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Sophie Benech (Traducteur)Catherine Fournier (Traducteur)Luba Jurgenson (Traducteur)Michel Heller (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782864323525
1760 pages
Éditeur : Verdier (04/09/2003)

Note moyenne : 4.54/5 (sur 143 notes)
Résumé :


Les Récits de la Kolyma, réunis pour la première fois en français, retracent l'expérience de Varlam Chalamov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie. Fragments qui doivent se lire comme les chapitres d'une œuvre unique, un tableau de la Kolyma, ces récits dessinent une construction complexe, qui s'élabore à travers six recueils.

Chaque texte s'ouvre sur une scène du camp. Il n'y a jamais de préambule, ja... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
AgatheDumaurier
  25 novembre 2018
Plongée dans la littérature concentrationnaire.
Comment transmettre à ceux qui ne connaissent pas les "bas fonds" de l'âme humaine une expérience désespérante sur notre espèce ? Notre espèce ? Ce qui fait notre supériorité ? Notre résistance physique. Un cheval tient moins longtemps qu'un homme à la Kolyma. Voilà tout ce qu'on peut retirer d'une telle expérience, d'après l'auteur. Aucune intelligence, aucune bonté, aucune charité, aucune grandeur, aucun héroïsme, aucune loyauté, aucune amitié, aucun lien, aucun langage, rien qu'une "connaissance inutile" (Charlotte Delbo), celle qu'un homme qui a faim n'est plus qu'une machine sans esprit et que les bourreaux n'ont ni remords, ni regret, ni conscience, ni morale.
Vive le XXème siècle et son abomination.
Par bribes de quelques pages, sans chronologie, dans une forme qui tient de la nouvelle, Varlam Chalamov nous livre brutalement dix-sept ans de goulag. Des prisonniers politiques qui ne sont bien souvent que des prétextes pris dans les rafles staliniennes livrés aux mains immondes des prisonniers de droit commun et aux gouffres mortifères des mines d'or et de charbon de Sibérie. Des chefs, des officiers, des gardiens, des miradors, des barbelés, de la neige, un hiver sans fin où les températures descendent à moins cinquante voire moins soixante degrés, des vols, des mensonges, des exécutions, le compte des morts, des membres gelés, des amputations, le typhus, la fièvre, la peau sur les os, les "crevards" qui vont mourir et des tas de cadavres...Des ouvriers, des paysans, des romanciers, des médecins, des fonctionnaires, des poètes, des hommes politiques, des intellectuels, des soldats de la "grande guerre patriotique" passés des camps allemands aux camps soviétiques, des jeunes prolétaires, des vieux aristocrates, et réciproquement, aucune expérience ne sert, c'est tout un monde sans passé dans les châlits des baraquements glacés à tousser et mourir de froid et de fatigue. Tout se délabre et pourrit, les corps comme les esprits. La mémoire et l'humanité s'effacent, il ne reste plus qu'une horde de spectres sourde et aveugle à la douleur des autres.
La reconstruction de Chalamov est parfaite, elliptique comme son acuité d'alors, avec parfois des flashs, des visages et des visions nettes comme une horreur qui vous poursuit toutes les nuits. L'homme qui rentre est un mort parmi les vivants, sauf que ce n'est pas un cauchemar, mais la réalité. On retrouve les mêmes impressions, les mêmes idées et les mêmes hantises que chez tous les grands témoins de ce genre de camps infernaux, et un désespoir absolu sur la nature humaine. Pourquoi raconter alors ? Sans doute pour que les conditions d'un tel effondrement moral de l'humanité ne se reproduisent pas, pour prévenir...Dernier murmure d'espoir avant extinction des feux.
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Franz
  15 septembre 2016
Celui qui plonge dans les Récits de la Kolyma n'en ressortira pas indemne et il n'aura pas le droit de quitter son immersion en apnée avant la fin d'une lecture hallucinée sous peine d'être accusé de traîtrise et de se trouver condamné à piocher sans fin dans les strates de la mémoire du goulag. le poète russe Varlam Chalamov (1907-1982) a passé vingt et un ans dans les camps staliniens (1929-1931, 1937-1951) dont seize dans le grand nord russe, sur la presqu'île à l'est de la Sibérie, la Kolyma, qui compte « douze mois d'hiver et le reste, c'est l'été » (libéré en 1951, il revient à Moscou en 1953). Prisonnier politique, Chalamov et les autres prisonniers de droit commun sont durement malmenés alors que les truands, les voleurs, les criminels restent les « amis du peuple » et sont seulement rééduqués au lieu « de subir un châtiment ». Les récits âprement dépouillés de Varlam Chalamov relatent dans une prose réduite à l'essentiel, avec très peu de qualificatifs ou de métaphores pour graisser les phrases, l'inexorable traversée des cercles de l'enfer sur la terre gelée de Russie. Les récits ont été rédigés entre 1954 et 1972 et sont rassemblés en six parties. Chalamov avance que ses récits sont inauthentiques car ils ne reflètent pas la pensée des camps dans la mesure où une pensée, quelle qu'elle soit, est impossible et si elle survenait dans l'esprit d'un « crevard » qui ne réfléchit plus qu'avec son corps dans l'instant présent, elle provoquerait une douleur physique intense. Toutefois, Chalamov est un poète et quand il reconstitue après coup (et blessures) son enfermement, sa vision percute le lecteur de plein fouet. Pas d'emphase, pas de larmoiement, seule la réalité rugueuse à étreindre ! le récit intitulé « le gant » qui ouvre la sixième partie éponyme du recueil pourrait concentrer toute l'essence du goulag avec une administration bornée, inhumaine, kafkaïenne et toute puissante en arrière-plan, les combines souterraines, l'absurdité et la cruauté des situations. Chalamov a la pellagre. Il est à bout de force. Il se desquame par plaques entières. Il a endossé sans ciller une nouvelle condamnation totalement injustifiée qui équivaut à une éternité dans les camps. Sa survie ne tient qu'à des amitiés qui se nouent sur le fil. S'il devient aide-soignant, il a des chances de survivre mais il faut savoir, convaincre et surtout s'insérer dans le Plan que les technocrates ont conçu là-bas, sur le « continent », sur la « Grande Terre ». L'administration souhaite lutter contre la dysenterie et Chamalov doit montrer au médecin qu'il en est atteint : « J'étais assis derrière une cloison et j'appuyais sur mon ventre de toutes mes forces, suppliant mon rectum de cracher la fameuse quantité de glaires. […] Je fis appel à toute ma rage. Et mon intestin fonctionna. Mon rectum rejeta… un paquet de mucosités vert-de-gris avec le précieux filet rouge, alluvion d'une valeur fabuleuse. […] le médecin… signa ma feuille de route ». L'hôpital constitue un sursis pour le détenu qui peut « souffler ne fut-ce qu'un jour, une heure ». Chalamov n'est pas diarrhéique, il est à bout de tout. Il en est au moment le plus dur de sa vie. Il va pourtant survivre : « Un beau jour, toute ma peau fut renouvelée. Mais pas mon âme ». Varlam Chalamov n'oubliera jamais et ne pardonnera pas : « […] il faut commencer par rendre les gifles, la charité ne vient qu'après. Se souvenir du mal d'abord, et du bien ensuite ». L'auteur est mort sourd et aveugle quelques jours après son internement en hôpital psychiatrique, le 17 janvier 1982 mais son oeuvre est un monument littéraire éblouissant a contrario comme un trou noir d'une densité telle que le moindre rayonnement alentour est irrémédiablement absorbé dans le puits sans fond de cette étoile effondrée. Quand on a croisé sur une photographie le regard fixe, dur et encore empli de défi dans le beau visage de Varlam Chalamov, on ne sait plus l'oublier. Il habite chaque parole, chaque phrase, chaque mot des récits de la Kolyma et ceci tant que perdurera cette bien sombre humanité.
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PatriceG
  15 mars 2020
Je ne sais pas qui est à l'origine de l'expression : être au mauvais endroit au mauvais moment. Calogero l'a chanté il y a peu à la faveur d'un fait divers insoutenable mais qui n'avait rien de systémique ! Il arrive aussi que la vie d'un auteur est plus un roman (dramatique) que son oeuvre elle-même. Je trouve que Varlam Chalamov l'auteur de "Récits de la Kolyma" a à voir singulièrement avec ces deux notions réunies. Je conçois aussi que le talentueux Joseph Roth par exemple n'a pas été gâté par la vie qui s'est jouée de lui avec une ironie sardonique mais toutefois sans vie carcérale ; vie carcérale aussi longue que celle de Chalamov qui lui aura collé à la peau avec toutes les brimades toutes plus humiliantes et douloureuses les unes que les autres.
Si l'on veut lire un auteur qui a enduré pratiquement toute sa vie comme ce n'est pas possible sans jamais faire de concessions car l'homme avait une volonté et des convictions inébranlables alors il faut lire les Récits de la Kolyma son oeuvre phare qui ne sera jamais imprimée en Russie comme on peut s'en douter sauf à titre posthume
Né en 1907, mort en 1982, Chalamov est un homme foudroyé : toute sa vie il se sera pris le bolchevisme en pleine face. Pour menées antisoviétiques, il sera condamné à 3 ans de camp, puis 5 ans de goulag, puis encore 10 ans de goulag duquel avec le matricule 58 on ne réchappe pas, en principe puisque c'est un camp où on y va pour mourir. Miraculeusement, il est vivant. A peine a-t-il vaincu ses démons à la mort de Staline, qu'il va replonger dans le malheur dans sa vie personnelle cette fois mais qui n'est qu'un effet pervers du régime comme si l'ombre du dictateur planait encore avec une sorte de rémanence. Et pour finir, il meurt fou !
Pour l'admirateur d' Ivan Bounine que je suis, un évènement dans la vie de Chalamov n° 58 ne pouvait échapper à mon attention. Mais avant cela, il me faut dire un mot de Bounine, il n'est pas l'épigone que j'ai lu, il s'inscrit dans la littérature russe avec brio, il reprend le flambeau dans le siècle 20e des grands aînés disparus, de Tourgueniev d'abord, puis de Tolstoï si on veut y voir des liens de parenté littéraire. Très tôt il va être inquiété par les bolcheviks en tant que propriétaire foncier et va devoir émigrer. Dans "le Village", il décrit la vie rurale russe comme elle est, impassiblement, mais rien d'autre. Rien d'autre, je veux dire rien de compromettant à priori. Il est alors le plus grand écrivain russe émigré, reconnu pour la pureté de son style et son classicisme, sur des thèmes dans la pure tradition des grands romanciers russes du 19e. L'essentiel de son oeuvre a été écrite en exil, et c'est l'Europe qui va définitivement le consacrer avec son Nobel de 1933, mais avec une particularité il n'a cessé d'écrire sur sa Russie qui lui est chère plus que tout et il sait que tout espoir de la recouvrer physiquement lui est désormais impossible. Et peut-être est-ce en partie la raison de son oubli relatif ici. Ajoutée à cela sa situation de russe blanc quand ici plus tard qu'ailleurs les communistes continuaient d'avoir la berlue pour Staline. Etre à cheval sur deux continents littérairement parlant ,ce n'est jamais évident.

Mais Chalamov lui, à vouloir braver l'impossible sur le sol natal -qui lui sera ouvert au départ vu les antécédents religieux familiaux, à condition encore qu'il fît amende honorable-, n'aura même pas eu cette chance d'être à cheval, sur rien du tout d'ailleurs. Il fera don de soi pour la littérature en écrivant son long et précieux témoignage sur le goulag, la littérature lui doit bien d'avoir quelques égards pour lui
En 1943, au moment de rempiler pour 10 ans de plus de goulag à la Kolyma Varlam Chalamov est condamné pour avoir considéré Ivan Bounine comme un classique de la littérature russe !

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Warrenbismuth
  09 février 2020
Avant d'entrer dans le dur, revenons sur les dates importantes de la vie du russe CHALAMOV (1907-1982) et des raisons de ses déportations, indispensables pour bien cerner ce qui va suivre. Trotskiste, il diffuse en 1929 ce qui sera appelé « le testament de Lénine » pamphlet mettant en garde contre le pouvoir absolu de STALINE. Il est arrêté, condamné pour cinq ans puis expédié au camp de la Vichera d'où il sortira en 1932. À nouveau arrêté en 1937 pour « activité trotskiste contre-révolutionnaire » et à nouveau condamné pour cinq ans, il est déporté dans les sinistres camps de la Kolyma, à l'extrême nord-est de la Russie, dans lequel il travaille à la mine. Toujours prisonnier, il est pourtant à nouveau condamné en 1943 pour dix ans supplémentaires, pour avoir affirmé que l'écrivain Ivan BOUNINE faisait partie de la littérature classique russe.
En 1946, contre toute attente, CHALAMOV est nommé aide-médecin au sein même de la Kolyma. Sa souffrance physique s'en trouve allégée. Bien qu'il soit libéré en 1951, il reste à Magadane, ville principale de la Kolyma, jusque fin 1953 (année de la mort de STALINE) où il retrouve enfin sa famille. Mais il divorce rapidement. Il est réhabilité par le pouvoir soviétique en 1956. Il aura passé près de 20 ans en détention. Il entreprend l'écriture de son colossal témoignage en 1954 sur les conditions de détention à la Kolyma, à peine sorti du bagne, il poursuivra son travail de longue haleine jusqu'en 1973 (autant d'années à écrire ses mémoires que d'incarcération). Pour témoigner, pour défier le destin : « Nous connaissons la loi des auteurs de Mémoires, leur foi fondatrice, essentielle : a raison celui qui écrit en dernier, celui qui a survécu, qui a traversé le flot de témoins et prononce son verdict de l'air d'un homme qui détient la vérité absolue ». Cette vérité, il veut la faire exploser à la face du monde.
Cet impressionnant livre massue comporte six recueils en plus de 1500 pages (!!!), il est vertigineux : 143 nouvelles, toutes ayant trait à la vie dans la Kolyma. Chronologiquement elles sont placées dans le désordre, mais sont-ce vraiment des nouvelles ? C'est ici le point crucial de ce récit : si elles peuvent être lues isolément ou sans aucun ordre structuré, elles représentent un tout fluide, un témoignage précis et effrayant des conditions de détention dans un camp soviétique, elles sont une seule et unique confession écrite sur 20 ans. Ce récit pris dans sa globalité peut aussi se lire comme un roman sans fiction, puisque divers personnages reviennent, parfois sous des noms différents. Même le narrateur, CHALAMOV pourtant, change régulièrement d'identité pour devenir un autre, afin de pouvoir peut-être ainsi raconter l'indicible, un besoin de se camper dans la peau d'un autre, fut-il un fantôme. Il donne certains noms d'écrivains pour les protagonistes, comme pour affirmer que la littérature est indestructible. Quelques nouvelles sont longues et structurées comme un petit roman, dedans tout y est vrai.
Atteindre la Kolyma, c'est partir de Moscou jusqu'à Vladivostok pour un voyage de quarante-cinq jours, puis embarquer dans un bateau de Vladivostok au point final pour cinq jours et y trouver misère, faim, agonie, fièvre, dysenterie, scorbut. Pour les prisonniers, l'enjeu principal est de survivre au diable STALINE (la plupart n'y parviendront pas). Dans ce camp ils font connaissance avec le travail obligatoire : les mines, les gisements aurifères, pour certains jusqu'à ce que mort s'ensuive. Une règle, horrible, les 3 d': démence, dysenterie, dystrophie. « le pouvoir, c'est la corruption. L'ivresse que donne le pouvoir sur autrui, l'impunité, le sadisme, l'art de manier la carotte et le bâton, voilà l'échelle morale d'une carrière de chef ».
De cette expérience concentrationnaire où le froid glacial est l'ennemi quotidien – pour juger de la température les prisonniers crachent : à partir de moins 50°, leur crachat gèle avant même de rejoindre le sol, la température pouvant descendre jusqu'à moins 60°- je ne vous dévoilerai rien, il faut lire ce recueil ahurissant, faits de détails très précis nous serrant à la gorge. Il est cependant nécessaire d'effectuer des pauses : 1500 pages sur l'univers concentrationnaire de la Kolyma ne se lisent pas d'une traite. Celles-ci sont pourtant captivantes, démesurées, colossales, en un mot : russes. de nombreuses biographies succinctes viennent émailler le tout, elles sont un témoignage supplémentaire.
Il est question en ces pages de littérature (nous sommes en Russie – en U.R.S.S. pardon, ne l'oublions pas), beaucoup de prisonniers tiendront le coup grâce à des vers appris, les livres sont en effet interdits dans le camp, beaucoup d'écrivains et/ou de poètes seront déportés, mourront en camps (MANDELSTAM pour n'en citer qu'un). La littérature encore avec ce recueil surprenant, « Essais sur le monde du crime » ou le ton change. CHALAMOV se fait très offensif contre ceux des camps qu'il nomme les truands, il en veut à DOSTOIEVSKI de ne pas les avoir cloués au pilori. Nous pouvons ne pas être d'accord avec cet essai (qui n'en est par ailleurs par complètement un non plus) qui semble résumer la définition de truand en peu de mots, en faire une catégorie spéciale, expurgée de sa complexité. Ce récit est cependant une partie non négligeable du recueil qui se lit dans son ensemble comme un clou que l'on plante toujours un peu plus profond dans un cercueil. Son style est très littéraire. le livre sera tout d'abord diffusé clandestinement à partir de 1966 (bien qu'il ne soit pas terminé dans son intégralité), première publication hors U.R.S.S. en 1978. Dans son pays natal, CHALAMOV n'assistera pas à sa première publication qui aura lieu en 1987, il se sera éteint en 1982, miséreux, dans un hôpital psychiatrique.
Ce sont les éditions Verdier qui nous ont permis de redécouvrir en 2003 cette oeuvre gigantesque – souvent comparée à celle de SOJENYTSINE, pourtant les deux hommes s'appréciaient peu -, elle est un témoignage essentiel sur un vécu apocalyptique, il vous faudra par moments avoir les tripes bien accrochées, mais sa lecture d'une force toute slave est un document exceptionnel. Pour les plus pressé.es, une version expurgée de moins de 200 pages existe, toujours aux éditions Verdier, en format poche. Pour la version intégrale ici présentée, pas moins de trois traductrices : Catherine FOURNIER, Sophie BENECH et Luba JURGENSON pour faire revivre l'enfer, bravo et merci à elles. Recueil possédant une préface et une postface très bien senties pour mieux se familiariser avec la condition historique. Un travail titanesque à tous les niveaux.
https://deslivresrances.blogspot.fr/

Lien : https://deslivresrances.blog..
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Allily
  13 avril 2020
La Kolyma : nom d'un fleuve qui coule en Sibérie, nom également d'une région minière, symbole de la souffrance de millions de personnes victimes de la répression soviétique et envoyées dans des goulags.
Ces victimes étaient pour certaines des détenus de droit commun, les autres étant des « ennemis du peuple » : intellectuels, religieux, koulaks ou toute autre personne ayant eu le tort de faire partie des quotas d'ennemis à trouver et déporter par les autorités locales.
Varlam Chalamov a été déporté durant de longues années pour des motifs politiques. de cette horreur, il va en tirer un récit, témoignage majeur de la vie dans les goulags.
La version poche proposée par les éditions Verdier ne regroupe que 13 « chapitres » du récit fleuve original.
Pour autant, les chapitres sélectionnés permettent d'entrevoir tout le génie de Chalamov pour retranscrire l'indicible.
Il n'est pas le narrateur de son récit mais celui-ci est bien évidemment largement tiré de ses souvenirs. Il apparaît néanmoins ça et là derrière les traits d'une figure apparaissant au fil des pages.
C'est un livre qui n'est pas linéaire. Les chapitres doivent être envisagés comme des instantanés, autant de moments qui viennent illustrer la souffrance, la déchéance.
Varlam Chamalov n'occulte rien, il se livre sans pudeur, pour raconter la faim et la fatigue. L'égoïsme nécessaire à la survie. Cette solitude du prisonnier car, qui sait si votre voisin ne vous dénoncera pas, car mieux vaut être seul que de devoir partager le peu que l'on a. D'autant plus lorsque la hiérarchie des camps vous place tout en bas de l'échelle, là où la faim et la fatigue conduisent à laisser de côté toute fierté ou amour-propre pour survivre encore un peu.
Le récit, son extrait ici, montre outre la portée historique incommensurable du témoignage apportée sur le goulag, une réflexion sur l'écrit. Sur cet homme que Varlam Chalamov était dans le camp et cet homme qu'il est lors de l'écriture de son livre.
Comment trouver une cohérence entre cet homme qui est unique et en même temps plusieurs : celui qui a été dans les camps et celui qui en rédige les souvenirs ?
Cette version « poche », abrégée serait le terme plus exact, permet de se confronter à l'oeuvre de Charlamov pour ceux que les 1515 pages de la version complète rebuteraient.
Pour moi, j'avoue une certaine frustration à l'idée de n'avoir que cette centaine de pages, frustration à laquelle il sera bien évidemment remédié par l'achat de l'ouvrage intégral.
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critiques presse (1)
Liberation   08 juillet 2013
Une sélection de treize récits pour traverser le goulag vécu par Varlam Chalamov.
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (33) Voir plus Ajouter une citation
GabySenseiGabySensei   11 juillet 2013
Une douleur persistante s'empara de mes muscles. Quels muscles pouvais-je bien avoir à l'époque, je l'ignore! Mais la douleur était là et elle me mettait en rage, car elle m'empêchait de m'abstraire de mon propre corps. Et puis je vis surgir en moi autre chose que la colère ou la rage. C'était l'indifférence, l'absence de peur. Je compris que tout m'était indifférent: être frappé ou pas, avoir ou non mon déjeuner, ma ration de pain. Et bien qu'on ne nous battît pas aux fouilles de prospection, à cette mission sans escorte -on ne tabassait qu'aux gisements-, je me souvenais des coups et mesurait mon courage à l'aune des gisements d'or. Cette indifférence, cette absence de peur jetèrent un pont fragile qui m'éloigna de la mort. La conscience qu'ici on n'allait pas me battre, car ici on ne battait pas, cette prise de conscience engendra de nouvelles forces et de nouveaux sentiments.

Après l'indifférence vint la peur, une petite peur: la crainte d'être privé de cette vie salvatrice, de ce travail salvateur de bouilleur, du ciel haut et froid et de la douleur persistante de mes muscles épuisés. Je compris que j'avais peur de partir d'ici et de retourner aux gisements d'or. J'avais peur et voilà tout. De ma vie, je n'avais lâché la proie pour l'ombre. Jour après jour, de la chair repoussait sur mes os. L'envie, tel est le sentiment qui me revint ensuite. Je me mis à envier mes camarades morts, ceux qui avaient péri en 1938. Je jalousai aussi mes voisins vivants en train de manger, de fumer. Mais je n'enviai jamais les gradés, ni le chef de travaux ni le chef de brigade: c'était un autre univers.

L'amour ne me revint pas. Ah, que l'amour est loin de l'envie, de la peur et de la colère! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme! L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus. Il survient, il revient en dernier -d'ailleurs, revient-il vraiment? Mais il n'y avait pas que l'indifférence, l'envie et la peur pour témoigner de mon retour à la vie. La pitié à l'égard des animaux me revint avant la pitié envers l'homme.

(Maxime P88)
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GabySenseiGabySensei   11 juillet 2013
Tout, l'univers tous entier était poésie: le travail, le galop d'un cheval, une maison, un oiseau, un rocher, l'amour: toute la vie entrait facilement dans les vers et s'y installait à son aise. Et il devait en être ainsi, car la poésie c'est le verbe.

Même maintenant, les strophes venaient facilement, l'une après l'autre, et bien qu'il ne notât plus depuis longtemps ses vers, qu'il en fut depuis longtemps incapable, les mots n'en venaient pas moins avec aisance, dans un rythme donné et à chaque fois extraordinaire: la rime était exploratrice, c'était l'instrument d'une quête aimantée des mots et des concepts. Chaque mot était un morceau d'univers, il répondait à la rime, et l'univers entier défilait avec la rapidité d'une machine électronique. Tout criait "prends-moi!", "non, plutôt moi!". Il n'était pas besoin de chercher. Il fallait simplement sélectionner. C'était comme s'il y avait là deux hommes à la fois: celui qui composait, qui avait lancé sa toupie à toute volée; et un autre qui choisissait et qui, de temps en temps, arrêtait la machine emballée. Et lorsqu'il vit qu'il était deux hommes à la fois, le poète compris qu'il était en train de composer de véritables poèmes. Et quelle importance qu'ils ne fussent pas notés? Transcrire, publier, tout cela n'était que vanité. Tout ce qui se crée de manière non désintéressée n'est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n'est pas noté, ce qui a été créé et qui a disparu, qui s'est dilué sans aucune trace, et seule cette joie de la création qu'il ressent et qu'on ne peut confondre avec rien prouve qu'un poème a été composé, que le merveilleux a été créé.

(Cherry-Brandy -sur Ossip Mandelstam- P28)
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PatriceGPatriceG   16 mars 2020
Ah ce témoignage crucial a fait date et il est bienheureux que des vrais écrivains y prennent pied et en remontent avec une éloquence heureuse ce qu'il faut savoir dans une vie. Ca fait du bien de s'échapper de notre confinement -de la plus belle des façons-, de ces épreuves d'impréparation à la vie devant la mort où nous entraîne le Coronavirus et son lot de bêtises que nous assènent les politiques qui se prennent pour des médecins quand ce ne sont pas des médecins qui se prennent pour des politiques ; pour ce qui est du comportement des français on savait déjà qu'ils continuent de chanter et de danser quand l'ennemi ou la cata nous commande. On savait déjà aussi que bon nombre n'ont jamais vu une vache, à part au salon de l'agriculture. Ce n'est pas à ceux-là qu'on va leur demander s'ils savent ce qu'est la mort !..

Le brillant Dominique Fernandez dans son "Transsibérien" remonte en effet ceci de "Récits de la Kolyma" de Varlam Chalamov
"La date de la mort est-elle sûre ? Je me souviens de la magnifique élégie funèbre écrite par Varlam Chalamov dans les Récits de la Kolyma, sous le titre : Cherry-Brandy (1958). "Le poète se mourait. Ses grandes mains gonflées par la faim, aux doigts blancs, exsangues et aux ongles sales, longs et recourbés, reposaient sur sa poitrine sans qu'il les protégeât du froid. Avant il les cachait sous son caban, contre sa peau nue ; mais, à présent , son corps ne gardait pas assez de chaleur. Ses moufles, on les lui avait volées depuis longtemps ; les vols se faisaient en plein jour, pour peu que le voleur eût du toupet (...). Toute une vie, il s'était hâté vers quelque but. Et c'était merveilleux de ne pas avoir à se dépêcher, de pouvoir réfléchir lentement. Alors, sans hâte, il pensait à l'auguste uniformité des mouvements d'un moribond, à cette chose que les médecins ont comprise et décrite avant les peintres et les poètes. Le moindre étudiant en médecine connaît la face hippocratique, le masque du moribond; (....) Il mourut vers le soir. Mais on ne le raya des listes que deux jours plus tard. Pendant deux jours, ses ingénieux voisins parvinrent à toucher la ration du mort lors de la distribution quotidienne de pain ; le mort levait le bras comme une marionnette. C'est ainsi qu'il mourut avant la date de sa mort, détail de la plus haute importance pour ses futurs biographes".
Peut-être pas pour ses biographes, mais à coup sûr pour tous ceux qui seront bouleversés par ce mélange de gravité et de dérision qui marquait la vie dans les camps."

Merci à ces brillants écrivains. Ca valait vraiment le coup que Chalamov protégeât avec une précaution rare son précieux témoignage de ce qu'est capable le monde des hommes ainsi que notre Goncourt 1982, toujours aussi judicieux, nous en fasse profiter une seconde fois.
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Blandine54Blandine54   19 février 2020
Non, il n'est pas seulement le prophète du temps. Le pin nain est l'arbre de l'espoir : c'est l'unique arbre à feuilles persistantes de tout le Grand Nord. Dans la neige blanche étincelante, sa ramure d'aiguilles vert mat raconte le Sud, la chaleur, la vie. L'été, il est modeste et passe inaperçu : tout fleurit alentour avec vélocité pour tenter d'atteindre un plein épanouissement pendant le bref été du Nord. Les fleurs du printemps, de l'été et de l'automne se succèdent, exubérantes. Mais l'automne approche, et tombent les petites aiguilles jaunies qui laissent les mélèzes à nu, l'herbe des champs se pelotonne et se dessèche, la forêt se dénude et on peut alors apercevoir sur l'herbe jaune pâle et sur la mousse grise le flamboiement des grandes torches vertes de pin nain.
J'ai toujours considéré le pin nain comme l'arbre russe le plus poétique, bien plus que le fameux saule pleureur, le cyprès ou le platane. Et ses bûches donnent davantage de chaleur.
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Blandine54Blandine54   25 juin 2017
Tous les sentiments humains : l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, la probité, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée. Dans cette insignifiante couche de muscles qui restait encore sur nos os et nous donnait la force de manger, de nous mouvoir, de respirer, même de scier du bois, de pelleter pierre et sable dans les brouettes, de pousser ensuite ces brouettes sur l'interminable chemin de roulage des gisements aurifères, sur l'étroit chemin de bois qui menait au dispositif de lavage, dans cette couche de muscles, il n'y avait plus de place que pour la rage, le plus vivace des sentiments humains.
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Video de Varlam Chalamov (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Varlam Chalamov
Mathieu Dosse traducteur de "Mon oncle le jaguar & autres histoires", de "À Lisbonne j'ai pensé à toi" nous parle d'une autre de ses traductions : "Vies arides" de Graciliano Ramos. Il évoque également, "Les récits de la Kolyma" de Varlam Chalamov.
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