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EAN : 9782072789243
Éditeur : Gallimard (09/01/2020)

Note moyenne : 4.3/5 (sur 38 notes)
Résumé :
Reinhard Höhn (1904-2000) est l'archétype de l'intellectuel technocrate au service du III e Reich. Juriste, il appartient à la pointe la plus avancée, par sa radicalité et ses réflexions d'avant-garde sur la progressive disparition de l'État au profit de la « communauté » définie par la race et de son « espace vital ». Brillant fonctionnaire de la SS, chargé de nourrir la réflexion du parti nazi, du ministère des Affaires étrangères et de la Wehrmacht sur l'adaptati... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
de
  08 avril 2020
Une des matrices du management moderne
« le passé apparaît au présent ». Il est bien facile de rejeter le nazisme dans une fantasque et macabre « case » nommée barbarie et affublée de la caractéristique extraordinaire. Cela dispense les paresseux et paresseuses d'étudier les continuités, les discontinuités, les ruptures d'une société humaine. Sans oublier le silence sur les recyclages des idées et des personnes dans d'autres sociétés. Des nazis furent cachés, employés, revalorisés dans bien des pays…
Les livres de Johann Chapoutot permettent, me semble-t-il, de mieux appréhender la société nazie. Et ce livre-ci, très mal reçu (la lectrice et le lecteur comprendra rapidement pourquoi !) par les idéologues néolibéraux, en surprendra plus d'un.e.
Les livres de Johann Chapoutot permettent, me semble-t-il, de mieux appréhender la société nazie. Et ce livre-ci, très mal reçu (la lectrice et le lecteur comprendra rapidement pourquoi !) par les idéologues néolibéraux, en surprendra plus d'un.e.
Les criminels nazis « nous semblent résolument étrangers et étrangement proches, presque nos contemporains ». Etrangers mais traversés par des « effets de contemporanéité ». Dans son prologue, l'auteur aborde, entre autres, les objectifs, « Les tutelles fixent un « objectif » (Endziel) que les agents doivent atteindre sans perdre de temps, sans demander de moyens supplémentaires, sans gémir ni fléchir face à la difficulté de la tâche ».
Il nous rappelle que « le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme, mais cette histoire s'est poursuivie et la réflexion s'est enrichie durant les douze ans du IIIe Reich, moment managérial, mais aussi matrice de la théorie et de la pratique du management pour l'après-guerre ».
Il me semble important de souligner, comme le fait Johann Chapoutot que « le crime de masse avait été une industrie ». Ce dernier mot implique une organisation sociale et économique, et les crimes nazis un « ordonnancement policé d'une entreprise résolument moderne » Il n'y a ici aucun archaïsme. C'est toujours une facilité de rejeter les crimes hors de l'histoire, c'est un travestissement de ne pas les penser comme manifestation d'un temps au présent. Il faut s'intéresser à la contemporanéité du nazisme, aux camps comme lieux « du contrôle social, de la hiérarchisation et de la réification » caractéristique de notre modernité comme le note Giorgo Agamben cité par l'auteur.
Il me semble juste d'aborder les crimes contre l'humanité comme « la traduction de projets politiques et économiques rationnels », la décision de « technocrates », et les travaux cités, sur certains dignitaires nazis, en rendent compte. le gestion des « ressources humaines » avait une dimension criminelle. « de l'objectification d'un être humain, ravalé au statut de « matériau », de « ressource » ou de « facteur de production », à son exploitation, voire à sa destruction, la concaténation a sa logique, dont le camp de concentration, lieu de destruction par le travail (à partir de 1939) et de production économique, est le lieu paradigmatique ».
Les nazis et l'organisation du travail, la répartition des taches, la structuration des administrations, la place de l'économie privée, la pensée du management… L'auteur souligne des questions, d'autant plus intéressantes que « la conception nazie du management a eu des prolongements et une postérité après 1945 ». Il ne s'agit pas rabattre l'ensemble du management sur sa période nazie. Mais de comprendre les élaborations, les espaces relatifs de liberté et d'autonomie, l'engagement, etc. ; sans se tromper sur les termes d'hier et d'aujourd'hui, « Assuré de l'autonomie des moyens, sans pouvoir participer à la définition et à la fixation des objectifs, l'exécutant se trouvait d'autant plus responsable – et donc, en l'espèce, coupable – en cas d'échec de la mission »
Johann Chapoutot termine son avant-propos par une première question : « comment administrer un Reich en expansion permanente, avec peu, voire moins, de moyens et de personnel ? »… prélude à comprendre « comment l'esprit vient aux juristes et aux administrateurs ».
Comme j'ai choisis de m'étendre sur l'avant-propos, je ne détaillerai pas toutes les analyses de l'auteur.
Je souligne néanmoins, l'exposition choisie et quelques grands thèmes, la pensée de l'administration, l'aryanité et l'ayrianisation, le topos ethnonationaliste de la liberté germanique, l'omniprésence de « la métaphore organique » et du « registre biologique » ou de la race, la conception bien particulière de la genèse de l'Etat ou de la « liberté germanique » comme « une catastrophe pour la race germanique », l'anti-étatisme des nazis et la multiplication des organes et des agences, « Les querelles de compétence sont permanentes, tout comme les conflits de préséance et les chamailleries entre caciques. Des personnalités s'affrontent, et des logiques se heurtent violemment, irréconciliables », les juristes dont Reinhard Höhn et « sa déconstruction historique et sa dévalorisation de la notion d'Etat », les activités « non rentables » et les corps « non performants »…
L'auteur analyse et détaille les positions et les évolutions de Reinhard Höhn, de « la communauté du peuple » à l'entreprise, « c'est l'entreprise, et sa communauté de collaborateurs, qui devient le seul lieu de la liberté, de la créativité et de l'épanouissement », les développements autour de la « ressource humaine » et du « manager », le mérite, la « communauté » comme obsession, la formation de managers ou de leaders, son école de management, la haine de l'abstraction et la survalorisation de la pratique, « La liberté d'obéir et l'obligation de réussir »…
Je souligne les passages sur la loi d'amnistie du 31 décembre 1949… « Par leur présence dans les cercles du pouvoir politique et économique, et ce jusqu'au plus près d'Adenauer, au sein de la chancellerie comme au coeurs des conseils d'administration et des directions générales des plus grandes entreprises, les solidarités SS obtiennent charges et emplois pour les « anciens » »
Une réforme, un nouvel encadrement du travail, cette liberté particulièrement liberticide de l'obéissance et de l'obligation de réussir, la délégation de responsabilité sans la responsabilité de participer aux choix, la « collaboration » dans la double négation du système de socialisation et des oppositions d'intérêt, le non-autoritaire pourtant « pleinement hiérarchique », le choix des moyens et non des fins, « ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d'une aliénation au travail dont on connaît les symptômes psychosociaux : anxiété, épuisement, « burn out »… », la Nouvelle Gestion Publique « devenue une quasi-religion d'Etat ».
Reinhard Höhn « ancien juriste nazi et général de la SS est toujours célébré, par l'école et son site internet, comme un grand penseur du management et comme l'indépassable créateur de cette institution ».
Je vous souffle à l'oreille le terme ordo-libéralisme et j'extrapole la « maximisation du profit » ; mais vous aviez fait vous mêmes ce saut dans notre réalité.
En épilogue, Johann Chapoutot fait un rapprochement en l'année 1954, la préparation de son école de cadres par l'ex-général nazi et la publication d'un essai de management L'Ère des responsables par un certain Maurice Papon, un autre criminel. Il parle du management comme discipline universitaire, de production de l'adhésion, du catéchisme des entreprises, de l'autonomie de façade, de l'idée « selon laquelle la vie est une guerre », de la performance, des êtres humains réduit·es en facteur de production, de la subordination inhérente au contrat de travail, de discipliner les femmes et les hommes en les considérant « comme de simples facteurs de production » et de dévastation de la Terre conçue « comme un simple objet »…
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arcade_d
  28 février 2020
AVERTISSEMENT : Macroniste s'abstenir !
Je suis en colère.
Cette colère est devenue rage. Et cette rage a commencé maintenant à s'attaquer à mon corps, à mes organes, à mon foie, mes poumons.
Et cette colère, puis cette rage trouve sa source dans le monde demi-divin (semi-jupitérien) macroniste, de ce monde LREM qui détruit tout ce qui reste de manifestation de Fraternité (ou Soro-Fraternité comme j'aimerais pouvoir l'écrire) de notre pays, le mot Liberté à perdu son sens et égalité deviens une sombre équité, ce « mérite » cher à Buchenwald. Et ces être humains élus sous l'étiquette LREM se revendique du management moderne
Et…
Et j'ai lu cet essaie. Et il m'a éclairé sur la source de ma rage. Comment des personnes humaines peuvent-être s'enténébrer ainsi ? Comment peuvent-elles ne pas voir l'appel au néant qu'elles émettent ? LREM est l'étiquette de « Manager le pays comme on Manage une multinationale capitaliste » (Manger le pays comme on mange les personnes humaines d'une industrie capitaliste).
Et j'ai compris pourquoi certain présentateurs radio ont voulu discréditer le travail de monsieur Chapoutot. Par aveuglement, pas l'aveuglement de l'obscurité créative des insomniaques, non, celle des ténèbres destructrice né de la peur de l'à venir. Chapoutot nous dit d'où tous cela vient. Il nous expose la genèse du management totalitaire ultra-libérale. le Nazisme est un totalitarisme comme le fut le stalinisme comme l'est l'ultra-libéralisme.
Maintenant, je peux regarder ma rage en face, puis ma colère, je pourrais regarder son cheminement et son effet et je sais qu'une fois qu'elle sera passé, je pourrais me retrouver et alors je serais libre à nouveau de désobéir en conscience et en amour. Ce cour essai fut pour moi une belle thérapie.
Macroniste s'abstenir au risque d'être déstabilisé !

Lien : https://tsuvadra.blog/2020/0..
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Pirouette0001
  23 mai 2020
J'ai connu et l'auteur et le livre par une émission sur une télévision indépendante, dont j'avais reçu la video. Quelle étrange impression. L'auteur m'a semblé plus clair et plus percutant à l'oral qu'à l'écrit. L'essai me paraît plus confus que son interview d'une heure. Mais le propos reste très intéressant. Et je suis fort contente d'avoir découvert et le livre et surtout ce professeur de la Sorbonne dont j'irai certainement approfondir l'oeuvre.
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PostTenebrasLire
  28 mars 2020
Deux aspects principaux dans ce livre :
- En premier lieu
- Quels principes de l'idéologie ont influencé le management de la "machine" nazie ?
- Quelles contraintes économiques, géographiques, historiques ont fait de même
- En second lieu
- Comment, après guerre, les technocrates nazis ont intégré la nouvelle économie démocratique de la RFA
- Et ont intégré ou adaptés les "outils" de management au management moderne.
J'ai été étonné par la facilité pour certains responsables de passer de l'un à l'autre.

Le livre en profite pour tordre le cou à quelques idées préconçues.
Oui le nazisme est un totalitarisme, mais on pourrait dire que ce n'est pas un "État totalitaire" tant la haine de l'État est forte au sein du nazisme.
Le nazisme se voit, en quelque sorte, comme un chantre de la nature : il faut laisser grande liberté d'organisation, laisser l'organisation grandir organiquement dans une sorte de darwinisme organisationnel permanent.
Les buts sont évidemment définis depuis le sommet.
> Les historiens et les politistes ont donné à cette improbable organisation le nom de « polycratie » : ce qui caractérise le IIIe Reich est en effet la multiplicité des instances de pouvoir et de décision, ainsi que leur compétition incessante. le constat est, en première instance, surprenant : « rigueur allemande » et « goût de l'ordre » ne sont pas au rendez-vous, moins encore la logique « totalitaire » de l'unité et de la verticalité.
## Quels sont les rapprochements troublants entre le nazisme et les pratiques de management d'après guerre ?
- Même si l'on ne parle pas d'une même échelle d'intensité : le "darwinisme" social et organisationnel
Les individus et organisations les plus efficaces doivent émergés d'eux-mêmes par opposition aux moins ou non productifs.
La vie est une lutte.
- Faire plus avec moins. Je cite :
> comment administrer un Reich en expansion permanente, avec peu, voire moins, de moyens et de personnel ?
- le management fixe les objectifs, aux échelons inférieurs la liberté de parvenir aux buts fixés (sans forcément de moyens)
> La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins.
- Obtenir le consentement par une forme de travail « par la joie » (durch Freude)
> Dans le domaine économique, il apparaît immédiatement nécessaire de créer un management, une Menschenführung, qui gratifie et promette, pour motiver, et créer une communauté productive.
Quelques citations bien plus éclairantes que mon brouillon avis
> La conséquence de ces contradictions et de cette perversion est tout sauf théorique : ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d'une aliénation au travail dont on connaît les symptômes psychosociaux : anxiété, épuisement, « burn out » ainsi que cette forme de démission intérieure que l'on appelle désormais le « bore out », cette « démission intérieure »

> Être rentable / performant / productif (leistungsfähig) et s'affirmer (sich durchsetzen) dans un univers concurrentiel (Wettbewerb) pour triompher (siegen) dans le combat pour la vie (Lebenskampf) : ces vocables typiques de la pensée nazie furent les siens après 1945, comme ils sont trop souvent les nôtres aujourd'hui. Les nazis ne les ont pas inventés – ils sont hérités du darwinisme social militaire, économique et eugéniste de l'Occident des années 1850-1930 – mais ils les ont incarnés et illustrés d'une manière qui devrait nous conduire à réfléchir sur ce que nous sommes, pensons et faisons.
Troublant n'est-ce pas ?
Lien : https://post-tenebras-lire.n..
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panurge
  28 février 2020
SORTIR DE LA NASSE
"Reinhard Höhn (1904-2000) est l'archétype de l'intellectuel technocrate au service du IIIe Reich. Juriste, il se distingue par la radicalité de ses réflexions sur la progressive disparition de l'État au profit de la «communauté» définie par la race et son «espace vital». Brillant fonctionnaire de la SS – il termine la guerre comme Oberführer (général) –, il nourrit la réflexion nazie sur l'adaptation des institutions au Grand Reich à venir – quelles structures et quelles réformes? Revenu à la vie civile, il crée bientôt à Bad Harzburg un institut de formation au management qui accueille au fil des décennies l'élite économique et patronale de la République fédérale : quelque 600 000 cadres issus des principales sociétés allemandes, sans compter 100 000 inscrits en formation à distance, y ont appris, grâce à ses séminaires et à ses nombreux manuels à succès, la gestion des hommes. Ou plus exactement l'organisation hiérarchique du travail par définition d'objectifs, le producteur, pour y parvenir, demeurant libre de choisir les moyens à appliquer. Ce qui fut très exactement la politique du Reich pour se réarmer, affamer les populations slaves des territoires de l'Est, exterminer les Juifs.
Passé les années 1980, d'autres modèles prendront la relève (le japonais, par exemple, moins hiérarchisé). Mais le nazisme aura été un grand moment managérial et une des matrices du management moderne."
La fiche de lecture résume tout à fait bien le propos de Johann Chapoutot, historien de grande classe, spécialiste des aspects culturels et intellectuels du nazisme. le contenu interpellera, convaincra, hérissera... selon les convictions de chacun. le management par délégation de responsabilité trouve dans la pensée juridique nazie (à l'ère de l'espace vital-Lebensraum-comment faire plus avec moins de membres de la communauté raciale germanique, autrement dit comment faire mieux alors que l'Etat classique dépérit) son terreau fondateur.
Outre l'intérêt du contenu, le livre, en racontant la trajectoire de Reinhard Höhn, aborde un sujet clé : celui de l'absence de dénazification en profondeur de l'Allemagne de 1945, vaincue, ramenée, comme ses éphémères conquêtes, à l'an 0.
J'avais pris conscience de l'ampleur du phénomène en lisant le "Berlin" de Jean Lopez (éditions Economica). Décrivant la fin du Reich de"mille ans", l'auteur citait le nom d'un nombre considérable d'officiers supérieurs SS. Ne connaissant pas Paul Hausser, je regardais Wiki et notais qu'il était mort dans son lit. Je regardais alors les fiches de Sepp Dietrich, Kurt Meyer et d'autres. Morts dans leur lit, jugés et condamnés pour certains, pour d'autres non (Karl Hocker par exemple). Je réalisais qu'au fond la Justice n'était pas passée. La cause essentielle en était connue : la nécessité que la République Fédérale Allemande ressuscite l'armée allemande et soit réarmée. La lutte contre le communisme l'imposait (les soviétiques jouaient au même jeu dans le cadre de leur combat contre l"'impérialisme américain, émanation du grand capital") Ajoutons y la sidération du vaincu, l'envie d'oublier les années si glorieuses du nazisme triomphant, la honte, la nécessité de satisfaire les besoins vitaux et aussi les associations d'anciens SS.
Dans ce contexte la biographie de Reinhard Höhn est exemplaire. Il existe (enfin) en français un document qui permet de comprendre à travers la trajectoire d'un juriste d'extrême droite, nazi, SS trouvant sa "rédemption" dans la direction d'une école de management de grande allure, prestigieuse, exemple symbolique du redressement réussi et de la vitalité économique allemandes, comment un "petit malin" sort de la nasse.
Un descriptif instructif s'il en fût (quand tout le monde est mouillé, la protection mutuelle, l'entraide, la solidarité nouée entre "anciens" peuvent s'exercer).
Toutes celles et ceux qui s'intéressent à cette période trouveront de quoi nourrir leurs réflexions.
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critiques presse (2)
LeFigaro   24 janvier 2020
L’historien du nazisme retrace dans un essai passionnant la deuxième vie de Reinhard Höhn, brillant juriste du IIIe Reich devenu après-guerre le fondateur de la principale école de commerce allemande.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Marianne_   24 janvier 2020
Un livre remarquable qui fait mal et nous montre combien notre relation au monde du travail est encore imprégnée de l’idéologie nazie.
Lire la critique sur le site : Marianne_
Citations et extraits (34) Voir plus Ajouter une citation
arcade_darcade_d   28 février 2020
Des penseurs politiques, sensibles à cette évolution économique, ont répondu très tôt que le salut résidait dans le refus – refus de la hiérarchie, de l'autorité, refus de la contrainte et de la subordination – en somme l'anarchie, au sens le plus strict du terme (le refus du pouvoir de contrainte).
Leur réponse inaugurait une nouvelle société politique, sans sociétés économiques, sans, ou alors de taille très réduite. L'idéal, comme chez Rousseau déjà, se révélait être le travailleur indépendant – l'horloger ou le lapidaire jurassien, le producteur libre ou l'artiste, chantés par Proudhon, et chers à son compatriote Courbet, qui partageait ses idées.
Ces auteurs et ces idées n'ont cessé d'inspirer des pratiques alternatives, des coopératives égalitaires aux reconversions néorurales, en passant par les retrouvailles de cadres lassés par leur aliénation avec une activité artisanale enfin indépendante. Une Arcadie "an-archique", délivrée de la subordination et du management, qui n'est pas un paradis pour autant. La réalité du travail, de l'effort à fournir, d'une certaine anxiété face au résultat, demeure, mais sans l'aliénation. « Qu'il est doux de travailler pour soi », entend-on chez ceux qui sont heureux de réhabiliter une maison et d'en faire revivre le potager.
Solipsisme naïf et irresponsable ?
Peut-être pas, comme le montre le succès de l'économie sociale et solidaire - et le partage des légumes dudit potager : on peut travailler pour soi et être utile aux autres. On se situe ici aux antipodes des structures, des idéaux et du monde de Reinhard Höhn, auquel on peut préférer Hegel : le travail humain, c'est le travail non aliéné, qui permet a l'esprit de se réaliser et de se connaître par la production d'une chose (res) qui l'exprime et qui lui ressemble - pâtisserie ou bouture, livre ou objet manufacturé - et non cette activité qui réifie l'individu, le transforme en objet – « ressource humaine », « facteur travail », « masse salariale » voué au benchmarking, a l'entretien d'évaluation et à l'inévitable réunion Powerpoint.
Discipliner les femmes et les hommes en les considérant comme de simples facteurs de production et dévaster la Terre, conçue comme un simple objet, vont de pair. En poussant la destruction de la nature et l'exploitation de la « force vitale » jusqu'à des niveaux inédits, les nazis apparaissent comme l'image déformée et révélatrice d'une modernité devenue folle – servie par des illusions (la « victoire finale » ou la « reprise de la croissance ») et par des mensonges (« liberté », « autonomie ») dont des penseurs du management comme Reinhard Höhn ont été les habiles artisans.
Son destin personnel montre toutefois que ces idées n'ont qu'un temps et que leurs auteurs ont leur époque. Hõhn a pâti des révélations sur son passé et des critiques adressées à son modèle managérial - critiques internes, fourbies par d'autres modèles. Les temps peuvent également changer sous l'effet de circonstances plus générales et plus pressantes : notre regard sur nous-mêmes, sur autrui et sur le monde, pétri de « gestion », de « lutte » et de « management » par quelques décennies d'économie hautement productiviste et de divertissements bien orientés (de « l'industrie Walt Disney », du « maillon faible », aux jeux concurrentiels de télé-réalité) changera peut-être en raison du caractère parfaitement irréaliste de notre organisation économique et de nos « valeurs ».
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arcade_darcade_d   27 février 2020
La conversion de l'ancien SS aux principes d'individualisme et d'autonomie n'était cependant qu'apparente : entre ce que Höhn prône et écrit dans les années 1933-1945 et ce qu’il enseigne à partir de 1956, il n'y a aucune solution de continuité, mais bien une impressionnante suite dans les idées.
Pendant les douze ans de la domination nazie en Allemagne, un régime hostile à la liberté a prétendu être, par la voix de ses juristes et théoriciens, la réalisation de la liberté « germanique ». Un de ses intellectuels est devenu, après 1945, le penseur d'un management non autoritaire - paradoxe apparent pour un ancien SS, mais apparent seulement, pour celui qui voulait rompre avec l'État absolutiste, voire avec l'État tout court, et faire advenir la liberté d'initiative de l'agent et des agences.
Cette liberté était cependant une injonction contradictoire : dans le management imaginé par Höhn, on est libre d'obéir, libre de réaliser les objectifs imposés par la Führung. La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins. Höhn est en effet tout sauf un libertaire ou un anarchiste : les milliers d'entreprises (2 440 de 1956 à 1969) qui lui envoient leurs cadres en sont pleinement conscientes.
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Charybde2Charybde2   10 février 2020
Notre propos n’est ni essentialiste, ni généalogique : il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies – c’est faux, il lui préexiste de quelques décennies – ni qu’il est une activité criminelle par essence.
Nous proposons simplement une étude de cas, qui repose sur deux constats intéressants pour notre réflexion sur le monde dans lequel nous vivons et travaillons : de jeunes juristes, universitaires et hauts fonctionnaires du IIIe Reich ont beaucoup réfléchi aux questions managériales, car l’entreprise nazie faisait face à des besoins gigantesques en termes de mobilisation des ressources et d’organisation du travail. Ils ont élaboré, paradoxalement, une conception du travail non autoritaire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité, dans un espace de liberté et d’autonomie a priori bien incompatible avec le caractère illibéral du IIIe Reich, une forme de travail « par la joie » (durch Freude) qui a prospéré après 1945 et qui nous est familier aujourd’hui, à l’heure où l’ « engagement », la « motivation » et l’ « implication » sont censés produire du « plaisir » de travailler et de la « bienveillance » de la structure.
Assuré de l’autonomie des moyens, sans pouvoir participer à la définition et à la fixation des objectifs, l’exécutant se trouvait d’autant plus responsable – et donc, en l’espèce, coupable – en cas d’échec de la mission.
Mais n’anticipons pas. Progressons pas à pas en voyant comment l’esprit vient aux juristes et aux administrateurs. La première question qui se pose et s’impose à eux est : comment administrer un Reich en expansion permanente, avec peu, voire moins, de moyens et de personnel ?
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arcade_darcade_d   26 février 2020
Néfaste et funeste, l'État l'est d'autant plus qu'il semble prendre un malin plaisir à entraver et étouffer les forces vives » par une réglementation tatillon ne, mise en oeuvre par tous les ronds-de-cuir sans imagination et tous les eunuques serviles qui peuplent la fonction publique : ce caillot réglementaire, cette infection administrative coagulent le sang, les flux et
les dynamiques de la race germanique au lieu de les fluidifier et d'encourager leur circulation. Dans ces conditions, la thrombose est inévitable, et la mort est certaine si un tournant salutaire n'est pas pris. Les multiples appels à la « simplification » des règles et « esprit bureaucratique », la stigmatisation violente des fonctionnaires et des juges qui ont encore le mauvais esprit d'appliquer la loi – tout cela procède de l'héritage social-darwiniste et participe d'un idéal de libération de la germanité, encore trop entravée par des lois rédigées et promulguées par des Juifs.
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Charybde2Charybde2   10 février 2020
Ils nous semblent résolument étrangers et étrangement proches, presque nos contemporains. « Ils », ce sont les criminels nazis dont un chercheur en histoire spécialiste de cette période observe la vie et les actes, lit les écrits, reconstitue l’univers mental et le parcours.
Résolument étrangers, ils le sont par leurs idées et par les expériences de leur vie. Nous ne sommes pas des reîtres ou des chiens de guerre comme un Dirlewanger ou un Krüger, anciens combattants des tranchées devenus professionnels du massacre et de la terreur. Nous ne sommes pas les passionnés de violence et de contrôle, les professeurs d’assassinat que sont Heydrich ou Himmler. Leur dureté, leur fanatisme, mais aussi leur médiocrité, nous les rendent aussi lointains que le signale le noir et blanc des images ou la coupe de leurs uniformes.
Cela vaut aussi pour Herbert Backe. Backe est un homme d’un autre temps et d’un autre lieu, rendu opaque et lointain par un état-civil exotique et par une vie que personne d’entre nous ne connaît ni n’imagine. Il est né dans l’Empire des Tsars, en 1896, parce que son père, commerçant, y faisait des affaires. Il a fréquenté le lycée de Tiflis, capitale de la Géorgie, où le jeune Staline vivait aussi. Il a été emprisonné comme civil allemand entre 1914 et 1918, avant de rejoindre l’Allemagne, et de faire des études d’agronomie. Spécialiste autoproclamé de la Russie, qu’il prétendait bien connaître, il est devenu un raciste convaincu, persuadé de la supériorité biologique et culturelle des Allemands, qui étaient selon lui appelés à dominer les vastes espaces fertiles de l’Europe orientale. Membre du parti nazi, exploitant agricole, il a mené une carrière politique. Responsable de section, député au Landtag de Prusse, il n’a pas négligé le travail théorique. Dans sa brochure de 1931 intitulée Paysan allemand, réveille-toi !, il prône la colonisation de l’est de l’Europe et le mépris assumé des populations locales, simples auxiliaires, au mieux, de la prospérité allemande.
Backe, derrière ses lunettes cerclées et ses traits fins, est un violent, un radical. Cela plaît à Himmler, chef de la SS, et à son spécialiste des questions agricoles, Richard Darré, que Backe suit comme secrétaire d’Etat au ministère de l’Agriculture en 1933, avant de le remplacer comme ministre de fait en 1942. Entre-temps, dès 1936, il est devenu l’expert agricole de l’administration du Plan de Quatre ans, dirigée par Hermann Goering, à qui il inspire, en 1941, une politique d’affamement systématique des territoires de l’Est que le Reich se prépare à conquérir et à coloniser. Père d’un « Plan Famine » qui prévoit d’alimenter le Reich en prélevant la nourriture des populations soviétiques, Herbert Backe assumer froidement la mort, probable et, à ses yeux, souhaitable, de trente millions de personnes à moyen terme. Un nazi intégral, encore ému, en prison, à Nuremberg, par les mots d’encouragement et de félicitation que lui prodiguait Hitler. Ministre, général de la SS, planificateur en chef du ravitaillement à l’Est, Backe a fait une carrière splendide sous le IIIe Reich, dont il ne pouvait accepter l’effondrement. Il s’est suicidé dans sa cellule, en 1947, quarante années exactement après que son père s’est donné la mort.
L’étrangeté d’un tel parcours, de telles idées, d’une telle personnalité, nous est absolue. Même l’historien qui est familier de ces gens-là et des textes qu’ils ont produits, qui tente de comprendre comment des êtres humains peuvent arriver à penser et à agir ainsi, ne peut, quand il lève la tête de ses archives, quand il pose ses lunettes et prend un peu de distance à l’égard de son objet, éviter la nausée et l’effroi que les mots et les portraits du petit homme fin, de l’idéologue convaincu, du technicien consciencieux, provoquent.
Explorer la vie et l’univers de ces gens-là conduit sur des terres étrangères, lointaines, pétries d’angoisse et de brutalité, des temps révolus, qui ont pris absolument fin, pense-t-on, en 1945.
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Videos de Johann Chapoutot (18) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Johann Chapoutot
Historien du nazisme et de sa vision du monde, Johann Chapoutot a récemment fait paraître un essai dont la réception n’a pas été unanimement favorable : "Libre d’obéir : le management, du nazisme a aujourd’hui". Il revient avec Julien Théry sur la démarche du livre et profite de l'occasion pour répondre aux objections qui lui ont été opposées.
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