AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
>

Critique de michfred


michfred
  13 septembre 2016
En m'attaquant, après California Girls, au premier roman de la très jeune et talentueuse Emma Cline, je m'attendais à une version fictive et psychologique de la sanglante saga de la Manson Family, voire à une analyse psychologique du phénomène de l'emprise sectaire sur l'esprit fragile d'une jeune fille..à moins que ce ne soit sur l'esprit d'une jeune fille fragile!

Bref, après l'épopée baroque, le rock diabolique, l'opéra lynchéen de Simon Liberati, je pensais aborder le même sujet sur le mode mineur.. et je vais même risquer le mot qui fâche :je m'attendais à une version « féminine » du tragique fait divers- un peu comme on dit d'un roman un peu fade et néanmoins distingué qu'il est « féminin », si vous voyez ce que je veux dire…

Ne poussez pas des cris d'orfraie : je provoque ! LOL, comme on ne disait pas encore dans les années 60..

En fait de roman féminin, voilà un roman puissamment féministe, mais d'un féminisme complètement renouvelé –adieu Annie Leclerc et autres bacchantes déchaînées –

Il s'appelle « The Girls » et je vous renvoie, pour l'analyse du titre, à l'excellente critique de Henri-l-oiseleur.

The Girls. Les filles.

Les filles, celles de la famille Manson bien sûr, mais aussi les filles américaines conditionnées par les publicités et les magazines de l'époque, les filles qui passent à se rendre désirables , - « remarquables »- un temps fou, ….temps que les garçons occupent, efficacement , à devenir eux-mêmes.

Les filles qui sont tellement plus fortes quand elles sont ensemble, qui semblent de jeunes requins arrogants en maraude dans les supermarchés où Evie les rencontre, ces filles qui disent « nous » et « on », alors qu'Evie, la jeune narratrice, perdue dans une famille qui ne l' éduque pas, qui ne la calcule pas, qui ne la comprend pas, ne peut utiliser qu'un « je » misérable et esseulé.

Les filles qui deviennent, comme Evie Boyd, des femmes «d'un certain âge», mais qui gardent la peur au ventre quand on sonne à leur porte, quand on les regarde avec un peu trop d'insistance au bowling, quand un coureur au crâne rasé semble foncer sur elles au bord d'une plage…

Les femmes qui voudraient pouvoir dire aux très jeunes filles qu'elles rencontrent que quand les hommes, devant elles, parlent entre eux, c'est leur silence à elles qu'on entend, et que ce silence est assourdissant…

Les filles , les femmes qui ont souvent en elles une telle frustration, une telle haine parfois, que c'est un miracle qu'elles ne deviennent pas des tueuses...

Formidable livre d'Emma Cline, construit sur deux plans , sur deux temps, alternés avec subtilité : celui du récit retraçant la rencontre, l'emprise puis le rejet brutal de la très jeune et très paumée Evie par les « Filles » de Manson, et celui du recul critique, de l'évaluation, où Evie, mûrie, 30 ans plus tard, constate que les choses, pour les jeunes filles américaines, même celles qui se donnent des airs très affranchis, n'ont pas tellement changé..

Remarquablement construit, écrit avec une sorte de poésie froide, parfois très glauque, souvent étincelante et aigüe comme un poignard, en tous les cas dans une langue qui n'est jamais convenue- je salue au passage la qualité rare de la traduction- , le livre d'Emma Cline m'a sidérée par son audace, sa désacralisation radicale des sweet sixties et du flower power, et sa cinglante actualité…


Commenter  J’apprécie          665



Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle
Ont apprécié cette critique (52)voir plus