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Nedim Gursel (Autre)Pierre Jacquemin (Traducteur)
EAN : 9782360135929
204 pages
Riveneuve éditions (13/08/2020)
3.86/5   11 notes
Résumé :
Constantin Cavafy, le grand poète d’Alexandrie de langue grecque, (1863- 1933) est encore bien trop peu connu du public français malgré de nombreuses traductions. Il demeure cette figure dont la vie et l’oeuvre contrastées sont constamment plongées dans l’étrangeté d’une obscurité créatrice et d’une mise en lumière toujours provisoire. Ainsi, si de nombreux témoins nous révèlent un personnage austère, parlant seul dans la rue, renfermé, isolé, E.M. Forster nous en f... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
Le poète grec alexandrin Constantin Cavafy (1863-1933) est plutôt bien connu en France, où la poésie est peu lue, depuis que Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras firent paraître en 1958 une première traduction de ses oeuvres. Depuis, de nombreux auteurs ont rendu Cavafy en français, comme Dominique Grandmont ("En attendant les barbares et autres poèmes", Poésie Gallimard 1999). Les éditions Riveneuve ont publié en 2010, et réédité en 2020, un livre d'essais et de traductions partielles, écrit par Pierre Jacquemin et préfacé par Nedim Gürsel.

Pierre Jacquemin présente son analyse de la poésie et de l'univers de Cavafy en trois chapitres auxquels il donne le nom des trois dieux Eros, Thanatos et Hypnos, le désir (homo)sexuel, la Mort et le Rêve. Chacun de ses chapitres est suivi d'un choix de poèmes traduits par les soins de l'essayiste.

Il commente l'érotique de Cavafy, son amour de la beauté éphémère des jeunes hommes, les stratégies littéraires qu'il imagine pour échapper au désespoir de la vieillesse. L'essayiste répète en prose, dans une prose logique, ce que les poèmes disent déjà en vers. En d'autres termes, Jacquemin fait des paraphrases de Cavafy, parfois utiles, parfois oiseuses, puisque le poète exprime le même contenu, mieux que lui. Dans une étude sur l'oeuvre d'un tel poète, on aurait pu espérer quelques remarques sur sa versification, sur son style, sur le choix de ses mots, sur les jeux subtils qu'il élabore entre le grec classique ou archaïsant (katharevoussa) et le grec moderne parlé (dimotiki). Écrit depuis vingt-sept siècles, le grec offre à l'écrivain une palette verbale inégalable, que le français ou l'anglais, langues récentes, n'ont pas. Mais non : Jacquemin expose en prose la "pensée" (fuite du temps, perte de la beauté, etc) des poèmes de Cavafy sans tenir compte de leur mode d'expression. On n'aura pas accès au poète Cavafy et à sa façon unique d'accommoder des thèmes poétiques traditionnels.

Dans les éditions normales, les poèmes de Cavafy sont organisés chronologiquement, car l'auteur les avait tous soigneusement datés : ce plan, dès la première édition grecque posthume de ses oeuvres, a été respecté par Yourcenar et Dominique Grandmont. Pierre Jacquemin s'en affranchit, et donne à la fin de ses chapitres une suite désordonnée de poèmes sans aucun souci de chronologie. D'autre part, Cavafy consacre des poèmes à des figures grecques de l'antiquité, du Moyen-âge, et les introduit par des citations en épigraphe, dans le grec ancien de Platon, de Plutarque, de Julien l'Apostat, de l'Anthologie Palatine. Les citations, les dates, l'ordre chronologique, disparaissent dans le livre de Jacquemin.

Pour comparer cette traduction aux autres, et retrouver dans l'édition grecque la trace des poèmes qu'il a choisis, il faut donc tâtonner un peu. J'ai quand même fait l'expérience, en utilisant la version de Dominique Grandmont ("En attendant les barbares et autres poèmes", Poésie Gallimard) et le texte original de l'édition Ikaros (Poiemata), avec le peu de grec que je sais. Il me semble que Pierre Jacquemin propose une version française plutôt meilleure que les autres : il a compris le parti-pris de prosaïsme, ou au moins de sobriété littéraire extrême, du poète, et sait s'y tenir sans ajouter de fioritures ou de mots trop littéraires, comme font Grandmont ou Yourcenar. Il se sert du vers libre français, mais je n'ai pas étudié sa façon de le manier.

Jacquemin sélectionne dans l'oeuvre de Cavafy les seuls poèmes à contenu intime, affectif et homosexuel. C'est son droit le plus strict d'anthologiste, à condition de prévenir le lecteur que "son" Cavafy n'est pas tout Cavafy. Sans prévenir le lecteur innocent, il lui donne du poète une image biaisée et déformée. Il laisse de côté la problématique grecque, hellénique, de sa poésie. Il oublie totalement son sens aigu de la continuité grecque, depuis Homère jusqu'à nos jours. Cavafy prend place, très consciemment, très délibérément, par son style, ses sujets (qui embrassent des figures de l'antiquité à l'époque byzantine et moderne), ses épigraphes et citations, dans une "grécité" que Jacquemin néglige. Significativement, il choisit d'ignorer trois des plus célèbres poèmes de l'auteur : "Che fece ... il gran rifiuto", poème au titre emprunté à Dante et qui devint presque le slogan national de la Grèce en 1940, dans sa guerre contre l'Italie ; "Ithaque", adapté et chanté dans toutes les langues, même le catalan de Lluis Llach ; "En attendant les barbares", autre poème très souvent cité et placé en titre d'une version française de Cavafy. Or ces trois poèmes sont emblématiques de la fonction particulière du poète grec du XX°s, à laquelle Georges Séféris a beaucoup réfléchi en lisant Cavafy... Selon Cavafy et Seferis, le poète grec, au-delà du lyrisme personnel et privé, est la voix collective du peuple grec. En réduisant Cavafy à sa poésie intime et homosexuelle, Pierre Jacquemin le mutile sans nous prévenir de la partialité de sa démarche.

Tous mes remerciements à l'opération Masse Critique pour cet ouvrage. Les envois de Masse Critique souffrent d'un mauvais karma, décidément, et semblent condamnés à la médiocrité.
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Bien souvent, il faut un passeur pour venir à la poésie de Constantin Cavafy qui demeure peu connu du grand public en France. Dans mon cas, j'ai approché l'homme au travers de l'immense admiration que lui vouait Marguerite Yourcenar – qui a traduit ses poèmes – et découvert le personnage dans le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell où il apparaît comme « le vieux poète ». Né à Alexandrie en 1863, de parents grecs originaires de Constantinople, il a mené une terne vie de fonctionnaire après la ruine de sa famille, tout en frayant avec l'élite cosmopolite de la ville.
La poésie de Cavafy surprend à la fois par son apparente simplicité et son ancrage dans une Grèce immémoriale qui épouserait tous les rivages de la Méditerranée. Pierre Jacquemin, spécialiste de Cavafy, offre ici la traduction et le commentaire de ses poèmes érotiques. Plus que d'érotisme, il faudrait parler de désir, le désir assouvi, mais aussi caché, impossible à satisfaire lors de rencontres furtives dans les quartiers mal famés d'Alexandrie. Les amours homosexuelles du poète ne se vivent que dans l'ombre, dans le jeu du secret et la fièvre des initiés. Les silhouettes fugitives qui traversent ses vers ne sont jamais entièrement révélées, comme si les mots ne faisaient que les effleurer pour soulever à peine la brûlure du souvenir. C'est déroutant de banalité jusqu'à ce que surgisse un éclat de mémoire cueillant l'ultime reflet d'un aimé.
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La vie d'un homme décryptée. La vie d'un homme poétisée.
Ce livre est un véritable cadeau. On oscille entre une analyse très poussée de la vie de Constantin Cavafy et son oeuvre. J'admets que je ne connaissais pas du tout ce poète, et l'opération Masse critique aura été, encore une fois, un formidable catalyseur de découvertes !
Les thèmes chers à Cavafy nous touchent tous, l'Amour (et en particulier l'Amour interdit, homosexuel, l'amour qui n'ose dire son nom, pour citer Wilde), la Mort, le Temps qui passe et écrase tout, la Destinée qui se joue bien trop souvent de nous, mais atténuée par Hypnos, le sommeil et ses illusions, car il ne nous reste souvent que cela pour survivre.
« Reviens souvent et saisis-moi la nuit,
Quand les lèvres et la peau se souviennent... »
Merci à Babelio et aux éditions RiveNeuve pour cette merveilleuse traversée dans le monde de Cavafy.
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Pierre jacquemin, dans cet essai, offre ce prisme original éclairant les trois aspects de la poésie de Cavafy : Eros, Thanatos, Hypnos.
Hypnos, le rêve, l'illusion, la fuite construite vers le passé parfois réveillé, sauvé par la littérature, en est l'ouverture mélancolique. Une belle suite au livre broché qui était épuisé et que voici donc en collection poche. Une bonne idée. La nouveauté est la préface par le grand auteur turc, Nedim Gürsel qui est particulièrement intéressante.
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Citations et extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
[1913]
Je suis allé
Je n'ai accepté aucune chaîne. Je me suis totalement donné et je suis allé ...
Vers des jouissances qui étaient en partie réelles
Et que j'avais en partie imaginées,
Dans la nuit éclairée, je suis allé.
Et puis, j'ai bu des vins forts, comme
Souvent en boivent les hommes qui se sont voués aux plaisirs...

[Traduction de Dominique Grandmont, p. 99]
Je n'ai pas voulu m'attacher. J'ai tout donné de moi, puis je suis parti.
Vers des jouissances qui se sont avérées à-demi réelles,
en même temps que les folles chimères de mon cerveau,
je suis parti dans la nuit illuminée.
Et j'ai bu des vins âpres, comment savent
en boire les hommes de plaisir.
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Tombeau d'Iasès

C'est ici que je repose, moi, Iasès, dans cette grande ville,
Moi, le jeune homme si réputé pour sa beauté ...
J'éblouissais de grands savants très érudits ; et tout autant le peuple,
Simple et superficiel. J'en avais, aussi, moi-même, bien du plaisir.

Mais à force d'être pour le monde un Narcisse ou un Hermès,
Dans les excès, je me suis consumé ; ils m'ont tué. Passant,
Si tu es alexandrin, tu ne me blâmeras point. Tu connais bien
L'impétuosité de notre vie, cette fièvre, cette exceptionnelle volupté.

Version Grandmont, p. 115. Tombeau d'Iasès.

Ici je repose, moi, Iassès. En cette grande cité,
jeune homme recherché s'il en est pour sa beauté.
J'ai fait l'admiration des sages ; ainsi que du vain peuple,
et des petites gens. Et j'ai ressenti un égal plaisir

aux deux. Mais à force d'être pour chacun Hermès ou Narcisse,
les excès m'ont anéanti, terrassé. Passant,
si tu es d'Alexandrie, ne me juge pas. Tu sais la fougue
de notre vie ; quelle est sa fièvre ; sa suprême volupté.

1917
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Un lustre.
Dans une petite chambre vide, aux quatre murs
Recouverts d'une seule étoffe verte,
Brûle un beau lustre qui jette des feux
Et dans chacune de ses flammes s'échauffent
Une passion voluptueuse, une excitation voluptueuse.

Dans la petite chambre qui resplendit, embrasée
Par le feu puissant du lustre,
Cette lumière n'a vraiment rien de banal.
Les délices de cette chaleur
Ne sont pas faites pour les corps embarrassés. (p. 90)

(Traduction Grandmont, p. 100)
Un candélabre.
Dans une petite pièce vide, seuls quatre murs
entièrement tendus de tissu vert,
brûle un superbe candélabre, qui flamboie ;
et dans chacune de ses flammes se consument
un élan de passion, une langueur lascive.

Dans la petite pièce qui scintille, éclairée
par le puissant embrasement du candélabre,
la lumière qui règne n'offre rien d'habituel.
Elle n'est pas faite pour les corps timides,
la volupté de cette chaleur.
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Gris 
 
Alors que je contemplais une opale plutôt grise, 
Je me suis souvenu de deux beaux yeux gris. 
Ce sont bien là vingt années qui, depuis, ont passé ... 
Notre amour dura un mois. 
Ensuite, il s’en est allé, à Smyrne, me semble-t-il, 
Pour travailler là-bas, et nous ne nous sommes plus revus. 
 
Ils auront bien changé, les yeux gris – s’il est encore de ce monde – 
Et il aura perdu tout son éclat, le beau visage .... 
 
Ma mémoire, garde-les, toi, tels qu’ils étaient alors. 
Ma mémoire, tout ce que tu pourras, de cet amour mien,  
Tout ce que tu pourras, ce soir, apporte-le moi ... 
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EROS. chapitre I, le corps.
L'érotisme, particulièrement chez les sujets masculins, dit-on, l'érotisme naît de la perception d'abord visuelle d'une personne, d'un corps qui va provoquer ainsi une attirance particulière. Même si tout cheminement érotique devrait être in fine l'acte sexuel espéré, la retenue due à une délicieuse frustration patiente est engendrée par l'imagination libérée mais ne survit que dans la perspective, évidemment, d'une future et éventuelle exploration de l'être convoité.
p. 33
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Videos de Constantin Cavafis (12) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Constantin Cavafis
« […] l'oeuvre de C. P. Cavafy [1863-1933] reste encore dans l'obscurité voulue par son auteur. […] si Cavafy continue à être lu et étudié, il n'en reste pas moins dans la pénombre, dans « la faible lueur » de l'unique bougie qui sera « plus chaleureuse / Quand viendront […] les ombres de l'amour ». La pénombre, la faible lueur, les chambres obscures, la lumière comme un supplice sont autant de symboles que de messages d'une poétique que son créateur conçoit et tient à conserver loin de la lumière cruelle du temps. […] […] de son vivant, Cavafy [ou Cavafis] n'avait jamais édité aucun recueil de ses poèmes ; il les imprimait sur des sortes de feuilles volantes, il les distribuait à sa guise. […] » (Socrate C. Zervos)
De ce que j'ai fait, de ce que j'ai dit, Que l'on ne cherche pas à savoir qui je fus. Un obstacle était là, qui transformait Mes actes et ma manière de vivre. Un obstacle qui se dressait et m'arrêtait Souvent quand j'allais parler. À mes actes les moins remarqués, À mes écrits les plus voilés, À eux seuls, on me comprendra. Mais peut-être ne vaudra-t-il pas la peine De dépenser tant d'efforts et tant de soin pour me comprendre. Plus tard, dans un monde meilleur, Un autre viendra, c'est certain, Fait comme moi, qui agira librement. (Choses cachées)
0:04 - Cierges 0:56 - Les fenêtres 1:30 - Voix 2:05 - Monotonie 2:41 - La ville 3:53 - Fais de ton mieux
Poèmes inédits : 4:27 - Les quatre murs de ma chambre 5:14 - Impossibles
Poèmes désavoués : 5:45 - Bâtisseurs
Poèmes en prose : 6:42 - Les navires 8:43 - Générique
Référence bibliographique : Constantin Cavafy, Oeuvres poétiques, traduction de Socrate C. Zervos et Patricia Portier, Imprimerie nationale Éditions, 1992
Image d'illustration : https://www.grecehebdo.gr/culture/romans-poesie/721-le-poème-de-la-semaine-constantin-cavafy-autant-que-possible
Bande sonore originale : Carlos Viola - Song for a Lost Mind
Site : https://thegamekitchen.bandcamp.com/track/song-for-a-lost-mind
#ConstantinCavafis #OeuvresPoétiques #PoésieÉgyptienne
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