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EAN : 9782752600844
93 pages
L'Aube (11/02/2005)
3.96/5   28 notes
Résumé :
« Le meilleur ennemi de l'État, c'est la guerre. » Cet essai propose une réflexion novatrice sur la guerre. Pour Pierre Clastres, elle est une façon de repousser la fusion politique, et donc d'empêcher la menace d'une délégation de pouvoir menant aux dérives intrinsèquement liées à la trop grande taille d'une société. La guerre et l'institution étatique, posées dans une relation d'exclusion, chacune impliquant la négation de l'autre, se conditionnent donc mutuelleme... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (6) Voir plus Ajouter une critique
Dans ce cours essai d'une soixantaine de pages, Pierre CLASTRES propose un regard sur le traitement de la violence, et surtout sa forme la plus totale : la guerre, dans l'ethnographie contemporaine relevant des sociétés primitives.

La violence, rarement évoquée si ce n'est pour en montrer à quel point les sociétés primitives tendent à l'éviter, est de fait rarement explorée ethnologiquement. Cette exclusion du champ d'étude ne permet pas de penser la guerre comme composante inhérente à toute organisation sociale, et se faisant, occulte un pan non négligeable de la vie des sociétés primitives et questionne épistémologiquement l'anthropologie dans sa faculté à rendre compte de la réalité historique.

En pointant les préconceptions occidentales héritées des premiers grecques sur la notion de ce qui fait société, Pierre CLASTRES montre que les premiers explorateurs, confrontés à de nouvelles formes d'organisations sociales, ne disposaient pas du recul indispensable à l'appréhension de ces cultures. Pour l'Homme occidental « il n'est de Société que sous le signe de la division entre maîtres et sujets » or, les pionniers occidentaux découvrirent des « gens sans foi, ni loi, ni roi » faisant émerger ainsi l'idée d'une distinction entre états de Nature et de Culture. Dans une sorte de complexe de supériorité, ceux-ci conclurent simplement que ces « Sauvages » n'avait pas encore accéder à l'état de Culture ; l'état de Nature devenant alors une étape antérieure à dépasser car, selon Hobbes (et ses contemporains) « une société sans État n'est pas Société ».

La nature belliqueuse des sociétés primitives n'est pourtant pas ignorée des explorateurs de l'époque et des anthropologues. Mais à mesure que lesdits peuples étaient « découverts » et colonisés par les nouveaux arrivants aux moeurs occidentales, la violence inhérente aux sociétés primitives fut rapidement dissoute au profit de l'ingérence. De ce fait, « si l'Ethnologie ne parle pas de guerres, c'est parce qu'il n'y a pas lieu d'en parler, c'est parce que les sociétés primitives, lorsqu'elles deviennent objet d'étude, sont déjà engagées sur la voie de la dislocation ». On peut aisément comprendre que la guerre ayant disparu par le pacifisme forcé, on n'en trouve plus mention dans l'Ethnographie contemporaine.

Plusieurs thèses ont toutefois cherché à expliquer l'origine de la violence malgré un prisme ayant tendance à « exclure la guerre du champ des relations sociales primitives ». Pierre CLASTRES répertorie trois discours qu'il s'emploie à analyser.
Le discours Naturaliste, qu'il met en lumière par le biais du travail Leroi-Gourhan, tend à justifier la violence en la raccrochant biologiquement a l'espèce dans la nécessité de subvenir à ses besoins. Leroi-Gourhan rapproche chasse et agression pour l'acquisition de nourriture. Cette réduction de la guerre à la chasse omet toutefois le critère d'agressivité et occulte les motivations différentes de ces deux activités, tombant dans le piège (car contredit par l'ethnographie) de la « biologisation » empêchant de penser la guerre comme composante sociale.
Le discours Économiste tend à contextualiser les sociétés dans une Économie de subsistance en utilisant les outils de l'Anthropologie Marxiste d'alors. La rareté des biens naturels conduirait inexorablement à l'apparition de conflits pour l'accaparement de ressources. Si M. Davie constate dans l'ethnographie la quasi-unviveralité de la guerre dans les sociétés primitives (à l'exclusion des Eskimo, soumis à des conditions qui ne leur permettent pas), il succombe un peu facilement aux conclusions appelées par les conceptions de son époque. Citant les travaux de Sahlins et Lizot, Clastres montre au contraire que la situation de concurrence dans une Économie de subsistance est contredite aussi bien dans les témoignages des premiers explorateurs que par l'anthropologie actuelle. Au contraire, les organisations primitives sont considérées comme « premières sociétés d'abondance » dans lesquelles la guerre pour les ressources n'aurait aucun sens.
Le discours échangiste est quant a lui analysé sous le prisme des travaux de Levi-Strauss. La violence y est expliquée comme ultime conséquence de l'échec de l'échange entre communautés. Pour cet illustre penseur, « les échanges commerciaux représentent des guerres potentielles pacifiquement résolues ». Si cette fois la guerre n'est pas exclue du champ social/politique, le point de vue de Levi-Strauss s'oppose à l'idéal autarcique entretenu par les sociétés primitives apparaissant en filigrane dans les travaux de Sahlins. La société primitive, d'abondance, étant à même de subvenir à ses besoins, ce ne sont donc pas ceux-ci qui poussent aux échanges entre les communautés.
Selon Clastres, « la société primitive, en son être, refuse le risque, immanent au commerce, d'aliéner son autonomie, de perdre sa liberté ».

Pour Hobbes, la société primitive s'articulait autour de la guerre du tous contre tous, pour Levi-Strauss c'est à l'inverse l'échange de tous avec tous.

En revenant à la structure des sociétés primitives, Clastres dépasse ces dichotomies et montre que l'organisation tend à favoriser l'unité du groupe par l'absence de division hiérarchique. A l'intérieur d'une société, l'échange domine avec un fort souci d'égalité, favorisant la cohésion. En opposition, tout autre groupe sera avant tout vu comme étranger, Autre, et dans sa volonté d'autarcie et de liberté, l'échange n'apparaît que sous la nécessité.
Le morcellement des territoires résulte, selon l'auteur, des guerres qui en sont la cause et vise explicitement ce but. L'exclusivité de l'usage d'un territoire déterminé appartenant à un groupe tend vers un mouvement d'exclusion de l'Autre afin de préserver l'espace dans lequel la communauté locale est à la fois « totalité et unité », garante d'elle-même, sans ingérence d'aucune sorte.
Clastres justifie la nécessité de l'échange à la nécessité de la guerre et non l'inverse dans l'ordre de causalité. C'est pour faire la guerre qu'on a besoin d'alliés et c'est ainsi que les alliances se font et se défont au rythme des événements. L'échange de femme entre communautés, notamment, apparaît comme gage - le plus profond - d'une alliance de long terme, sans que pour autant chaque communauté impliquée ne renonce à son intégrité, chacune ayant pour but de persévérer dans son être autonome.

L'opus amène ainsi à envisager les divergences entre les sociétés primitives, montrant une inclination à la cohesion sociale égalitaire et unitaire dans le groupe et, à l'inverse, une tendance à l'exclusion et à la différenciation multiple des Autres ; en opposition à la société qui est la nôtre, unifiée dans ces morcellement culturels/territoriaux sous l'action de la division hiérarchique.

Pour Clastres, « la guerre est contre l'Etat », elle fonctionne comme une machine de dispersion empêchant l'agglomération, l'unification du multiple et, se faisant, pérennise dans les sociétés primitives l'unité du Nous communautaire dans sa cohésion égalitaire.

Cet essai est particulièrement intéressant dans les questions épistémologiques qu'il soulève vis-à-vis des Sciences Sociales et des biais d'approches inhérents au contexte socio-culturel dont sont issus les scientifiques. Si on ne croule pas sous des références exhaustives, l'ouvrage est particulièrement dense et les critiques qu'il apporte sont particulièrement pertinentes.
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Autant les analyses de Pierre Clastres dans "La société contre l'État" apparaissent comme particulièrement pertinentes et novatrices, autant la thèse soutenue dans cette "Archéologie de la violence" apparaît comme douteuse car circonscrite dans le contexte sociologique très particulier de communautés primitives essentiellement refermées sur elles-mêmes. le fait de vouloir en conclure que d'une manière générale la guerre entre ces communautés serait l'expression d'une résistance à l'État et aurait pour but d'en empêcher la constitution se heurte violemment aux réalités historiques. Comment ne pas constater en effet que les États se nourrissent perpétuellement de la guerre pour justifier de leur existence et que la violence leur est justement constitutive. A vouloir à tout prix mettre en doute les thèses de ses prédécesseurs, il semble bien que Clastres se soit ici égaré dans une impasse conceptuelle. On ne pourra que regretter sa disparition précoce qui nous prive des développements qu'il aurait pu apporter à ses hypothèses et leur donner davantage sens.
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La démonstration que fait ici Clastres est très féconde: à savoir la différence entre la guerre clanique et ritualisée à des fins identitaires et la guerre étatique statuée par des organes juridiques. Cependant, cette idée trouve ses limites dans de nombreux exemples; quid des guerres actuellement menées par les USA et leurs alliés en raisons de "meilleures valeurs et modes de vie " ? Ou encore des mouvement xénophobes ?
Sa valeur première, à mes yeux, réside dans une sorte de pendant négatif au concept d'hospitalité de Lévinas ou encore de différance (avec un A) de Dérida; la xénophobie, la non inclusion de l'autre trop différent du nous est un mécanisme de survie culturelle. Il pousse donc à avoir un débat dépassant les aspects moralisateurs sur les questions de rejet de l'autre.
C'est donc un très bon ouvrage scientifique à mes yeux car il pousse le lecteur à réfléchir sans imposer des vérités toutes faites !
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Les essais appliqués à des sujets archéologiques, cela fait un bien fou. Regarder ces sujets sous d'autres angles, se poser les questions autrement, c'est absolument nécessaire. Sur la question de la guerre dans les sociétés primitives, Pierre Clastres ne se satisfait pas du seul lien établi avec la chasse, notamment par André Leroi-Gourhan. La guerre n'est pas le prolongement, dans les sociétés humaines, de l'agressivité qui résulterait du besoin d'acquisition de nourriture. Pierre Clastres s'amuse à imaginer que la guerre existerait dans ce cas chez de nombreuses espèces animales et rappelle que la guerre est un fait social avant tout. Une approche utile, qui nous oblige à analyser avec prudence les récits de ceux qui ont décrit la guerre dans les sociétés étudiées par les ethnologues. La guerre est vue par Pierre Clastres sous un angle plus directement sociologique et comme un moyen de contraindre le principe de la délégation du pouvoir dans les sociétés. A lire absolument.
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C'est pas très long, ça se lit vite, c'est plutôt dense. Heureusement que Clastres nous offre de temps à autres de petits résumés de sa pensée. Il nous ouvre à d'autres lectures, met en regard Hobbes et Claude Levi-Strauss. Franchement, c'est une lecture plutôt agréable qui pose bien les choses et ça offre un point de vue très intéressant sur la violence. J'ai bien aimé.
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
Le marxisme, en tant que théorie générale de la société et aussi de l'histoire, est /obligé/ de postuler la misère de l'économie primitive, c'est-à-dire le très faible rendement de l'activité de production. Pourquoi ? Parce la théorie marxiste de l'histoire ... découvre la loi du mouvement historique et du changement social dans la tendance irrépressible des forces productives à se /développer/. Mais pour que l'histoire se mette en marche, pour que les forces productives prennent leur essor, il faut bien qu'au point de départ de ce processus, ces mêmes forces productives existent d'abord dans la plus extrême faiblesse, dans le plus total sous-développement : faute de quoi, il n'y aurait pas la moindre raison pour qu'elles tendent à se développer ... C'est pourquoi le marxisme .. doit se donner, comme point d'appui, une sorte de degré zéro des forces productives : c'est exactement l'économie primitive, pensée dès lors comme économie de la misère ...
Est-elle, oui ou non, une économie de la misère ? Ses forces productives représentent-elles ou non le minimum possible du développement ? Les recherches les plus récentes, et les plus scrupuleuses, d'anthropologie économique, démontrent que l'économie des Sauvages, ou mode de production domestique, permet en réalité une satisfaction totale des besoins matériels de la société, au prix d'un temps limité d'activité de production et d'une faible intensité de cette activité... C'est pourquoi M. Sahlins a pu, à bon droit, parler de la société primitive comme de la première société d'abondance.

pp. 30-32
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Refus de l'unification, refus de l'Un séparé, société contre l'Etat. Chaque communauté primitive veut demeurer sous le signe de sa propre Loi (autonomie, indépendance politique) qui exclut le changement social (la société restera ce qu'elle est: être indivisé). Le refus de l'Etat, c'est le refus de l'exonomie, de la Loi extérieure, c'est tout simplement le refus de la soumission, inscrit comme tel dans la structure même de la société prmitive. Seuls les sots peuvent croire que pour refuser l'aliénation, il faut l'avoir d'abord éprouvée; le refus de l'aliénation (économique ou politique) appartient à l'être même de cette société, il exprime son conservatisme, sa volonté délibérée de rester Nous indivisé. Délibérée en effet, et pas seulement effet du fonctionnemnet d'une machine sociale: les Sauvages savaient bien que toute altération de leur vie sociale (toute innovation sociale) ne pouvait se traduire pour eux que par la perte de la liberté.
Qu'est-ce que la société primitive? C'est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge. Quelle institution à la fois exprime et garantit la permanence de cette logique? C'est la guerre, comme vérité des relations entre les communautés, cmme principal moyen sociologique de promouvoir la force centrifuge de dispersion contre la force centripète d'unification. La machine de guerre, c'est le moteur de la machine sociale, l'être social primitif repose entièrement sur la guerre, la société primitive ne peut subsister sans la guerre. Plus il y a de guerre, moins il y a d'unification, et le meilleur ennemi de l'Etat, c'est la guerre. La société primitive est société contre l'Etat en tant qu'elle est société-pour-la-guerre.
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... l'état de guerre permanent et la guerre effective périodiquement apparaissent comme le principal moyen qu'utilise la société primitive en vue d'empêcher le changement social. La permanence de la société primitive passe par la permanence de l'état de guerre, l'application de la politique intérieure (maintenir intact le Nous indivisé et autonome) passe par la mise en œuvre de la politique extérieure (conclure des alliances pour faire la guerre) : la guerre est au cœur même de l'être social primitif, c'est elle qui constitue le véritable moteur de la vie sociale. Pour pouvoir se penser comme un Nous, il faut que la communauté soit à la fois indivisée (une) et indépendante (totalité) : l'indivision interne et l'opposition externe se conjuguent, chacune est condition de l'autre. Que cesse la guerre, et cesse alors de battre le cœur de la société primitive. La guerre est son fondement, la vie même de son être, elle est son but : la société primitive est société pour la guerre, elle est par essence guerrière...
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Que nous dit en contrepoint la société primitive comme espace sociologique de la guerre permanente ? Elle répète, en le renversant,le discours de Hobbes, elle proclame que la machine de dispersion fonctionne contre la machine d'unification, elle nous dit que la guerre est contre l'état.
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La guerre est le mode d'existence privilégié de la société primitive en tant qu'elle se distribue en unités sociopolitiques égales, libres et indépendantes : si les ennemis n'existaient pas, il faudrait les inventer.
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Vidéo de Pierre Clastres
Pierre Clastres - Voix singulière - INA - Document France Culture
Chronique des Indiens Guayaki // 1972 Une société contre l'Etat // 1974
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