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Critique de Matatoune


Matatoune
  14 juillet 2021
Aucune exposition, aucune étude n'avait abordé l'angle qu'à choisi Annie Cohen-Solal pour comprendre l'homme Picasso au prise avec son statut d'artiste en France de 1900 à sa mort. Un étranger nommé Picasso est une enquête inédite, magistrale et extrêmement fouillée sur l'artiste et son oeuvre, concernant aussi sa situation avec l'administration française.
Parce que Paris était la capitale des arts au début du XXè siècle, nombre d'artistes étrangers viennent en France pour participer au foisonnement créatif de l'époque. Picasso, enfant prodige, arrive à Paris à 19 ans, en 1900.
Comme tous migrants, à son arrivée à la gare d'Orsay, Picasso accompagné de Casagemas, son ami, rejoint la communauté des catalans exilés de Montmartre.
Ils y restent suffisamment de temps pour s'enivrer aux plaisirs de l'alcool et du sexe, en bref, s'exalter de tous les excès qu'offrent la capitale. Après quelques mois, ils rentrent à Barcelone. Casagemas revient seul à Paris en février 1901 pour revoir une jeune femme qu'il aime passionnément. Mais, il se suicide devant le refus de celle-ci.
Annie Cohen-Solal donne vie à son enquête en partageant ses recherches au fil de ses questions, de ses trouvailles et de ses intuitions auprès des différents lieux d'archives, par exemple celles du Musée Picasso de Paris, celles de la Préfecture de police, archives nationales, etc.
Dès 1901, Picasso fait l'objet d'une surveillance par des individus attachés à suivre les agissements du groupe anarchiste catalan (et notamment, l'obscur Manach, son premier marchand). Ils enquêtent pour le compte du commissariat de la police locale. du coup, le commissaire André Rouquier conclut » …de ce qui précède, il résulte que Picasso partage les idées de son compatriote Manach qui lui donne asile. En conséquence, il y a lieu de le considérer comme anarchiste. « , même si rien de tangible n'est trouvé !
Finot, Foureur, Bornibus et Giroflé, ces pieds nickelés délateurs, réussissent à ouvrir sur l'artiste un dossier à la Préfecture de Police de Paris, dossier qui le suivra toute sa vie !
Une enquête d'historienne ...
A partir du travail de recherche expliqué pas à pas, Annie Cohen-Solal apporte de nombreux détails concernant les réserves que ne cessent de mettre en place l'administration française pour considérer cet artiste précurseur comme un génie inégalé.
A partir de cette situation, c'est toute la politique française face à l'immigration qui est décodée. Après avoir exploité la main d'oeuvre étrangère, la France n'a de cesse de développer la xénophobie et multiplie les renvois arbitraires.
Picasso n'échappe pas à cet ostracisme. Sa carrière décolle en Russie, comme l'a montrée la présentation de la collection Sergueï Chtchoukine à la fondation Vuitton et aux États-Unis de 1929 à 1939 en quadruplant sa côte. Son tableau Guernica présenté en 1937 est de renommée internationale. Et, pourtant, son dossier de naturalisation déposé en 1940 est refusé !
Annie Cohen-Solal démontre, toujours à partir de diverses archives, comment Picasso, en stratège appliqué, se constitue, à chaque étape de son essai d'intégration, un réseau sur lequel il s'appuie pour accomplir la mission qu'il s'est fixé, celle de révolutionner l'art mondial et d'être reconnu de tous.
Le premier cercle composé d'Apollinaire, Max Jacob, Braque, Daniel-Henry Kahnweiler, etc. explose avec la première guerre mondiale, la saisie des biens des étrangers et la non intervention de l'Espagne dans le conflit. Picasso reste « avec les femmes, les retraités et les expatriés ».
De même, pendant la seconde guerre mondiale, Picasso passe au travers de cette France occupée et sait composer avec les collaborateurs, même si son oeuvre est qualifiée d'art dégénéré.
Des essais d'explication ...
Comme le suggère Annie Cohen-Solal, ce statut précaire et incertain a entretenu sa duplicité le faisant souvent louvoyer entre les différents bords tout en sachant s'entourer de soutiens nécessaires devenus indispensables. Seulement, les périodes sont troubles et peu sûres, même pour un tacticien qui a appris de ses erreurs !
Comment expliquer autrement son attitude au moment de la déportation à Drancy de son ami Max Jacob, son premier ami à Paris. Solliciter par Cocteau, Picasso n'a rien fait ! de façon prémonitoire, Picasso avait écrit dans une lettre le 11 avril 1913 à son marchand Kahnweiler » je me conduis très mal avec tous mes amis je ne ecris à personne mais je travaille je fais des projets et je ne oublié personne et vous ». !
Après la seconde guerre mondiale, lorsque ses idées politiques rejoignent, avec l'aide d'Aragon et d'Eluard, le parti communiste français, Picasso l'utilise à la fois comme tremplin (sa fameuse colombe est connue de beaucoup), comme bouclier (l'artiste donne a de nombreuses communes des dessins), et comme passeport (impossible dans ses conditions, d'envisager que l'administration le marginalise comme un immigré).
Une enquête exceptionnelle !
Présenter cette enquête en si peu de mots est pour moi frustrant, tant Un étranger nommé Picasso m'a éblouie de précisions sur la vie de cet artiste exceptionnel. Annie Cohen-Solal détaille son travail d'historienne complété par sa connaissance des arts et la vision sociale de ses recherches dans un souci constant de simplicité et de documentation argumentée.
Annie Cohen-Solal dédie son travail A l'artiste qui, pour construire sa carrière, est entrain de traverser l'Afrique à pied ou la Méditerranée sur un canot de fortune. Car évidemment, l'histoire de Picasso renvoie vers notre présent et au futur dont nous devrons, un jour, rendre compte !
A la lecture des mots, puis des poèmes de l'artiste, la solitude de l'émigré se montre nue et le contraint à la réussite par rapport à sa famille ou sinon c'est l'immense oubli. Par contre, ressenti comme étranger par ceux qui l'accueillent, son isolement est encore plus criant, jamais totalement un parmi d'autres ! L'administration ne fait que refléter le climat sociétal. Et, aujourd'hui, il faut rappeler encore et encore notre humanité. Alors, cet essai et l'exposition présentée au Musée de l'Immigration à l'automne pourra peut-être en convaincre quelques uns !
En conclusion
Faut-il aimer les vieux papiers pour découvrir cet essai ? Faut-il aimer l'histoire moderne et particulièrement celle de l'art ? Faut-il aimer les secrets, les non dits, etc ? Oui, triple oui, bien sûr ! Sauf que Annie Cohen-Solal raconte l'histoire d'un étranger dans la France du XIXè siècle, si peu éloignée de celle d'aujourd'hui. La notoriété de Picasso montre qu'un dossier arbitraire peut être constitué dès l'arrivée dans notre pays, comme un fichier S, arbitrairement désigné, qui pourrait en plus aujourd'hui être soumis à la vindicte des réseaux !
Sur le blog
https://vagabondageautourdesoi.com/2021/07/14/annie-cohen-solal/
Lien : https://vagabondageautourdes..
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