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Critique de nameless


nameless
  08 janvier 2017
Grâce à son succès planétaire bien mérité, tout le monde sait désormais qu'Emma Cline dans The girls a choisi de romancer un fait divers qui a traumatisé le monde en 1969 : l'assassinat de Sharon Tate, de son enfant sur le point de naître, de ses amis, par les membres de la secte Manson. L'onde de choc produite par l'événement a été amplifiée par sa sauvagerie gratuite, par la notoriété de l'actrice et de son époux, Roman Polanski, et par la personnalité des meurtriers, en apparence de doux-dingues-rêveurs qui vivaient en communauté selon le modèle en vogue à l'époque du Peace & Love, flowers in the cheveux.


Mais au-delà de ce choix percutant qui réveille d'emblée la mémoire collective du lecteur, ce qui m'a frappée dans ce roman, c'est son universalité, son intemporalité pour décrire avec une acuité quasi-surnaturelle ce passage si délicat entre l'enfance et l'âge adulte qu'est l'adolescence, ainsi que les techniques utilisées par des manipulateurs charismatiques pour réduire en esclavage leurs adorateurs. Pour ces deux motifs, The Girls deviendra certainement un classique parce que ses thèmes sont éternels.


Evie est comme de nombreuses adolescentes de 14 ans, mal dans sa peau, boutonneuse, maladroite, elle conteste le modèle parental, cherche à repousser les limites, espérant l'amour sans savoir à quoi s'attendre, elle est délaissée par ses parents en cours de séparation. Aussi, quand elle croise Suzanne, qui affiche un aspect miteux qui annonce une hostilité vis-à-vis du monde dans son ensemble, qui vole dans les magasins et les poubelles, et semble libre, Evie s'entiche. Suzanne vit au ranch, en compagnie de Russell, musicien raté avant d'avoir été produit, à qui elle est inféodée. Il y a d'autres membres, tous paumés et surtout pâmés devant le gourou. Pour se rapprocher de Suzanne, Evie vient de plus en plus souvent au ranch où, « en cible enthousiaste, impatiente de s'offrir », elle se découvre appréciée, une pensée inconnue et réconfortante, un mystérieux cadeau. Grâce à la communauté, elle remplit tous les vides qui sont en elle avec les certitudes du ranch et le chouette bagou de Russell, plus d'ego, débrancher l'esprit, capter le vent cosmique à la place. Elle se libère du vieux contrat, ne se laisse plus polluer par l'éducation civique ou les livres de prières, car le bien et le mal n'existent pas selon Russell. Il l'émerveille, capable de rapiécer les parties vides de son existence. Lorsqu'elle ne comprend pas certaines choses, comme lorsqu'il gifle Helen par exemple, Evie recycle les paroles entendues, procède à un réarrangement mental et les façonne sous forme d'explication satisfaisante : il est obligé de punir pour prouver son amour, il ne veut pas le faire mais doit les inciter à aller de l'avant dans l'intérêt du groupe. Ca lui fait du mal de faire mal, mais il le doit.


Ca, c'est la vision d'Evie. La mienne, bien moins romantique, c'est que cet homme qui use de son pouvoir magnétique, distribue des caresses et des mots doux et creux, s'appuie sur des théories fumeuses, n'a pas créé ses girls, il s'est appuyé sur leur vulnérabilité, leur fragilité, leurs doutes, solitudes, abandons, désorientations, confusions pour les embrigader. Il a saisi leurs souffrances, leurs désirs, pour les utiliser contre elles. Sous prétexte d'amour « libre », il viole. Sous prétexte de partage, magnifique notion, il offre ses girls à des pervers dont il espère un contrat pour sa musique minable. Sous prétexte de liberté, toutes les drogues sont en circulation au ranch, qui bien loin d'éveiller la conscience comme il le professe, grillent les neurones et la volonté des filles. Sous prétexte que les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, les jeunes moutards errent, sans soins, sans éducation, les couches pleines et leurs chevelures dévorées par les poux.


Il s'agit d'un roman électrique. La langue est fébrile, la poésie n'est jamais loin. Sans doute le très jeune âge de son auteure prodige est-il pour beaucoup dans cette description chirurgicale de toutes les émotions adolescentes. L'exemple donné est celui de Charles Manson, la période choisie est celle des sixties. Il me semble qu'aujourd'hui encore, cet embrigadement de jeunes vulnérables est toujours d'actualité, avec d'autres gourous, pour d'autres motifs. D'ailleurs en fin de roman, lorsque Evie, plusieurs décennies après les faits, passe une soirée en compagnie de très jeunes gens, Sasha, son pticopain Julian, et Zav, avec qui Julian est « en affaires de drogues », elle constate que rien n'a changé, la fille reste une monnaie d'échange, "cible enthousiaste, impatiente de s'offrir".

C'est puissant et tellement vrai, tellement juste et tellement bien écrit.
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