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Critique de Lazlo23


Lazlo23
  26 mai 2018
Feuillets d'Hypnos est à ma connaissance le livre le plus accessible de René Char (1907-1988). Il est vrai qu'il s'agit au départ du journal de guerre du poète qui, sous le nom de capitaine Alexandre, dirigea un maquis en Haute Provence.

Cela explique sans doute la forme lacunaire, voire télégraphique, de ce recueil, dont certains fragments se résument à quelques mots : "Présent crénelé." (23) ou "Devoirs infernaux." (100)
Du journal intime, Feuillets d'Hypnos tire également son ancrage dans l'événement historique : l'ennemi y est clairement désigné (SS, Miliciens, traîtres...), tandis que les résistants qu'on y croise sont bien réels, encore que soigneusement camouflés sous des pseudonymes parfois drolatiques (Archiduc, Arthur le Fol...) Certains fragments prennent même la forme de micro-récits, comme le 138, qui raconte la mort du poète et résistant Roger Bernard : "Horrible journée ! J'ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l'exécution de B..." Mais ces passages constituent finalement des exceptions : "Prends garde à l'anecdote, écrit Char. C'est une gare où le chef de gare se moque de l'aiguilleur." (53)

Nous voilà prévenus : le but ici poursuivi est moins de raconter l'action d'un chef de maquis que de lui donner un sens ; d'où peut-être ces nombreux aphorismes qui tentent (à l'impératif ou à l'infinitif) de fixer un cap, de tracer une ligne de conduite au milieu du chaos de la guerre : "Ne t'attarde pas à l'ornière des résultats" (2), "Être du bond. N'être pas du festin, son épilogue. (197)

En effet, si l'auteur, refusant la tiédeur, revendique de se mettre au service de l'action ("L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté." (81)), il n'est pas question pour lui de déchoir, et d'écrire de la poésie de circonstance : "Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d'encre." (194) Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le recueil s'achève sur le mot Beauté (avec une majuscule) : "Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté." (237)

Il est vrai que ce terme ne désigne pas seulement le travail du poète ; se battre contre les "ténèbres hitlériennes" est en effet pour Char une manière de vivre plus et mieux, "un surcroît d'existence" auprès duquel le reste ne pourra que sembler fade et "indigent" : "Si j'en réchappe, confie-t-il, je sais que je devrai rompre avec l'arôme de ces années essentielles, rejeter (non refouler) silencieusement loin de moi mon trésor, me reconduire jusqu'au principe du comportement le plus indigent comme au temps où je me cherchais sans jamais accéder à la prouesse, dans une insatisfaction nue, une connaissance à peine entrevue et une humilité questionneuse." (195)

Poésie de l'action, poésie en action, Feuillets d'Hypnos est un un très beau texte, qui peut constituer une excellente porte d'entrée dans l'oeuvre imposante de ce grand poète.
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