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Critique de boudicca


« Trois lucioles » est le deuxième tome de la trilogie de Guillaume Chamanajian consacré à la ville de Gemina : le premier était paru au printemps 2021, le dernier est attendu pour le printemps 2023. Pour rappel, l'ouvrage s'inscrit dans une série plus vaste, celle de la Tour de Garde, et se construit en miroir avec une autre trilogie, elle aussi en cours de parution, celle de Claire Duvivier intitulée « Capitale du Nord ». On retrouve ici le protagoniste du premier tome, Nox, un jeune homme qui a pour particularité d'évoluer dans différentes sphères de la société de Gemina. En tant que potentiel héritier du chef du clan de la Caouane, il est en effet amené à côtoyer le gratin de la capitale et se retrouve impliqué, souvent malgré lui, dans des luttes de pouvoir entre les différentes maisons de la ville. Avoir pris ses distances avec Servaint suite aux événements dramatiques survenus à la fin du premier tome n'a manifestement pas suffi puisque tout le monde semble persuadé qu'il possède toujours ses entrées auprès du duc. le quotidien de Nox n'a toutefois que peu à voir avec celui de la noblesse puisqu'il passe l'essentiel de son temps dans une échoppe réputée du quartier du port, d'abord comme commis, puis comme gérant. Un métier qui lui permet de frayer avec les classes populaires de la ville et de parcourir celle-ci de long en large afin de livrer ses clients en vin et mets raffinés. Il est ainsi aux premières loges pour assister à l'effervescence qui s'est emparée de Gemina depuis que le projet du duc de la Couane de creuser un canal a été rendue public. Que ce soit pour cette raison ou une autre, Servaint n'ayant pas manqué de se faire quantité d'ennemis au cours de sa fulgurante ascension, on ne compte plus les complots ourdis visant à assassiner le duc. Et c'est vers Nox que tous se tournent pour se charger de la besogne. Comme si cela ne suffisait pas, des rumeurs inquiétantes se répandent concernant l'afflux massif de réfugiés derrière les immenses remparts de la ville, ce que tend à prouver la mise en quarantaine dans la baie d'un vaisseau à la provenance mystérieuse.

Prometteur, le premier tome de « Capitale du sud » prenait son temps pour mettre en place son intrigue et son univers avant une conclusion sous forme de feu d'artifice complètement inattendu. le rythme de « Trois lucioles » est plus énergique mais on retrouve globalement la même construction narrative. La ville de Gemina, clairement inspirée de Sienne et fortement imprégnée de l'ambiance méditerranéenne, se révèle toujours plaisante à arpenter et surtout toujours aussi immersive. L'auteur fait à nouveau appel à tous nos sens pour nous faire explorer la cité, n'hésitant pas notamment à s'attarder sur les spécialités culinaires ou les odeurs, ce qui participe grandement au charme du décor. On découvre toutefois une capitale beaucoup plus sombre ici, et presque inquiétante par moment, le sentiment d'angoisse s'emparant parfois du lecteur se rapprochant alors de celui se manifestant lorsque Nox arpente le Nihilo, une sorte de cité miroir privée de ses habitants mais hantée par des créatures de brumes terrifiantes et dans laquelle le protagoniste parvient à se matérialiser. Parmi les autres atouts de ce deuxième tome figure l'ouverture progressive des frontières de l'univers de la Tour de garde. Sans jamais nous entraîner un pas en dehors de la cité, le regard de l'auteur se tourne désormais davantage vers l'extérieur, qu'il s'agisse de la campagne qui entoure la capitale (mais qui demeure à l'intérieure des remparts) et même au-delà, ce qui permet de mieux cerner le contexte géopolitique du monde imaginé par Chamanadjian et Duvivier. On réalise alors que ce qu'on pensait être jusqu'à présent le coeur de l'intrigue, à savoir les luttes de pouvoir entre les grandes maisons de Gemina, pourrait finalement n'être qu'anecdotique, de plus grands enjeux et dangers faisant ici leur apparition. L'histoire prend ainsi une autre dimension, plus grave, et met en avant des thématiques que l'on n'attendait pas forcément mais qui font échos à des sujets d'actualité. La question du sort réservé aux réfugiés est notamment centrale dans ce deuxième volume et est traitée avec sensibilité, ce qui donne souvent lieu à des scènes bouleversantes et assez inattendues.

Le personnage de Nox est pour sa part toujours aussi attachant. L'auteur se détache ici quelque peu du récit initiatique classique du premier tome puisque notre protagoniste s'est plus ou moins brutalement séparé de ses différents mentors et vole désormais de ses propres ailes. On a donc affaire à un Nox moins naïf que dans le premier tome, ce qui n'est pas pour me déplaire. On sent que le personnage a grandi et mûri, si bien que, malgré sa colère contre son ancien protecteur, on ne le voit que rarement foncer tête baissée sans réfléchir aux conséquences de ses actes. Et c'est aussi cela qui en fait un héros aussi touchant : le jeune homme se préoccupe des autres, aussi bien ceux qu'il a laissé derrière lui dans la maison de la Caouane que ses connaissances du port, les employés de son épicerie ou ses anciens compagnons de jeu. Les lieux amicaux qui unissent plusieurs des personnages à Nox continuent ainsi d'être au coeur du récit et englobent d'une certaine manière le lecteur qui se sent rapidement lié par une même complicité et un même sentiment de camaraderie. Les personnages secondaires sont ainsi particulièrement réussis et souvent assez surprenants, preuve que Nox ne parvient pas toujours à cerner correctement la personnalité de celles et ceux qui gravitent autour de lui. Ces derniers ne manquent d'ailleurs pas de lui rappeler ses limites et faiblesses, faisant ainsi régulièrement prendre conscience au lecteur que Nox est loin d'être un narrateur omniscient mais un simple individu, perdu dans un faisceau d'intrigues qui le dépassent complètement. Difficile après la lecture de ce deuxième tome de deviner où la suite de l'histoire nous conduira. Tout juste peu ont supposer que les événements se déroulant en même temps à Denhaven auront des conséquences pour Gemina et que les références distillées ici ou là dans le roman concernant le jeu de la Tour de Garde (qui donne son nom à la série) joueront certainement elle aussi un rôle dans la conclusion.

Après un premier tome remarqué, Guillaume Chamanadjian confirme l'essai et nous offre un deuxième volume captivant dans lequel on peut identifier autant de ruptures que de continuités avec son prédécesseur, les deux étant les bienvenues. L'intrigue continue à nous surprendre, l'auteur possédant décidément un sacré sens du coup de théâtre, et les personnages sont toujours aussi attachants, à commencer par ce héros ordinaire dont la simplicité et la gentillesse font l'effet d'une vraie bouffée d'air frais. C'est avec beaucoup d'impatience que j'attends la parution du troisième tome, bien que la sortie ce mois-ci du deuxième volume de « Capitale du nord » de Claire Duvivier (« Mort aux geais ») devrait permettre de tromper l'attente.


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