion subtile dans ce monde sans âge .

Il se veut parfois poète , parfois conteur , souvent humaniste et toujours merveilleusement sensible .

Au fil du récit , on pense à Giono bien sûr : les deux auteurs furent proches . Mais , Pagnol n'est pas loin non plus ( j'évite de déflorer le récit en citant certaines scènes ... liées à la recherche de l'eau ...)

Enfin , j' ajouterais un zeste de Zola .

Mais , c'est avant tout le talent de Jean Carrière qui m'a transportée . L'union à la nature est si puissante , qu'ici règne toujours une atmosphère de combat : l'humain , éphémère et fragile face l'intemporel .

Un magnifique voyage dans le passé , dans un pays sublime parce que sauvage et authentique .

Un émouvant portrait de la Lozère d'antan à la fois sensible , fort et beau mais , qui aussi nous ramène aux sources de l'humanité .

A faire découvrir , vraiment .

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L'épervier de Maheux ! Comme j'aurais été triste et dépourvue si j'étais passée à côté. du Giono, du Faulkner mais surtout du Jean Carrière ; il faut bien lui en laisser la teneur.

C'est curieux comme un froissement d'aile, ici l'épervier, parfois un chien, un cheval m'attirent et tout aussi curieusement, à bon escient. Pourtant, l'épervier n'est pas cité souvent. Il plane haut dans le ciel, complètement intégré au paysage tant et si bien qu'aucun titre n'eût valu celui-ci. La dureté de la subsistance le dispute à la beauté de la nature pour ces quelques habitants isolés, comme scellés dans le roc. Abel, son frère Joseph, le père et la mère, héritiers d'un lieu, d'une histoire, d'une rigueur.

N'avoir rien ou avoir plus n'occulte pas ici la misère quand c'est seulement le fait d'avoir, juste de quoi subsister qui aurait pu tout changer ; de quoi vivre et aussi de quoi aimer tout en restant à sa hauteur, soi-même et pas un autre. Abel aime les bois, le dur labeur et il s'en serait bien contenté s'il avait pu manger à sa faim et dignement sustenter sa femme, assurer la vie du couple. Joseph lui, part à la ville, s'y nourrit bien, y travaille et se trouve entouré bien que solitaire, célibataire, désabusé. Il en est qui se remettent en question dans nos grandes métropoles suite à une épidémie, à croire que ces gens sont passés à côté de leur destin et qu'ils exercent un métier, vivent une vie qui guère ne leur convient ; un fait qui n'est en rien assimilable à de la roublardise ; c'est juste qu'à un moment on s'interroge, je crois, sur le sens de la vie, de sa vie et peut-être qu'à tant posséder on en oublie d'aimer.

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L'Épervier de Maheux nous invite dans le Haut Pays Cévenol, au « commencement de hautes solitudes », quand « brusquement tout change, les torrents disparaissent, les sources se raréfient, le schiste et le granit cèdent la place au calcaire marin, le sol s'éclaire et clapote comme une vieille toiture, l'air acide nettoie les sous-sols clairsemés où le ciel apparaît avec les derniers fayards.»

« De l'os partout, un soleil africain, des ombres qui ont la fraiche amertume de l'Armorique : voilà le Haut Pays. Les vieux meurent, les enfants s'en vont, les maisons ferment : voilà son histoire. »

Le lecteur partage avec les personnages «  (…) un continuel tête à tête avec un monde abandonné à sa torpeur géologique. »

Les femmes y « passent sans transition d'une adolescence fanée (…) à une sécheresse active et sans âge. » ; et « Il n'est pas de maîtresse branche ni de poutre à portée de main qui n'aient offert au moins une fois la tentation d'y accrocher une bien vilaine corde. »

« À Maheux (…) Ni grandes joies, ni grands malheurs : des emmerdements à n'en plus finir, ça oui, mais tant que les châtaignes ont assez de goût dans l'assiette, on a sa place dans le monde. » Et, « Joseph Reilhan a bouffé sa part de vache enragée : du corbeau pour tout dire. »,  pense : « Quand le présent montrait tant d'exigences, qui se serait soucié du futur.» ?

« Ce n'était pas exactement la misère ; c'était une frugalité traditionnelle avec laquelle on avait l'habitude de s'entendre et de faire bonne figure, puisque tout le monde, ou presque, était logé à la même enseigne. »

Un roman hallucinant, végétal et minéral où l'humain ne trouve sa place qu'en acceptant « l'harmonie imposée » par la nature. Où, « ce que l'on faisait aujourd'hui, on n'était pas sûr de pouvoir le refaire demain. »

Comme une avalanche, l'écriture de Carrière nous ensevelit sous un déluge de sentiments contradictoires, colère-nostalgie ; rage-désespoir ; fureur-compassion ; impuissance-admiration ; peur-renoncement.

À plusieurs reprises le lecteur se prend à évoquer la chanson de Jean Ferrat, pourtant que la montagne est belle, où la résignation des personnages le dispute à la majesté de la nature immuable que l'humanité ne peut qu'humilier en essayant de la réduire à un rôle d'esclave. Piteuse vengeance.

Très louable initiative du journal Le Figaro et sa collection « Le meilleur du Prix Goncourt ».

Un livre à lire et relire.

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Prix Goncourt de Littérature 1972

ISBN : 2 253 00111 2

"... Et Reilhan le Taciturne engendra Abel,

Puis il engendra Joseph Samuel,

Et ensuite il mourut loin de tout secours,

Une grâce que Yahveh lui accorda

Parce qu'il s'était toujours soumis à Sa Volonté.

Et Abel engendra une fille qui mourut à la naissance.

Et Joseph-Samuel n'engendra personne.

Parce que, à l'inverse du Taciturne,

Abel osa défier l'Eternel

Et parce que Joseph-Samuel

0sa se poser trop de questions sur Ses Voies.

Ainsi Jehovah les brisa tous deux

Comme l'homme brise de simples noix,

Car telle était Sa Volonté,

Que celle-ci soit faite à jamais."

Cette courte litanie, entièrement de mon invention (et qui ne vise pas à la rime), résumerait assez bien "L'Epervier de Maheux" et le destin abominable de ses héros. Autant vous recommander, dès le début, de n'offrir cet ouvrage ni à un dépressif, ni à un pessimiste. A moins que Jehovah ne vous ait soufflé de les pousser au suicide, bien sûr. Et même dans ce cas-là, méfiez-vous du retour de bâton ...

Ce jugement, que j'estime lucide bien qu'impitoyable, ne m'empêche en rien d'approuver la remise du Goncourt 72 à Jean Carrière. Son "Epervier de Maheux" est l'un des textes les plus puissants que j'ai pu lire sur la vie rurale. Et l'on voit bien, dans la poésie de son style et le naturel apparent de ses descriptions de ces terribles Cévennes où se déroule l'action qu'il ne fut pas pour rien le secrétaire du grand Giono. Mais là où Giono maintient l'espérance, Carrière laisse son lecteur nu, livré à lui-même aussi bien dans la sécheresse atroce de l'été que dans la glace infernale de l'hiver, le tout sous l'oeil d'un Jéhovah tout-à-fait fidèle à son profil biblique : hostile, perpétuellement courroucé, indifférent à la souffrance, et l'encourageant même, d'un orgueil luciférien et doté d'un mépris envers ses créatures que Zeus lui-même n'afficha jamais.

Les Reilhan, comme la plupart de leurs voisins, sont protestants. Je serais même tentée, sans preuve aucune, d'ajouter calvinistes purs et durs. Passons sur les persécutions que subirent leurs ancêtres dans les siècles passés : si cela explique peut-être certaines de leurs lâchetés, cela ne justifie en rien leur passivité révoltante face celui qu'ils nomment l'Eternel. C'est bien simple : plus ledit Eternel se révèle hargneux et injuste envers eux, plus ils le glorifient . Puisque l'Eternel le veut, laissons-nous piétiner et, si possible, trouvons le moyen de nous piétiner nous-mêmes ...

Chez Reilhan Père, surnommé le Taciturne, qui n'a trouvé à se marier qu'en recopiant sans vergogne - et donc, en mentant à celle qui espérait en lui - les modèles de lettres trouvés dans un antique paquet de "Veillées des Chaumières", le piétinement de soi, l'écrasement volontaire sous la volonté soi-disant divine, se manifestent par un attachement quasi obsessionnel à sa terre. Si encore il s'agissait d'une terre relativement normale, comme celle de "La Terre", ce roman de Zola (peut-être le plus dur, à bien y réfléchir, de la saga des Rougon-Macquart), mais non : la terre du Taciturne fait toujours des siennes. Aussi maussade que le Dieu vénéré par son propriétaire, elle se dessèche à plaisir, ou alors se convulse avec volupté sous des pluies qui tuent les éventuelles récoltes. Ne parlons pas des mois les plus terribles de l'hiver où tout gèle, glace et expose tout un chacun à grelotter dans son coin en avalant son assiettée de bajara - un mélange de lait et de châtaignes. Quand encore il y a du lait ...

Reilhan aurait pu, avec un peu d'effort et un peu plus de jugeote, vivre avec plus de dignité. Mais bon, puisque Jehovah a voulu que ce soit ainsi, n'est-ce pas ? ...

Joseph-Samuel, son second fils, prendra avec le temps celui de s'interroger sur ce Dieu si sévère. Sa mère rêve de le voir devenir pasteur mais il devra se contenter, grâce d'ailleurs à l'appui du pasteur de Florac, le hameau voisin, lequel a de la famille en Suisse, de devenir vendeur dans une librairie religieuse, au pays du chocolat et des montagnes, des vraies. A la fin du roman, on se demande encore si Joseph croit ou non en un Dieu, quel que soit Celui-ci. On sait en tout cas que, s'il s'est fait à l'idée de reposer un jour à côté des membres de sa famille, dans le cimetière qui jouxte les bâtiments délabrés de Maheux où il passa sa jeunesse, jamais il n'acceptera de revenir vivre là en attendant la Camarde.

Ainsi, en quelque sorte, Joseph parvient à s'échapper. En est-il plus heureux ? Un peu sans doute. Mais à peine : le Dieu terrible de son enfance et de sa jeunesse, les conditions dans lesquelles il a grandi, l'abandon dans lequel il a laissé sa mère, laquelle a pourtant tout sacrifié pour lui, le mépris qui est né en lui envers tout son passé à Maheux et ses origines paysannes, ce reniement presque total en fait l'en empêcheront à jamais d'abord parce qu'il possède une certaine sensibilité et ensuite parce que, bien que le plus intelligent des deux frères, ce n'est tout de même pas une flèche.

Abel, lui, par contre, esprit beaucoup plus simple (pour être franc, les gens de Maheux apparaissent souvent au lecteur comme des êtres primitifs perdus en plein XXème siècle), se satisfait de son mode de vie. Jusqu'au jour où, pour qu'elle s'occupe de sa mère, laquelle a perdu la raison, la malheureuse, après le départ pour la Suisse de son cher Joseph (son préféré de toujours), il épouse Marie la Noiraude, la fille d'un ami de son père. Au début, la jeune femme met de l'ordre et essaie d'arranger les choses. Mais, née et élevée plus bas, chez un fermier plus riche, moins soumise également (les femmes ne sont-elles pas des créatures du Démon ? ) à la Loi de l'Eternel, elle se rend très vite compte que le sempiternel combat d'Abel est perdu d'avance. Et le jour arrive où elle le quitte pour retourner chez son père ...

Je passe sur la fin : vous n'aurez pas grand mal à la deviner mais vous en aurez peut-être plus à imaginer l'abominable tour que Jéhovah, toujours lui, joue au malheureux Abel, lequel, en une scène de révolte que j'ai beaucoup aimée bien que sachant qu'elle venait trop tard, hélas, tant pour Abel que pour le lecteur, refuse enfin de se coucher devant celui qui lui a donné des dés pipés pour jouer sa vie.

Âpre, sans concession, le style de Carrière, derrière lequel on devine, en parallèle à l'influence de Jean Giono, les démons personnels de l'auteur, nous donne probablement l'un des plus grands romans de la littérature française - non, je n'exagère pas - et l'une des remises en question les plus incisives et les plus implacables de la religion et de Dieu, particulièrement le "Dieu de Colère" du protestantisme. On y décèle aussi la révolte personnelle de l'écrivain face à la passivité, encouragée, et pour tout dire imposée, par cette religion haineuse (désolée mais je vois mal quel adjectif utiliser à la place) à un peuple à qui il voue une tendresse et une admiration profondes mais auquel il en veut tout aussi profondément de se soumettre sans protester à une parole qualifiée de "divine" alors qu'elle ne cesse d'humilier et d'amoindrir la créature au profit de son supposé Créateur. le seul avantage reste la déresponsabilisation, en tout cas envers les vivants, des gens de Maheux. (Mais ils n'en demeurent pas moins responsables de tout devant leur cher Eternel, cela va sans dire .)

Un avantage aussi ténu en vaut-il la peine devant la Folie qui les guette tous et qui finit par les toucher, un jour ou l'autre ? D'ailleurs, cet épervier qu'Abel ne cesse d'apercevoir, tournoyant au dessus de lui et de ses travaux divers (et qui échoueront tous) pour donner satisfaction à son épouse, n'est-il pas le symbole de cette Folie, de ce Mal qui le guettent comme ils ont guetté son père, sa mère et tant d'autres ? Et n'est-ce pas au moment où il le croit enfin mort qu'Abel est, sans le savoir, pris au piège de son destin ? Et pour finir, cet épervier est-il réel ou n'est-ce qu'une hallucination engendrée par un cerveau très simple, harassé de soleil et de fatigue, et qui n'aspire plus qu'à libérer une fois pour toutes l'esprit, si simple soit-il, qu'il abrite ? ...

A vous de vous faire une opinion. Mais accrochez-vous bien : "L'Epervier de Maheux", avec son rythme lent et l'horreur larvée et aussi vieille que le monde qu'il nous dépeint, est un roman redoutable. ;o)

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Si les paysans de Maheux ne parviennent pas à « lâcher » cette terre aride des Cévennes, force est de reconnaître qu'il n'est pas facile non plus de lâcher ce livre somptueux.

« L'épervier de Maheux », c'est l'histoire de ces familles qui se meurent sur leurs terres, en quasi-autarcie, sur fond d'exode rural ; mais avaient-ils le choix : « là où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute » dit-on.

Deuxième ouvrage de Jean Carrière après « Retour à Uzès », « L'épervier de Maheux » valut à son auteur les honneurs du Prix Goncourt, assorties de critiques acerbes et l'étiquette régionaliste qu'on tenta de lui faire porter ; inconcevable pour ce proche de Giono. Giono, régionaliste lui aussi sans doute, qui dépeint si bien « sa » Provence ?

Qu'importe, le prix Goncourt lui apporta la célébrité, mais aussi profonde dépression ; preuve que les Hautes Terres cévenoles ensoleillées ne préparent pas forcement aux feux de la rampe.

« L'épervier de Maheux » reste un roman d'une rare force qui ne soffre pas de la comparaison avec Jean Giono. A lire et à relire.

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critiques presse (1)
Bibliobs
17 février 2016
Merci de ne pas passer à côté de ce très beau petit livre, qui ne s’avantage pas et qui se mérite.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Citations et extraits (23) Voir plus Ajouter une citation

Le soleil décline dans le ciel circulaire ; l’ombre immense du plateau s’avance et engloutit la moitié du cirque. De l’autre côté, sur la crête du flanc éclairé, une bergerie en pleine lumière ouvre sur le vide une bouche et des orbites noires comme celles d’un crâne, ajoutant à cette solitude une attente mystérieuse. C’est l’heure où des millions d’insectes à contre-jour s’argentent dans l’atmosphère immobile.

A ce moment-là, on ne peut songer sans une pointe de nostalgie au cœur à tout ce qui se passe derrière ces montagnes – même et surtout si on ne le sait que par oui-dire ; à ce monde fascinant et tumultueux de trottoirs et d’usines, de cinémas et de cafés, de foule jetée vers un avenir sans cesse renouvelé ; à la douceur de vivre et de se laisser vivre dans des collines couvertes de jardins maritimes ; aux soirées qu’on prétend qu’y prolonge l’été, pleines d’arômes et de nonchalances. Tout cela est si loin, si différent de ce que le silence et la solitude de ces hautes terres primitives mettent continuellement sous les yeux…

De longs jours vides, des pentes désertiques, un continuel tête-à-tête avec un monde abandonné à sa torpeur géologique, et dont ce pourrait être aussi bien le commencement que la fin : cette terrible inertie est communicative. Quand on promène son regard dans toutes les directions sans rien rencontrer d’autre à perte de vue que ce moutonnement hersé par une poigne aveugle, il n’est pas nécessaire d’être grand philosophe pour s’interroger sur l’existence et ressentir son ambiguïté devant cette immensité morte ; on n’a d’autre ressource que de se replier sur soi-même et de faire le mort à son tour ; on sait qu’il est inutile d’en rajouter pour vivre, ou de faire des phrases : on est là, autant continuer, mais sans essayer de prendre des vessies pour des lanternes. Trois mille ans de tergiversations n’ont servi strictement à rien, qu’à embrouiller les choses ; la situation n’a pas évolué d’un pouce sur l’essentiel. La seule question vraiment sérieuse est précisément la seule qui soit restée sans réponse : par conséquent, elle reste posée (quand elle l’est) à son niveau absolu, c’est-à-dire le plus bas, le seul qui compte : question de vie ou de mort. Ces solitaires (n’oublions pas qu’ils sont les héritiers de ceux qui ont tutoyé Dieu comme on Le tutoie dans l’Ancien Testament : pour lui arracher de gré ou de force une réponse) sont l’innocence même : ils n’acceptent que des arguments qui soient incontestables ; les finesses de la Sorbonne ne sont que des grimaces de clown (ou une manière de jouir, de tuer son lièvre et de s’affirmer qui en vaut une autre) et elles n’amènent ici qu’un haussement d’épaules.

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[...] ... - "Tout ça pour rien !" disait Despuech de sa voix courte et sifflante d'homme qui n'en a plus pour longtemps à vivre et qui voit les choses comme elles sont. Il considérait le remblai de la mine en hochant la tête :

- "Dure qu'il a fait ça pour rien !"

Il avait l'air effondré, il ne cessait de de répéter :

- "Tout ça pour rien !"

L'autre secouait la tête et refusait d'entendre, embastionné dans son secret :

- "J'ai mon secret ... Puisque je vous dis que j'ai mon secret ...

- Quel secret, qu'est-ce que tu nous fatigues avec ton secret," s'impatienta tout-à-coup Despuech, "mais Bon Dieu, regarde !"

Il se baissa péniblement, ramassa une poignée de sable dans les dernières brouettées déversées, l'écrasa dans sa main :

- "Qu'est-ce qu'il te faut de plus ? Tu n'as donc pas compris que tu ne trouveras rien ? Hein ? Tu n'as pas compris que tu ne peux pas en trouver parce que tu t'es trompé de montagne ?"

Reilhan jeta sa cigarette à moitié fumée et laissa tomber ses bras, mains grandes ouvertes - blanc comme un linge. Il n'y avait pas le plus petit souffle d'air, pas une feuille qui bougea. C'était le cas de dire qu'on entendait voler les mouches ; à croire que la forêt n'était qu'un immense charnier.

- "Qu'est-ce que vous dites ?" articula-t-il.

- "Mon pauvre, je dis que depuis des mois et des mois, tu te crèves pour rien : l'Aiqualette, c'est une autre crête que celle-ci, là-bas, derrière ... "

Il désignait la croupe couverte de bois qui n'était pas l'Aiqualette et qui, de ne pas l'être, semblait instantanément étaler au grand jour tares et vices éhontés, insignificiance et stérilité.

A voir la tête que faisait son gendre, il ajouta un peu de pommade :

- "Tu me diras que c'est le même massif, et que la nappe pouvait très bien venir jusqu'ici. C'est ton facteur qui m'a mis la puce à l'oreille en me parlant de la source de Combebelle. Il prétend qu'elle se trouve sur le versant est de l'Aiqualette ... Je la connais, cette source, on y allait quand on était gosses. Et je peux te dire qu'entre cette crête et Combebelle, il y a une autre crête, justement, l'Aiqualette ...

- Hé ! L'Aiqualette ! L'Aiqualette ! Vous commencez à m'emmerder avec votre Aiqualette, et puis voilà !"

L'autre vint lui respirer sous le nez :

- "Même que tu trouverais là-dessus les chutes du Niagara, est-ce que ça changerait quelque chose à ta situation ? Est-ce que tu serais moins con pour ça ?

- Et si ça me fait plaisir, moi, de creuser pour rien ?"

Démasqué ! ... [...]

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Prenons un exemple : un beau matin, des messieurs très calés décident qu'il faut soigner les crétins du Haut-Pays (tenus pour tels) : ces énergumènes baveurs et ravis qu'on rencontre parfois là-haut assis au pied d'un arbre, et qui ont avec les papillons ou le vent de mystérieux conciliabules, les empêchent de dormir. Soigner, c'est- à-dire essayer d'ajuster le comportement d'un zèbre qui vit au milieu de ses chèvres dans un isolement presque total, sur celui du premier couillon venu, et d'ailleurs parfaitement abruti par les cohues, le tiercé, les bistrots ou le cinéma. On voit qu'il ne s'agit pas du même animal. Guéris, c'est-à -dire bons pour l'abrutissement général, on les renvoie chez eux. (22)

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Il demeura tout seul parmi ces jeunes Suissesses laiteuses; leurs mollets ronds, d'une rondeur enthousiasmante, succulents et charnus, leurs nuques frisottées, leurs lèvres pulpeuses mirent ses avantages en révolution. Il ne savait plus où donner des yeux, tant toutes étaient belles, et tant elles l'étaient du bout de leurs orteils à la tête.

Il se calmait. Ces filles tout de même... Elles étaient d'une autre race, elles respiraient la santé, la jeunesse.

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La première neige de l'année tomba en abondance vers la fin novembre. C'était une apparition précoce qui entraîna le haut pays, et presque tout le Sud dans un hiver sans précédent : pression inouïe du silence, calfeutrant de son étoupe le sang au fond des oreilles.

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Vidéo de Jean Carrière
Jean Giono, du côté de Manosque. entretiens avec Jean Carrière
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