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Catherine Lauga du Plessis (Traducteur)
EAN : 9782020864770
320 pages
Seuil (06/04/2006)
3.63/5   72 notes
Résumé :
Elizabeth Costello, romancière vieillissante, doit sa célébrité à un livre publié il y a 25 ans. Aujourd'hui, elle parcourt le monde pour donner des conférences sur des bateaux de croisière et dans des colloques huppés. Malgré la fatigue, elle doit assurer le spectacle... J.M. Coetzee nous dresse le vibrant portrait d'une vieille dame déboussolée, rongée par le doute et l'interrogation sur le pouvoir de la littérature face à la solitude et à la mort.

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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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"Chacun sait bien la douleur et le délice d'être soi"
Caetano Veloso

On ne se demande pas longtemps si Elizabeth Costello serait un double littéraire féminin de J. M. Coetzee. La question est d'entrée de jeu réglée par l'auteur, qui nous livre par la même occasion l'une des clés de lecture possibles à son roman, grâce à cet incipit parmi les plus honnêtes qui soient:
«Il y tout d'abord le problème de l'ouverture, c'est-à-dire comment nous faire passer d'où nous sommes, c'est-à-dire en ce moment nulle part, jusqu'à l'autre rive.»
Excellente question: comment fait-on au juste pour franchir cette zone d'opacité limbique du moi vers le non-moi ? Que se passe-t-il lorsqu'on décide de transformer le flux flottant de nos ruminations subjectives en une promesse de sens à partager avec nos (dis)semblables, lorsque par exemple on lance un discours, entame un roman, une déclaration d'amour ou, comme je le fais en ce moment, une critique à Babelio…? Comment avoir la conviction d'être sur la bonne voie? Et puis, est-ce vraiment possible d'aller sur «cette autre rive»? Rejoindre, changer de place, atteindre véritablement l'autre côté… ?
Nous n'avons cependant pas trop le choix, nous prévient Coetzee (mis à part, peut-être, un retrait complet du monde, pas toujours évident non plus à négocier…). Nous sommes sans cesse obligés de «bricoler des ponts», et de nous lancer quelle que soit la manière dont on s'y prendra : «Les gens résolvent ce genre de problèmes tous les jours et, les ayant résolus, ils passent à autre chose.»
Le ton est bel et bien donné : pas contemplatif pour un sou, activement pessimiste, sans falbalas.
Aussi, Coetzee jette-t-il son pont à bascule sans soupirs ni hésitations, annonçant à qui veut bien l'entendre de quel côté l'écrivain passe : celui d'Elizabeth Costello, écrivaine australienne dont la renommée semblerait liée essentiellement au grand succès connu par l'un de ses romans, publié trente ans auparavant, « La Maison de la rue Eccles », dans lequel Costello s'était glissée - tiens, elle aussi ! - dans la peau de Marion Bloom, femme de Léopold Bloom, personnage à son tour d'un autre roman, Ulysse, dans lequel Joyce également…Bref! Passons, essayons de ne pas perdre le nord, au moins pas aussi tôt et en plein milieu du gué!

Suivons plutôt pas à pas les déplacements de l'écrivaine, invitée à participer à des séminaires et colloques littéraires, ou pour se voir remettre des prix, aux Etats-Unis et en Europe, ou encore en Afrique, conviée cette fois par sa soeur, religieuse missionnaire et médecin engagée dans la lutte contre le sida, à l'occasion de la cérémonie officielle où cette dernière se verra conférer un doctorat honoris causa, et Elizabeth Costello, pour une fois, une simple place parmi le public.

Mme Costello sent venir le poids de l'âge, et commencerait visiblement à accuser le coup. C'est aussi le sentiment qu'elle donne à son fils quand celui-ci l'accueille à l'aéroport, lors d'une remise de prix aux Etats-Unis, où il réside depuis quelques années. «Il se la figure comme un phoque, un vieux phoque fatigué. Elle doit une fois de plus se hisser sur le podium, une fois de plus montrer qu'elle peut maintenir le ballon sur le bout de son nez». On la découvrira néanmoins de moins en moins disposée à faire des concessions afin de répondre aux attentes ou plaire à son auditoire; de moins en moins personnellement concernée par ces cérémonies, discours officiels et dîners organisés en son honneur ; de plus en plus agacée par ces mises-en-scène superficielles durant lesquelles elle s'épuise à jouer un rôle qu'elle ne veut plus incarner, par ces myriades de «poissons rouges» lui tournant autour afin de ramasser d'éventuelles miettes de sa prétendue célébrité, par ces interviews éprouvantes, enfin, où l'on demande son avis sur tout et n'importe quoi, alors même qu'elle ne sait plus très bien à quoi elle croit, ou si les idées qu'elle avait toujours défendues au cours de sa vie et carrière littéraire n'étaient au fond qu'un reflet flou de ses marottes et obsessions personnelles…

(«Un des aspects les plus étranges de la renommée littéraire, c'est que vous prouvez votre compétence comme écrivain et comme inventeur d'histoires, et les gens vous demandent à grands cris de faire des discours et de leur dire ce que vous pensez du monde», avait à son tour déclaré Coetzee excédé, lors d'un de ces rares entretiens qu'il accorde à la presse.)

Qu'arriverait-il alors à Elizabeth Costello, se demande son entourage familial, ainsi que les organisateurs des évènements, son public et admirateurs, tous quelque peu gênés, parfois franchement choqués par la teneur désinvolte de certains de ses propos? Ainsi par exemple, invitée en Pennsylvanie aux fins de recevoir un prix pour l'ensemble de son oeuvre, le discours de remerciements qu'elle adressera au public, centré sur le thème du «réalisme en littérature», sera longuement illustré par cette histoire de Kafka dans laquelle un singe fait un discours devant une société savante… Tenant compte du fait, note la conférencière, que Kafka avait écrit son histoire sous la forme d'un monologue, et qu'on ne pouvait donc pas la soumettre à l'inspection d'un regard extérieur, qui est-il, ce singe, et à qui s'adresserait-il? Un vrai animal, ou bien un humain qui se croit un singe, ou encore tout simplement qui se présente comme un singe ? S'adressant à un public d'humains ou bien à des singes en tenue de soirée ayant appris à rester sagement « enchaînés à leurs sièges », «entraînés à ne pas jacasser»? Applaudissements mitigés.
Ou encore trois ans après lorsque, toujours invitée aux Etats-Unis, cette fois-ci à un colloque annuel sur la littérature dans le Massachussetts, choisissant de s'exprimer à l'occasion pas du tout sur la littérature, mais à la surprise générale des organisateurs et du public, sur le déni ou l'indifférence manifestés à l'endroit de l'extrême cruauté et violence exercées sur les animaux dans les abattoirs industriels et dans les laboratoires de recherche modernes, les comparant directement à ceux manifestés par le peuple allemand face aux camps d'extermination et au génocide programmé du peuple juif par les nazis, l'écrivaine australienne provoquera une grande consternation, et surtout de très vives réactions et accusations morales (« Si les juifs furent traités comme du bétail, il ne s'ensuit pas que le bétail est traité comme des Juifs. le renversement est une insulte à la mémoire des morts », lui écrira, entre autres, un éminent poète américain présent dans la salle).
Madame Costello serait-elle en train de dérailler?

Construit essentiellement donc autour des discours prononcés et des communications présentées par Elizabeth Costello , le roman donnera l'occasion au prix Nobel 2003 d'interroger le sens et le pouvoir de l'écriture, d'évoquer le débat récurrent autour du rôle de l'écrivain dans la société, ou encore le lien que ce dernier entretiendrait avec ses propres convictions et croyances personnelles. Approchant par des touches resserrées et précises des sujets aussi larges et divers que le réalisme en littérature ou l'avenir du roman, la maltraitance animal ou le problématique du mal, les frontières entre roman et essai seront constamment bousculées par le dispositif littéraire ingénieux mis en place par l'auteur.
Roman et essai, essai sur les limites du roman et habile roman à idées, «Elizabeth Costello » réussit parfaitement à créer un pont entre, d'un côté un manifeste intellectuel où certaines des prises de position et la voix de l'auteur sont clairement audibles et identifiables (sur des sujets tels par exemple l'antispécisme, le refus du naturalisme en littérature ou la démystification du rôle social imputé aux artistes), et de l'autre, l'attachant portrait d'une écrivaine vieillissante qui, ne se voyant plus entre deux âges, mais sur cette autre rive déjà, où la porte de la toute dernière traversée se profile clairement à l'horizon, se sent libre d'apostropher son public et son entourage, de questionner la rationalité moderne, l'impuissance de l'artiste face à la barbarie ou ses propres croyances personnelles, le tout sur ce ton si particulier qui semblerait être l'apanage des vieux jours, subtil mélange entre fidélité au passé et détachement de soi, entre obstination farouche et la fragilité qui semble revêtir toutes choses. Esquissé dans un style souvent âpre, dépourvu de sensiblerie quoique chargé d'émotion, ce personnage prend corps propre, sur "une autre rive" aussi par rapport à celle de son auteur, sans autre point en commun avec lui que ceux établis grâce aux traverses montées par la langue alerte et incisive de Coetzee permettant à l'écrivain de réussir avec une aisance incroyable le grand éc(art) entre écriture de fiction et de non-fiction.
D'une plume économe et particulièrement « travaillée », mais aussi incarnée, «incrustée dans la vie», dirait Elizabeth Costello, Coetzee nous propose un roman d'une intelligence renversante, dans lequel absolument aucune phrase ne paraît fruit du hasard ou superflue, où tout semble avoir été mis en place pour faire éprouver au lecteur la puissance des mots à effleurer la tessiture du vivant, à franchir cette frontière impondérable que la littérature seule nous permet par moments de traverser.



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Je n'en suis pas à mon premier J.M. Coetzee mais ce n'est pas comme si cela m'est particulièrement utile : l'auteur sud-africain se renouvelle constamment. À part quelques thèmes qui reviennent (l'Afrique du Sud, les tensions raciales) ou pas, il réussit toujours à me surprendre et à m'amener ailleurs.

Dans le cas de ce roman, il me transporte dans l'intellect d'une romancière australienne vieillissante, Elizabeth Costello, qui donne son titre au roman. Personnage fictif, il va sans dire. Mais attention, ce n'est pas une biographie fictive, qui raconte l'ensemble de sa vie. Plutôt, Coetzee ne nous en montre qu'un portrait, ou, plutôt, huit protraits différents, à travers huit apparitions publiques. Que ce soit lors de la réception d'un prix honorifique en Pennsylvanie, d'une conférence dans une autre université aux Etats-Unis, pendant sa participation à un colloque aux Pays-Bas ou bien en tant qu'invité de sa soeur qui reçoit une distinction en Afrique du Sud.

Chacune de ces apparitions, au cours desquelles des discours officiels sont prononcés, lui permet d'étayer sa pensée sur des sujets bien précis, allant des droits des animaux à la place de la religion et de l'humanisme en passant par le futur du roman ou bien la notion du Mal. Certains de ses sujets sont controversés et les propos d'Elizabeth Costello le sont tout autant, risquant d'offenser. Mais bon, je suppose qu'il vient un point (un âge ?) où l'on ne craint plus la polémique et l'on peut se permettre d'être complètement sincère.

Ce que j'ai surtout aimé, dans ce roman, ce fut d'assister à des conférences et à des colloques c'est «écouter» des gens discourir sur des sujets que je trouve passionnants mais sur lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de discourir moi-même. Les pauses au travail et les dîner entre amis ou en famille portent rarement sur la place du Mal en littérature ou sur l'Afrique en général. Peut-être aussi n'ai-je pas les connaissances suffisantes pour étayer un point de vue complet ? Dans tous les cas, J.M. Coetzee se «lâche lousse» en les abordant à travers son héroïne et j'ai beaucoup appris même si je ne suis pas en accord avec toutes ses affirmations.

Bien sûr, chez tout personnage public, il a le moi que l'on montre et qui est perçu, puis il y a le vrai moi. Elizabeth Costello livre sa pensée dans ses discours mais dévoile sa personnalité dans ses hésitations, ses inquiétudes, ses limitations. Et encore davantage lors de ses interactions privées avec son fils, sa belle-fille qui ne peut la supporter ainsi que sa soeur, devenue religieuse. Ces interactions offrent un côté plus humain au personnage, en chair et en os, avec ses défauts autant que ses qualités. C'est ce qui la rend un peu sympathique malgré son côté hautement intellectuel (hautain ?) et ses prises de position qui sèment la controverse et le malaise.

Le seul endroit où j'ai un peu moins adhéré et qui m'a un peu surpris, c'est la dernière «apparition» d'Elizabeth Costello. J'ai mis un temps à comprendre où elle se trouvait et, même si ça a du sens, j'ai peu accroché. Vous comprendrez quand vous lirez. C'est la raison pour laquelle je n'ai donné que 4,5 étoiles à ce roman original que j'ai adoré.
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Première approche de l'écrivain sud-africain JM Coetzee et ce fut une approche ardue . A plusieurs reprises , j'ai failli abandonner ce livre , j'ai trouvé les différents thèmes sans cohésion avec des moments de grâce sans lequels j'aurai abandonné ma lecture . J'ai apprécié quelques passages par exemple quand Elisabeth Costello , héroïne viellissante du livre , se remémore un épisode de sa vie de femme où elle a donné un moment de bonheur à un ami de sa mère en train de mourir , ou encore quand l'auteur à travers son personnage nous parle du métier d'écrivain , et surtout de la notion du mal , peut-on tout dire , tout écrire , le mal absolu doit-il être abordé dans les livres faut-il protéger les lecteurs mais aussi l'auteur qui ne sera plus jamais le même après avoir cotoyé le mal .
Je ne suis certainement pas la lectrice qui rendra hommage au livre , c'est pour moi des thèmes trop intellectuels purs , il m'a manqué l'émotion , je m'attendais aussi à un livre sur l' Afrique du Sud donc une lecture qui n'était pas pour moi . J'essayerai de lire un autre livre de cet auteur pour ne pas reset sur cette mauvaise impression , peut-être que ce livre si atypique ne représente pas l'auteur .
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Le Nobel de littérature 2003 met en scène une écrivaine australienne âgée qui doit donner une série de conférences, en plus de réfléchir sur le sens de sa vie et de l'écriture
Le prétexte des discours et des dialogues qu'ils suscitent permet d'exprimer des opinions et des pensées philosophiques sur une variété de sujets. Il sera question du traitement des animaux qu'il est cruel de tuer, de la place de la littérature en Afrique ou même de la religion.

Malgré ces thèmes sérieux, la lecture n'est pas lourde, l'alternance entre les idées et le quotidien de la vieille dame facilitent la digestion des pages...

Le lecteur peut aussi avoir sa propre opinion sur ces thèmes et en profiter pour élaborer son discours intérieur et son argumentation face aux idées d'Elizabeth Costello.

Un livre choisi au hasard du Multidéfi 2018 qui proposait « Un livre dont le titre se compose exclusivement d'un nom ET d'un prénom », mais qui s'est révélé une belle découverte.
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Un livre complexe d'une grande profondeur qui nous fait réfléchir à la vieillesse, à la mort, à la littérature, au temps qui passe, aux préjugés qu'il est important de déconstruire, en particulier sur les personnes âgées.
Ma première lecture d'un livre de Coetzee, sans doute pas le plus facile. Peut-être n'était-ce pas pour moi le bon moment pour le lire ?
Huit chapitres et un post-scriptum : huit chapitres qui correspondent à huit moments de la vie d'Elisabeth Costello, romancière qui a connu la célébrité avec un roman publié 25 ans plus tôt. Elisabeth Costello nous est décrite comme une écrivaine vieillissante sur la 4e de couverture (n'a-t-elle environ une soixantaine d'années d'après des indices trouvés dans le livre ?) et est-elle si déboussolée que cela (ne souhaite-t-elle pas plutôt, à son âge, oser dire enfin ce qu'elle pense sur des sujets divers, quitte à susciter l'opposition ?)
Huit moments au cours desquels elle accepte de se mettre en scène, d'exposer ses idées lors de conférences sur des sujets divers (le droit des animaux, la littérature, le problème du mal). Dans le dernier chapitre, elle se retrouve devant faire une dernière prestation sur ses croyances devant un jury pour pouvoir franchir la porte.


A noter, la présence de nombreuses coquilles et fautes d'orthographe. Dommage que la relecture du secrétariat de rédaction d'une grande maison d'édition comme le Seuil n'ait pas permis de les corriger.
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critiques presse (1)
LaCroix
07 septembre 2018
À travers son double féminin, Elizabeth Costello, le Prix Nobel de littérature J. M. Coetzee envisage les dernières années de sa vie.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (21) Voir plus Ajouter une citation
L’amour et la mort. Les dieux, les immortels furent les inventeurs de la mort et de la corruption ; pourtant, à une ou deux exceptions remarquables près, ils n’ont pas eu le courage d’essayer leur invention sur eux-mêmes. C’est pour ça qu’ils sont aussi curieux de nous, et qu’ils ne cessent de nous espionner. Nous trouvons que Psyché est une petite sotte trop curieuse, mais pour commencer que faisait un dieu dans son lit ? En nous destinant à la mort, les dieux nous ont donné un avantage sur eux. Des deux, des dieux et des mortels, c’est nous qui connaissons la plus forte fureur de vivre, les émotions les plus intenses. C’est pourquoi ils ne peuvent nous chasser de leurs pensées, ils ne peuvent pas faire sans nous, et ne cessent de nous observer, de nous tourmenter. C’est la raison pour laquelle, en fin de compte, ils ne jettent pas l’interdit sur les rapports sexuels avec nous, et se contentent de fixer les règles du jeu, où et sous quelle forme et avec quelle fréquence. Inventeurs de la mort ; inventeurs du tourisme sexuel aussi. Dans les extases amoureuses des mortels, le frisson de la mort, ses contorsions, ses détentes (…) Ils voudraient bien avoir ce petit émoi à nul autre pareil dans leur répertoire érotique, pour donner un peu de sel à leurs accouplements entre eux. Mais ils ne sont pas prêts à payer le prix. La mort, l’anéantissement : et s’il n’y avait pas de résurrection ? se demandent-ils avec quelque appréhension.
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- Je voulais leur rappeler à quoi l'étude des classiques finirait par mener. À l'hellénisme comme une autre religion. Une alternative au christianisme.
- Tu ne vois pas ce que je veux dire, Elizabeth. L'hellénisme était bel et bien une alternative. Aussi minable qu'elle ait été, l'Hellade était la seule alternative à la vision chrétienne que l'humanisme était en mesure de proposer. Ils pouvaient montrer la société grecque - une image totalement idéalisée de la société grecque, mais comment les braves gens auraient-ils pu le savoir? - et dire : Admirez, voici comment nous devrions vivre, non pas dans l'au-delà mais ici-bas.
L'Hellade : des hommes à demi nus, le torse luisant d'huile d,olive, assis sur les marches du temple discourant sur le bien et le vrai, tandis qu'à l'arrière-plan des petits garçons aux membres déliés s'adonnent à la lutte et qu'un troupeau de chèvres broute paisiblement. Des esprits libres dans des corps libres. Il y a là bien plus qu'une image idéalisée : c'est un rêve, une illusion. Mais de quoi devons-nous vivre, sinon des rêves?
- Je ne suis pas en désaccord avec toi, dit-elle. Mais qui croit encore à l'hellénisme aujourd'hui? Qui même connaît encore le mot?
- Tu ne vois toujours pas ce que je veux dire. L'hellénisme fut l'unique vision de la bonne vie que l'humanisme a été capable de proposer. Quand l'hellénisme s'est avéré un échec - ce qui était inévitable puisque cela n'avait rien à voir avec la vie réelle des gens -, l'humanisme a fait faillite. Ce jeune homme, au déjeuner, cherchait à défendre l'idée des humanités comme un ensemble de techniques, c'est-à-dire les sciences humaines. C'est sec comme de la poussière. Quel jeune homme ou quelle jeune femme qui a du sang dans les veines voudrait passer sa vie à fouiner dans les archives ou faire de l'explication de texte ad vitam aeternam?
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«L'avenir du roman n'est pas un sujet qui m'intéresse beaucoup, commence-t-elle par dire, essayant de choquer ses auditeurs. En fait, l'avenir, en général, ne m'intéresse pas beaucoup. Qu'est-ce que l'avenir, après tout, sinon une structure d'espoir et d'attentes? Il a son siège dans l'esprit ; il n'a aucune réalité.
«Évidemment, vous pourriez répondre que le passé est également une fiction. Le passé c'est de l'Histoire, et qu'est-ce que l'HIstoire sinon une histoire chimérique qu'on se raconte? Néanmoins, le passé a quelque chose de miraculeux qui manque à l'avenir. Ce qu'il y a de miraculeux à propos du passé c'est que nous avons réussi - Dieu sait comment - à faire en sorte que des milliers, des millions de factions individuelles, des fictions créées par des individus, s'emboîtent suffisamment bien les unes dans les autres pour nous donner ce qui apparaît comme un passé commun, une histoire à partager.
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Maintenant que c'en est fini de cette vie de laborieuse écriture, elle est en mesure de jeter un regard en arrière avec assez de détachement, croit-elle, voire assez de froideur, pour ne pas se leurrer. Ses livres n'enseignent rien; ils ne font rien d'autre que montrer, aussi clairement que possible, comment les gens ont vécu à une certaine époque, en un certain lieu. En termes plus modestes, ils montrent comment une personne, parmi des millards d'autres, a vécu: la personne qu'elle, pour elle seule, désigne comme elle, et que les autres appellent Elizabeth Costello. Si, au bout du compte, elle croit en ses livres eux-mêmes plus qu'elle ne croit en cette personne, elle y croit dans le sens où un ébéniste croit en une table qui tient debout ou un tonnelier croit en un bon tonneau. Ses livres, elle le croit fermement, tiennent mieux le coup qu'elle.
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«Entre 1942 et 1945 plusieurs millions de personnes ont été exterminées dans les camps de concentration du Troisième Reich : rien qu'à Treblinka plus d'un million et demi, et peut-être même trois millions. Ce sont là des chiffres qui glacent l'esprit. Nous n'avons qu'une seule mort qui soit nôtre ; nous ne pouvons comprendre les morts des autres qu'une à la fois. Dans l'abstrait, nous sommes capable de compter jusqu'à un million, mais nous ne pouvons pas compter jusqu'à un million de morts.
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Quel écrivain sud-africain a reçu le prix Nobel de littérature en 2003 mais fait partie du club très fermé de ceux qui ne donnent jamais d'interview ? Dommage car c'est un génie !
« Disgrâce » de J. M. Coetzee, c'est à lire en poche chez Points.
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