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Blaise Cendrars - Denoël 2001/2006 tome 7 sur 15
EAN : 9782246108856
278 pages
Grasset (18/04/2002)
3.85/5   346 notes
Résumé :
Moravagine, c'est le mal, la folie, l'énergie destructrice, incarnés dans le dernier descendant d'une famille royale en exil.
Son histoire, pleine de bruit et de fureur, est racontée par son témoin, son confident Cendrars lui-même, dont Moravagine, sa créature, est le double, l'ombre maudite qu'il cherche à exorciser dans cette œuvre envoûtante, une des plus originales de notre époque.

"Un monstre, je te dis...", lance Blaise Cendrars, lorsqu'i... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (40) Voir plus Ajouter une critique
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sur 346 notes
Quand Raymond la science libère Moravagine pour l'étudier de plus près, on peut se demander qui est le plus timbré malgré la présentation préalable du détenu, monstre dont un travers favori consistait à éventrer la gente féminine, de préférence avec un foetus. Ils formeront un duo détonnant dans un périple autour du monde percutant.

En plus des personnages pour le moins azymutés, le roman paraît lui dynamité. Structure déroutante, narration inconstante, genre et ton virevoltants.... L'on y est bringuebalé à la lisière de l'anarchisme, du roman d'aventure, parfois de la poésie, tout semble possible dans ses 26 paragraphes inégaux agencés selon les lettres de l'alphabet, comme une manière de dire que l'on peut tout écrire avec ses 26 symboles.
Il semble convenu que l'auteur ait exorcisé ses démons dans ce roman à l'écriture au long cours, Moravagine représentant l'Autre pour Cendrars.

J'aimais lire du Cendrars dans mes vingts ans, il y a.... quelque temps. Si mes souvenirs sont encore bons il me semble que ce Moravagine est à part, ce que semble confirmer les avis récoltés ici là. Même si j'y ai reconnu de loin son style parfois suffocant de richesse syntaxique, d'autres fois bluffant de fulgurance poétique.
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Ce roman est une fleur vénéneuse, une fleur carnivore! On le dévore, dans la fascination et l'horreur!

le personnage de Moravagine, un psychopathe que je vous déconseille de rencontrer au coin d'une rue, mesdames,est une sorte de grand'oncle du Raspoutine de Hugo Pratt, qui descendrait de Raskolnikov par les femmes -de mauvaise vie- et adorerait échanger quelques recettes de dissection avec Jack l'éventreur, autour d'un verre de Guiness ou d'une vodka glacée (selon celui qui a le bon côté du bistouri)...

Bref, un monument d'originalité, de perversion maîtrisée et de dépaysement garanti!
Des pages sublimes, crues et violentes , céliniennes... A lire sans modération!
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Ce roman-là, il faut le digérer, le métaboliser pour qu'il exhale tout son sel. La digestion n'est pas simple, car elle tord les boyaux et met le feu à l'estomac; l'ingurgitation non plus, tant on est désorienté par les différentes consistances de ces morceaux de texte écrits dans le désordre à différentes périodes. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Moravagine, c'est ce monstre terrifiant et magnifique qui grandit dans une solitude perverse, dépasse l'horizon humain, éventre des femmes pour extirper le monde de leur présence mortifère, retourne à la solitude de l'asile, s'en enfuit dans un grand éclat de rire et s'en va ensemencer le monde de son mal.
Moravagine, c'est toute la folie et la grandeur du 20ième siècle naissant que ce presque gnome traverse en boitant, jouisseur et goguenard, anarchiste fomenteur de révolution en Russie, aviateur des 5 continents, dieu païen dans la jungle amazonienne.
Moravagine, c'est surtout une langue d'une puissance suffocante, tranchante, exaltée, nourrie aux source de la vie.

J'ai beau très mal connaître Blaise Cendrars, rarement j'ai eu la sensation en lisant Moravagine d'une oeuvre si organiquement liée à son auteur.
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« Moravagine » est un roman de Blaise Cendrars (1887-1961) publié en 1926, et régulièrement réédité (2022, Grasset, Les Cahiers Rouges, 242 p.), après une genèse d'une dizaine d'années. En 1956, l'écrivain a revu, corrigé et complété son roman par un « Pro domo » intitulé « Comment j'ai écrit « Moravagine » » et une postface.
Le narrateur, Raymond la Science, présenté comme une connaissance de Blaise Cendrars (qui apparaît lui-même dans le roman), raconte comment sa profession de médecin lui a fait rencontrer Moravagine, dernier descendant d'une lignée noble, les « G….y » d'Europe de l'Est dégénérée. Ce fou dangereux est interné pour homicide dans la clinique de Waldensee, près de Berne. Fasciné par la personnalité de ce « grand fauve humain », le médecin aide à le faire s'évader. Les deux hommes vivent alors de rocambolesques aventures à travers le monde qui les conduisent à côtoyer tour à tour des groupes terroristes russes ou des Indiens d'Amérique.
« Moravagine » est un roman axé sur le thème du double de l'auteur, voire du triple car la construction de l'oeuvre est complexe. le personnage central apparaît comme une face sombre de l'auteur dont il se débarrasse par l'écriture.
Un grand auteur, et un grand bonhomme tout court, que Louis Frédéric Sauser, dit Blaise Cendrars. Suisse d'origine, il s'engage avec d'autres dans le 3eme régiment de marche de la Légion Etrangère et part sur le front de Somme en novembre 1914. Il y est soldat de base de « première classe », mais c'est un des rares intellectuels qui prend vite l'ascendant sur ses compagnons. Ils forment alors un corps franc, un peu hors des lois et des ordres. « On me nomma soldat de lere classe faisant fonction de chef d'escouade, faute d'autres gradés pour rassembler les hommes qui affluaient ». Il faut lire sa biographie, à peine romancée dans « La Main coupée » et « L'Homme Foudroyé » (2013, La Pléiade, 2 tomes, 976 et 1126 p.).
La main coupée fait allusion à un jour calme, sans coup de feu ou coup de canon, à Tilloloy, dans la Somme. Tombe du ciel et se plante en terre « une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine ». Cela fait aussi allusion à son amputation du bras droit lors de l'attaque de la Ferme Navarin, dans la Marne, près de Suippes, en septembre 1915.
Un très grand auteur. A lire absolument. Et pour ceux qui aiment l'art et les (très) beaux livres, « La Fin du Monde filmée par l'ange N.-D. » de Blaise Cendrars toujours, mais illustré par Fernand Léger (2022, Denoel, 60 p.) qui vient de ressortir sous forme d'un album grand format (24.9 * 31.8 cm). Initialement paru en 1919, avec 22 illustrations, dont vingt coloriées au pochoir. le travail de Léger intègre des lettres, des chiffres, des slogans de publicité et des citations. Cendrars explique comment il a été conçu « « La Fin du Monde » a été écrite en une seule nuit et ne comporte qu'une seule rature ! Ma plus belle nuit d'écriture. Ma plus belle nuit d'amour ». Datée « La Pierre, le 1er septembre 1917 ». C'est la suite de « Moravagine ».

« Moravagine » est totalement différent des récits autobiographiques. C'est aussi une fleur, mais une fleur carnivore, vénéneuse.
Tout commence en 1900, quand le narrateur R. termine sa médecine et quitte Paris pour se rendre au sanatorium de Waldensee, près de Berne en Suisse. Pourquoi R., Cendrars l'explique dans la préface, « Mettons que c'est Raymond la Science ». le 11 Mai 1924, il écrit à Blaise Cendrars, depuis sa cellule de condamné à mort du Fort de Monjuic, qui surplombe Barcelone. Il lui demande la grâce d'être exécuté immédiatement. Voilà une histoire qui commence par une fin. Mais, comme tout bon scénario, le reste est déjà dans la tête de l'écrivain. Sinon, il va nous embarquer dans des digressions à n'en plus finir. Avec Cendrars, c'est différent. Tout est déjà dans sa tête. Pour preuve l'écriture en une nuit. Sauf que les digressions sont toujours là, heureusement pour le lecteur. Cendrars ne s'en cache pas, il travaille pour faire un film, qu'il va proposer à Pathé, puis Gaumont. Refusé à chaque fois, car il y a trop de personnages. Mais c'était au temps où l'on payait les figurants. Résultat, le film se transforme en roman. Plus besoin de monter des décors somptuaires, l'histoire devant se passer en partie sur Mars. Plus de frais de transport pour les acteurs. Tout va se jouer avec un stylo et des feuilles de papier. du coup aussi, la chronologie peut être bousculée par des instants de flash-back.
Donc, retour du docteur frais émoulu à Waldensee, « maison recommandée par son maître et ami, le célèbre syphiligraphe d'Entraigues ». Je n'ai jamais compris pourquoi on associait toujours ces deux mots antagonistes, « frais émoulu », sans doute un vieux rite helvète, le même qui fait que leur fromage a des trous. Quant à la syphiligraphie, voilà une noble profession que la pénicilline et les moisissures ont fini par supprimer.

Oeuvre à la genèse difficile, Moravagine aura hanté Cendrars entre 1914 et 1925, parallèlement à de multiples autres travaux. Il y reviendra toute sa vie pour le commenter, le remanier ou l'augmenter. Dans son ultime version, il présente son livre comme définitivement inachevé puisqu'il est privé des oeuvres complètes de Moravagine auquel ce roman était supposé servir de préface.
Le style du roman, très maîtrisé, contraste avec la fantaisie surprenante de son intrigue, sans que cela ne nuise aucunement à la qualité littéraire. Ce décalage entre forme et fond fait de « Moravagine » un roman tout à fait particulier. Divisé en trois grandes parties. « L'Esprit d'une époque », « Vie de Moravagine » et « Les Manuscrits de Moravagine ». Puis chacun est divisé, soit 26 sous-chapitres, identifiés selon l'alphabet, de « a » à « z ». On voit donc que le plan d'écriture a été mûrement réfléchi, d'où la nuit d'écriture.
Les 18 sous-chapitres centraux de la « Vie de Moravagine » s'étendent sur environ 200 pages, avec des longueurs inégales, et quelquefois trop importantes. Ainsi, l'origine et l'évasion de Moravagine de l'hôpital de Waldensee, qui sont nécessaires sont courtes pour la suite. « Je m'étais donc spécialisé dans l'étude des soi-disant « maladies, » de la volonté et, plus particulièrement, des troubles nerveux, des tics manifestes, des habitudes propres à chaque être vivant, causés par les phénomènes de cette hallucination congénitale qu'est, à mes yeux, l'activité irradiante, continue de la conscience ».Le parcours de l'évasion ressemble d'un itinéraire détaillé. Avant d'en arriver à un long sous-chapitre sur la Russie, qui fait le tiers de la partie centrale. On y croise aussi bien une belle description de Moscou « Moscou est belle comme une sainte napolitaine. Un ciel céruléen reflète, mire, biseaute les mille et mille tours, clochers, campaniles qui se dressent, s'étirent, se cabrent ou, retombant lourdement, s'évasent, se bulbent comme des stalactites polychromes dans un bouillonnement, un vermicellement de lumière ». Mais aussi la révolte sur les fameuses 200 marches de l'escalier d'Odessa, que Saint-Pétersbourg, et l'épisode du Transsibérien. « Au fond des prisons, dans les casemates des citadelles, en pleine voie publique, dans une chambre de complot, dans un taudis d'ouvrier, lors des réceptions à Tsarkoïé-Sélo et aux assises des conseils de guerre, partout on ne rencontrait que des monstres, des êtres humains déviés, consternés, forclos, à vif, au système nerveux exténué : terroristes professionnels, prêtres agents provocateurs, jeunes nobles sanguinaires, bourreaux inexpérimentés et maladroits, officiers de police cruellement chinois et malades de peur, gouverneurs émaciés par la fièvre et les insomnies que les responsabilités provoquent, princes aphones de remords, grands-ducs traumatiques». Avant de traverser l'Atlantique à l'époque des grands paquebots, en compagnie de Olympio, « un grand singe orang-outang au pelage roux ». « On peut le voir en pantalon de flanelle blanche, en sweater de couleur, le col émergeant d'une chemise à la Danton, les pieds chaussés de daim, les mains gantées de chamois, en train de jouer au tennis, aux galets ou au deck-golf ». Puis, il y a la rencontre avec des indiens, au pied des trois monts « Tratsitschihito, Sosimonts et Titsit-loï », avec leurs mines d'or. Surtout la descente, assez hallucinante de l'Orénoque « Cela dura des semaines, des mois. Il faisait une chaleur d'étuve ». le style change, et devient beaucoup plus rapide, avec des phrases courtes, sinon des mots seuls, « Vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie », avant la rencontre avec les indiens bleus, atteints d'une maladie d'origine syphilitique.
Retour à Paris en pleine affaire Bonnot, « dans un petit hôtel de la rue Cujas, à deux pas du bar des Faux Monnayeurs ». Des projets plein la tête, notamment un vaste programme de voyage qui « devait lui rapporter neuf cents millions ».
« Trois jours plus tard, un dimanche […], c'était la guerre, la Grande Guerre, le 2 août 1914 ».
Mort de Moravagine au fort-hôpital psychiatrique de l'île Sainte Marguerite, en baie de Cannes. Fort atteint par une démence furieuse, sous morphine, il écrit. Des tas de feuilles volantes qui envahissent la pièce. Manuscrits qui seront rendus au narrateur, puis qui aboutiront dans la maison de Blaise Cendrars, où celui-ci en retrouvera les restes, éparpillés et souillés, après la Libération en 1951, comme l'indique la Postface. Je reviendrai sur la genèse de « Moravagine » dans les commentaires sur « La Fin du Monde filmée par l'ange N.-D. »

Vaste épopée. Mais on connait la passion des voyages de Blaise Cendrars. le Transsibérien, la traversée de l'Atlantique, les indiens en Amérique Centrale, les USA. Qu'il en parsème certains épisodes ou anecdotes dans ses romans n'est donc pas surprenant.

On sait aussi que Blaise Cendrars est le nom de plume de Louis Frédéric Sauser, le Suisse, engagé volontaire dans la Légion Etrangère.
Parmi les modèles de personnages, figure peut-être le médecin et psychanalyste Otto Gross (1877-1920), ainsi qu'Adolf Wölfli (1864-1930). le premier est un médecin psychanalyste, disciple de Sigmund Freud, qui finira dans une communauté anarchiste à Ascona, au bord du Lago Maggiore. Il passe pour avoir influencé les artistes du mouvement Dada de Berlin. Il est également est considéré comme l'un des précurseurs de la libération sexuelle et de la synthèse entre marxisme et psychologie C'est là que Cendrars pourrait l'avoir rencontré lorsqu'il y travaillait comme infirmier le second est un schizophrène d'une grande violence, interné à l'asile de la Waldau, près de Berne. Auteur d'une oeuvre considérable comprenant des dessins, de l'écriture et de la musique. Son « oeuvre complexe », dont il reste quelques 25 000 pages, en comptant les illustrations et les partitions, est, comme il l'a intitulé complexe. Cependant, il est aujourd'hui connu comme l'un des premiers créateurs d'Art Brut découverts par Jean Dubuffet. Idem, Cendrars pourrait en avoir entendu parler à Waldau.
D'autres modèles ont été évoqués, dont Favez, surnommé « le Vampire de Ropraz », un criminel suisse qui aurait côtoyé Cendrars dans l'armée française pendant la Première Guerre mondiale. Une sombre histoire de profanation de tombe, à Ropraz, au nord de Lausanne en 1903. Un cercueil éventré, avec les membres de la jeune fille partiellement dévorés. D'autres profanations ont lieu dans les villages voisins, qui aboutissent à l'arrestation de Charles-Augustin Favez, un garçon de ferme « aux yeux rougis ». L'histoire est reprise par Jacques Chessex dans « le Vampire de Ropraz » (2007, Grasset, 112 p.). Il imagine une rencontre entre Favez et Cendrars à l'hôpital de Sceaux. Ce nom de Favez est voisin de celui de Faval, soldat dans la section de Cendras. C'est celui qui assiste à la chute du bras sanglant près d'eux. C'est aussi celui qui sera blessé et tué à la Ferme de Navarin, plus tard, lorsqu'un tir de mitrailleuse sectionne le bras de Cendras. Faval s'agrippe à Cendras, qui doit couper sa capote, s'amputant métaphoriquement une seconde fois. « Quand il tomba, frappé d'une balle entre les deux yeux, je dus couper le pan de ma capote pour me libérer de son poids mort et continuer d'avancer. Il ne m'avait pas lâché ».
« Raymond la Science » est Raymond Callemin, homme de main dans la bande à Bonnot, des anarchistes qui ont terrorisé Pais en 1911-1912 et 1917. Callemin était un jeune efféminé de la Bande. Ce côté sexuel pourrait le rapprocher, par sa misogynie des dires du Raymond de « Moravagine ». Sa fonction de penseur dans la Bande oppose aussi son statut d « intellectuel » à ses camarades qui pensent que « le monde de la pensée est fichu ».
Enfin, Raymond pourrait être une allusion ou hommage indirect à Raymone Duchâteau, qui finira par épouser Blaise, quoiqu'ils ne se rencontrent que le 26 octobre 1917. « Ayant rencontré Raymone, j'ai pris congé de la poésie ».
Le livre est une histoire qui raconte une histoire dans une histoire, et des menteries pour couvrir d'autres menteries. Il devient alors très difficile de démêler le faux du faux.
On ne s'étonne donc pas que l'édition anglaise de « Moravagine » traduite par Alan Brown (2004, New York Review of Books Classics, 256 p.) ait été écrite par Paul La Farge. Cette préface relève du même procédé. Jeux doubles de miroirs doubles. « La pire erreur que vous puissiez commettre est de voir une autre personne à travers l'objectif de vos préjugés. La deuxième pire erreur est de penser que vous ne regardez pas à travers l'objectif de vos préjugés ». En effet, Paul La Farge publie « The Night Ocean » (2017, Penguin Press, 400 p.) un roman sur un médecin enquêtant sur la relation entre l'écrivain Howard Phillips Lovecraft et Robert Hayward Barlow. C'est un auteur qui écrit sur une personne qui elle-même écrit sur une autre qui n'a pas forcément existé comme telle. C'est le cas dans « The Night Ocean », tout comme c'était déjà le cas pour le Baron Haussmann. Ce deuxième roman « Haussmann, or the Distinction » (2001, Farrar, Straus & Giroux, 396 p.) examine le travail, connu, et la part d'ombre qui l'entoure du Baron Georges-Eugène Haussmann (1809-1891), urbaniste qui a redessiné Paris, entre autres villes. Ce ne serait que la traduction d'un texte obscur en français, écrit en 1880 par un métaphysicien minimaliste oublié Paul Poissel (1848-1921) si l'on en croit le véritable auteur de la postface, Paul La Farge.

Reste un thème, qui traite des personnes. le titre tout d'abord « Moravagine » qui peut se lire « mort a vagin », avec un « a » qui peut être « a » ou « à », préposition ou adverbe. Ce qui change notamment le sens de la locution. Si Cendras reconnait la concaténation, il ne propose pas de choisir entre les deux sens. Ce qui à conduit certains exégètes à s'interroger sur son rapport aux femmes. On sait aussi que Blaise Cendras a été marié, même deux fois, et sa liaison avec Raymone Duchateau faisait partie de son grand amour. Ses liaisons, plus ou moins passagères avec d'autres femmes, sont aussi fortement documentées. Les rapports qu'il décrit avec Masha en Russie sont si complexe que les soupçons s'allument dès que l'on prononce le mot trahison. Par ailleurs, ce mot rime souvent avec le mot femmes le reste du roman. La misogynie manquait, il est vrai, à ce catalogue des pires comportements de l'être humain qui comportait déjà la débauche, le vol et le meurtre. « La femme est maléfique. L'histoire des civilisations nous montre les moyens mis en oeuvre par les hommes pour se défendre contre l'avachissement et l'effémination ». Mais eut être, cette misogynie est-elle imposée par les astres, reprenant une dichotomie homme/femme placée sous l'influence du soleil/lune. « La femme est sous le signe de la lune, ce reflet, cet astre mort, et c'est pourquoi plus la femme enfante, plus elle engendre la mort. Plutôt que de la génération, la mère est le symbole de la destruction, et quelle est celle qui ne préférait tuer et dévorer ses enfants, si elle était sûre par là de s'attacher le mâle, de le garder, de s'en compénétrer, de l'absorber par en bas, de le di
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Ce roman à couper le souffle est totalement atypique dans l'oeuvre de Cendrars. Moravagine est un tueur de femmes (qui porte bien son nom...), il est dangereux, fou, malfaisant et attachant. Dans l'hôpital où il est interné, il fait la connaissance d'un jeune psychiatre qui, fasciné par ce personnage complexe à l'intelligence maléfique, organisera son évasion et l'accompagnera dans une fuite perpétuelle à travers le monde.
L'idée de Moravagine est née vingt ans plus tôt dans la tête de l'auteur, à l'époque où il était étudiant en psychiatrie. On sent dans l'écriture qui paraît instinctive toute l'implication personnelle de Cendrars qui, à travers son personnage, semble exorciser le double maléfique présent en chacun de nous. C'est roman sublime, hallucinant, terrifiant et poétique. Une lecture difficile et haletante, un livre incontournable !
Lien : http://bloglavieestbelle.ove..
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Citations et extraits (74) Voir plus Ajouter une citation
L'amour est masochiste. Ces cris, ces plaintes, ces douces alarmes, cet état d'angoisse des amants, cet état d'attente, cette souffrance latente, sous-entendue, à peine exprimée, ces mille inquiétudes au sujet de l'absence de l'être aimé, cette fuite du temps, ces susceptibilités, ces sautes d'humeur, ces rêvasseries, ces enfantillages, cette torture morale où la vanité et l'amour-propre sont en jeu, l'honneur, l'éducation, la pudeur, ces hauts et ces bas du tonus nerveux, ces écarts de l'imagination, ce fétichisme, cette précision cruelle des sens qui fouaillent et qui fouillent, cette chute, cette prostration, cette abdication, cet avilissement, cette perte et cette reprise perpétuelle de la personnalité, ces bégaiements, ces mots, ces phrases, cet emploi du diminutif, cette familiarité, ces hésitations dans les attouchements, ce tremblement épileptique, ces rechutes successives et multipliées, cette passion de plus en plus troublée, orageuse et dont les ravages vont progressant, jusqu'à la complète inhibition, la complète annihilation de l'âme, jusqu'à l'atonie des sens, jusqu'à l'épuisement de la moelle, au vide du cerveau, jusqu'à la sécheresse du cœur, ce besoin d'anéantissement, de destruction, de mutilation, ce besoin d'effusion, d'adoration, de mysticisme, cet inassouvissement qui a recours à l'hyperirritabilité des muqueuses, aux errances du goût, aux désordres vaso-moteurs ou périphériques et qui fait appel à la jalousie et à la vengeance, aux crimes, aux mensonges, aux trahisons, cette idolâtrie, cette mélancolie incurable, cette apathie, cette profonde misère morale, ce doute définitif et navrant, ce désespoir, tous ces stigmates ne sont-ils point les symptômes mêmes de l'amour d'après lesquels on peut diagnostiquer, puis tracer d'une main sûre le tableau clinique du masochisme ?

Blaise Cendrars
Moravagine, p.61
Le Livre de Poche, n° 275, Paris, 1960
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Vous me faîtes rire avec votre angoisse métaphysique, c'est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d'action, de l'action, du désordre. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l'histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. C'a toujours été comme ça. pourquoi voulez-vous y mettre de l'ordre ? Quel ordre? Que cherchez-vous ? Il n'y a pas de vérité. Il n' y a que l'action, l'action qui obéit à un million de mobiles différents, l'action éphémère, l'action qui subit toutes les contingences possibles et inimaginables, l'action antagoniste. La vie. La vie c'est le crime, la vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres.
Tu n'y peux rien, mon pauvre vieux, tu ne vas pas te mettre à pondre des livres, hein?
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Nous remontions l'Orénoque sans parler. Cela dura des semaines, des mois. Il faisait une chaleur d'étuve. Deux d'entre nous étaient toujours en train de ramer, le troisième s'occupait de pêche et de chasse. A l'aide de quelques branchages et des palmes, nous avions transformé notre chaloupe en carbet'. Nous étions donc à l'ombre. Malgré cela, nous pelions, la peau nous tombait de partout et nos visages étaient tellement racornis que chacun de nous avait l'air de porter un masque. Et ce masque nouveau qui nous collait au visage, qui se rétrécissait, nous comprimait le crâne, nous meurtrissait, nous déformait le cerveau. Coincées, à l'étroit, nos pensées s'atrophiaient. Vie mystérieuse de l'oeil. Agrandissement. Milliards d'éphémères, d'infusoires, de bacilles, d'algues, de levures, regards, ferments du cerveau. Silence. Tout devenait monstrueux dans cette solitude aquatique, dans cette profondeur sylvestre, la chaloupe, nos ustensiles, nos gestes, nos mets, ce fleuve sans courant que nous remontions et qui allai s'élargissant, ces arbres barbus, ces taillis élastiques, ces fourres secrets, ces frondaisons séculaires, les lianes, toutes ces herbes sans nom, cette sève débordante, ce soleil prisonnier comme une nymphe et qui tissait, tissait son cocon, cette buée de chaleur que nous remorquions, ces nuages en formation, ces vapeurs molles, cette route ondoyante, cet océan de feuilles, de coton, d'étoupe, de lichens, de mousses, ce grouillement d'étoiles, ce ciel de velours, cette lune qui coulait comme un sirop, nos avirons feutrés, les remous, le silence. Nous étions entourés de fougères arborescentes, de fleurs velues, de parfums charnus, d'humus glauque. Écoulement. Devenir. Compénétration. Tumescence. Boursouflure d'un bourgeon, éclosion d'une feuille, écorce poisseuse, fruit baveux, racine qui suce, graine qui distille. Germination. Champignonnage. Phosphorescence. Pourriture. Vie. Vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie. Mystérieuse présence pour laquelle éclatent à heure fixe les spectacles les plus grandioses de la nature. Misère de l'impuissance humaine, comment ne pas en être épouvanté, c'était tous les jours la même chose !
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L'aspect de cette Allemagne industrielle le ravissait. Le train bondissait sur les aiguillages, faisait sonner les plaques tournantes, s'engouffrait sous les ponts en béton, dans les tranchées, franchissait les viaducs métalliques, traversait diagonalement les immenses gares désertes, déchirait l'éventail des voies ferrées, montait, descendait, faisait sursauter les bourgades et villages. Partout des usines, des forges, des échafaudages, des pylônes d'acier, des toits de verre, des treuils, des grues à vapeur, d'énormes réservoirs, des panaches de fumée, de la poussière de charbon, des câbles tendus d'un bout à l'autre de l'horizon. La terre grésillait, asséchée, pelée par les milliers foyers allumés dans les fours et cette splendide journée de fin d'automne ne s'en faisait que plus torride.
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‎On ne pourra donc jamais me fiche la paix et me laisser vivre à ma guise, comme je l'entends ! Si ma liberté gêne quelqu'un ou le monde, moi, je m'en fous, vous savez, on peut me fusiller, je préfère ça. D'ailleurs, ça ou autre chose, ou rien, ça m'est égal. Etre ici, ou ailleurs, en liberté ou en prison, l'important c'est de se sentir heureux ; d'extérieure, la vie devient intérieure, son intensité reste la même et, vous savez, c'est bizarre où le bonheur de vivre va parfois se nicher.
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Vidéo de Blaise Cendrars
Interview de : Pierre Corbucci pour son livre : LA DISPARITION D'ARISTOTELES SARR
paru le 18 janvier 2024
Résumé du livre : Un roman aux accents tragiques qui entraîne le lecteur au coeur de la forêt amazonienne dans le combat qui oppose l'humain à la nature.
Amérique du Sud, années 1920. Lieutenant du génie, Aristoteles Sarr est chargé d'aménager une piste d'atterrissage au coeur de la forêt amazonienne. le survol de cette zone jamais cartographiée doit permettre de prolonger le chemin de fer. Convaincu du bien-fondé de sa mission, le jeune lieutenant n'a pas conscience que la jungle est animée d'une vie propre, que ses ténèbres fourmillent de dangers, et qu'à vouloir dominer la nature, on a tôt fait de s'en attirer les foudres. Aux abords de l'extravagant palais de la Huanca, dernière enclave humaine avant l'inconnu, d'étranges disparitions se multiplient.
Un roman picaresque aux mille nuances de vert, aussi puissant qu'une tragédie antique.
Bio de l'auteur : Pierre Corbucci est né en 1973. Après une enfance varoise, il étudie et enseigne l'histoire et la géographie avant de mettre sa plume au service de diverses agences de communication. Esprit curieux, mélomane avisé, voyageur alerte, il est toujours à l'affût de nouvelles histoires. Son goût marqué pour les littératures d'Amérique latine et le roman d'aventures lui donne envie d'explorer de nouveaux horizons littéraires. Fervent admirateur de Blaise Cendrars et de Gabriel García Márquez, il entraîne ses lecteurs aux confins de la jungle amazonienne à travers ce second roman.
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