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Critique de tristanledoux


tristanledoux
  01 novembre 2018
Ce roman est un symptôme. Un symptôme plutôt qu'un reflet, parce qu'il tombe dans le piège de ce qu'il paraît vouloir dénoncer. Sa facture, son style, son écriture et son propos ne reflètent pas une époque, un moment, un lieu ou un monde dans leur vérité, mais reproduisent et appuient ce qu'ils ont de plus détestable, rendant plus opaque encore le voile de dissimulation qui en occulte le sens.
Passages narratifs et dialogues sont assertifs, constatifs, tout en phrases brèves, au présent, parfois d'un mot ou deux, sans verbe, dans le genre texto. A l'image des échanges brutaux, sans détours, de personnages dépourvus d'esprit, de sentiment, et fort peu sympathiques, dans le sens étymologique du terme. le style change à un moment précis (on y reviendra) : lorsque le narrateur nous raconte dans les moindres détails une scène pornographique surdimensionnée. Mais avant cela, il semble que les dialogues et les textos ont pour fonction de reproduire les raccourcis et les clichés significatifs du mode de communication que la société numérique tend à généraliser. La nuance lui est inconnue, la faute est sans importance, pour autant qu'un bloc de sens indifférencié puisse transiter de l'émetteur vers le récepteur. le lecteur se plie à ce mode elliptique et dégradé de transmission. Et se dit que, désormais, les échanges consistent à s'envoyer des coups de poings verbaux qui doivent faire mouche ou tomber à plat.
Erich Auerbach distinguait dans Mimesis deux formes d'expression de l'expérience ou de la réalité par le discours. Pour aller vite, disons que la première consiste à relier le moins possible les propositions ou les syntagmes par des articulations discursives, laissant de ce fait au lecteur une grande marge d'interprétation ; à l'opposé, l'autre forme d'expression prend en charge l'interprétation et guide la pensée du lecteur en lui fournissant les liens nécessaires à la construction du sens. D'un côté un discours impressionniste, de l'autre une forme plus achevée, plus directive et contraignante.
On pourrait se dire que BettieBook se rapproche de la première tendance, laissant une plus grande marge de liberté au lecteur, ou exigeant de lui une contribution plus active, du fait de l'absence ou de la parcimonie avec laquelle il est fait usage d'articulations logico-grammaticales contraignantes, comme c'est le cas dans nombre de romans actuels. le texte réfléchirait alors, par sa forme même, la fragmentation existentielle à laquelle l'individu est assujetti au sein de notre société avancée, ainsi que la juxtaposition précipitée d'expériences qu'il serait désormais tenu de vivre et dont il lui faudrait rendre compte, sous peine d'en être exclu, sur le plan symbolique, mais aussi, par voie de conséquence, sur les plans professionnel, économique et social.
Cependant ce reflet agace, tant il reproduit mimétiquement ce qui se déploie dans le réel qu'il recense. Premier exemple : un usage systématique de termes anglais, liés à la culture informatique, qui se donnent pour des concepts, alors qu'ils ne sont que des clichés ou des jugements à l'emporte-pièces. Deuxième exemple : une surabondance de noms propres culturellement codés (noms de personnes, de lieux, d'institutions, d'auteurs, de maisons d'édition, etc., le tout à Paris, comme il se doit), de sorte que le lecteur doit avoir les « références » pour jouir des allusions, décrypter les enjeux, saisir l'ironie sous-jacente qui anime l'auteur. le problème, c'est que pour jouir de cette pratique de lecture, il faudrait qu'il soit amené à découvrir un sens, ou qu'il y ait un sens à construire à partir des matériaux qui lui sont fournis. Or, c'est plutôt le vide qui se dévoile au terme de son effort, et l'irritation le saisit bientôt d'avoir à suivre des personnages prétentieux, faussement cultivés ou ne disposant que d'une culture de surface, faite de scintillements et d'éclats de réseaux. Mais peut-être est-ce cela que l'on veut nous montrer, après tout, raison pour laquelle on ne peut refermer ce roman qu'affecté d'une légère déprime…
Mais revenons au récit. La lutte qui se joue entre le représentant de l'ancienne culture (célèbre critique au « Monde des Livres »), le triste Stéphane Sorge, et BettieBook, l'idiote qui se présente comme une Booktubeuse en passe de détrôner la critique littéraire traditionnelle grâce à une vidéocritique en ligne, cette lutte dont on a du mal à croire qu'elle puisse un jour avoir lieu sur le même terrain, s'annonce de manière un peu trop prévisible comme le début d'une relation d'amour-haine entre un arrogant journaliste un peu trop gourmand et une rivale qui le fascine autant qu'il croit la mépriser, et qui, surtout, menace sa carrière. Jusqu'au moment où se produit l'inévitable rencontre… érotique.
Pour nous la conter, le narrateur use d'un tout autre type de langage, et c'est un peu comme si l'on passait d'une innocente séance de zapping télévisuel ou d'un surf sur internet (d'un teasing à l'autre), à un long métrage pornographique à huis-clos, épuisant, démesuré, carnavalesque et finalement assez laborieux. L'astuce, c'est que la scène est filmée en secret (on ne sait pas qui a installé la minuscule caméra qui filme les protagonistes en lutte et en émoi), bien que l'auteur donne de temps en temps la parole à cet oeil indiscret pour nous rappeler sa présence. La scène, décrite pour le coup à l'aide d'une plume quasi baroque, se poursuit sur d'interminables pages, jusqu'à ce qu'on apprenne qu'il s'agit d'une entreprise de revenge-porn. Ah ah ! l'un des deux voulait donc la peau de l'autre et s'est ingénié à le filmer à son insu, qui plus est affublé d'un masque de Tom le chat et d'une casquette de SS, pour Stéphane Sorge, tandis que Bettie porte un masque de Jerry, la souris…
A la suite de cette scène épique, nous sommes invités à lire une série de documents, l'affaire se poursuivant devant la justice, puisque la vidéo a été rendue publique : témoignages de proches, expertises psychiatriques, procès-verbaux, coupures de presse, plaidoiries d'avocats, etc. Qui est coupable ? Les documents qui se succèdent relancent cette question autour de grands principes : liberté d'expression, atteinte à la vie privée, éthique journalistique, déontologie professionnelle, manipulation, mensonge…
Que retenir de tout ceci ? Nous ne voulons même pas connaître le vrai coupable, tant ils paraissent tous les deux stupides. Ce qui demeure, c'est la pulsion sexuelle, l'énergie affirmative et le plus souvent destructrice et haineuse des personnages, dont on n'aura retenu que les extravagances sexuelles. Et aussi l'ambition carriériste, la rivalité professionnelle, sociale, symbolique, qui les aura réduits à ce couple piteux, enfermés dans la complicité d'un clip comme il en existe des milliards, triste et creux, vrai et faux, à l'image d'une société déshumanisée par le numérique et l'obsession de l'image. Et enfin, devrait-on les absoudre, au prétexte qu'ils attendent un enfant qui, « faisant signe depuis sa nuit amniotique », cogne « aux portes du Sens » ?
TL

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