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Jean-Claude Berchet (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253160502
512 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (01/12/1999)
  Existe en édition audio
3.87/5   339 notes
Résumé :
Achevés pour l’essentiel en 1841, les Mémoires d’outre-tombe entrecroisent superbement le récit d’une existence qui va bientôt finir – celle du jeune chevalier breton d’Ancien Régime, devenu voyageur, diplomate et ministre –, et le récit de l’Histoire marquée par le séisme de la Révolution qui éloigna le monde ancien pour toujours.
« Cette voix, dira Julien Gracq, cette voix, qui clame à travers les deux mille pages des Mémoires que le Grand Pan est mort, et ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (22) Voir plus Ajouter une critique
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CDemassieux
  03 août 2014
Bien sûr c'est long, très long ! Et à notre époque, où la concentration semble aussi fragile qu'un verre en cristal, voire rare comme un edelweiss, lire les Mémoires d'outre-tombe relève du défi impossible ! Et pourtant…
Ni roman, ni essai, encore moins fidèle autobiographie, cette oeuvre monumentale – celle de toute une vie – vaut pour son souffle épique, ses pauses romantiques et enfin sa prose poétique, qui atteint là des sommets d'excellence.
Ces Mémoires sont le testament d'un homme, qui a traversé l'Histoire autant qu'il a été traversé par elle. Ils oscillent entre le récit des grandes choses et l'introspection mélancolique, laquelle fait de leur auteur un archétype romantique.
Le souhait initial De Chateaubriand était de ne les faire publier que plusieurs années après sa mort. Des complications financières l'obligèrent à céder les droits ; ils seront publiés juste après son décès, survenu le 4 juillet 1848.
Ainsi, au pied de son lit de mort, dans un coffre, se trouvait le manuscrit original de ce pilier de la littérature. Venu lui rendre un dernier hommage, Victor Hugo, qui se voyait en « Chateaubriand ou rien », se souviendra plus tard : « Aux pieds de M. Chateaubriand, dans l'angle que faisait le lit avec le mur de la chambre, il y avait deux caisses de bois blanc posées l'une sur l'autre. La plus grande contenait, me dit-on, le manuscrit complet de ses Mémoires, divisé en quarante-huit cahiers. »
Voilà donc une oeuvre qui ne se lit certes pas sur une plage, mais qui, pour peu qu'on s'y laisse prendre, nous fait accomplir un voyage extraordinaire au cours duquel nous rencontrerons l'une des époques les plus turbulentes de l'Histoire, orchestrée par des personnages tels que Napoléon, auquel Chateaubriand consacre d'ailleurs de nombreuses pages, sans doute quelques-unes des plus remarquables sur ce titan de notre roman national.
Et puisque Chateaubriand a mis si longtemps à écrire ces Mémoires, prenez le temps nécessaire, savourez-les : la lecture est un espace de liberté où l'on a encore le droit d'être lent !
Juste pour le plaisir, écoutons la musique de cet extrait, connu jadis de tous les enfants de France : « le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma soeur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et le domestique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest. »
Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été : il venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures ; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma soeur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner ; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du temps je ne faisais rien. »
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Nowowak
  08 juin 2020

Il n'existe point d'héroïsme à servir l'honneur, à dresser l'autel de la justice, à murmurer contre les lois, à briser la chaîne de l'esclavage. Subissant l'effet lyrique des passions et le tumulte d'un souffle généreux, le jeune et romantique Victor Hugo s'exclamait : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! » Il est devenu beaucoup plus si j'en juge de son oeuvre fort peu modeste et des navires littéraires qu'il a mis à l'eau. Croyait-il que mon nom puni pour sa fidélité serait prononcé deux mille ans après sa mort ? Qui se souviendra de mes écrits, de mes voyages d'Orient, de mes idées politiques, de mes pensées d'outre-tombe, de mes douleurs comme de mes joies, à l'heure de la postérité ? Je pénètre aujourd'hui dans ma mémoire comme dans un labyrinthe obscur et le souvenir qui me sert de torche sera-t-il suffisant pour m'éclairer et offrir un peu de lumière aux générations futures ? Voyageur je fus, voyageur je m'en vais.
La jeunesse est remplie de désirs et de songes, elle aborde tous les rivages, elle sillonne les mers, croise la pupille des dieux, traverse les mondes pour en garder leur beauté, se fiance à la nature et épouse à l'église d'autres échantillons de cette planète aux goûts qui les rejoignent. J'ai essayé de peindre ces tableaux alternant les faveurs et les disgrâces, les festivités et les exils, les intrigues et les ambitions, les fautes et les réussites, tout en gardant la simplicité tel que le ciel m'a fait. Aujourd'hui je suis à table avec mes vieux démons, je déjeune avec moi-même, fort peu soucieux des illustres morts de la grandeur nationale, des cendres du régime impérial. Je n'ai plus le goût pour accorder ma lyre, je fais la révolution avec mon verre et je bois à la santé des monarchies disparues. Éloigné des froides disquisitions sur les faits, des insipides vérifications de dates, des charges et des servitudes de l'écrivain, dans la bonne chère et le bon vin je me console des flèches du temps et de l'avilissement des années.
Je demeure l'ami de la justice et de la liberté, défendant alternativement celle des deux qui me semble en péril. J'ai tant fait la chronique de mon époque, tant cédé à l'appel du voyageur et du soldat que je goûte aujourd'hui avec entrain aux plaisirs de la solitude. Dans ces couloirs sombres je n'attends plus de miracles en dehors de ceux que j'enfante. Etant plus proche de la fin que du début, je laisse de côté les conflits de la vieille Europe, les désirs des destinées royales, les monarchies dissolues, les fausses démocraties, les promesses sans serments, les discours des démagogues qui promettent à l'échafaud les siècles nouveaux, sans cesse battus du diable pour leur ambition. Errer sans connaître le derrière de l'horizon, se moquer des monts enneigés, des forêts profondes, voilà ce que je ne peux plus faire, je traîne des pas fatigués que plus personne ne veut suivre.
Je ne guette ni place ni fortune ni bien. La considération de la patrie et de l'humanité n'est plus mon obsession. Les opinions hardies s'en vont à vau de route et mon chemin emprunte la sagesse et la tranquillité. J'écris toujours des lettres, elles trouvent peut-être plus de justice chez ses ennemis que chez ses prétendus amis. La liberté plait à mon indépendance naturelle. Je ne suis pas roi, je n'ai pas de couronne, je ne dors pas au palais, je n'attends pas après les honneurs, je suis sans frayeur des républiques et des gouvernements, je ne crains pas l'estime publique, je serais volontiers à la fenêtre pour voir passer la monarchie. Les fleurs se fanent comme nos heures, les feuilles tombent comme nos années, le sablier, imperturbable, continue sa route sans prêter attention aux nuages qui s'amoncellent, aux rayons qui se refroidissent, aux rivières qui se glacent ou aux cadavres dans le fossé.
Épargné par la folie, privé de musique plaintive, à l'abri des hommes, installé dans une vieille bâtisse qui n'a rien d'un château, sans craindre l'ouragan, je n'ai plus le choléra des engagements. Je suis assis près d'un bon feu alors qu'un domestique me sert à boire et que les fenêtres donnent sur de grands et vieux arbres moussus dont je savoure l'amicale présence. Je serai bientôt poussière, sourire qui s'efface, enseveli sous des sables froids et des ombres végétales, dans un cercueil de pierre dont les siècles tairont le nom. Je serai alors débarrassé des mille reproches et des mille plaintes entendus au point de vouloir être sourd, vide des quolibets, des griefs et des grossières allusions, absent de l'odieux égoïsme dont j'ai reçu la paternité, étranger aux mesquineries et aux bassesses du genre humain. Moi qui tout ma vie me suis redressé de toute ma taille face au désespoir des causes et au manque de lucidité de l'esprit humain je resterai enfin couché.
Nowowak

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mariech
  05 août 2012
Les Mémoires d'Outre-tombe sont bien sûr une autobiographie De Chateaubriand , une oeuvre pthétorique , magistrale , romantique .
Le célèbre écrivain , considéré comme un des meilleurs de son époque voulait que ses mémoires soient publiées après sa mort mais des raisons financières l'ont obligé à les publier de son vivant .
C'est une lecture que j'ai faite quand j'étais adolescente donc je n'en n'ai pas beaucoup de souvenirs mais je rappelle très bien que j'aimais beaucoup le style de l'auteur , j'ai d'ailleurs dévoré les autre livres De Chateaubriand : le génie du christianisme , René ...
Sans doute que le style s'est démodé mais il reste avec cette oeuvre un témoignage magnifique de cette époque troublée , en effet l'auteur a vécu la Révolution française , il raconte merveilleusement bien ses souvenirs d'enfance .
Si un jour je m'achète une liseuse , je pense que c'est une oeuvre que je relirai avec plaisir , les classiques parfois ça me manque .
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gouelan
  02 juillet 2015
J'attendais beaucoup de cette lecture. La découverte d'un auteur breton et le témoignage d'un homme de l'aristocratie sur le passage de la vieille France à la nouvelle France.
Certains passages m'ont plu, notamment les descriptions maritimes assez poétiques, la narration de l'enfance d'un pauvre petit gentilhomme Malouin, sa vision de Bonaparte.
Par contre je me suis trop souvent ennuyée. Je n'ai pas trouvé ce personnage très attachant, il se donne un peu trop d'importance.
Ma lecture s'est donc terminée au livre trentième, je ne peux vraiment pas aller plus loin. Il manque un je ne sais quoi à ces mémoires... de l'humilité, de la simplicité ?
Mémoires d'outre-tombe ou comment "tomber de sommeil"...
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Cacha
  19 septembre 2019
La période romantique correspond totalement à l'époque de l'adolescence durant laquelle cette lecture est imposée aux lycéennes et lycéens. J'ai en conséquence adoré ce récit.
Digression : je me souviens de la couverture de ce livre scolaire (qu'on se passait d'une classe à l'autre) qu'une camarade avait annoté : "il est dans le vent !".
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Citations et extraits (216) Voir plus Ajouter une citation
volubilaevolubilae   04 avril 2017
Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête si fière! tout-à-coup, je viens m'énaser contre un hangar. Sous ce hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d'ours. {...} M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois: A vos places! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons.
N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau, que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.
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gouelangouelan   25 juin 2015
Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes (marines), frontières indécises des deux éléments : l'alouette de champs y vole avec l'alouette marine; la charrue et la barque, à un jet de pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. le navigateur et le berger s'empruntent mutuellement leur langue : le matelot dit 'les vagues moutonnent', le pâtre dit 'des flottes de moutons'.
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u-lisu-lis   23 mars 2016
Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples . C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré un enfant obscur à la gloire du maître du monde . Si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux ; mais il est des autels comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert . Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter ; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort . Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ?
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lilianelafondlilianelafond   23 novembre 2020
RÉSUMÉ DES CHANGEMENTS ARRIVÉS SUR LE GLOBE PENDANT MA VIE.



La géographie entière a changé depuis que, selon l'expression de nos vieilles coutumes, j'ai pu regarder le ciel de mon lit. Si je compare deux globes terrestres, l'un du commencement, l'autre de la fin de ma vie je ne les reconnais plus. Une cinquième partie de la terre, l'Australie, a été découverte et s'est peuplée : un sixième continent vient d'être aperçu par des voiles françaises dans les glaces du pôle antarctique et les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, à notre pôle, les côtes qui dessinent la limite de l'Amérique au septentrion ; l'Afrique a ouvert ses mystérieuses solitudes ; enfin il n’y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les langues de terres qui séparent le monde ; on verra sans doute bientôt des vaisseaux traverser l'isthme de Panama et peut-être l'isthme de Suez.

L'histoire a fait parallèlement au fond du temps des découvertes ; les langues sacrées ont laissé lire leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de Mezraïm, Champollion a déchiffré ces hiéroglyphes qui semblaient être le sceau mis sur les lèvres du désert, et qui répondait de leur éternelle discrétion*. Que si les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Pologne, la Hollande, Gênes et Venise, d'autres républiques occupent une partie des rivages du grand Océan et de l'Atlantique. Dans ces pays, la civilisation perfectionnée pourrait prêter des secours à une nature énergique : les bateaux à vapeur monteraient ces fleuves destinés à devenir des communications faciles, après avoir été d'invincibles obstacles ; les bords de ces fleuves se couvriraient de villes et de villages, comme nous avons vu de nouveaux États américains sortir des déserts du Kentucky. Dans ces forêts réputées impénétrables fuiraient ces chariots sans chevaux, transportant des poids énormes et des milliers de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces chemins, descendraient, avec les arbres pour la construction des vaisseaux, les richesses des mines qui serviraient à les payer ; et l'isthme de Panama romprait sa barrière pour donner puisage à ces vaisseaux dans l'une et l'autre mer.

La marine qui emprunte du feu le mouvement ne se borne pas à la navigation des fleuves, elle franchit l'Océan ; les distances s'abrègent ; plus de courants, de moussons, de vents contraires, de blocus, de ports fermés. Il y a loin de ces romans industriels au hameau de Plancoët : en ce temps-là, les dames jouaient aux jeux d'autrefois à leur foyer ; les paysannes filaient le chanvre de leurs vêtements ; la maigre bougie de résine éclairait les veillées de village ; la chimie n'avait point opéré ses prodiges ; les machines n'avaient pas mis en mouvement toutes les eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder les soies ; le gaz resté aux météores ne fournissait point encore l'illumination de nos théâtres et de nos rues.

Ces transformations ne se sont pas bornées à nos séjours : par l'instinct de son immortalité, l'homme a envoyé son intelligence en haut ; à chaque pas qu'il a fait dans le firmament, il a reconnu des miracles de la puissance inénarrable. Cette étoile, qui paraissait simple à nos pères, est double et triple à nos yeux ; les soleils interposés devant les soleils se font ombre et manquent d'espace pour leur multitude. Au centre de l’infini, Dieu voit défiler autour de lui ces magnifiques preuves ajoutées aux preuves de l'Être suprême.

Représentons-nous, selon la science agrandie, notre chétive planète nageant dans un océan à vagues de soleils, dans cette Voie lactée, matière brute de lumière, métal en fusion de mondes que façonnera la main du Créateur. La distance de telles étoiles est si prodigieuse que leur éclat ne pourra parvenir à l'œil qui les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le foyer avant le rayon. Que l'homme est petit sur l'atome où il se meut ! Mais qu'il est grand comme intelligence ! Il sait que le visage des astres se doit charger d'ombre, à quelle heure reviennent les comètes après des milliers d'années, lui qui ne vit qu'un instant ! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de la robe du ciel, les globes ne lui peuvent cacher un seul de leurs pas dans la profondeur des espaces. Ces astres, nouveaux pour nous, quelles destinées éclaireront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à quelque nouvelle phase de l'humanité ? Vous le saurez, races à naître ; je l'ignore et je me retire.

Grâce à l'exorbitance de mes années, mon monument est achevé. Ce m'est un grand soulagement ; je sentais quelqu'un qui me poussait : le patron de la barque sur laquelle ma place est retenue m'avertissait qu'il ne me restait qu'un moment pour monter à bord. Si j'avais été le maître de Rome, je dirais, comme Sylla, que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort ; mais je ne conclurais pas mon récit par ces mots comme il conclut le sien : « J'ai vu en songe un de mes enfants qui me montrait Métella, sa mère, et m'exhortait à venir jouir du repos dans le sein de la félicité éternelle. » Si j'eusse été Sylla, la gloire ne m'aurait jamais pu donner le repos et la félicité.

Des orages nouveaux se formeront ; on croit pressentir des calamités qui l'emporteront sur les afflictions dont nous avons été accablés ; déjà, pour retourner au champ de bataille, on songe à rebander ses vieilles blessures. Cependant, je ne pense pas que des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont également recrus ; des catastrophes imprévues ne fondront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera que l'effet de la transformation générale. On touchera sans doute à des stations pénibles ; le monde ne saurait changer de face sans qu'il y ait douleur. Mais, encore un coup, ce ne seront point des révolutions à part ; ce sera la grande révolution allant à son terme. Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent d'autres peintres : à vous, messieurs.

En traçant ces derniers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte : il est six heures du matin ; j’aperçois la lune pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité.

* M. Ch. Lenormant, savant compagnon de voyage de Champollion, a préservé la grammaire des obélisques que M. Ampère est allé étudier aujourd'hui sur les ruines de Thèbes et de Memphis.

livre 44ème, chapitre 9.
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volubilaevolubilae   21 février 2017
La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un argument de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un terroriste.
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Vidéo de François-René de Chateaubriand
François Hartog est historien, directeur d'études à l'EHESS. En mai 2021 paraissait son ouvrage "Confrontations avec l'histoire" (Collection "Folio histoire", Gallimard), qui interroge les confrontations de l'Histoire au temps, aux hommes et aux idées. Il s'intéresse notamment à ceux qu'il nomme les "outsiders", des auteurs qui ne sont pas historiens de métier mais dont les interventions ont souvent servi de points de repère pour l'histoire elle-même. Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Michel Foucault, François-René de Chateaubriand sont de ceux-là.
L'ouvrage revient en outre sur un avant de l'Histoire : l'épopée homérique -l'origine du récit-, le poids d'Hérodote d'Halicarnasse (Ve siècle avant notre ère) qui donnera sa forme et son nom à historia, l'enquête, ou encore le développement de l'anthropologie historique dans les années 1970.
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