AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
EAN : 9782021454901
224 pages
Éditeur : Seuil (20/08/2020)

Note moyenne : 3.66/5 (sur 170 notes)
Résumé :
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois.
Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie.

Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se n... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (71) Voir plus Ajouter une critique
Kirzy
  25 septembre 2020

*** Rentrée littéraire #24 ***
J'ai rarement lu un démarrage de roman aussi bouleversant. Pas uniquement parce que le sujet l'est, le récit de l'agonie d'un homme mort à 34 ans d'une leucémie, le père de l'auteure qui avait quinze mois à l'époque. Mais parce que Sarah Chiche fait de cette chambre d'hôpital un véritable tableau, scrutant les réactions, caractérisant de façon précise chaque membre de la famille qui entoure le mourant avant même de faire plus amplement leur connaissance.
La première partie, portrait du père, est remarquable. En seulement 130 pages aux ellipses temporelles subtiles, l'auteure parvient à dire toute la complexité du tragique ordinaire de cette famille : l'enfance du père, la rivalité biblique avec le frère brillant, la révolte du fils non conforme aux attentes familiales, la passion foudroyante et transgressive pour la mère de l'auteure, tout en dressant un cadre profond entre exil suite à la guerre d'Algérie et description d'une bourgeoisie à la fortune érigée autour d'un empire de cliniques privées. C'est tour à tour féroce, tendre et drôle.
Après le portrait du père, la deuxième partie est celui de la fille, hantée par la mort du père, qui sombre dans une dépression mélancolique à la mort de sa grand-mère, au mitan de la vingtaine. Je ne suis généralement pas amatrice des autofictions égocentrées mais là, j'ai été emportée par la profondeur psychanalytique, au scalpel de l'effondrement de l'auteure. Elle creuse dans le trou de sa tombe pour dire le cheminement qui la conduira, non pas à faire son deuil, mais à vivre avec dans un monde où cohabite la douleur et la splendeur des mondes perdus.
«  Dès que vous sortez de l'inconscience du sommeil, ce que fut votre existence s'étale devant vous comme une flaque de goudron, poisseuse et puante.Tout ce que vous avez fait. Tout ce que vous auriez dû faire. Tout ce que vous auriez pu dire à la personne disparue. Tout ce que pourriez accomplir demain. Tout se recouvre d'une glu noire qui comprime la poitrine, naphte qui brûle l'âme d'un feu lourd, dévaste vos boyaux, et fait défiler à toute heure du jour et de la nuit en arrière de vos yeux toutes les fautes que vous avez commises, ou pu commettre, ou sans nul doute commises sans le savoir, mais peu importe, car elles collent toutes les unes aux autres en un écoulement affreux. »
Mais Sarah Chiche n'est pas qu'une psychanalyste ( c'est son métier ).  Ses mots crèvent les pages, Sarah Chiche est avant tout une écrivaine au style époustouflant. Elle ose écrire avec ardeur, sans retenue, des phrases lyriques à la noirceur oxymorique, elle se risque à l'emphase, s'autorise la poésie ( magnifique description d'Alger ). Chaque phrase va jusqu'à l'os du ressenti et fait rimer raison et folie, douleur et beauté. Tout cela avec une vraie musicalité qui fluctue selon les personnages. Lorsque j'ai refermé le livre, il était rempli de petits papiers indiquant des phrases ou passages remarqués.
Et jamais elle ne sombre dans un pathos qui pourrait placer le lecteur en voyeur, c'est la force de son écriture qui bouleverse, comme cette phrase qui m'a percutée «  personne ne m'avait jamais dit que j'aimais mon père » lorsque l'auteure découvre pour la première fois des videos d'elle bébé avec son père. La lumière apparait alors pour l'auteure et rassérène le lecteur qui a souffert avec elle. Magnifique roman à tout point de vue.
« Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c'est cela qui nous rend heureux. de Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c'est la planète de l'automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l'autre nom du lieu de l'écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C'est seulement quand j'écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l'atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu'il revienne, et, enfin le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte. »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          1134
Cannetille
  04 mars 2021
Issu d'une riche famille de médecins exilée en France après l'indépendance de l'Algérie, Harry meurt d'une leucémie à trente-quatre ans, laissant une petite fille de quinze mois et une épouse dont il était amoureux fou, mais que tout le clan familial déteste. Quelque trente ans plus tard, après une dépression extrême qui a failli lui coûter la vie, l'enfant devenue adulte entreprend l'écriture de ce roman, évoquant sa vie hantée par la perte et le deuil, mais aussi par l'ombre d'une passion qui a définitivement fait voler sa famille en éclats.

La traversée de ce roman largement autobiographique prend longtemps l'allure d'une plongée dans le puits sans fond de la dépression et de fa folie, alors que, pour la narratrice, seuls les mots haineux et la rancoeur des autres membres de la famille viennent rompre le silence et le non-dit qui enveloppent l'absence d'un père devenu tabou et légende noire. Comment se construire et vivre sur le gouffre d'une disparition qui a à jamais scellé amour et haine dans un écheveau aussi inextricable qu'inexplicable pour une enfant déchirée par les conflits entre les siens ?

Il lui faudra pour cela réussir à trouver sa place auprès de ce père mystérieux et objet de tous les antagonismes familiaux, par le biais de quelques images filmées au temps de ses tout premiers jours. Avant cela, au travers de minces mais puissantes évocations surgies du passé, entre les blancs et les ellipses, il nous faudra aussi comprendre l'histoire de cet homme, son amour pour son aîné et la haine renvoyée par ce dernier, leur rivalité autour d'une passion folle et transgressive pour une femme jugée infréquentable par les leurs, les déchirures cachées derrière l'aisance bourgeoise d'une famille faussement reconstruite sur l'inguérissable fêlure de l'exil et l'exécration rencontrée sur le sol de la métropole.

En reconstruisant l'histoire de ce père qu'elle n'a jamais connu, Sarah Chiche crée sa propre fiction en réponse à toutes celles forgées par sa famille autour du disparu : seul moyen pour elle, le temps de l'écriture, de remplir une béance intérieure que la vie réelle ne comblera jamais. Un texte fort, sidérant et terrible, autour d'un deuil impossible, à l'origine d'un véritable collapsus psychologique. Coup de coeur.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          760
Kittiwake
  27 octobre 2020
Pour la narratrice, l'effondrement qui a marqué l'histoire de sa famille l'a peu atteinte sur le moment, puisqu'elle n'avait que quinze mois, lorsque la maladie a emporté son père. Elle retraçe l'histoire de ce lignage, à partir des grands-parents qui ont du fuir l'Algérie en laissant là-bas l'essentiel de la fortune qu'ils y avaient amassée. Avec l'énergie qui les caractérisaient, ils créent dans le pays qui les accueille, un nouvel empire faits de cliniques privées, avec un sens aigu des affaires. Si Armand le fils aîné semble entrer dans le moule, Harry le cadet, le père de Sarah s'écarte des chemins consacrés, et unit son destin à celui d'Eve , qui est loin de satisfaire aux exigences des parents en matière d'alliance. C'est donc avec cette mère fantasque et en l'absence de son père que Sarah devra se construire.

Ce qui frappe d'emblée à la lecture de cet écrit, c'est l'élégance et la richesse de l'écriture, profondément envoutante, au point parfois de se laisser mettre à distance du propos. C'était déjà le cas avec Les Enténébrés dont j'aurais du mal sans me pencher sur mes notes à évoquer le sujet.
Il n'empêche que l'on se laisse porter avec bonheur par cette langue où chaque mot est choisi et chaque phrase assemblée avec une grande maitrise. C'est certes sombre, mais suffisamment bien exprimé pour que l'on accepte de partager ces évocations douloureuses.

Le poids des drames familiaux sur le destin des générations suivantes, la vanité des succès qui ne survivront pas au temps qui passe, la difficulté de s'affirmer sur des fondations marquées par des malheurs ordinaires, de ceux qui existent dans toute famille, ce sont ces fondamentaux qui transparaissent dans ce récit, superbement mis en mots.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          740
Zakuro
  24 août 2020
Ce roman m'a bouleversée. C'est le premier livre que je lis de Sarah Chiche et je suis en totale admiration. Je m'accrochais à sa violence passionnée, à sa souffrance et son incroyable force à incarner dans ses pages à la fois douloureuses et lumineuses ce père mort si jeune, Harry. La narratrice n'a pas connu son père, n'a aucun souvenir de lui, elle n'avait que 15 mois quand il est mort.
Sarah Chiche écrit de ses veines, les morsures indélébiles de l'existence, le manque d'amour, les silences, les diktats de la cellule familiale qui écrasent l'individu, la mort, la maladie et l'incroyable capacité de résilience des abîmés de la vie.
L'expression « mettre des mots sur les maux « prend ici toute sa signification. J'ai été bousculée, émue, reconnaissante aussi d'être comprise dans le fait de ne pas devoir « faire son deuil » comme si le temps effaçait le vide.
Je l'ai lu sans interruption afin d'être totalement en accord avec la voix, le tempo et le climat du livre entre 3 époques, celle d'aujourd'hui, mai 68 et la guerre d'Algérie. Des événements et des lieux qui ont aussi leur part d'importance dans la construction de la personnalité.
J'ai aimé dans la première partie l'enchaînement dans le même paragraphe de la voix de la narratrice à la trame de la narration, elles se fondent toutes les deux, sans aucune cassure.
La deuxième partie empruntée exclusivement par la voix de la narratrice est plus fiévreuse, impérieuse. Les mots sont des flammes, des étoiles,
J'avais envie de m'y brûler, de m'y accrocher. La littérature comme guérison.
Je vais certainement lire maintenant "Les Enténébrés" pour connaître la branche maternelle d'une histoire familiale aussi sombre que passionnante.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          510
hcdahlem
  06 septembre 2020
Mon père, ce héros
En retraçant l'histoire d'un père qu'elle n'a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c'est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.
J'ai découvert Sarah Chiche l'an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l'intime et celles du monde et qui m'avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n'ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l'intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l'universalité des émotions qu'elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le coeur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l'espoir que ce ne serait qu'un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n'est pas un rêve, tout cela c'est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n'est pas grand-chose, tout cela ce n'est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d'un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du coeur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n'avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s'approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l'année la plus opaque» de son enfance et qu'elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu'elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C'est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d'explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C'est en effet de l'autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu'ils réussiront à maintenir après la fin de l'Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. le premier est victime de moqueries, d'humiliations et d'agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s'imposer et à devenir l'un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l'aura compris, Sarah Chiche a pris l'habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu'elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l'exil des uns n'efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l'un, médiocres pour l'autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s'intéresser aux planches d'anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l'arrête pas. Il ne s'arrêtera plus. L'aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l'enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L'heure est venue de vivre une grande histoire d'amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s'appelle Ève et il est fou d'elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l'état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l'enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d'autres. Si Saturne brille aujourd'hui d'un éclat tout particulier, c'est qu'après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s'est construite, transcendant le malheur par la grâce de l'écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Lien : https://collectiondelivres.w..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          410


critiques presse (2)
FocusLeVif   19 octobre 2020
À travers flash-back et intimes confessions, Sarah Chiche conte le rare et ambitieux récit d'une enfance endeuillée. Bouleversant.
Lire la critique sur le site : FocusLeVif
LeMonde   28 août 2020
Autour des pertes sur lesquelles elle s?est construite, l?écrivaine livre un récit empreint d?une mélancolie envoûtante.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (118) Voir plus Ajouter une citation
CannetilleCannetille   04 mars 2021
On prétend que c’est en revivant, par le souvenir, toute la complexité de nos liens avec la personne disparue que l’on peut supporter de la perdre, accepter de s’en détacher, et, un jour, retrouver le goût de vivre, la joie d’aimer. C’est exact, la plupart du temps.
Mais ce que vivent les gens comme moi, c’est autre chose. Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais. Car nous ne souhaitons surtout pas qu’il cesse. Nous ne voulons pas de son évacuation forcée. Nous ne tenons pas à surmonter la perte. Nous n’aimons pas être consolés, séparés de la chose perdue. Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux. De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          200
fbalestasfbalestas   04 novembre 2020
Ils avaient tous en eux l'espoir que ce ne serait qu'un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n'est pas un rêve, tout cela c'est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n'est pas grand chose, tout cela ce n'est que la vie, et, finalement, la mort.
On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que les portraits d'un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire.
On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur.
Mais personne ne m'a dit que mon père était mort.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          190
fbalestasfbalestas   11 novembre 2020
Insensiblement, Harry, jusque-là tapi dans l’ombre de son frère, se réfugie dans la beauté morte de lectures qui n’intéressent que lui. Tard dans la nuit quand les sept autres camarades avec qui il partage se chambre se chamaillent à voix basse ou, couchés sur le ventre, se frottent, en silence, contre le drap de leur lit, dans le tréfonds obscur de son ennui, Harry attend de pouvoir enfin rentrer dans le vrai monde, rencontrer de vraies grandes personnes, avec qui il pourra avoir les vraies discussions que toujours on lui refuse et, dans cette attente, silencieuse, rageuse, solitaire, il se met à aimer les livres comme on aime les êtres.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          160
hcdahlemhcdahlem   06 septembre 2020
INCIPIT
Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          00
jbicreljbicrel   10 octobre 2020
Je me sens tapissée d’une substance opaque, qui tache de nuit tout ce que je regarde. Les maisons sont ternes. Les arbres, desséchés. Le ciel, sale. Viennent des rêves où tout recommence. Ce sont des rêves où toutes les couleurs semblent plus vives : les bleus sont plus tranchants, les rouges plus brillants, les blancs plus laiteux. J’ouvre une porte. Les gens qui sont morts ne sont pas morts. Leur visage est lumineux. Ils me prennent dans leurs bras. Je ne suis plus seule. Je n’ai plus peur. Je n’ai plus froid. Quand j’ouvre les yeux, je mets de plus en plus de temps à me souvenir qu’ils sont vraiment morts. Persiste, pendant plusieurs heures, le sentiment qu’ils sont toujours là, et qu’ils vont venir me chercher, et tout sera pardonné. Les portraits de mes grands-parents, de mon père et de mon oncle gisent sur mon oreiller. Je colle mon visage au leur. Je veux rentrer dans les images, mais mes dents se mettent à claquer. La terreur s’abat sur moi. Mes yeux n’arrivent plus à se détacher des affaires de ma grand-mère : je ne peux ni les toucher ni les jeter. Et du fond d’une valise éventrée, l’œil d’argent du dragon ornant la soupière de ma grand-mère me regarde, prêt à me calciner. Ma bouche reste fermée
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          60

Videos de Sarah Chiche (16) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Sarah Chiche
En duplex de Londres – Lecture par Sarah Chiche
Rencontre animée par Marie-Madeleine Rigopoulos - Interprète : Marguerite Capelle
Lauréate du prix Femina étranger 2020 pour son diptyque autobiographique, Deborah Levy nous livre, avec Ce que je ne veux pas savoir et le coût de la vie, un puissant récit sur l'émancipation féminine, l'écriture, l'amour et la maternité. Dans le premier volet, Deborah Levy fuit à Majorque pour réfléchir et se retrouver, et pense à l'Afrique du Sud, ce pays qu'elle a quitté, à son enfance, à l'apartheid, à son père – militant de l'ANC emprisonné –, aux oiseaux en cage, et à l'Angleterre, son pays d'adoption. À cette adolescente qu'elle fut, griffonnant son exil sur des serviettes en papier. Dans le second volet, elle est une anglaise de 50 ans qui s'est aménagé un cabanon pour écrire, seule boussole dans une vie qui peine à trouver une direction après la mort de sa mère. L'ellipse sur les décennies qui ont constitué son mariage n'est pas tout à fait anodine tant elles lui ont coûté.
À lire – Aux Éditions du sous-sol : Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir et le Coût de la vie, trad.de l'anglais par Céline Leroy, 2020.
+ Lire la suite
autres livres classés : dépressionVoir plus
Notre sélection Littérature française Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

L'Afrique dans la littérature

Dans quel pays d'Afrique se passe une aventure de Tintin ?

Le Congo
Le Mozambique
Le Kenya
La Mauritanie

10 questions
270 lecteurs ont répondu
Thèmes : afriqueCréer un quiz sur ce livre